MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES
Mythopoeia - Æsthetica - Critica

UNE COMMUNICATION FAITE À L'IUFM DE GRENOBLE EN 2010 SUR L'ATTITUDE DES PÉDAGOGUES VIS-À-VIS DE LA BANDE DESSINÉE, DE L'HOSTILITÉ FRANCHE DES ANNÉES 1930 JUSQU'À L'ÉTUDE DE LA « BD » EN CLASSE. (CETTE CONFÉRENCE N'INTÉRESSERA PROBABLEMENT QUE LE CORPS ENSEIGNANT.)
UNE PETITE CAUSERIE DE HARRY MORGAN SUR LA REPRÉSENTATION DES ÉMOTIONS DANS LES LITTÉRATURES DESSINÉES.
POSTÉRITÉ, POSTMODERNITÉ ET POSTLÉGITIMITÉ : LES NOUVEAUX DISCOURS SUR LA BANDE DESSINÉE
AU SUJET DE LOST AND FOUND, COMICS 1969-2003, DE BILL GRIFFITH, FANTAGRAPHICS, DÉCEMBRE 2011
ALABASTER D'OSAMU TEZUKA, ÉDITIONS FLBLB, JANVIER 2012
PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DU TEMPS
SCANDALES IMAGIERS
UNE CONDAMNATION POUR LA DIFFUSION DU DESSIN ANIMÉ PERSEPOLIS
3 mai 2012. — Je n’ai jamais vu le dessin animé Persepolis (2007), de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, alias Winshluss. J’ai lu la bande dessinée originale de Marjane Satrapi, que je trouve sans grand intérêt. Mais les temps sont révolus où l’on pouvait se contenter de porter sur les récits dessinés un jugement d’ordre esthétique. Violences et persécutions visent nos pauvres petites images, à la faveur des révolutions islamiques qui engloutissent le Proche-Orient et le Maghreb. En cette journée mondiale de la liberté de la presse, Nabil Karoui, directeur de la chaîne tunisienne Nessma TV, a été condamné à une amende de 2400 dinars (environ 1200 euros) pour avoir diffusé Persepolis le 9 octobre 2011. Le procès avait été reporté deux fois, non pour des complications de procédures, mais tout simplement parce que la foule des émeutiers menaçait de mettre à mort le contrevenant. Après la diffusion du film, le siège de la télévision avait été incendié, la maison de Karoui avait été mise à sac, sa famille molestée.
On reproche à Karoui (et donc à Satrapi et à Paronnaud) d’avoir montré la figure d’Allah, ce qui est interdit dans la version de l’islam, pétrolifère et satellitaire, qui est imposée à coup de bombes et à coup de milliards par toute la terre. Comme toujours dans ces sortes d’affaires, l’accusation elle-même ne tient pas, et serait-on le plus fanatique des iconoclastes. Au début de Persepolis, la petite Marji invente sa propre religion, et elle s’entretient nocturnement avec un vieillard à barbe blanche, qui est donc le Dieu que peut fantasmer une petite fille.

On cernera assez bien je crois l’esprit des temps nouveaux en paraphrasant une sentence gauchiste : si tu ne t’occupes pas de théologie, la théologie s’occupera de toi. Dans la chrétienté, c’est le second concile de Nicée (787) qui a réglé la question de la représentation du divin, après la querelle des iconoclastes :
« Nous décidons que les saintes images, soit de couleur, soit de pièces de rapport, ou de quelque autre matière convenable, doivent être exposées, comme la figure de la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ, tant dans les églises, sur les vases et les habits sacrés, sur les murailles et les planches, que dans les maisons et dans les chemins : c'est à savoir l'image de Jésus-Christ, de sa sainte mère, des anges et de tous les saints ; car plus on les voit souvent dans leurs images, plus ceux qui les regardent sont excités au souvenir et à l'affection des originaux. On doit rendre à ces images le salut et l'adoration d'honneur, non la véritable latrie que demande notre foi, et qui ne convient qu'à la nature divine. Mais on approchera de ces images l'encens et le luminaire, comme on en use à l'égard de la croix, des Évangiles et des autres choses sacrées ; le tout suivant la pieuse coutume des anciens : car l'honneur de l'image passe à l'original ; et celui qui adore l'image adore le sujet qu'elle représente. Telle est la doctrine des saints Pères, et la tradition de l'Église catholique, répandue partout. Nous suivons ainsi le précepte de saint Paul, en retenant les traditions que nous avons reçues. Ceux donc qui osent penser ou enseigner autrement ; qui abolissent, comme les hérétiques, les traditions de l'Église; qui introduisent des nouveautés, qui ôtent quelque chose de ce que l'on conserve dans l'église, l'Évangile, la croix, les images, ou les reliques des saints martyrs ; qui profanent les vases sacrés, ou les vénérables monastères : nous ordonnons qu'ils soient déposés, s'ils sont évêques ou clercs ; et excommuniés, s'ils sont moines ou laïque. » (Concile de Nicée II. Septième session.)
Cependant la figuration de Dieu le père sous la forme d’un vieillard à barbe blanche ne s’est répandue en Occident qu’à partir du XIIe siècle. On a toujours pris garde naturellement à ce que l’image ne soit pas confondue avec l’original. Le concile de Trente adresse ainsi cette mise en garde : « Si quelquefois on représente en images les histoires que raconte la sainte Écriture, ce qui peut être utile pour une masse peu instruite, on enseignera au peuple qu’elles ne représentent pas pour autant la divinité, comme si on pouvait la percevoir des yeux du corps ou l’exprimer par des couleurs et des formes. » (« Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les images saintes », concile de Trente, les 3 et 4 décembre 1563.)
L’islam wahhabite ne connaît rien de tel. Dans sa violence simplificatrice, il proscrit strictement toute représentation du divin, et le contrevenant encourt la peine capitale.
Ce qui me consterne dans l’affaire Karoui est la complaisance, pour ne pas dire l’aveuglement, de nos médias. Le journaliste de France Culture parlait à midi d’un verdict mitigé. Ainsi, quand le « blasphémateur » échappe à la torture et à la mort, quand on ne le jette pas au fond d’un cul-de-basse-fosse, nos commentateurs concluent qu’on est dans la clémence et augurent au mieux du succès de la révolution tunisienne. La date choisie pour le procès devient même, compte tenu de la légèreté de la sentence, un symbole par lequel le nouveau pouvoir tunisien afficherait son respect pour la « liberté d’expression » (Le Monde.) Curieuse clémence qui condamne un innocent pour « trouble à l’ordre public », autrement dit pour avoir attiré sur lui la colère des émeutiers, et pour « atteinte aux bonnes mœurs », autrement dit pour avoir diffusé une image que lesdits émeutiers ont discrétionnairement jugée offensante. Quant à la « liberté d’expression », ce concept n’a tout simplement pas cours en terre d’islam, et Karoui a été le premier à rappeler que sa télévision disposait d’un service de censure qui coupait toute scène pouvant être jugée choquante (propos réitérés hier, 2 mai, sur Slate Afrique). En dissertant sur la « liberté d’expression » comme si elle existait, ou du moins comme si la question de son existence se posait (comme s’il était envisageable par exemple qu’un directeur de journal, qu’un directeur de chaîne pût décider, à propos d’une image potentiellement litigieuse, qu’on la passerait « quand même »), nos médias ne font que prolonger la fiction du « printemps arabe », du prétendu mouvement démocratique, qui serait seulement menacé par ses extrémistes.
Que nos journalistes et nos experts aient pris le parti de l’islamisme, désormais paré de toutes les vertus par la simple adjonction du qualificatif « modéré », c’est infiniment regrettable, mais après tout l’histoire les jugera — et les jugera, je crois, très sévèrement. Je veux croire, pour ma part, que nos publicistes ne sont que niais, qu’ils s’illusionnent parce que, fanatisés dans la sainte doctrine diversitaire, ils succombent à un paralogisme : les révolutions arabes sont nécessairement démocratiques, puisque penser qu’elles ne le seraient pas, ce serait être « raciste » ou « islamophobe ».
Reste que nos jocrisses donnent une impression très fâcheuse, parce qu’on pourrait croire qu’ils parlent pour eux-mêmes, qu’ils envisagent une situation — qui, après tout, n’est pas inconcevable — dans laquelle ils seraient amenés à expliquer en faisant la grosse voix que, en Europe même, tel écrivain, tel dessinateur, tel réalisateur « s’en est pris à l’islam » (traduire : est la proie des islamistes) et qu’il peut s’estimer heureux d’en être quitte pour un tabassage en règle suivi d’une condamnation pour « trouble à l’ordre public ».
Du reste, qu’ils soient naïfs ou complices, nos journalistes sont coupables d’une chose bien plus grave que l’empressement ou que la servilité envers des régimes criminels. Ils nous convertissent à un mode de pensée qui nous est profondément étranger. Ils nous accoutument à l’idée qu’on peut risquer sa vie ou sa liberté parce qu’on a dessiné rien — une barbe blanche, un ours en peluche, une tasse de thé —, et que celui qui est ainsi menacé est forcément coupable, qu’il ne saurait en être autrement, puisqu’il y a des gens qui le cherchent pour le tuer.
BANDES DESSINÉES LUES
LE CHANT D'APOLLON
APOLLO NO UTA
Osamu Tezuka
Dargaud, Kana, 2012

Comme il l’a fait de nombreuses fois dans la seconde partie de son œuvre — MW, Barbara, Ayako — Tezuka se confronte au gekiga. Comme souvent aussi, Tezuka semble faire la part belle à l’improvisation. Gekiga oblige, nous est présenté un monde au premier abord cruel, absurde et désespéré dont le parfait représentant est le héros, un jeune homme perturbé qui voue une haine viscérale aux amoureux et à l’acte de chair, et qui tue donc tous les couples qu'il surprend en plein flirt, depuis les petits lapins jusqu’aux humains. Dans un deuxième temps, comme cette idée initiale ne suffit pas à bâtir une fiction, le récit se multiplie par bouturage. On introduit donc un psychiatre qui envoie, par hypnose, notre héros dans des vies parallèles où il tombe amoureux et perd invariablement son aimée, ceci étant censé le guérir de son érotophobie.
Mais comme notre auteur laisse décidément la bride à son imagination, ce premier récit médical débouche sur un second, où notre héros est entraîné au marathon par une coach, qui se révèle être une autre psy, et qui cherche d'ailleurs aussi à se guérir elle-même.
Qaunt aux récits hypnotiques, ils changent eux aussi de nature au bout d’un moment (ou bien cette nature était-elle présente dès le début sans que ce fût dit clairement ?). Toujours est-il que les vies parallèles du héros sont, nous dit-on, une malédiction infligée par la déesse de l’amour, qui le condamne à perdre son aimée successivement à travers toute l'histoire et jusqu’à la fin des temps (ceci pour lui apprendre ce qui arrive quand on tue les petits lapins).
Le plus long de ces récits hypnotiques a pour cadre un univers de science-fiction où la classe dominante est constituée par des hommes artificiels qui se clonent comme en se jouant, moyennant une sorte de cuisson de l’homme à petit feu, chère à Tezuka (on met un bout de doigt dans une soupe bouillonnante et au bout de quelques jours, on retrouve la personne entière). Et comme, par conséquent, un tel monde est fondé sur la prolifération, la thématique obligatoire de la perte de la femme aimée sombre par moments dans le burlesque, la princesse tragique étant reproduite à des milliers d’exemplaires. En sens inverse la princesse androïde, qui nous fait un classique complexe de la petite sirène, découvre l’amour sexué et se fait même greffer les organes de la génération.

Tout cela s’achèvera sur une révélation quasi- mystique : l’amour est une nécessité dans « le drame infini de la vie ». La force de la conclusion du Chant d’Apollon est qu’elle s'extirpe pour ainsi dire du chaos de la fiction.
On le voit, Tezuka investit les âpres bandes dessinées du début des années 1970 pour se retrouver lui-même. On repère beaucoup de ses idées fétiches (la centralité du rapport à la mère dans la construction de la personnalité), de ses personnages (la belle princesse), de ses topoi (l’hôpital, la cité du futur), ou de ses thématiques, par exemple l’utopie d’un monde réconcilié avec lui-même, qui est ici une île où un directeur de zoo a créé une société dans laquelle les différentes races animales vivent en bonne entente, ce qui évoque irrésistiblement Jungle Taitei (Le Roi Léo), mais aussi Isaïe ch. 11 « Le loup habitera avec l'agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau (...) le lion, comme le boeuf, mangera de la paille ».
On retrouve aussi, dans l'un des récits hypnotiques, la seconde guerre mondiale. À la page 48, un gros soldat allemand, qui à première vue est plutôt un brave type, déclare soudain que « les juifs c’est tous des cochons ». Et à partir de là, il est représenté lui-même — en une parfaite métaphore visuelle — comme un cochon.
Mais au-delà des intrigues juxtaposées, c’est la résurgence des motifs imagiers qui fait la cohérence de cette fiction dépeignée : la fabrication de l’homme par mitonnage, comme concurrente à la génération sexuée, la prolifération, conséquence de la génération (annoncée dès le prologue par une vision de clones déferlants qui sont les spermatozoïdes). Même les défauts de Tezuka, par exemple sa difficulté à dessiner le corps féminin nu, servent ici son propos, qui porte après tout sur les substituts à la reproduction sexuée. Et le récit entier est porté par l’emphase, le pathétique et le Sturm und Drang. — Manuel Hirtz
BANDES DESSINÉES LUES
PREMIÈRES CHALEURS
JEAN-PHILIPPE PEYRAUD
CASTERMAN, 2012
[REPRENANT CINQ ALBUMS PARUS DE 2001 À 2005]

Les êtres larvaires de Peyraud, vieux vingtenaires et jeunes trentenaires vivant à la fin des années 1990, se caractérisent graphiquement par leur échine molle. On peut les opposer aux personnages articulés à partir des épaules des vieux strips des années 1910 et 1920 de Herriman et de ses consorts, dont les coudes perpétuellement pointés sont comme l’indices de leur caractère entreprenant et de leur naturel teigneux. C’est, si l’on veut, l’école de la cyphose (début du XXIe siècle) contre l’école de la sciatique (début du XXe siècle).


Dotés de parents encore plus larvaires qu’eux — ex-soixante-huitards prodigues de leçons ou petits-bourgeois aux hobbies idiots (« Ma mère part à un stage de trapèze aux îles Maldives ») —, les adulescents de Peyraud se distinguent de leurs géniteurs par un conformisme d’autant plus atterrant qu’ils sont en théorie des créatifs (ceux qui ne sont pas artistes comme Maxime et Marco travaillent dans « l’audio-visuel »). Ils sont du reste totalement dépolitisés (exception : Globule, l’écolo), ce qui leur tient lieu d’idéologie étant une foi naïve dans un tiers-monde fantasmé — c’est un comble — comme encore plus permissif que leur société à eux. Ces pâteuses individualité n’ont que la consommation comme repère, et le festif comme raison de vivre, puisque toutes les soirées se passent en beuveries. Cependant ces parangons de la société marchande prétendent garder leur quant-à-soi, et affectent de considérer que le consumérisme est un mauvais coup qu’on leur fait, une sorte de complot. Gaby, en état de sidération devant l’assortiment des papier toilette au « Moloprix », fait un laïus contre une société qui s’occupe plus de papier qui ne gratte pas le cul que de la qualité des aliments. De même, les personnages se reprochent véhémentement les uns les autres le fait qu’ils achètent des téléphones portables, et succombent par conséquent à la plus récente sollicitation du marketing.
De fait, le téléphone (fixe et mobile) est l’accessoire principal d’êtres dont l'unique activité est de s’appeler puis de se chercher à travers Paris, et qui démontrent, ici encore, qu’ils se conforment aux prescriptions du marketing (« être soi-même » et « bien communiquer »).
Quant à la sexualité de ces sympathiques spongiaires, qui fait le fond du récit, elle présente elle aussi un paradoxe, car elle est donnée ostensiblement comme très libre, pour ne pas dire promiscuous (au début du tome deux, Abie confie avec embarras qu’elle voit un garçon depuis quinze jours, mais qu’ils n’ont toujours pas consommé la chose, et elle parle avec ce qui ressemble beaucoup à du remords des « prétextes foireux » qu'elle lui oppose). — Or libérée, c'est ce qu’à l’évidence la conduite amoureuse de nos vieux adolescents n’est pas, puisque leurs problèmes de cœur, leurs petites jalousies, leurs petites ruptures, sont leur préoccupation principale. En même temps, tous ont une véritable phobie de ce qu’ils appellent un « statut petit-bourgeois », c’est-à-dire de la conjugalité (« faudrait pas qu’on commence à avoir de mauvaises habitudes de couples »), dont ils se croient naïvement libérés, comme ils se croient libérés de l’ordre marchand et communicant dont ils sont au contraire les plus navrants représentants.
Tout cela ramène donc inévitablement le récit — encore que l’auteur affecte une complète neutralité éthique quant aux conduites de ses personnages — vers ce qui fait l’essence de la comédie petite-bourgeoise, à savoir les histoires de cocuage. Et de fait, tout le monde trompe tout le monde d'un bout à l'autre. Au début du premier volume, c’est Marco qui a « remplacé » Charlotte, mais qui n’a pas encore trouvé l’occasion de lui dire ; à la fin du cinquième tome, c’est Abie qui couche coup sur coup avec ses deux ex (qui sont tous deux en couple). Si on n’est pas tout à fait dans le théâtre de boulevard, c’est précisément parce que la conjugalité est trop précaire (personne ne rompt les liens du mariage puisque de mariage il n’y a mie), parce que les flux sont trop complexes (on s’aime, on se quitte, on reprend, pour de bon ou en passant, en un continuel brassage), et aussi, tout simplement, parce que les personnages sont trop piètres pour que ce qu’ils font porte à conséquence.
Au fond, ces êtres flasques et inconsistants sont ce qu’en des temps plus sexistes il était convenu d’appeler des « pauvres filles ». Les garçons sont des filles aussi, bien entendu, et ils ne sont pas les moins coquets, ni les moins niais (« Je fais du taï-chi tous les matins, ça me fait un bien fou, tu ne peux pas savoir »).
LIVRES REÇUS
LA BANDE DESSINÉE : UNE MÉDIACULTURE
Sous la direction d’Éric Maigret et Matteo Stefanelli
Armand Colin/Ina édition, février 2012

Un recueil d’articles riche et stimulant. En voici le menu.
Introduction par Éric Maigret, sociologue.
Matteo Stefanelli livre une synthèse du discours sur la bande dessinée des origines aux années 2000 où les adversaires américains des comics, Wertham et Legman, sont décrits comme « ayant des faiblesses théoriques et méthodologiques » et où Bande dessinée et culture d’Evelyne Sullerot est curieusement qualifié de pamphlet. L’auteur tente ensuite une cartographie des recherches sur la bande dessinée, axée essentiellement sur les auteurs universitaires qu’en bon camarade il semble tous trouver pleins de promesses.
Éric Maigret réexamine les analyses sur la légitimation de la bande dessinée de Boltanski et de Groensteen. L’auteur postule que nous serions dans un régime culturel post-légitime, et il fait l’hypothèse que la bande dessinée serait le colonisé de la culture, dans une époque qui — c’est le paradoxe — est post-coloniale. Il file alors cette métaphore des post-colonial studies, avant de conclure dans une envolée socialisante et lyrique. On comprend dès lors pourquoi il s’en prend avec virulence à la sémiologie de la bande dessinée, considérée comme « essentialisante » et par conséquent, dans un référentiel multiculturaliste, comme désespérante.
Thierry Smolderen explicite la méthodologie empirique qui a abouti à son remarquable Naissances de la bande dessinée et revient sur l’ambiguïté du cas Töpffer.
Xavier Guilbert fait le point sur le marché de la bande dessinée en France, au Japon et aux États-Unis dans un texte clair et mesuré.
Gilles Ciment fait un tableau sans fard de la bande dessinée comme pratique culturelle aujourd’hui.
Olivier Vanhée fait un bon article sociologique sur la réception du manga en France, enquête à l’appui.
Philippe Marion tente une définition de la poétique en bande dessinée avant de revenir à la problématique de la graphiation à propos du Photographe de Guibert et de Tintin au cinéma, version Spielberg.
Jan Baetens propose un très bon article sur les graphic novels.
Matteo Stefanelli se propose finalement de reposer les rapports entre cinéma et bande dessinée. Il admet que d’un point de vue théorique c’est sans espoir puis part dans des réflexions qui mériteraient d’être développées.
Ian Gordon fait le point sur les adaptations de bandes dessinées au cinéma.
Conclusion de Matteo Stefanelli où l’auteur fait feu de tout bois en proposant des pistes de recherches et des hypothèses, parfois extrêmement intéressantes, parfois très aventurées. — Manuel Hirtz
LIVRES REÇUS
ENTRE LA PLÈBE ET L'ÉLITE
Jean-Noël Lafargue
Les Ateliers Perrousseaux, 2012

L’auteur nous propose, en ouverture d'un ouvrage qu’il qualifie lui-même de « modeste », une histoire de la bande dessinée mondiale en cinquante pages, ce qui est bien sûr un exercice impossible. Notre homme a le mérite pour la bande dessinée du platinum age de prendre en compte les travaux récents des meilleurs chercheurs. Pour le XXe siècle, il place le newspaper strip américain au centre de son analyse, sans véritablement le justifier, mais on peut supposer que c'est parce que, stylistiquement et thématiquement, le newspaper strip a fécondé la bande dessinée européenne.
On peut regretter quelques noms écorchés (Frank Belley au lieu de Bellew, Paul Winckler au lieu de Winkler) et quelques inexactitudes (Lee Falk ne dessine pas The Phantom, il en est le scénariste, Andy Capp est un strip anglais et non américain). Plus gênante est l’ignorance des domaines connexes. Hetzel (et non Hertzel) n’a jamais publié Paul d’Ivoi, qui paraît dans Le Journal des voyages et, en cartonnages, chez Boivin. Buck Rogers n’est pas un feuilleton du pulp de science-fiction Amazing Stories, mais consiste en tout et pour tout en deux longues nouvelles, parues à sept mois d'intervalle. Écrire que le Futuropolis de Pellos est « inspiré de Wells » est un truisme (toute la science-fiction du temps découlant en quelque sorte par définition de Wells), mais fait l’impasse sur l’intérêt du récit qui est précisément de faire la synthèse de tout le roman populaire d’anticipation de l'aire francophone.
En deuxième partie, M. Lafargue donne une histoire du rejet de la bande dessinée, courte, bien informée et qui ne cède jamais aux euphémismes.
En troisième partie, on trouve une histoire du processus de légitimation de la bande dessinée, bien documentée, même si l’auteur prend parfois au pied de la lettre certaines assertions auto-louangeuses des exégètes du domaine (Claude Moliterni n’a jamais fait l’école des Chartes).
En « bonus », Jean-Noël Lafargue propose une petite balade dans les films et les romans qui mettent en scène des auteurs de bandes dessinées, puis il met en parallèle la bande dessinée avec d’autres domaines culturels, le théâtre et la danse, la littérature populaire, la littérature pour enfants, la presse grivoise, etc. Il n’a pas de mal à montrer que la bande dessinée a beaucoup reçu et beaucoup donné. — Manuel Hirtz
RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
LA SEPTIÈME VICTIME DANS LA HUITIÈME GRAVURE
BEDLAM (RKO, 1946)
PRODUIT PAR VAL LEWTON
RÉALISÉ PAR MARK ROBSON

Bedlam (RKO, 1946), produit par Val Lewton et réalisé par Mark Robson, pose un intéressant problème d’ordre narratologique. Le film est en effet inspiré (« suggéré par » dit le générique) non d’un cycle de gravures de William Hogarth, mais d’une unique gravure, la huitième et dernière du Progrès du débauché (The Rake’s Progress, 1735), celle où Tom Rakewell, la cervelle définitivement cuite par l’alcool et la débauche, finit à Saint Mary Bethlehem (plus connu comme l’asile de Bedlam). [Lire.]
RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
THÉÂTRE POPULAIRE ET IMAGERIE NAÏVE
LES INDES NOIRES, 1964, ORTF, LE THÉÂTRE DE LA JEUNESSE
réalisé par Marcel Bluwal, écrit par Marcel Moussy
LE SECRET DE WILHELM STORITZ, 1967, ORTF, LE THÉÂTRE DE LA JEUNESSE
réalisé par Éric Le Hung, écrit par Claude Santelli
MAÎTRE ZACHARIUS, 1973, ORTF
dirigé et adapté par Pierre Bureau

La télévision française des années 1960 était, dans ses meilleurs moments, un médium à la fois littéraire et populaire. Si Le Théâtre de la jeunesse de L’ORTF s’adressait à la reifere Jugend, il visait aussi les grandes personnes, de toutes classes sociales et de toutes conditions. Claude Santelli optait pour une théâtralité assumée et pour un recours délibéré à l’imagerie naïve de type spinalienne.
Un tel projet était fait idéalement pour adapter les romans de Jules Verne qui, sur un plan dramatique, fonctionnent comme des scènes théâtrales (Verne vient en effet du vaudeville), et qui sont construits autour des gravures de Benett, Roux, etc. Dans la dramatique tirée des Indes noires on retrouve ainsi, d’après les gravures de Benett, l’image de Coal City au fond de la mine d’Aberfoyle, ou l’irruption du lac Katrine dans la mine, à grand renfort de maquettes, ou encore la figure de Silfax dans sa barque, sur le lac du monde souterrain. Dans Le Secret de Wilhelm Storitz, les auteurs reconstituent inévitablement la frappante gravure de Roux du duel au sabre avec l’homme invisible.

Les Indes noires est réalisé par un Marcel Bluwal que ses inclinations communistes poussent à rajouter un prologue, à la vérité parfaitement inutile, où l’on voit la fermeture de la mine d’Aberfoyle, accompagnée d’une musique dramatique (c’est le prolétariat qu’on affame !). Mais le reste du film ne trahit par l’esprit de Jules Verne. Nell, la jeune fille du monde souterrain qui voit le monde extérieur pour la première fois, est, comme chez Verne, décrite comme une aveugle qui recouvre la vue. Dans le film, ce motif est simplement déchristianisé (dans le roman, Nell est submergée par l’émotion religieuse et tombe à genoux en s’écriant : « Mon Dieu, que votre monde est beau ! ») et déromanticisé (chez Jules Verne, les chapitres des Indes noires qui relèvent du roman de voyage sont un hommage à Walter Scott, puisqu’on se promène dans le décor de ses romans).
Filmiquement, Les Indes noires ne prétend pas être autre chose que du théâtre filmé, même si Marcel Bluwal recopie un peu How Green Was My Valley de John Ford quand il montre ses mineurs troglodytes. La modestie des moyens, et le recours aux maquettes pour montrer ce que le roman contient de proprement fantastique, à savoir un lac et une ville au fond d’une mine, viennent plutôt au secours de la fiction, car elles nous rappellent que celle-ci n’a d’autre ambition que d’être une évocation dramatique du roman.

Le Secret de Wilhelm Storitz est plus infidèle à Jules Verne, mais pour une excellente raison. Les événements chez Jules Verne sont peu de chose, et leur ressassement fait partie du plaisir du lecteur. Dans la dramatique, Santelli a donc poussé au maximum les scènes à effet. Au lieu d’une simple voix qui dit à l’oreille du narrateur, à propos de son frère et de la fiancée de celui-ci, « il ne l’épousera pas », on assiste au meurtre d’un musicien tzigane qui chantait en l’honneur du couple des fiancés. Au lieu du simple vol de la couronne nuptiale, pendant la fête des fiançailles (couronne qu’on retrouvera chez Wilhelm Storitz), l’homme invisible brise les violons et les jette par fenêtre. Au lieu du simple vol des alliances, jetées dans l’église (ce qui, dans le roman, suffit à rendre Myra folle), l’homme invisible poignarde carrément l’évêque pour empêcher le mariage. Mais il faut se souvenir que la dramatique est l’adaptation d’une adaptation. C’est en effet la version du roman tripatouillée par Michel Verne qu’on lisait dans les années 1960 (et qu’on lira jusqu’aux années 1990). Dans la version originale de Jules Verne, ce ne sont pas les alliances qui volent à travers la nef, mais l’hostie brisée, de sorte que la cathédrale est fermée dans la suite du roman jusqu’à la cérémonie de réparation.
Si la dramatique ajoute au roman, c’est en faisant de Wilhelm Storitz un personnage romantique d’amoureux monomaniaque, joué par Jean-Claude Drouot, qui, dirigé par le même Éric Le Hung, vient d’interpréter Thierry La Fronde de 1963 à 1966. Du coup, on voit beaucoup Wilhelm Storitz, qu’on ne voit jamais chez Jules Verne, puisqu’il est invisible.
Autre intervention, plus discutable, sans doute pour ne pas décevoir les spectateurs pour qui Jules Verne est synonyme d’inventions extrapolées, les auteurs ont versé un peu du Château des Carpathes dans Wilhelm Storitz et font de Storitz l’inventeur d’une sorte de télévision passant par les miroirs, sans doute selon la théorie qu’une dramatique télévisée inspirée de Jules Verne doit montrer l’invention de la télé.
Le Secret de Wilhelm Storitz est fort habilement filmé, Éric Le Hung tirant tout le parti qu’il faut des zooms sur des miroirs, et des travellings sur des portraits, et n’hésitant pas à voler intelligemment dans The Invisible Man de James Whale. Il est curieux que les auteurs de la dramatique n’aient pas pensé à garder l’opposition des deux portraits, si éminents dans les gravures du roman, celui de l’alchimiste maléfique Otto Storitz, père de Wilhelm, et celui de Myra, la beauté virginale.
Myra, au fait, ou plutôt Martha, dans la dramatique, est assez pimbêche et nettement proto-féministe, et elle accuse son mari de préférer le portrait qu’il a peint d’elle à l’original (le portrait, lui, ne bouge pas, ne répond pas, se laisse aimer, etc.). De ce fait, le personnage est très typique des années 1960, mais il est aux antipodes de la Myra de Verne, véritable modèle d'abnégation, qui vit avec courage son invisibilité et devient le génie invisible du foyer, comme Nell est le génie invisible de la mine, comme Nemo est le bon génie invisible de l’Île mystérieuse.
Chez Verne, la fin du roman était ouverte, on laissait simplement espérer que Myra redevînt visible un jour. Michel Verne avait dramatisé cela, et la faisait redevenir visible quand elle accouchait. Cet effet a été gardé par Claude Santelli et la scène est des plus réussies.
Maître Zacharius, 1973, dirigé et adapté par Pierre Bureau, est un interminable pensum et une trahison de la belle nouvelle fantastique à la Hoffmann où le jeune Verne disait des choses intéressantes sur les pères qui n’acceptent ni leur mortalité ni les amours des jeunes gens (maître Zacharius veut marier sa fille, promise à son ouvrier, au Temps lui-même en échange de l’immortalité). Au lieu de cela, un personnage rajouté de Méphisto (Jean-Pierre Sentier) fait des concours de cabotinage avec Maître Zacharius (Pierre Vial). On finit par inventer un robot, à l’image du Méphisto, robot qui désobéit comme le font les robots de télévision (il casse les portes, comme les cybernautes dans la série britannique The Avengers). Des extérieurs tournés à Riquewihr font collision avec des scènes intérieures dans un décor « abstrait ». Tout cela ne raconte rien à proprement parler, l’adaptateur ayant simplement brodé sur ce que lui « inspirait » le conte (d’où un pacte faustien, d’où un robot, qui doit rappeler, dans l’esprit de M. Bureau, le robot de Métropolis).
LIVRES REÇUS
BEAUX ARTS HORS-SÉRIE HUMOUR & BD
Beaux Arts magazine, TTM éditions, s. d., dépôt légal décembre 2011

Un petit panorama de la bande dessinée humoristique, honnête travail de journaliste, brossé au moyen d'une suite de courts articles. C'est aussi, de fait, une petite anthologie de la bande dessinée pour rire. Le lecteur y trouvera ce qu'il lit ordinairement et découvrira le reste. Du côté de la production actuelle, le pire côtoie le meilleur. Par contre, dans les classiques, on trouvera dix-sept planches bien reproduites et bien commentées, qui nous mènent des Katzenjammer Kids à Régis Franc.
LIVRES REÇUS
BANANAS n° 4
Éditions Bananas BD, février 2012
Retour de Bananas, la revue d'Evariste Blanchet, toujours variée et intéressante. Ce numéro propose un entretien avec Jimmy Beaulieu et huit pages inédites du même, un petit dossier sur Pratt et les Italiens en Argentine avec une interview de Sergio Tarquinio, une lecture du Pinocchio de Winschlus, un entretien inédit avec Raymond Reding, réalisé en 1972, qui, avec le temps, a pris valeur de document sociologique (les dessinateurs ont désormais le droit de dessiner des filles avec des poitrines dans le bel hebdomadaire Tintin), une intelligente analyse des Anges de l'enfer, série qui paraissait dans le petit format Kiwi à la fin des années 1960, et pour finir le numéro une brève histoire de la littérature savante sur les littératures dessinées, par Harry Morgan.
LIVRES REÇUS
STEVE DITKO L'ARTISTE AUX MASQUES
Tristan Lapoussière
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

Tristan Lapoussière propose une vie et œuvre de Steve Ditko particulièrement bien documentée. Notre auteur a le mérite de ne pas se focaliser sur Spiderman et le Dr Strange, mais de parcourir toute l'œuvre de ce singulier dessinateur américain, en proposant une hiérarchie de ses travaux pour la période qui va du départ de Marvel en 1965 à aujourd'hui. Les influences de Ditko, Mort Meskin, Will Eisner, Jerry Robinson, sont bien montrées. La mystérieuse rupture avec Stan Lee, qui intrigue et interroge tant les fans, est à juste titre décrite comme logique et sans mystère. Le choix des illustrations est remarquable.
On regrettera une certaine tendance de l'auteur à céder à l'encyclopédisme au détriment de l'analyse. Manque aussi une synthèse des thèses de l'auteur qu'on sent constamment, mais qui restent sous-jacentes.
LIVRES REÇUS
SUPER-HÉROS LA PUISANCE DES MASQUES
Jean-Marc Lainé Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

L'ouvrage s'ouvre sur une genèse des super-héros où toutes les sources connues de Superman et Batman sont convoquées, à l'exception notable des serials cinématographiques. (On peut observer en effet que The Iron Claw, 1916, avec Pearl White, ou The Master Mystery, 1920, avec Harry Houdini contiennent à peu près tous les ingrédients de Batman.)
L'auteur propose ensuite une histoire des super-héros où malheureusement la spécificité du médium bande dessinée est peu prise en compte, hormis les contraintes éditoriales de la publication en périodiques (les comic books). Dans cette histoire, notre auteur glisse une typologie des super-héros et de multiples considérations sur leur rapport avec le contexte culturel, social et politique.
Dans un second temps, M. Lainé disserte sur les super-héros à la télévision et au cinéma. En prime, un chapitre sur les super-héros japonais, bien documenté, et un autre sur les cousins européens des super-héros, critiquables à maints égards. Pour l'Italie, il nous semble que Diabolik et ses héritiers ont tout à voir avec Raffles the Amateur Cracksman, Zigomar, Fantomas, et rien avec le comic book. Par contre les illustrés britanniques, contrairement à ce que laisse entendre l'auteur, proposent bel et bien des super-héros tels que Captain Universe, Electroman, Thunderbolt the Avenger (en français dans Télépoche, Météor l'homme à la montre), qui ne diffèrent de leurs homologues américains que par leur britannicité.
On déplorera aussi certains simplifications abusives. Il nous paraît ainsi téméraire de soutenir que dans les comics du golden age la science ne susciterait « aucune méfiance », que « le progrès est le garant de l'avenir », et qu'il en irait autrement dans une après-guerre échaudée par la bombe atomique. L'opposition dialectique de la foi dans le progrès et de la méfiance de la technique structure l'ensemble de ces littérature.
Du bon côté, M. Lainé fait œuvre utile quand il dénonce certains poncifs largement remployés dans la littérature secondaire.
RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
DEUX ADAPTATIONS TÉLÉVISUELLES DE
CHARLES DICKENS

Vu deux adaptations de Dickens pour le petit écran, Bleak House (2005) et Little Dorrit (2008), toutes deux produites et réalisées par la BBC.
Adapter Dickens est naturellement une tâche impossible, non parce que ses romans ne s’y prêtent pas, ils s’y prêtent au contraire merveilleusement, il suffit de découper les dialogues pour avoir les scènes toutes prêtes, mais parce que le dickensien est tapi là, le volume en main, de sorte que s’il venait à manquer une réplique, une scène ou, pire, un des nombreux personnages secondaires, ou bien s'il se découvrait que l’un des acteurs ait négligé de se faire la tête qu’a son personnage dans les gravures de Phiz, l’affaire risquerait fort de se terminer par une interpellation à la chambre.
Fort heureusement, le cinéma britannique est, de par son histoire, essentiellement littéraire et théâtral, et l’évolution l’a donc doté des caractères qui le rendent naturellement apte à adapter Dickens et Shakespeare. Ce qui, de l’autre côté de l’Atlantique, tomberait immanquablement dans le snobisme, l’imbécillité et la boursouflure, donne des productions prosaïques et sans grande imagination, mais qui fonctionnent comme des illustrations filmiques des romans.
Je n’ai pas été très impressionné par Bleak House, qui avait beaucoup plu à la presse britannique, mais pour des raisons de marketing plus que de forme : le feuilleton a été produit comme un soap opera, et les épisodes d’une demi-heure, diffusés en prime time, ont attiré un public nombreux et populaire, qui n’aurait pas accès normalement aux classiques, même filmés. (Mais l’affaire est compliquée, parce que l’adaptation d’un roman victorien se range elle-même dans un genre télévisuel éminemment populaire, le costume drama, sorte de soap opera glorifié, qui bénéficie des atouts des beaux costumes et des jolis décors, et qui a aussi la fonction sociale de renforcer le sentiment d’identité nationale, en familiarisant les britanniques avec leurs ancêtres victoriens.)
Le résultat de la soapification de Bleak House est qu’on voit essentiellement des têtes qui parlent, en très gros plan. Quand, d’aventure, on aperçoit pendant une demi-seconde un décor en entier, on constate qu’il est très joli, et on regrette de ne pas le voir mieux. De même, les plans généraux, en particulier dans les scènes d’intérieur, imitent des tableaux victoriens, et fort bien, composition et couleur.
Ceci étant, il n’y a pas de récit filmique à proprement parler, et Bleak House pourrait parfaitement consister en images fixes accompagnées de la bande son, sans qu’on n'y perde rien.
Je déplore aussi dans Bleak House des tics post-modernes qui, sept ans après la date de première diffusion, semblent déjà leur propre parodie. Le plus gênant est le bruit de fer à vapeur qui accompagne les changements de lieux ou les establishing shots. Qui se signale ainsi ? Est-ce le « narrateur filmique » qui, à défaut de dire « je », dirait « pshhh » ? Est-ce le guide ectoplasmique que je postule dans ma propre naratologie des récits en images, qui aspire bruyamment dans son sillage les fantomatiques voyeurs que sont les téléspectateurs ? Est-ce la mécanique filmique elle-même, qui est réglée pour aller enregistrer le récit à l’endroit où il se déroule ?
Little Dorrit est beaucoup plus conventionnel que Bleak House et, pour commencer, il y a un vrai récit filmique. Je veux dire que le plan contient réellement des gens qui accomplissent des actes, par exemple un libraire qui se dépêche de rentrer ses livres à cause de l’ondée, tout à fait comme si on était dans une adaptation de Dickens pour Le Théâtre de la jeunesse de Claude Santelli, produite par l’ORTF dans les années 1960. Il y a même des morceaux d’écriture filmique classique. Quand Amy Dorrit refuse la demande en mariage du jeune John Chivery, le fils du gardien de la Marshalsea, John dégoûté jette son beau haut-de-forme dans un panier de pêcheur, et Amy ramène le chapeau au gardien, une minute avant la fermeture de la porte de la prison, cette remise in extremis du couvre-chef rescapé suffisant pour raconter toute l’histoire au père du soupirant déçu.
Les adaptateurs de Little Dorrit se sont efforcés de montrer comment Dickens gardait sa pertinence pour notre époque, tout à fait comme s’ils faisaient un cours de littérature pour des étudiants de première année. Amy Dorrit est le caregiver, l’« aidant principal », du vieux Dorrit, ce qui évoque le soin donné aux vieux parents en notre époque de vieillissement de la population et d’Alzheimer généralisé.
Plus conventionnellement, Rigaud est dépeint comme un serial killer. Quant à Tattycoram, la fille adoptive des Meagles, mi--compagne, mi-servante de leur fille, elle est jouée par une actrice de couleur et le personnage a donc des « griefs » (« issues ») qui préfigurent les post-colonial studies, ou les subaltern studies. La contrepartie est que la caméra fait une trop grande place à ces personnages relativement à leur importance dans le récit, de sorte que, au dernier épisode, le spectateur a du mal à se convaincre que l’histoire est bien terminée et qu’on n’a oublié personne.