MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES
Mythopoeia - Æsthetica - Critica
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BINKY BROWN RENCONTRE LA SAINTE VIERGE DE JUSTIN GREEN

Je suis devenu traducteur un peu par hasard. Thierry Groensteen m’avait sous la main, en tant que cofondateur des éditions de l’An 2, et il me confia la traduction d’ouvrages tels que le recueil de planches dominicales de Polly and Her Pals, celui des comic books de Fletcher Hanks (nous ne traduisîmes jamais le volume deux de l’édition américaine, ce que, pour ma part, je regrette beaucoup), ou de l’édition intégrale des bandes quotidiennes de Sam’s Strip.
Simultanément, celui qui allait devenir l’ami Stara prit mes conseils pour la première édition française, qu’il entreprenait alors, du premier comic underground, le Jésus de Foolbert Sturgeon, que je traduisis avec lui. Suivirent deux ouvrages destinés à un public de jeunes adultes sophistiqués, toujours centrés sur le personnage de Jésus, Jésus contre les zombies et Battle Pape, qui vient de paraître.
Mais à présent, c’est sur un autre classique de l’underground américain que je me penche, toujours pour les éditions Stara, Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary de Justin Green (Last Gasp, 1972).
Ceux qui écrivent sur l’autobiographe en bande dessinée, très à la mode ces dernières années, oublient toujours Binky Brown, qui est pourtant la première œuvre dessinée longue entièrement autobiographique (même si Justin Green s’abrite derrière son double fictionnel, « Binky Brown »). Fait exception, comme toujours, Thierry Groensteen, qui parle longuement de Binky Brown dans « Les petites cases du Moi : l'autobiographie en bande dessinée » (9e Art n° 1, janvier 1996, p.58-69).
Justin Green entretient des rapports complexes avec le catholicisme et il n’est donc pas étonnant qu’il ait, littérairement parlant, des atomes crochus avec l’autre grand catholique des comics, Robert Crumb (que certains pseudo-spécialistes croient juif, mais passons...).
Les relations intertextuelles entre Justin Green et Robert Crumb sont un excellent exemple de ce que le théoricien américain de la littérature Harold Bloom appelle the anxiety of influence. On devient auteur parce que les œuvres d’un auteur précédent ont provoqué un bouleversement (Justin Green décrit cela très précisément à propos d’une petit bande de Crumb lue par hasard dans un journal underground tombant en lambeaux, alors qu’il s’était, quant à lui, égaré du côté « d’œuvre bombastiques, peintes à l’huile »). Seulement, comme on ne peut pas devenir un double de cet inspirateur, on est obligé de créer contre lui.
Au thème dominant de Crumb, qui est l’expression de ses fantasmes, Justin Green opposera donc l’exact inverse, qui est l’expression de ses scrupules. En somme, c’est le catholicisme pris par les deux bouts, religion de l’Incarnation, religion charnelle, mais aussi religion de l’espérance du Salut, et donc du détachement de la chair.
Cette thématique du scrupule, Justin Green l’aborde explicitement dans sa version religieuse (selon la Catholic Encyclopedia, le scrupule est « une peur infondée et par conséquent injustifiée que quelque chose constitue un péché alors que ce n’est pas le cas »). Binky se persuade par exemple que le fait qu'il porte son chapelet dans la poche, à proximité de son pénis, le place en état de péché mortel.
Mais le scrupule de Binky Brown relève en réalité de la psychiatrie, puisque le double fictionnel de l’auteur souffre, sans que ce soit jamais dit clairement dans le récit, d’une névrose obsessionnelle.
Ceux qui voient dans la métaphore le secret, ou la condition d’existence, de toute littérature (il faut parler d’une chose en feignant de parler d’une autre), trouveront donc dans Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary un exemple parfait.
Une preuve de cette centralité de la métaphore dans le chef-d’œuvre de Justin Green est d'ailleurs fournie par un texte de l’auteur qui est aussi bon écrivain qu’il est bon cartoonist en postface à l’édition complète des aventures de Binky Brown (The Binky Brown Sampler, Last Gasp, 1995). Justin Green y crée d’emblée un anticlimax d’immense proportion en faisant son coming out d’obsessionnel (« Binky Brown est l’un des cinq millions d’Américains qui souffrent de troubles obsessionnels compulsifs »). C’est qu'entre-temps le TOC est entré dans la culture de masse par le biais de la télévision (qui adore décrire cette pathologie, parce que les rituels obsessionnels sont très télégéniques). Seulement, comme on le voit, le fait de diagnostiquer chez « Binky Brown » un TOC n’apporte strictement rien à l’intelligence du chef-d’œuvre de Justin Green. C’est la façon dont la névrose obsessionnelle est codée par le récit qui fait l’intérêt de celui-ci. C'est la métaphore.
Dès le début du récit de Justin Green, on relève l’obsession du petit défaut, la thématique du “je l’ai cassé”, typique de l’obsessionnel. Un Binky d’âge préscolaire manifeste désolation et angoisse car il a éraflé de l’ongle le revêtement rose d’un petit cochon jouet, dévoilant le corps de caoutchouc. Mais voici la chose intéressante, cette blessure infligée provoque son premier orgasme. On est ici dans la littérature confessionnelle la plus pure, celle qui décrit les paraphilies enfantines. Souvenons-nous de l’enfant André Gide (Si le grain ne meurt...) se pâmant en imaginant un bris d’assiettes. Et la scène primitive du cochon éraflé donne la clé du récit entier puisque les troubles compulsifs de Binky seront d’évidence liés à la puberté et qu’ils présenteront celle-ci comme potentiellement destructrice. Lorsque les choses s’aggraveront pour Binky, sa hantise sera que, lors d’une érection pubertaire, le « rayon » que projette son pénis ne « détruise » un clocher d’église ou une statue de la Madone.
Appartiennent à la même zone grise entre attitude enfantine normale et névrose naissante le fait que le petit Binky ne marche plus jamais sur la dalle de l’église où un fidèle a laissé un jour tomber une hostie, mais aussi la peur de la contamination des sous-vêtements de Binky et de ses sœurs dans le lave-linge (l’enfant s’inquiète si ses sœurs ne risquent pas de tomber enceintes), ou encore l’étrange relation au propre et au sale de l’enfant Binky qui, constatant que sa main sent mauvais (parce qu’il s’est gratté le derrière à travers ses vêtements), se l’essuie sur les cheveux brillantinés de son petit frère, après quoi cette main « sent bon », ou bien encore la comptabilité mystique de l’enfant pieux qu’est Binky, qui nous vaut une description hilarante des indulgences comme « monnaie céleste » permettant de s’épargner des pénitences (ce qui, évidemment, est d’un importance cruciale du point de vue d’un obsessionnel, dont l’existence quotidienne est empoisonnée par les rituels expiatoires).
Mais la problématique obsessionnelle est codée aussi sur un plan purement plastique. L’appréciation que fait Justin Green sur Crumb (appréciation qu’il faut donc lire comme la façon dont Justin Green s’écarte de Crumb, puisqu’il lui faut échapper à l’angoisse de l’influence) est que le trait de plume vigoureux de Crumb révèle un degré élevé de maître technique, mais guère de souci de perfection. Le trait de Justin Green, moins « plaisant » que celui de Crumb, ressemble à celui d’une eau-forte, il présente une ciselure qui correspond précisément à cette volonté de perfection. Et le lettrage de Justin Green, si incisif et comme gravé au burin, est le comble de la perfection, au point qu’il semble appartenir à un autre ordre que le reste de la page. (Justin Green rapporte que sa fascination des comics commença par la fascination de leur lettrage et que, petit enfant, il en copiait les bulles, sans savoir les lire, et il n’est pas étonnant qu’à un moment de sa vie, Justin Green soit devenu peintre d’enseignes).
Plus étonnant encore, le dispositif spatio-iconique lui-même choisi par l’auteur est une façon de coder la problématique obsessionnelle. Justin Green note que son usage, en plus de l'appareil des cases et des bulles, du récitatif, contenant la prose d’un narrateur omniscient (et qui est devenu un trait omniprésent dans l’actuelle bande dessinée autobiographique), est lié à la dualité de l’obsessionnel, qui sait parfaitement que ses rituels sont absurdes, qui est même capable, le cas échéant, d’en trouver l’étiologie, y compris sur un plan psychanalytique, mais qui est incapable d’y échapper car l’angoisse devient alors insurmontable. Cependant, c'est dans des textes littéraires, sortes de « mères de tous les récitatifs » (archirécitatifs ?) que l'auteur pousse l'auto-analyse jusqu'à son terme (En réduisant les choses à leur plus simple expression, l’autodiagnostic que fait l’écrivain Justin Green sur « Binky Brown » est que celui-ci, adolescent, fait une fixation sur sa mère, qu’il a peur de menacer par sa sexualité naissante, d’où sa relation privilégiée avec une mère « céleste », la Sainte Vierge, et sa peur de blesser les images de celle-ci par les fameux « rayons » qu’il projette.)
Enfin, il faut noter que la problématique de Justin Green entre en parfaite adéquation avec la mythopoeia des littératures dessinées. C’est précisément pourquoi Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary est un chef-d’œuvre et pourquoi ce chef-d’œuvre ne pouvait trouver sa forme que dans une bande dessinée. Le rayon que Binky finit par projeter par toutes ses extrémités (y compris les orteils !) le rapproche du personnage des X-Men appelé Cyclops (qui doit porter une visière spéciale, car ses yeux lancent en permanence un tel rayon destructeur !). La transformation, dans les planches de Binky Brown, des objets ordinaires en dangereux symboles phalliques n’est pas un simple poncif freudien. La transformation est réelle, et le lecteur partage par conséquent la consternation et l’horreur de Binky. (Dans la logique narrative des littératures dessinées, le principe de transformation opère de façon permanente, et ce principe se lit toujours au « premier degré » : il y a transformation dès lors qu’un objet est modifié ou substitué d’une case à l’autre).
Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary possède ce que Harold Bloom appelle canonical strangeness, l’étrangeté canonique. Même une fois qu’on en a fait l’exégèse, l’œuvre reste profondément idiosyncrasique et en partie impénétrable.
De cette étrangeté, je ne donnerai qu’un exemple, la séquence des planches 12 à 14, qu’on pourrait titrer « digressions sur la viande ». On nous explique d’abord que le petit Binky et son frère Bucky s’empiffrent de viande tous les soirs, les normes diététiques dans l’Amérique du nord des années 1950 ne laissant pas de surprendre. Une conséquence est l’irritation rectale de Binky, d’où l’épisode que j’évoquais plus haut, de la main qui sent, parce que l’enfant s’est gratté le derrière à travers pantalon et sous-vêtement.

On voit ensuite Binky rongeant une côte d’agneau pêchée au frigo, ce qui amène chez l’adolescent une réflexion théologique sur Ève sortie de la côte d’Adam, puis, par association d’idées, sur le péché originel (dont Ève est la première responsable puisque c’est elle qui a poussé Adam à croquer la pomme). Nous avons alors droit à un petit cours très amusant sur l’âme souillée par le péché, qui est visualisée elle aussi sous une forme « viandue », comme des poumon de fumeur noircis par la nicotine.

Finalement, à la page suivante, le motif de la viande revient à travers un devoir pour le cours de catéchisme. Binky doit faire un dessin sur le sacrement de son choix, en s’inspirant de son environnement quotidien. Or son sacrement préféré est naturellement la confession, puisqu’on y distribue les rituels expiatoires (sous forme de « Je vous salue » à réciter). L’écolier représente alors la confession comme une mystique machine à faire des saucisses : la matière brute, soit le hachis, ce sont les péchés non encore confessés ; à l’autre bout, les saucisses sont les péchés confessés et par conséquent « traités », « transformés », rendus inoffensifs.

L’ensemble de la séquence procure une impression de bizarrerie et il s’y décèle en même temps une logique sous-jacente. La séquence procure aussi une indéniable répulsion. Les allusions scatologiques y abondent, les représentations de Binky rongeant son os d’agneau sont peu ragoûtantes. De façon plus subtile, l’alternance, chez le petit bâfreur, entre manducation et défécation (évoquée, non sans une certaine pudeur, à travers le motif du « cul qui gratte ») est mise en parallèle, via la mystique machine à saucisses, avec la transformation des péchés (symbolisés par le hachis) et leur expulsion sous forme de « péchés pardonnés » (les fameuses saucisses, dont le chapelet évoque les matières fécales). Le sacrement de Pénitence est ici ramené à une fonction digestive, et par conséquent utilitariste.
Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary ne pouvait qu’être mal interprété à l’intérieur de son courant même, c’est-à-dire de l’underground. Certes, l’irrévérence avec laquelle est traité un sujet religieux (si l’on s’en réfère à la promesse du titre, un adolescent est censé rencontrer la Sainte Vierge) paraît faire écho à la représentation délibérément blasphématoire de personnages surnaturels, Christ, anges ou démons, chez un S. Clay Wilson, dont l'œuvre relève d'un satanisme littéraire, ou à l’imagerie religieuse d'un Rick Griffin, plus apaisée, mais qui fait toujours l'objet d'un traitement comique. Le portrait que fait Justin Green des nonnes psychorigides évoque la satire d’un Robert Crumb. Et naturellement, le fond de l’affaire, cette histoire de pénis et de doigts qui émettent des rayons destructeurs d’icônes et d’églises, semble un délire psychédélique dû à l’abus de substances. Seulement, ces interprétations à travers le prisme de la contreculture sont autant de contresens. Si on l’examine attentivement, l’épiphanie sur la couverture du comic book est rien moins qu’impie, et relève au contraire d’une vision religieuse parfaitement orthodoxe, Binky Brown étant dans la position d’un saint, ou plus vraisemblablement d’une sainte, par exemple Catherine Labouré ou Bernadette Soubirous, conversant avec la Vierge. Justin Green ne décrit pas les nonnes sadiques pour s’en moquer mais parce qu’il pense que l’éducation qu’elles lui ont donné constitue un facteur aggravant de sa névrose. La seule nonne humaine et sympathique qui apparaisse dans le récit obtient d’être relevée de ses vœux, mais la réaction de Binky en la voyant en civil est l’horreur et une condamnation virulente (il est vrai que l’ex-sœur Virginia, venue lui faire ses adieux, est représentée comme une grosse dame qui le couvre de baisers baveux). Quant à la mythologie des « voyages sous acide », il nous est expliqué qu’un « bad trip » fait autant d’effet à « Binky » que l’eau sur le plumage d’un canard, les rituels obsessionnels constituant un « bad trip » permanent, d’une intranquillité transcendantale.
Le ton de Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary devient de plus en plus vindicatif à mesure que l’auteur progresse dans son récit (la condition mentale de « Brinky Brown » se dégrade par ailleurs considérablement). Et lorsque l’histoire se termine et que le double fictionnel de l’auteur est « guéri », le narrateur adopte un ton quasi-militant, en dénonçant le « marécage moral de superstition et de culpabilité favorisé par des institution pleines de bonnes intentions comme l’Église catholique ». Mais l’auteur, qui est revenu depuis à une vision plus apaisée de ses rapports avec le christianisme, semble être ici, au moins en partie, le jouet d’un air du temps. Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary n’est pas une polémique contre le catholicisme (même s’il contient à l’évidence des éléments de polémique). Pas plus qu’il ne relève de façon pure de la sociologie ou de la psychologie. Le récit est infiniment plus riche et plus profond et, encore une fois, il est en partie irréductible à l’analyse. Son premier mérite est d’échapper au simplisme et au binarisme, qui sont le signe de tant d’œuvres médiocres.
ENFANCE DE L'ART ET ART DE L'ENFANCE. On a beaucoup parlé de la constitution d'un patrimoine et de la constitution d'une histoire de la bande dessinée au colloque LA BANDE DESSINÉE : UN ART SANS MÉMOIRE ? organisé par Benoît Berthou, à Saint-Cloud, le 10 et le 11 juin 2010.
Mais il me semble qu'on n'aura pas le fin mot sur une question que j'aborde pour ma part en termes de constitution d'un canon, tant qu'on n'aura pas analysé pragmatiquement le lien qu'il y a entre les littératures dessinées et l'enfance.
Cette association constitue aujourd'hui une sorte de secret honteux de la bande dessinée, et elle n'est faite qu'à contre-cœur. Soit on prend acte de la nostalgie qui gouverne les pratiques de lecture et de collection (ah ces spécialistes éminents des littératures dessinées qui vous confient au moment du café qu'ils possèdent la collection complète des Ric Hochet, les soixante-dix-sept albums !), soit on prend le contre-pied, et on produit alors ce consternant poncif journalistique du passage de la bande dessinée à l'âge adulte, censé être garant de sa légitimation culturelle.
Que le lien entre littératures desssinées et lectures d'enfance soit primordial, on s'en convaincra facilement en observant que les adultes qui ne lisent pas de bandes dessinées n'en lisaient pas dans leur enfance, et que ces non-lecteurs invoquent leur aniconisme : ils sont des « analphabètes de la bande dessinée », faute d'un apprentissage (en l'occurrence d'un auto-apprentissage) à l'âge approprié.
Mais au-delà, il me semble que trois processus cognitifs, relevant de la psychologie de la lecture, nouent les littératures dessinées à l'enfance.
Le premier processus est l'habituation. Les premières œuvres lues définissent largement pour chacun de nous les normes esthétiques et narratives de la bande dessinée. Enfant des années 1960, nourri des illustrés français de la SAGE et des éditions LUG, je trouverai intéressant n'importe quel Dell Comic ou n'importe quel récit comique italien du temps, même s'ils n'appartient pas spécifiquement à la bibliothèque de mon enfance. Plus surprenant, je « reconnaîtrai » sans difficulté des œuvres de la même époque appartenant à une aire culturelle complètement différente (par exemple les mangas fantastiques de Kazuo Umezu ou de Shigeru Mizuki), parce que les codes esthétiques (et les normes éditoriales) d'une époque donnée sont largement transculturels.
Le second processus est la fixation. Les images regardées inlassablement dans notre tendre jeunesse restent gravées dans nos cervelles. Ce tatouage mnésique intervient à un stade du développement où les compétences linguistiques sont encore limitées, et où l'image constitue un vecteur d'information privilégié. L'âge de dix ans semble être ici l'âge crucial. Les bandes que nous avons lues et relues après cet âge, nous les reconnaissons aussi, mais comme on reconnaît un ancien voisin : ces images ne font pas partie de nous.
Le troisième processus est l'évocation. Relisant une bande dessinée de notre enfance, nous retrouvons nos impressions d'enfant, comme si elles étaient imprimées sur la page. La relecture d'un récit dessiné découvert dans l'enfance nous retransforme donc en enfant, ce qui n'est pas le cas pour la littérature écrite (un lecteur qui déclare « retrouver son âme d'enfant » en relisant par exemple un conte, veut dire seulement qu'il est capable de faire abstraction de la naïveté du récit pour en retirer encore un plaisir esthétique). C'est ce qui explique que des critiques chevronnés se déclarent incapables d'émettre un jugement sur une bande dessinée qu'ils ont lue enfant, faute de pouvoir écarter le fantôme de leur moi enfantin.
La fameuse nostalgie de l'enfance cache donc un lien préférentiel avec une imagerie. Reste que cette association fonctionnelle avec l'enfance n'est pas la mieux faite pour conférer aux littératures dessinées le statut qu'en des milieux éclairés on exige pour elle. Des enfances, il n'y a que la nôtre qui soit pour nous fascinante. Celles de nos aînés ont l'avantage de nous paraître pittoresques. Celles de nos cadets ne nous inspirent que du dédain.
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EN LISANT PIERRE JOURDE - LES MALADIES DE LA LITTÉRATURE
Ma connaissance des écrivain à la mode, ceux que préconise Le Monde des livres, se borne au feuilletage que je puis faire de leurs romans en librairie. La Littérature sans estomac de Pierre Jourde (Pocket, 2003 [2002]) me confirme que tout cela est sans intérêt et, pour commencer, que cela n’est pas écrit. Et parce qu’il analyse lucidement ces fiascos littéraires, l’essai de Jourde m’économise d’écrire le chapitre de mon essai, Les Maladies de la littérature, qu’il aurait bien fallu que je consacrasse à la littérature française contemporaine, et m’épargne des lectures qui eussent été pour moi sans profit ni agrément.
L’absence de forme de ce qui se présente aujourd’hui comme littérature a été favorisée à l’évidence par les courants désinstauratifs de la littérature. Ôtez le style (petit-bourgeois, le style, comme on le sait depuis Barthes), ôtez les personnages (« L’histoire du roman moderne est celle de la disparition du personnage classique », écrit Jean-Yves Tadié dans Le Roman au XXe siècle, Pocket 1997 [1990]), gonflez l’intériorité à la dimension de l’univers ou, ce qui revient au même, décrivez tout de l’extérieur comme dans un inepte script de film, rempli d’indications idiotes et de mouvements aberrants, et vous obtiendrez cette écriture plate, monotone, myope et qui se décompose d’ennui. (Cependant Jourde distingue à côté de l’écriture blanche, une écriture rouge, qui est, si je le comprends bien, l’équivalent de ce que les anglophones appelleraient purple prose, et une écriture écrue, celle des bonnes choses simples au goût de vrai, qui évoque donc fortement la rhétorique publicitaire.)
Le courant dominant qu’examine Jourde dans la non-littérature contemporaine, on pourrait l’appeler le nombrilisme déploratif ou la dénudation victimaire. Mais sous la pathographie qui constitue toujours plus ou moins le fonds de ces écrits, ce qui frappe est la nullité ordinaire, c’est le côté « madame tout le monde » ou « monsieur tout le monde » des auteurs.
Cela tombe on ne peut mieux, puisque ces auteurs sont désormais des vedettes (ou bien que les vedettes deviennent des auteurs) et que la vedette, précisément, est prise dans le commun. C’est le moyen qu’a trouvé une société égalitariste pour conserver une élite. On distingue le plus abruti, le plus vulgaire ou la plus pimbêche. Le public se reconnaît en eux, tout le monde est content.
Chose tout à fait caractéristique, ces écrivains vedettisés se comportent comme ce qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire des écrivains ratés. Ils jouent dans la vie ce que racontent sur le mode fantasmatique les manuscrits impubliables que reçoivent par la poste les maisons d’édition. Le thème unique de ces romanticules est le suivant : l'auteur était un zéro menant une existence résiduelle, mais, grâce à son talent littéraire trop longtemps occulté par les méchants et les envieux, il est devenu immensément célèbre et il peut faire la nique à ceux qui le méprisaient. Semblablement, nos vedettes de la plume montrent une préoccupation exclusive des chiffres de vente de leur dernier opus et de ceux de leurs rivaux, du dernier article que leur a consacré la grande presse, de leur prochain passage sur une antenne, du prix littéraire que leur éditeur va leur faire avoir. L’activité littéraire est ramenée à l’idée que peut se faire le péquin de la gloire littéraire, qui ne diffère pas fondamentalement de la gloire cinématographique, de la gloire sportive ou de n’importe quelle autre gloire. Ces écrivains starlettes sont des imposteurs dans la vie avant d’être des imposteurs dans leurs livres.
Que la littérature ne soit pour ces gens qu’un prétexte n’est pas le plus grave. Le tragique est qu’ils ne sont, eux, qu’un prétexte pour la littérature. Ce qu’on a réussi à supprimer de leurs volumes, ce n’est pas simplement le style, ni les personnages, ni même l’écriture (au sens de Barthes), c’est l’écrivain lui-même, cet être qui n’a ni tout à fait les idées ni tout à fait les préoccupations de tout le monde.
L’épuisement de la littérature apparaît dès lors comme relevant de la prophétie autoréalisatrice. Un courant d’idées qui reposait non sur la mort de l’auteur, mais bien sur la mort de la littérature (puisque tout ce qui était un peu tenu était dénoncé comme factice), a suscité ses auteurs. Ce sont des gens qui n’ont plus rien à nous dire, non parce qu’ils n’ont rien à raconter (ils nous racontent leur misérable existence, leurs méprisables amours, et ils nous assassinent de jérémiades qui n’auraient pas dû franchir l’huis capitonné de leur psy), mais parce qu’ils ne savent pas comment le raconter. Ce qui, dans ces proses lamentables, frappe d’emblée tout lecteur ayant un peu d’oreille, c’est que les auteurs ont écrit cela comme cela leur venait (le vieux mythe de la sincérité). Ils ont écrit cela avec les mots du monde, les mots de tout le monde, les mots de l’entreprise, de la presse, de la télévision. De là découle le fait relevé par Jourde que ces romans ressemblent beaucoup à un article dans une revue féminine (ou à n’importe quoi d’autre, du reste, à un papier dans Libération). Leurs auteurs n’ont pas d’autre voix que celle-ci, faute de lire, tout simplement, de vrais livres. Car la littérature naît de la littérature (comme la peinture naît de la peinture, la musique de la musique).
L’accusation de banalité, que je viens de porter, elle fut longtemps, elle est encore exprimée au sujet de la littérature dite populaire, sous l’objection du recyclage de poncifs. Mais cette littérature repose sur d’assez strictes conditions. Le roman doit être compréhensible par tout le monde. Il doit être d’une lecture facile. Il doit mener des personnages attachants et bien campés à travers une action fertile en mystères et en rebondissements, dans un univers fictionnel et dans un genre romanesque qui a la prédilection du lecteur (mais tous se mélangent aujourd’hui et toute littérature de distraction est aujourd’hui policière peu ou prou, et fantastique et d’anticipation, bien souvent). Le contrat stipule aussi que le roman est écrit par un auteur qui se place dans la position d’un homme de lettres, qui possède par conséquent une technique (et meilleure est sa technique, meilleur sera son roman), et qui dispose même de facultés « canoniques », par exemple celle de dire des choses que le lecteur a éprouvées mais dont il ignorait qu'on pouvait s'y arrêter, que cela pouvait se mettre en mot. On peut même ajouter dans le meilleur des cas quelques idées personnelles (à condition toutefois de ne pas tomber dans une maladie de la littérature qui serait la lubie).
J’assens à cette conclusion de Pierre Jourde que ce qu’on vend aujourd’hui sous l’intitulé de littérature est frelaté, que ces phrases en apparence banales sont réellement banales (l’escroquerie consiste à faire croire que c'est du Beckett). Mais j’ai envie d’ajouter que la lectrice qui cherche sa pâture dans une librairie aura plus de chance de la trouver en achetant un roman de détection, un roman historique ou un roman régionaliste, que ce sera sans doute assez mal écrit, que ce sera peut-être un peu bancal, que ce ne sera probablement pas très intelligent, mais que, grosso modo, cela remplira sa fonction qui est de lui faire passer du temps agréablement, en oubliant au bout d’un moment qu’elle est en train de faire glisser son œil sur des phrases.

SPLENDEUR DES PULP MAGAZINES
DEUX NUMÉROS DE WEIRD TALES

Lu en entier plusieurs numéros du pulp magazine de fantasy gothique Weird Tales. Je vais décortiquer ici, à titre d’exemple, les numéros de septembre et d’octobre 1925. La revue en est alors à sa troisième année de parution.
Les textes de ces numéros sont inégaux, même s’ils restent lisibles pour la plupart. Le meilleur écrivain de la revue est sans conteste Lovecraft, présent dans le numéro de septembre avec « The Temple », une histoire d’U-Boot qui échoue dans les ruines de l’Atlantide.
Le feuilleton dans ces deux numéros est « The Gargoyle » de Grey La Spina (dont je n’ai pas la fin). Il s’agit d’une histoire de satanisme, pas particulièrement convaincante sur le plan du style, située dans un château gothique édifié dans un bois de Pennsylvanie. Le châtelain est un être défiguré, qui n’apparaît jamais en pleine lumière. Adonné au satanisme, il médite quelque horrible sacrifice humain sur la personne d’une jeune femme qu’il élève à cette fin. (Je suppose sans en avoir le cœur net que l’adepte de Lucifer cherche à se reloger dans un corps qui ne soit pas difforme, le motif de la transmigration étant très fréquent dans la revue).
Le château médiéval au milieu d’un paysage complètement banal des États-Unis et l’être si monstrueux qu’il cache son visage à tous (y compris à sa mère, qui devrait en toute logique avoir eu le temps de s’y habituer), voilà des caractéristiques qu’on retrouvera chez le Doctor Doom, dans les Fantastic Four de Stan Lee et Jack Kirby (apparition dans le n° 5, juillet 1962), sans qu’on puisse évidemment démontrer une filiation directe, mais plutôt une proximité d’ambiance. (Doom est présenté initialement comme un luciférien, un sorcier, même s’il est aussi un savant fou.)
Fait sa première apparition dans le numéro d’octobre, dans la nouvelle « The Horror on the Links », l’enquêteur de l’occulte de Seabury Quinn, le Pr Jules de Grandin, de l’université de Paris et de l’hôpital Saint Lazaire (sic), mais qui travaille beaucoup pour la Sûreté, et dont le Dr Watson s’appelle le Dr Trowbridge. De Grandin a l’habitude de couper son babil en anglais fracturé par du très mauvais français (« Now, friend Trowbridge, I tell you some time ago this Beneckendorff were reported in le Congo belgique. Yes ? »), ce qui confère un charme supplémentaire aux nouvelles pour le lecteur francophone, qui se demande de quel univers parallèle émerge un bonhomme qui jure continuellement par la barbe d'un bouc noir ou par un petit cochon rose.
Les courtes nouvelles de E. Hoffmann Price sur le monde islamique (« The Sultan’s Jest » et « The Prophet’s Grandchildren ») sont très enlevées et relèvent de cette école du conte oriental qui part des Mille et Une Nuits, passe par Beckford, et finit chez Conan Doyle et Lovecraft.
La section des classiques (Weird Story Reprints) permet d’étoffer le sommaire à bon marché en offrant d’excellents textes, respectivement « the Furnished Room » d’O. Henry et l’extraordinaire « The Severed Hand » de Wilhelm Hauff.
Cependant, si la nouvelle à chute à la Hoffmann Price ou à la O. Henry trouve sa place naturelle dans Weird Tales, l’humour burlesque ne semble pas très adapté à la revue. Une histoire de puce géante, résultat d’une expérience scientifique idiote, qui poursuit les chiens dans une banlieue pavillonnaire, « The Wicked Flea » de John Ulrich Giesy (l’auteur des aventures de Jason Croft sur la planète Palos), a droit à la couverture du numéro d’octobre. Mais elle s’attire dans le courrier des numéros suivants les reproches des lecteurs, qui n’apprécient pas ce genre de texte humoristique, et trouvent qu’il ne se range tout simplement pas sous l’intitulé du conte bizarre (weird tale).
Par contre, les mêmes lecteurs réclament à cor et à cri des histoires de planètes, d’animaux géants, d’inventions pseudo-scientifiques, bref, de la science-fiction (qui ne sera inventée que l’année suivante, sous l’intitulé de scientifiction, par Hugo Gernsback, dans Amazing Stories, mais qui fait depuis longtemps les beaux jours des Munsey Magazines, dans des récits inspirés par Wells et par E. R. Burroughs).
Je suis frappé par l’importance, au milieu de l’horreur gothique, qui prédomine dans la revue, de textes ressortissant à un occultisme vague et spiritualisant, tel que le second texte publié de Nictzin Dyalhis, « The Eternal Conflict » (numéro d’octobre), où l’adepte d’une secte mystique fait un voyage astral et participe à un combat allégorique entre les forces de la Lumière et celle des Ténèbres. Sous leur apparence ésotérique, de telles histoires sont toutes imbues d’un christianisme lacrymal.
Enfin, si le sommaire des deux numéros s’étale sur deux pages et propose respectivement dix-sept et quatorze textes de fiction (plus un poème et la rubrique de correspondance), cette apparente richesse est due à la présence de nouvelles courtes, voire très courtes, de « fillers », souvent signés de collaborateurs très occasionnels, et d’une qualité discutable (idées rebattues, étiques, mal développées). On y trouve par ailleurs des textes qui seraient mieux à leur place dans un pulp d’aventures ce qui témoigne de la difficulté qu’a Farnsworth Wright à boucler son sommaire tels « Jean Bauce » de W. J. Stamper (numéro de septembre), histoire de révolutions en Haiti, qui contient un peu de sadisme gothique, mais qui est essentiellement un récit d’aventures.
Bref, l’examen de la revue confirme ce que m’avait déjà appris la lecture de deux anthologies de textes d’auteurs de pulps et d’editors, destinés à des apprentis écrivains, dans le Writer’s Digest et Author and Journalist des années 1920 à 1940 (Pulp Fictioneers, Adventure House, 2004 et Pulpwood Days, Off-Trail publications, 2007). Il était plus simple pour un rédacteur en chef, plutôt que de chercher de bons textes dans les manuscrits reçus par la poste, travail qui ressemble à la recherche de la proverbiale aiguille dans la proverbiale botte de foin, de s’attacher une écurie d’auteur, en les encourageant à écrire dans un certain genre, quitte à les brutaliser à l’occasion pour qu’ils révisent un peu leurs textes (Carl Jacobi, habitué de la revue Weird Tales, raconte qu’il avait découvert que s’il laissait reposer un texte plusieurs semaines ou plusieurs mois, il pouvait le renvoyer à Farnsworth Wright en lui disant avoir fait toutes les modifications demandées, et que le texte était alors accepté. (R. Dixon Smith, Lost in the Rentharpian Hills, Spanning the Decades With Carl Jacobi, 1985, Bowling Green State university Popular Press, p. 20.)
Mais d’un autre côté, comme il fallait bien compléter des sommaires pléthoriques (Weird Tales paraissait chaque mois sur 144 pages en double colonnes), force était de traiter la pile de manuscrits d’inconnus, avec l’espoir d’y trouver la perle rare.
Pareil système était voué à sa propre défaite. Les auteurs, établis ou débutants, soumettaient de préférence leurs textes aux pulps qui payaient le plus (qui étaient naturellement les pulps d’aventures). Puis, en cas de refus, leur prose amorçait une lente descente aux enfers en étant envoyée aux revues plus pingres (or Weird Tales ne paya jamais bien, faute de ventes suffisantes). D’autre part, au moment du bouclage, l’urgence de trouver un « filler » conduisait au choix de textes tout à fait inférieurs qui, tirés de la pile à tout autre moment, ne fussent jamais parus.
Ainsi, si l’impression générale qui se dégage de l’examen de l’école Weird Tales in vivo est celle d’un travail d’un honnête niveau, caractérisé par une écriture « moyenne », celle d’un bon romancier populaire, quoique inévitablement marqué par une impression de répétitivité, les contraintes de la périodicité et la logique même de la production des pulps (la sélection par l’échec) font que cette qualité ne peut être maintenue à travers la revue entière. Ceux des lecteurs qui déclarent dans le courrier lire chaque numéro de bout en bout, avec un plaisir constant, font acte de foi.

DÉTECTIVES DE L'IMPOSSIBLE

Fabrice Bourland, La Dernière Enquête du chevalier Dupin, 10/18 Grands détectives, 2009
L'auteur nous propose un court « manuscrit », tiré de la fabuleuse collection de son détective de l'intertextualité, Andrew Singleton, manuscrit contenant le récit, par un certain Carter Randolph, de l'enquête que mena le chevalier Dupin sur la fin tragique de Gérard de Nerval, retrouvé pendu aux barreaux d'une grille dans la sordide rue de la Vieille-Lanterne. Nerval s'est-il suicidé dans un moment d'égarement ou fut-il assassiné ? L'intrigue, vivement menée, nous fait insensiblement quitter le roman à énigme pour le fantastique pur et les mystères de l'astral.
Ce plaisant récit d'une centaine de pages fonctionne à la fois comme une sorte de dime novel pour lecteur cultivé et comme une rêverie sur les mythes littéraires et leurs auteurs, puisque les inventions fictionnelles de Nerval, de Poe, et même, discrètement, de Lovecraft, se trouvent ici abouchées.
Nous ne ferons qu'une restriction, d'ordre technique. Au lieu d'identifier Randolph comme le narrateur (le personnage anonyme qui dit "je") des nouvelles de Poe mettant en scène Dupin, l'auteur aurait beaucoup mieux fait de présenter les trois nouvelles de Poe, « Double assassinat dans la rue Morgue », « Le Mystère de Marie Roger » et « La lettre volée », comme rédigées par l'auteur de « La chute de la maison Usher » d'après les comptes rendus de son ami Carter Randolph, ami personnel du chevalier Dupin, en posant La Dernière enquête du chevalier Dupin comme écrite directement par Randolph. Ce faisant, il aurait évité un « récit-cadre » quelque peu confus, et il aurait levé l'hypothèque du style d'Edgar Poe. L'auteur aurait été bien avisé d'éviter aussi le trait d'humour final, décidément trop lourd, et en contradiction avec le ton de mélancolie sur quoi s'achève le récit.
Mais ce sont là des propos d'atelier.

Sydney Fowler Wright, The Island of Captain Sparrow (1928)
The Island of Captain Sparrow ressemble à une relecture de Island of Dr Moreau de H. G. Wells où le darwinisme social est remplacé par les préoccupations eugénistes. Ce qui peut apparaître comme une suite d’aventures sur une île du Pacifique, convoquant discrétionnairement le merveilleux, est structuré par le motif du dysgénisme, de la régression vers la brute. L’île abrite originellement une population vertueuse de prêtres pratiquant l’eugénisme de façon à limiter leur nombre à quatre-vingt. Ce peuple, plus ancien que les pyramides d’Égypte, vit dans un temple creusé dans la montagne, souvenir évident de She de Rider Haggard, et est servi par de grands oiseaux intelligents, analogues à des autruches, les rukas, qui font office de jardiniers. Mais l’île contient aussi une population de protognostiques qui ressemblent aux satyres de la fable. Un groupe de pirates et de prostituées est déposé par le fameux capitaine Sparrow, qui veut coloniser l’île pour y passer ses vieux jours, mais qui sera pendu avant de pouvoir rejoindre sa colonie. Livrés à eux-mêmes, ces éléments les plus vils de la société occidentale régressent au stade de la brute. Comble de la dysgénie, il est nettement suggéré que les femmes ont un commerce de libertinage avec les satyres, et les générations suivantes d’îliens arborent des cornes et des toisons caprines.
Le roman est raconté du point de vue d’un jeune diplomate anglais qui fait naufrage sur l’île, et d’une jeune femme franco-britannique qui a elle-même fait naufrage deux ans auparavant et qui vit dans les arbres de la forêt (le souvenir de la Rima de Hudson est assez évident), pour échapper aux assiduités du dernier descendant dégénéré du pirate.
L’opposition eugénisme/dysgénisme est doublée par l’opposition ordre/désordre. Initialement, l’île est coupée en deux par une clôture, qui sépare le domaine des prêtres, un merveilleux jardin cultivé par les oiseaux rukas, et celui des satyres, qui est une jungle tropicale. Une simple clôture suffit à séparer les deux mondes car les satyres ne savent pas grimper. Quand l’équipage du pirate apparaît, les prêtres décident de tolérer ces nouveaux voisins, moyennant une nouvelle clôture, alors que l’oracle leur a commandé de les exterminer. Mais ce nouvel ordre eugéniste apparent est l’amorce d’un grand désordre dysgéniste, car le peuple des prêtres s’éteint en deux générations à peine, à cause des maladies des blancs.
Le désordre se propage de façon épidémique à la fin du roman. Les pirates ont l’idée, pour torturer une de leurs victimes, de la suspendre dans un sac et de la faire dévorer par les oiseaux rukas. Mais les volatiles, pacifiques jusque là, acquièrent aussitôt le goût de la chair humaine et commencent à dévorer les pirates. Finalement, après diverses péripéties, les dégénérés prennent le bateau dans lequel est arrivé le héros, et se noient tous, étant incapables de naviguer, laissant l’île au couple des héros, qui élèveront la petite fille, seule rescapée du peuple des prêtres. Ainsi, l’eugénisme triomphera sur le dysgénisme, dans un nouvel éden.
Fowler Wright a une certaine tendance à produire, au beau milieu de l'action, de sortes d’apartés philosophiques qui, dans ses meilleurs moments, font penser à Chesterton (« An orphan monkey (...) crept under the warmth of her side and believed itself to be in safety, as a child trusts his parents, who can do so little to aid it, and as a man does not trust God who can. »), mais qui sont parfois bien filandreux, quand ils ne sont pas marqués du sceau du bizarre. Par exemple, quand la jeune femme qui vit dans la forêt fait la connaissance du naufragé, sa première idée est de se procurer des vêtements, afin d'être décente. Sa téméraire expédition vers le village des pirates, où elle a l'intention de voler une tunique, est introduite par un apologue sur une suicidaire qui, constatant qu'elle a un trou dans sa chaussure, fait demi-tour en voyant qu'il y a du monde dans la rue, et rentre changer de chaussures avant de ressortir et d'aller se jeter dans la rivière, puis est entrecoupée de considérations sur la confiance dans la Providence qui accompagne une éducation catholique.
ED WOOD GLEN OR GLENDA BRIDE OF THE MONSTER
Glen or Glenda (1953) Comme toute l’œuvre d'Ed Wood, ce film est marqué par l’intermédialité, tant dans les solutions imagières les plans de Bela Lugosi en buste sur une surimpression de foule urbaine évoquent les peintures de couverture des pulp magazines , que dans les solutions narratives : Lugosi tient le rôle du host, comme dans un show radiophonique.
Et précisément, un trait remarquable du film est la multiplication des instances narratives, qu’il vaudrait peut-être mieux, dans le cas présent, appeler les autorités conférencières. Au maître des cérémonies Lugosi, décrit comme The Scientist, vient s’ajouter le psychiatre joué par Timothy Farrell, que le chef de la police vient consulter parce qu’un travesti, arrêté quatre fois pour trouble à l’ordre public, s’est suicidé.
Lugosi réintervient régulièrement dans le film, en étant associée une ambiance de cinéma d’horreur, avec éclairs zébrant le ciel. Il tient des propos sardoniques et de mauvaise augure (« pull the strings ! »), mais par ailleurs vides de sens. (Il existe un mot de la langue anglaise qui résume l’attitude de Lugosi : il est ominous.)
Le psychiatre apparaît, tout à l’inverse, comme un narrateur plausible, qui fait l’anamnèse d’un cas de crossdressing typique, celui de Glen/Glenda. Cependant il se décèle rapidement que le Dr Alton entretient de singulières théories, et le spectateur devine que c’est Ed Wood lui-même, troisième narrateur, mais implicite, celui-là, qui nous délivre par la bouche du disciple d’Hypocrate une apologie du crossdressing, en expliquant que les vêtements masculins sont laids et inconfortables, et que les chapeaux provoquent la calvitie en arrêtant le flux sanguin. (Il y a d’ailleurs dans le film un personnage d’homme en veste de tweed et en chapeau, qui n’est là apparemment que pour montrer à quel point un tel accoutrement est peu seyant.)
Cette description valorisée et désangoissée du crossdressing renvoie à l’imagerie et à la prose des revues fétichistes du temps, telle que le Bizarre de John Willie. On nous montre des crossdressers chez eux, après une rude journée de travail, allongés sur des canapés, impeccablement coiffés et maquillés, ou exprimant leur part féminine en faisant un brin de ménage. Ce discours propre à une minorité sexuelle est complété par une séquence de rêve, qui fait penser à un film clandestin de bondage d’Irving Klaw, et dont les spécialistes disent qu’il a été rajouté au film d’Ed Wood par le producteur.
Pour compliquer encore les choses, Glen/Glenda est joué par Ed Wood lui-même, tandis que le rôle de la fiancée est interprété par Dolores Fuller, petite amie d’Ed Wood dans la vie, de sorte que ce docudrama avant la lettre, caractérisé par la pesanteur des autorités conférencières, constitue aussi, si l’on considère cette fois les personnages du drame, une confession conjugale, dont les effets dans la vie réelle ne se firent pas attendre (comme il était prévisible, Fuller quitta Ed Wood).
Quant au contrat du film, il est visiblement truqué. On a commandé à Ed Wood un film sur la réassignation sexuelle (le titre original était I Changed My Sex), il fait un film sur le crossdressing. Pour coller au moins superficiellement aux demandes du producteur, Ed Wood rajoute au cas de Glen/Glenda celui d’Alan/Anne, qui est décrit comme ayant les caractères sexuels de l’un et l’autre sexe, et qu’on transforme chirurgicalement en femme. La phrase fatidique du host Bela Lugosi « pull the strings » s’applique ici littéralement semble-t-il : on peut faire apparaître l’un ou l’autre sexe, en tirant sur de secrètes ficelles dans le corps de la grande poupée qu’est Alan/Anne.
Quant à Glen, le film le décrit comme « guérissable », car sa singularité est mise au compte d’un rejet parental qui l’a obligé à fabriquer une sorte de compagnon imaginaire féminin. Par conséquent, à la condition que sa fiancée consente à devenir pour lui à la fois une mère, une sœur et une épouse une demande qui, à la vérité, apparaît comme quelque peu exorbitante , elle incorporera aussi le rôle de Glenda, délivrant Glen de son double fantomatique.
Mais ce message « édifiant » est parasité et ruiné par les préoccupations propres d’Ed Wood. La scène-clé, au milieu du film, où Glen avoue son « problème » à sa fiancée, et où celle-ci ôte son pull angora et le tend à son fiancé, pour signifier son acceptation, comporte une signification toute autre pour un spectateur un tant soit peu attentif, qui est que Glen a une attirance fétichiste pour les pulls angora et que sa fiancée lui livre tout simplement l’objet de sa prédilection.
Bride of the Monster (1955). Parce que ce film de savant fou ressemble presque à un film normal (il n’est pas tellement plus mauvais que les productions dans lesquelles jouait Bela Lugosi dans les années 1940), il est aussi du plus haut comique. Ces gens aux costumes aberrants le veston trop grand de l’inspecteur, la robe de dentelles que le savant fou à fait passer à la jeune première, la chemise entièrement déchiquetée du jeune premier qui courent en rond devant la maison de l’horreur, en ayant l’air de chercher le script du film, me convulsent de rire.

DÉTECTIVES DE L'IMPOSSIBLE

Fabrice Bourland, Le Diable du Crystal Palace, 10/18 Grands détectives, 2010
Une jeune et évanescente fiancée vient signaler à Andrew Singleton et James Trelawney, les Holmes et Watson de l'intertextualité, la disparition de son promis d'entomologiste. Voici nos détectives de l'impossible confrontés à l'irruption, dans le Londres des années 1930, de fauves préhistoriques et d'un chaînon manquant ayant mystérieusement participé à la Grande Guerre (« Notre velu était un poilu »).
Fabrice Bourland vient donc baguenauder du côté de la cryptozoologie et des savants fous. Le lecteur anglomane et curieux d'histoire secrète complétera ce qu'il a déjà appris en lisant John Buchan, Denis Wheatley et les aventures de Harry Dickson, et apprendra un tas de choses sur le monstre du Loch Ness, l'homme de Piltdown (Eoanthropus Dawsoni), les circonstances de la rédaction du Monde perdu par Conan Doyle, et la raison pour laquelle le Crystal Palace a brûlé en 1936. L'amateur de littérature populaire constatera que Fabrice Bourland gagne, volume après volume, en savoir-faire romanesque, en ne cédant rien sur l'érudition.
Ray Cummings, The Girl in the Golden Atom (The All-Story, 1919), People of the Atom (The All-Story, 1920)
La nouvelle The Girl in the Golden Atom de Ray Cummings (parue dans All-Story, 15 mars 1919) et sa suite, le roman People of the Golden Atom (All-Story, 24 janvier-28 février 1920), constituent une fantaisie scientifique dans le style de Wells, dont le thème est la descente dans le microcosme. Dans la nouvelle, le personnage du Chimiste, qui est tombé amoureux d’une jeune femme vivant dans un micromonde à la surface d’une alliance en or, qu’il a vue dans son microscope, invente une poudre rapetissante et visite l’univers de sa belle, puis il revient pour raconter l’aventure à ses amis du Scientific Club, le Très Jeune Homme, le Docteur, le Grand Homme d’Affaires. Dans le roman qui fait suite, les amis du Chimiste le rejoignent dans le micromonde (à l’exception du Banquier, qui reste dans le monde macroscopique pour garder l’anneau), et le lecteur suit cette fois par le menu le processus du changement de taille.
Contrairement à ce que pourraient faire penser les titres, et à ce qu’on a parfois écrit, la fable ne repose pas sur la théorie que les atomes seraient des systèmes solaires en miniature. Il est du reste très difficile de comprendre ce que Cummings entend par atomes et quel est l’atome d’or dont il est question dans son titre. L’atome désigne semble-t-il dans l’esprit de Cummings la materia prima de l’anneau, cette matière changeant de nature au niveau microcosmique, et l’or se présentant à cette échelle comme une sorte de marbre, de substance vitreuse. D’autre part mais ce n’est pas clair du tout cette materia prima n’est pas amorphe, mais elle entre dans une structure qui est à la fois granulaire et alvéolaire. Tous les atomes sont apparemment contigus, puisqu’à aucun moment les explorateurs ne décèlent dans la nature de structure discrète, et l’atome dans lequel on pénètre présente la structure d’une terre creuse. Les Oroïdes vivent en effet sur la face concave d’une sphère, qui communique avec la surface de l’anneau d’or par des cavernes.
Bien que le monde microcosmique des Oroïdes soit l’intérieur d’une sphère, ils disposent d’un ciel normal, leur univers contenant des étoiles, naturellement minuscules, et il est suggéré que ces minuscules corps célestes pourraient eux-mêmes abriter des habitants mégamicroscopiques.
Cummings bâcle et ne se relit pas, comme en témoignent les deux passages suivants, situés à une colonne d’intervalle :
« The ground underfoot and the rocks themselves had been steadily changing. It had lost by this time almost entirely is yellowish, metal look, and seemed to have more the quality of a gray opaque glass, or marble. »
« This plane seemed distinctly of a different substance than anything they had hitherto encountered. It was, as the Chemist had described it, apparently like a smooth black marble. »
De plus, l’auteur réfléchit tout en écrivant et la conséquence est que ses personnages sont idiots. Pour économiser les vivres, les voyageurs imaginent de confier les réserves de nourriture à l’un d’eux qui ne rapetisserait pas, les deux autres se miniaturisant, de façon à pouvoir se nourrir d’une miette. Il leur faut un moment pour se rendre compte qu’il est encore plus simple de poser les provisions à terre et de rapetisser tous les trois.
On est frappé de la proximité des motifs du nanisme et du gigantisme avec les littératures graphiques. On pense naturellement au Little Nemo de Winsor McCay, et il n’est pas impossible que Cummings en ait un souvenir vague en écrivant. Ceci incline à faire l’hypothèse qu’il existe une iconographie américaine du merveilleux, qui passe par tous les médias, la bande dessinée, la littérature enfantine, le cinéma, l’animation, les pulps magazines et leurs illustrations, etc.
Austin Hall et Homer Eon Flint, The Blind Spot, Argosy (1921)
The Blind Spot d'Austin Hall et Homer Eon Flint, paru en feuilleton dans Argosy en 1921, fut extraordinairement populaire chez les amateurs de fantasy. Dix-neuf ans après sa parution initiale, les lecteurs de Famous Fantastic Mysteries le réclamèrent à la rédactrice-en-chef sur l’air des lampions et obtinrent la première moitié, en feuilleton, dès le numéro six, daté de mars 1940, puis le roman complet dans la revue sœur, Fantastic Novels, numéro daté de juillet 1940.
Après un excellent départ, le récit est mortellement ennuyeux et terriblement confus. Le « point aveugle » du titre est un point de passage entre notre monde et un monde parallèle. Deux savants, de part et d’autre du point de contact, ont réussi à entrer en communication et, au début du récit, le mystérieux Rhamda Avec (Avec est son nom de famille) apparaît dans notre monde et éveille la curiosité car il est étonné par tout ce qu’il voit, y compris le soleil ou un ciel étoilé, tandis que le Pr Holcomb disparaît.
La suite du récit, centrée autour de la maison où se situe le point de passage, emprunte à l’histoire de détective, au roman occulte, voire à l’histoire fantastique (un mystérieux joyaux, lié au Blind Spot, épuise les forces vitales des malheureux jeunes hommes qui le portent).
Dans une deuxième moitié, nous suivons l’un des nombreux et interchangeables jeunes héros dans le monde parallèle, et il s’ensuit un classique, et très ennuyeux, conte de fées à la E. R. Burroughs, avec belle princesse et intrigues de palais.
La bonne surprise du roman est la partie médiane, écrite par Homer Eon Flint (le reste étant de la plume d’Austin Hall). Il s’agit d’une excellente histoire de détective de l’impossible, les particularités de la maison qui contient le Blind Spot étant décrites comme dans une histoire de hantise, avec aberrations spatiales (la boiserie d’une porte « boit » la peinture ou tout autre liquide, et ces liquides versés se retrouvent en flaque à la cave), et communication spiritoïde avec les malheureux qui sont prisonniers du Blind Spot.
Will McMorrow, The Sun-Makers, Argosy (1925)
The Sun-Makers de Will McMorrow (paru dans Argosy en 1925) est une variante de La Guerre des mondes de Wells. Les Vénusiens envoient sur Terre deux toupies volantes dont l’une détruit la côte Est des États-Unis en déclenchant des tremblements de terre, en mettant le feu aux nappes de pétrole et en faisant sauter toutes les munitions et tous les appareils électriques. L’histoire est racontée par un marchand de robinetterie. Les réactions de médiocres banlieusards à l’arrivée de la Toupie font un récit amusant et enlevé. La description de la destruction des villes et le récit de la captivité du héros chez les cruels Vénusiens ne sont pas inintéressants, mais le défaut du roman est qu’il n’est pas développé. La toupie, sabotée par un prisonnier terrien, tombe dans l’océan, et la seule rescapée, la cruelle reine des Vénusiens, est accueillie sur le rivage à coup de fusils.
La suite, Venus or Earth, parue dans Argosy en 1927, est trop peu développée pour être très intéressante. L’histoire est racontée du point de vue du fils du premier narrateur. Douze ans après les événements relatés dans The Sun-Makers, sur une Terre dévastée par les Vénusiens, où le bassin amazonien est désormais une mer et où le sud de Manhattan est occupé par des marais, il subsite deux communautés humaines, vivant désormais sans électricité, plus des « hommes sauvages », et aussi une communauté vénusienne, survivante à la guerre, établie dans le Sud des États-Unis. Chez les Vénusiens, la caste aristocratique ne compte que des femmes (les hommes sont tous morts dans la toupie qui s’est abîmée dans l’océan), servies, mais dominées en réalité, par les horribles nabots qui forment la caste des savants, tandis que les « hommes sauvages », abrutis par des procédés chimiques, servent d’esclaves. Le jeune narrateur, avide d’aventures, se rend au Sud, est capturé par les « hommes sauvages » et devient l’esclave domestique d’une belle Vénusienne, dont il tombe amoureux. Le récit mélange références antiquisantes et souvenirs du Sud ante-bellum, mais le potentiel dramatique de l’intrigue n’est pas exploité. Ainsi, l’auteur ne tire rien de l’ambiguïté de la situation du narrateur, considéré moins comme un esclave que comme un animal favori, tandis qu’il est, lui, amoureux de sa maîtresse. De même, la révélation que les Vénusiens sont en réalité les descendants de Terriens partis sur Vénus aux temps antédiluviens est faite comme en passant, alors qu’elle aurait dû constituer le clou du récit, le caractère de beauté surhumaine des hommes et femmes vénusiens étant expliqué de façon tout aussi désinvolte par la pratique ancestrale, sur Vénus, de l’eugénisme.
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SUR LES MAUX ET LES CALAMITÉS DU TEMPS
PAR HARRY MORGAN (Lire Le Journal Complet de 2010)
LES ATTAQUES CONTRE L'ÉGLISE (10) : LE NEW YORK TIMES RÉFORMATEUR DE LA THÉOLOGIE
16 juillet. Ayant été abonné pendant près de vingt ans à l’International Herald Tribune, c’est avec incrédulité que je lis aujourd’hui son journal « parent », le New York Times, dans quoi je découvre une feuille violemment, haineusement et virulemment anticatholique.
Le journal en est arrivé dans son éditorial du 16 juillet à exiger :
1. que les affaires de pédophilie soient reconnues par le Vatican comme un « crime d’État » (state crime), comme si les crimes pédophiles étaient organisés au plus haut niveau, à la façon d’un génocide ;
2. que les religieux suspects de pédophilie soient remis automatiquement à la justice civile sur simple soupçon ou sur simple dénonciation. (On sait ce que donnent des instructions de ce genre quand on les applique par exemple dans le monde enseignant).
Ce faisant, le quotidien s’aligne sur la position des évêques nord-américains, qui ne sont peut-être pas la meilleure autorité morale en la circonstance, et qui ne pratiquent aujourd’hui un maximalisme pénitentiel que parce qu’ils sont réduits à quia.
Mais pourquoi s’en prendre au pape, qui est précisément l’homme qui a entrepris de nettoyer les écuries d’Augias ? Pourquoi déplorer, article après article et éditorial après éditorial, et quoi que fasse le souverain pontife, que ce n’est pas assez, que toutes les mesures nouvelles sont autant d'écrans de fumée ? Pourquoi répéter que les excuses du pape sont opportunistes, peu sincères, et que cette façon même de s’excuser n’est qu’un tour de plus du vieux roué ? (« Pope Benedict XVI’s latest apology (...) is strong on forgiveness but far short of the full accountability that Catholics need for repairing their damaged church. » NYT, 24 mars 2010.) Pourquoi exiger qu’on livre les coupables, tous les coupables, de façon toujours plus automatique, et toujours plus rétroactive ? (Et qu'on les livre à qui, au fait, si la justice temporelle s’est déclarée incompétente, si les faits sont prescrits, si les perpétrateurs sont morts ?)
C’est que le fond de l’affaire est théologique, comme toujours. La querelle porte, quoique le New York Times arrive à entortiller ce point de façon extraordinaire, non sur les procès civils mais sur les procès et les sanctions canoniques. Or en matière canonique, l’Église demande pardon des fautes de l’Église, mais elle ne saurait damner un coupable. C’est pourtant cela que demandent les cabaleurs menés par la « national religion correspondant » du New York Times, Laurie Goodstein : ils exigent non la condamnation mais la damnation des coupables.
ANTIDOTES
13 juillet. Rencontré ceci dans Philippe Muray, Le XIXe Siècle à travers les âges, TEL, 2008 [1984] (p. 184) : « Le baptême est la manière pas bête du tout qu’avait trouvée l’Église de désigner tout de suite au petit bonhomme, à travers ses parents, sa boiterie fondamentale. Pour qu’il ne perde pas trop de temps ensuite à se croire enfant trouvé. Donc à imaginer aussi que tout le genre humain l’attendait de pied ferme pour modifier les données de la société, faire table rase du passé et proposer un nouvel idéal de vie collective harmonieuse. »
Pour n’être pas très catholique, cette idée n’est pourtant pas absurde du baptême comme antidote au « roman familial », et donc au narcissisme enfantin. Quant à l’association que fait Muray entre ce narcissisme et le progressisme naïf, elle est typique de la pensée « réac », mais, en l’occurrence, l'auteur me semble viser juste. Je n’arrive pas à m’habituer à la complète satisfaction d’elle-même que manifeste constamment la génération montante, celle des enfants désirés et planifiés, élevés de façon non directive. Quant au conformisme bêtasse de cette génération, il tend à prouver n’en déplaise aux « réacs », justement que la pédagogie « constructiviste » est beaucoup plus efficace que l’ancienne pédagogie, au moins pour le formatage moral. Mais l’extraordinaire est que, conformiste, cette jeunesse soit convaincue d’être à l’avant-garde de la subversion, comme si les valeurs « de gauche » qui ont présidé à son éducation la rendaient rebelle par essence.
Les médias nous avisent que le 30 juin 2010 vers 21 h 30 le présentateur du journal télévisé de France 2, David Pujadas a subi un « attentat pour rire » (barbouillage de son scooter à la peinture dorée, remise de la « laisse d’or »). Pour le fanzine Le Plan B, qui ne paraît pas étranger à l’affaire, Pujadas mérite sa laisse d’or, pour « son amour des euros (12 000 euros de salaire mensuel), sa haine des syndicalistes et son dévouement pour les puissants, réaffirmé récemment dans le film culte de Denis Jeambar, Huit journalistes en colère (Arte, 9.2.10), qui le montrait fustigeant la surmédiatisation des humbles : “Le journalisme des bons sentiments, c’est aussi une bien-pensance. C’est l’idée que, par définition, le faible a toujours raison contre le fort, le salarié contre l’entreprise, l’administré contre l’État, le pays pauvre contre le pays riche, la liberté individuelle contre la morale collective. En fait, c’est une sorte de dérive mal digérée de la défense de la veuve et de l’orphelin.” »
Ces propos de Pujadas, je les avais moi-même retranscrits dans ce Journal. Ils me paraissaient décrire admirablement la niaiserie bien-pensante qui caractérise le discours médiatique. Mais non, pour les anarchistes du Plan B, Pujadas fustige « la surmédiatisation des humbles », ce qui permet d’inférer, en application d’une logique floue, son « dévouement aux puissants ». Il faut donc en conclure que, pour les rebelles grégaires du Plan B, les médias bien-pensants sont eux-mêmes à la pointe de la subversion.
DE MYERS À MURAY
12 juillet. J’avais noté ceci dans mon Journal inédit, en date du 27 février 2010 : « Le socialisme n’est pas analysable en dehors de son contexte, ce curieux bouillonnement d’idées de la fin du XIXe et du tout début du XXe siècle. Il vaut ce que valent toutes ces doctrines à quoi il est parfois confusément associé, et dont le pittoresque m’amuse, le végétarianisme, le mouvement des suffragettes, l’eugénisme, la théosophie ou bouddhisme occidental, le spiritisme ou fakirisme occidental, le sionisme, l’anglo-israélisme ou croyance que les Anglo-Saxons sont une tribu perdue d’Israël. »
Puis, ayant noté, je m’étais dit que mon propos était un peu injuste, non envers le socialisme, qui est mort depuis longtemps (les mouvement politiques qui s'en réclament aujourd’hui sont en réalité social-démocrates), mais envers les différents courants mystico-théologiques auxquels je faisais allusion, qui me paraissent quant à eux promis à un certain avenir.
Mais voici que je découvre l’ouvrage de Philippe Muray Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984, réédition TEL, 2008), qui fait justement le lien entre socialisme et occultisme, et explique l’un par l’autre. « Le socialisme est un occultisme actif ; l’occultisme un projet social passif. » (p. 142.) Voilà qui va dans mon sens.
La limite de la thèse de Muray, c’est qu’il ne fait pas la distinction entre occultisme et spiritisme (ou spiritisme scientifique). Hasard des lectures qui « s’emboîtent », comme eût dit Mauriac, j’ai reçu enfin Human Personality and Its Survival of Bodily Death de F. W. H. Myers, dans la réédition de 1915 chez Longmans, Green & Co, que je ne possédais que sous forme de photocopies, faites il y a 20 ans. (Qu’on est idiot quand on attend un livre qui doit faire le tour de la Terre pour vous parvenir ; pas de jour où on ne le tienne pour perdu.) Myers représente le triomphe de la Psychical Research anglaise, puisque, par un examen raisonné des phénomènes de dissociation et des phénomènes paranormaux, il arrive à une théorie du moi subliminal, qui débouche dans une métaphysique, et qui fait triompher l’idée des facultés prodigieuses de l’homme. (C’est à Myers, et non à Freud, que Breton empruntera sa théorie de l’inconscient créateur, comme le montra Jean Starobinski (« Freud, Breton, Myers », in Marc Eigeldinger, André Breton, La Baconnière, 1970, repris dans La Relation critique, TEL, 2001) et comme je l’ai montré moi-même dans mon étude vengeresse, « André et la métapsychique ».)
Qu’en est-il du complexe occultiste-socialiste chez les psychical researchers britanniques ? F. W. H. Myers et Henry Sidgwick étaient des pionniers de l’instruction des femmes. Sidgwick était professeur de philosophie, spécialiste d’éthique, et disciple de Stuart Mill. Myers était professeur d’humanités et poète, mais il devint inspecteur scolaire. (Et comme les Victoriens ont toujours plusieurs cordes à leur arc, Myers fut aussi le premier à travers le Niagara à la nage, sous les chutes.) Bref, on est devant des hommes d’idées avancées, mais qui ne rentrent pas du tout dans le cadre occultisto-socialisant. Tout au contraire, la poésie de Myers est marquée par l’inquiétude religieuse, alors que l’occultiste socialisant tel que le décrit Muray jouit d’une tranquillité d’âme parfaite, car sa religion « syncrétique » l’amène à une vision unifiante de tout (la fameuse « Harmonie »). Quand Myers conclut, au terme de ses deux volumes, qu’on va vers une synthèse religieuse planétaire, il veut dire simplement que le monde entier se fera chrétien, puisque la recherche psychique confirme selon lui les faits d’observation qui ont amené, il y a 2000 ans, la fondation du christianisme.
DE QUOI ME MÊLÉ-JE UN PAPIER FORMIDABLE
4 juillet. De quoi me mêlé-je, en décrivant avec accablement dans ce journal (qui est un journal particulier, qui n'est pas mon journal général, avec lequel cependant il se recoupe en partie) les offensives de l’islam conquérant et l’empressement de l’Occident à se mettre aux normes mahométanes ? Je suis un théoricien des littératures dessinées et l'auteur de quelques fictions. Selon toute apparence, je sors de mon rôle (même si les attaques islamistes qui retiennent mon attention concernent au premier chef l'iconoclasme et le pictoricide). Déjà des voix amies s’inquiètent de l’obsession que je semblerais manifester ou, ce qui est plus embarrassant, des risques que je prendrais.
Certes en cette époque d'obscurantistes prédicants, où le plus obtus des pigistes se fait fort de « décrypter » l'événement par lequel il est aveuglé, et où monsieur tout-le-monde, devenu « blogueur », professe d'un ton définitif les opinions qu'il vient de lire dans l'hebdomadaire auquel il est abonné, on invite à la méprise en publiant des extraits d'un journal intime, qui est la sténographie d'une pensée aux prises avec l'événement, ou bien qui est une conversation avec soi-même, et qui a le caractère privé de toute conversation particulière (et celui qui écoute aux portes risque fort d'apprendre des choses déplaisantes sur lui-même).
Au reste, je me mêle parce que je suis un homme de lettres, que j’observe à distance, que j’ai un peu lu, que j’ai un peu réfléchi. À propos de l’écrivain qui demeure écrivain en politique, Mauriac note dans son Bloc-notes (21 septembre 1956) : « Il introduit le style dans une matière où il n’est pas commun, parce que le conformisme y règne et que l’expression écrite du conformisme est le cliché. S’interdire les clichés, pour un journaliste écrivain, c’est donc s’obliger à découvrir et à formuler pour soi-même une pensée politique. »
Et précisément, je trouve, en lisant Le Monde du 1er juillet, une excellente occasion d'appliquer le programme de Mauriac du style contre le conformisme.
Un monsieur Hakim El Karoui, qui se présente comme banquier d'affaires et président de l'Institut des cultures d'islam, s'y déchaîne contre un article de Caroline Fourest paru dans le même journal le 18 juin. Madame Fourest expliquait dans son papier que le « populisme marque des points là où des élus cèdent au communautarisme et à l'intégrisme ». Et elle citait à l'appui l'organisation par divers groupuscules d'illuminés d'un « apéro » républicain, dans un quartier de Paris où les extrémistes d'une mosquée salafiste débordent sur les trottoirs et bloquent les rues chaque semaine, depuis dix-sept années.
Ce papier de Caroline Fourest, M. El Karoui l'accueille d'un trait : « Les raccourcis sont formidables, au sens propre du mot : ils font peur. »
Or voici. Formidable ne signifie pas au sens propre « qui fait peur ». Formidable signifie selon Littré : « capable d'inspirer la plus grande crainte, en parlant de personnes ». « Il se dit aussi des choses », ajoute Littré. Et craindre, toujours selon Littré, c'est : « Eprouver le sentiment qui fait reculer, hésiter devant quelque chose qui menace. »
Dans cet article Craindre, Littré fait la distinction entre la crainte et la peur : « Avoir peur désigne un état de l'âme où devant le péril le courage fait défaut ; on peut craindre le danger et pourtant y faire tête ; mais si on a peur du danger, il est le plus fort et nous emporte. »
Mais il faut encore faire la nuance entre la crainte effective, et la capacité à inspirer la crainte qui est contenue dans le mot formidable. Le capitaine Nicholl, dans Autour de la Lune, demande à Michel Ardan : « As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable ? » Une détonation formidable est d'une force qui suffirait pour faire faire un bond en arrière à qui l'entendrait. Il n'est pas besoin que cette personne soit là, la détonation n'en reste pas moins formidable (dans l'espèce, les passagers du boulet de la Columbiad sont partis trop vite pour l'entendre). Et c'est la raison aussi pour laquelle dans Les 500 millions de la Bégum, « les canons de Herr Schultze sont formidables ».
J'accorde volontiers à M. El Karoui que les raccourcis de Caroline Fourest sont formidables. C'est d’ailleurs précisément pourquoi le papier de Mme Fourest est excellent. Elle y appelle chat un chat, intégriste un intégriste, salafiste un salafiste. Tandis que, dans le monde de M. El Karoui, les islamistes sont des gens que la police poursuit un petit peu (jamais tous, jamais très vite) quand ils ont fait sauter la mosquée d'une secte concurrente, ou vitriolé des femmes ; mais les fanatiques qui prêchent la haine ne sont jamais inquiétés, et aucune mosquée n'est salafiste, cela n'existe pas. (M. El Karoui écrit dans son papier, citant toujours Mme Fourest : « "Que fera la mairie lorsque des prêches douteux résonneront dans ces murs ?" Mais, pourquoi ce ton si assuré ? Pourquoi considérer à [sic] priori que des prêches douteux seront prononcés ? »)
Analyser, comme le fait monsieur El Karoui, l'article de Caroline Fourest en termes de peur, c'est tout simplement revenir au poncif islamiste de l'islamophobie, c'est-à-dire d'une peur de l'islam, d'une réticence à accepter l'islam qui, du point de vue musulman, est évidemment très fâcheuse puisqu'elle contrecarre le projet que, à l'autre bord, on décrit (de façon formidable) comme l'islamisation de l'Europe, et qui au surplus, toujours du point de vue musulman, est répréhensible, puisque l'islam est tout, qu'il est parfait, et que ceux qui le refusent commettent par conséquent un crime. Seulement, je crois que Mme Fourest se soucie comme d’une guigne de l’islam ou de l’islamisation. Elle n’en a qu’aux intégristes, et aux intégristes chrétiens beaucoup plus qu’aux intégristes musulmans.
Monsieur El Karoui entremêle sa sornette de l'islam qui « fait peur » d'un peu de rhétorique antiraciste. (C'est normalement à cela que sert le terme d'islamophobie, qui agrège une notion psychiatrique, la phobie, et une notion quasi-pénale, la « peur de l'Autre », autrement dit le « racisme ».) Mais notre banquier a bâclé ce paragraphe, par quoi commence sa diatribe, et où les mots « peur » et « dérive » alternent comme le tic-tac d’une pendule, et l'on voit bien que truc-là est éculé, qu'il ne prend plus.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/01/un-peu-de-
verite-dans-le-debat-sur-l-islam-francais_1380952_3232.html
QUAND LA VIE RÉELLE RESSEMBLE À MES PROPRES ÉCRITS SATIRIQUES
8 juin. Dans Le Bas Monde, au chapitre « Le Voyage en Vulgarie », dont j'ai déjà donné des extraits sur mon site, j'ai écrit le passage suivant (il s'agit d'un brouillon, je n'en change pas une virgule) :
« Un mauvais plaisant a fait un canular. Il a envoyé à tout ce que la Vulgarie compte de responsables politiques, d’hommes de médias, d’écrivains et d’artistes, une circulaire déplorant le sort des Anéantis, habitants des îles du Néant, éternels parias, victimes injustement oubliées de toutes les persécutions et de toutes les exactions. Il n’en faut pas davantage pour que les Anéantis occupent tous les esprits et fassent la une de tous les journaux. La Vulgarie entière ne vit plus désormais que pour la consolation des Anéantis.
Notre mauvais plaisant révèle alors que les Anéantis n’ont jamais existé, qu’il a tout inventé.
Dans un premier temps, tout le monde se trouve un peu bête. Puis la princesse royale Maman retrouve suffisamment de présence d’esprit pour contre-attaquer, bientôt suivie par le reste du troupeau. Qu’est-ce que c’est que ce préjugé imbécile qui ferait qu’on perdrait tous ses droits simplement du fait qu’on n’existerait pas ? On est ici clairement à la limite du racisme.
Un philosophe mondain apporte des arguments de poids à la femme politique. On sait depuis Avicenne que l’essence est indifférente à l’existence ; tous les étudiants de première année savent cela. L’essence de la chevalité est cernable indépendamment du fait que les chevaux existent ou non. De la même façon, on peut définir l’essence des Anéantis, qui est précisément leur condition de victimes, et le fait que les Anéantis existent ou non est un simple accident qui n’ôte strictement rien à ce statut de victimes.
Ainsi confortée dans sa position, la princesse royale repart de plus belles : « Les Anéantis représentent tous les opprimés. Lorsque nous nous insurgeons contre l’injustice et l’oppression, nous sommes tous des Anéantis. »
Et la princesse royale, fine mouche, ajoute qu’en dernière analyse, le fait qu’ils n’existent pas est encore la plus belle démonstration de l’injustice faite aux Anéantis : on va jusqu’à les nier dans leur existence même ! »
Voilà donc mon morceau. Bon ou mauvais, je ne sais pas. Or les gazettes m'apprennent la chose suivante :
S. Royal cite un humaniste imaginaire
Le Figaro/AFP 07/06/2010
Léon Robert de L'Astran, présenté sur des sites internet comme un adversaire rochelais de l'esclavage au XVIIIe siècle et cité par la présidente PS du conseil régional de Poitou-Charentes, Ségolène Royal, est en réalité le fruit de l'imagination d'un internaute.
"Ce capitalisme négrier dont la région porte l'empreinte eut ses dissidents: au XVIIIe siècle, Léon-Robert de l'Astran, humaniste et savant naturaliste mais également fils d'un armateur rochelais qui s'adonnait à la traite, refusa que les bateaux qu'il héritait de son père continuent de servir un trafic qu'il réprouvait", écrivait le 10 mai Mme Royal, sur son site Facebook, lors de la journée nationale des mémoires de la traite.
"Je n'ai jamais vu ce nom là; on ne peut vérifier aucun des détails qui sont donnés; il ne figure sur aucun registre de l'époque pas plus que le nom du bateau de son père qui était armateur", affirme Jean-Louis Mahé, historien rochelais.
Ce bibliothécaire a été amené à découvrir la supercherie, fin mai, après avoir été sollicité par un étudiant qui devait écrire un article sur ce personnage, présenté sur wikipédia (qui a par la suite supprimé la page) comme "un naturaliste et savant humaniste" né en 1767 à La Rochelle.
Après quelques recherches et coups de fil, le bibliothécaire a retrouvé l'inventeur de ce personnage, un adhérent du Rotary club de La Rochelle Aunis qui l'a fait entrer sur internet dès 2007.
Et les gazetiers précisent encore ceci :
Le Monde 07/06/2010
Sophie Bouchet-Petersen, confondatrice de l'association de Ségolène Royal "Désirs d'avenir", a expliqué être "l'introductrice en 2009 dans la sphère de Ségolène Royal de cette histoire locale". "Errare humanum est ! J'avoue être l'auteure de la référence à Léon-Robert de L'Astran, opposant à l'esclavagisme dont on aurait aimé qu'il existât, tant l'histoire était belle", écrit-elle dans un communiqué. "D'autres s'y sont laissé prendre. (...) Mais prenons-le du bon côté, tant mieux si ce canular sans gravité permet de parler de la traite négrière et de tous ceux qui (...) ont réellement combattu 'l'infâme commerce'".
Bref, la vie réelle imite étrangement mon morceau satirique. Que la vie copie la littérature est l'une de mes convictions les mieux ancrées, ce Journal en témoigne fréquemment. Mais c'est ma propre prose que des personnes vivantes démarquent ici, ce qui m'accable et m'interdit.
L'ASSASSINAT DE MGR PADOVESE
5 juin. Le président de la conférence épiscopale de Turquie, Mgr Luigi Padovese, a été égorgé en Anatolie, jeudi 3 juin. Il devait se rendre le lendemain à Chypre, à l'occasion du voyage apostolique de Benoît XVI. Je note que les persécutions des chrétiens en islam ont des parfums. En Asie, les chrétiens martyrisés ont invariablement profané le Coran en y mettant leurs sales pattes, ou fait des confetti avec les sourates. Chez les Ottomans, l'assassin est invariablement décrit comme un déséquibré, ce qui permet d'écarter le mobile « politique ». Ceci n'empêche nullement du reste les « déséquilibrés » en question de déclarer qu'ils appliquaient la charia (ainsi, le père Santoro, martyrisé en 2006 avait été accusé de prosélytisme). De cette façon, on gagne sur les deux tableaux.
Il est trop tôt pour dire si le meurtre rituel de Mgr Padovese est destiné, comme le soupçonne l'Avvenire, le journal de la Conférence des évêques d'Italie, à saboter la visite pontificale à Chypre, dont le tiers nord est occupé militairement par la Turquie.
Je relève dans le communiqué du parti de l'In-nocence, fondé autour de l'écrivain Renaud Camus, les lignes suivantes : « Ce qui rend particulièrement saisissante l'éradication méthodique du christianisme et du judaïsme de tous les pays arabes et musulmans, c'est sa "coïncidence" dans le temps avec l'accroissement fulgurant de la présence arabe, turque et musulmane dans l'Occident judéo-chrétien : il se construit presque autant de mosquées en France et dans les pays voisins qu'il s'assassine de chrétiens et de juifs au Proche-Orient. »
http://www.in-nocence.org/public_forum/read.php?3,58770.
LIVRES POUR VIEILLES PERSONNES
2 juin. Qu’on n’ait pas en français la Jeanne d’Arc de Boutet de Monvel (le livre vient de ressortir, en anglais, aux éditions Dover), ni les Patapoufs et Filifers d’André Maurois, avec les dessins de Jean Bruller, c’est-à-dire de l’écrivain Vercors (il faut l’acheter en anglais, chez Faber & Faber), montre assez à quel degré de crétinisme on est parvenu dans ce pays, à croire qu’il ne reste pas en France un éditeur digne de ce nom.
j’ai fini par comprendre que les excellents auteurs que sont H. G. Wells, Georges Duhamel, Maurice Genevoix, C. S. Forester, Somerset Maugham, sont toujours trouvables, mais uniquement dans les gros volumes de la collection Omnibus, qu’on ne voit dans presque aucune librairie. Il faut les commander. Ce sont aujourd’hui des lectures pour des vieilles dames.
LES LOTOPHAGES
1er juin. Nous sommes une société d’individus à qui il n’est jamais rien arrivé et qui revendiquent au nom du respect de leurs droits élémentaires qu’il ne leur arrive jamais rien.
Ce qui passe pour des événements désormais, c’est la construction par les médias de « faits d’actualité » qui ont valeur de symboles et sur lesquels nous dissertons de façon dogmatique.
BELZÉBUTH
31 mai. Lu dans Le Monde de ce jour, sous le titre « Les insectes, bifteck de l’avenir » : « Substituer des larves à la viande ou au poisson est une des pistes envisagées par les Nations Unies pour nourrir 9 milliards de personnes à l’horizon 2050. »
Il est tout simplement prodigieux que ce qu’on ne saurait désigner même de la façon la plus allusive et la plus euphémistique sans encourir la charge de crime de pensée (thought crime) le problème de la surpopulation soit évoqué pourtant à travers ses conséquences, avec le cynisme le plus consommé et sous une forme proprement apocalyptique. Nos enfants mangeront des steak hachés qu’on fabriquera à partir des asticots grouillants sur on ne sait quel charnier en putréfaction. Le monde vers lequel nous allons sera voué à Belzébuth, le seigneur des mouches.
GRANDEUR ET DÉCADENCE D'UN ÉDITEUR
30 mai. Les livres des éditions Dover que j’ai tant aimés et si longtemps collectionnés, dépensant de petites fortunes pour les faire venir des États-Unis, sont devenus depuis la mort du fondateur de la firme, Hayward Cirker, en 2000, de véritables cochonneries. Aujourd’hui les reliures sont infâmes, les couvertures sont trop petites pour les livres, les cahiers, mal alignés et mal collés, gondolent. Il est évident qu’on a trouvé une façon d’économiser sur le façonnage en loupant un exemplaire sur deux. J’allais oublier les maquettes de couvertures faites sur Photoshop, et qui ont l’air de publicités pour l’Église de scientologie.


COUVERTURES NE COUVRANT PAS LE LIVRE

RELIURE TIRE-BOUCHONNÉE DANS THE PROSE EDDA

RELIURE TIRE-BOUCHONNÉE DANS EMINENT VICTORIANS
Je garde un souvenir attendri de mes vieux Dover Books, rééditions d’ouvrages alors totalement introuvables de Lewis Carroll, d’Anthony Trollope, de Wilkie Collins (Dover contribua beaucoup à l’engouement pour le roman victorien à la fin des années 1970), des fantastiqueresses Amelia Edwards, Vernon Lee, Mrs Riddell, rééditées par E. F. Bleiler (qui rédigeait tous les catalogues, Dover vendant surtout par correspondance), mais aussi des poupées de papier de Tom Tierney, des ouvrages d’égyptologie de Wallis Budge, des Fairy Books of Many Colours d’Andrew Lang, des Gustave Doré, des partitions.
Du côté des littératures dessinées, on trouvait un choix original et d’un intérêt considérable, un volume d’A. B. Frost, trois volumes des Brownies de Palmer Cox, les Katzenjammer Kids de Dirks, en couleur, réédition d’un album paru chez Stokes en 1908, des pages de Little Nemo en couleur, clichées directement sur des pages dominicales du New York Herald, ce qui n’avait jamais été fait. Et pour le newspaper strip, Little Orphan Annie et Moon Mullins, du Chicago Tribune.
Et je ne parle pas de la bibliothèque très complète de romans à énigmes, des livres de sciences et de mathématiques, des ouvrages de mains, des archives graphiques. Tout cela suggérait une économie pour île déserte, une famille d’anglophones naufragés trouvant sa nourriture intellectuelle dans une caisse de Dover Books. On se représentait un père amateur de romans policiers et d’ouvrages de mathématiques, une mère pianiste et adonnée aux travaux d’aiguille, des enfants échelonnés entre l’âge des « livres d’activités » et l’âge des grandes lectures.
Ma ferveur alla jusqu'à grangerizer mes deux volumes des Roosevelt Bears de Seymour Eaton avec les illustrations publiées par Dover en cartes postales, car ces cartes étaient en couleur, alors que les illustrations étaient reproduites en noir dans les livres.
Willem écrivait dans sa célèbre « Revue de presse » de Charlie Hebdo, en 1976 : « Avec sa finesse, son goût, choix de papier, etc., Dover s’est placé au-dessus de toute concurrence. Les livres publiés chez D., on peut les acheter les yeux fermés et la conscience tranquille. »
Hélas...
LES JINGLES SUR LES COPIES DE FILMS EN DVD
29 mai. Je visionne pour me récréer les très divertissantes comédies des studios Ealing (Passport to Pimlico, The Lavender Hill Mob, The Man in the White Suit, The Titfield Thunderbolt, etc.) Mais la récréation ne vient qu’après qu’on s’est infligé deux jingles qu’il est impossible de sauter, et qui passent chacun deux fois ! , le premier, du distributeur britannique Optimum Releasing, le second, du distributeur français Studio Canal (qui a racheté le précédent), et ce jingle français aussi tonitruant que prétentieux, une traversée de nuages avec une musique urgente et qui a l’air d’être mue par quelque engrenage. (Je suppose que les nuages symbolisent « le rêve », et que la musique à engrenage évoque la technique du cinéma. L’ensemble m’évoque plutôt, à moi, quelque Djaggernat ailé, qui s’apprête à écraser ses fidèles sous ses roues sitôt qu’il aura atterri.)
Ces marques visuelles et sonores ne sont ni marques de fabrique (ces sociétés n’ont pas produit les films) ni labels de qualité (les films sont de simples transferts depuis des cassettes VHS, avec tous leurs défauts). Elles sont en réalité l’équivalent de tampons, elles signifient : « Ceci m’appartient », et ne sont pas beaucoup moins irritantes que les petits courts métrages de menace qui se jouaient naguère sur les DVD d’un autre distributeur, pour accuser le malheureux qui s'était aventuré à acheter un film de l’avoir piraté, et le menacer des pires sanctions.
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