MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES
LITTÉRATURES DESSINÉES
Mythopoeia - Æsthetica - Critica


RADIO-TÉLÉVISION ADAMANTINE

UNE CAUSERIE DE HARRY MORGAN SUR FRANCE CULTURE EN SEPTEMBRE 2012, ÉMISSION LES NOUVEAUX CHEMINS DE LA CONNAISSANCE D'ADÈLE VAN RETH, CONSACRÉE AUX SUPER-HÉROS ET AU MYTHE.


LE BLOG DE NEUVIÈME ART

NOUS CONTRIBUONS À NOS HEURES PERDUES À LA TRÈS SAVANTE REVUE EN LIGNE DE LA CITÉ DE LA BANDE DESSINÉE ET DE L'IMAGE

LOVECRAFT VU PAR ERIK KRIEK : L’INVISIBLE ET AUTRES CONTES FANTASTIQUES, ACTES SUD-L'AN 2, 2012

SI LA FILLE NE RESSEMBLE PAS À LA PHOTO : PAYING FOR IT : A COMIC-STRIP MEMOIR ABOUT BEING A JOHN DE CHESTER BROWN

LIVRES REÇUS
LES ILLUSTRÉS POUR LA JEUNESSE
LE ROCAMBOLE N° 52/53
, Association des Amis du Roman Populaire, automne-hiver 2010

Après une présentation des éditions Offenstadt, le gros du dossier est une chronologie descriptive par Jean-Louis Touchant de la revue L’Épatant, de plus de 150 pages en tout petits caractères, un travail remarquable, mais d’une lecture très austère, même pour l’amateur aguerri, d’autant que l’on conclut de tout cela que l’épine dorsale de L’Épatant était composée des bandes dessinées de Louis Forton et des romans feuilletons de José Moselli, ce dont on se doutait bien un peu.
Suit une hagiographie de La Semaine de Suzette, par son hagiographe attitrée, Marie-Anne Couderc, intéressante car cette revue est un peu négligée par la stripologie. Les revues Pilote et Vaillant/Pif Gadget ont par contre été abondamment traitées dans la littérature seconde et nos spécialiste, Raymond Perrin (pour Pilote) et Hosseïn Tengour (pour Vaillant/Pif Gadget), peinent quelque peu à trouver du neuf.
On trouvera aussi, en complément au dossier, une petite nomenclature très complète des super-héros américains publiés en France entre 1939 et 1949, et un article intéressant mais difficile à démêler sur la revue Siroco, qui ne contenait pas de bande dessinée.

LIVRES REÇUS
HERGÉ PORTRAIT INTIME DU PÈRE DE TINTIN
Benoît Mouchart, François Rivière
Robert Laffont, 2011

Nouvelle biographie d’Hergé, par deux auteurs qui ont décidé de faire plus court que leurs prédécesseurs, moins de 250 pages, ce qui nous donne une vie de Georges Remi dense et agréable à lire. Nos auteurs ont le mérite de se dégager autant qu’il est possible d’un jugement moral, souvent très présent chez les biographes. Hergé apparaît comme cohérent avec lui-même et avec son milieu social. Parmi les raisons de ses choix, discutables et discutés, le désir de revanche sociale est ici clairement mis en évidence.
Les auteurs ont voulu réestimer le rôle de la mère de Georges Remi, « femme fragile que la folie a fini par emporter ». Ils n’ont pas de mal à montrer que le motif de la folie est omniprésent dans l’œuvre d’Hergé. La petite-bourgeoise de cette époque croyant à l’hérédité de la folie, on imagine les angoisses d’Hergé pour lui-même. C’est probablement de cela que parle Hergé dans la lettre citée par Benoît Peeters dans sa biographie Hergé fils de Tintin, Flammarion 2002, p. 38, et non d’un supposé oncle pédophile, qui semble, lui, un peu trop conforme aux lubies de notre temps.
MM. Mouchart et Rivière, outre un point de vue sur l’homme, ont le mérite de porter un jugement clair sur l’œuvre, sachant dire ce qui leur semble digne d’admiration, et ne craignant pas d’écrire par exemple que Vol 714 pour Sydney et Tintin et les Picaros sont des albums ni faits ni à faire.
Ce livre, qui utilise les travaux biographiques qui l’ont précédé avec rigueur, marque probablement la fin d’un cycle. L’auteur qui voudra reprendre le flambeau de la biographie hergéenne devra soit proposer du neuf, et l’on se demande où il pourrait le trouver, soit proposer un changement de perspective radical.

LIVRES REÇUS
FUMETTO! 150 ANNI DI STORIE ITALIANE
A cura di Gianni Bono et Matteo Stefanelli
Rizzoli, 2012

De même format que L’Art de la bande dessinée, paru chez Citadelles, que Cases de maîtres, paru à La Martinière, ou que La bande dessinée, son histoire, ses maîtres, paru chez Skira/Flammarion, cet énorme album de plus de 500 pages, dirigé par Gianni Bono et Matteo Stefanelli, est rédigé par les meilleurs spécialistes cisalpins, et déborde d’une iconographie superbement reproduite, souvent en très grand format. L’ouvrage prend le parti d’une approche par auteurs, à l’intérieur d’un cadre historique, approche qui peut susciter la méfiance d’un lecteur français habitué à des dictionnaires d’auteurs qui sont des compilations sans propos véritable, mais qui dans le projet éditorial de Fumetto! se justifie pleinement.
La bande dessinée italienne est découpée en dix périodes, qui parfois se chevauchent. Pour chaque période, on trouve une histoire générale, suivie des fiche des auteurs saillants qui sont en réalité de petites monographies, qui complètent par conséquent le tableau historique.
L’illustration est au cœur du propos. Elle va de cases très agrandies à des reproductions systématiques des numéros un des principales publications. De cette façon, le lecteur a réellement une vision de ce que fut cette littérature, dont les spécificités éditoriales et esthétiques sont mises en évidence.
Le lecteur français devra naturellement tenir compte des particularités de la culture italienne (on distribue du « maestro » à tour de bras). Cela n’empêche nullement les auteurs de cerner les hiérarchies et de mettre en évidence les apports propres à chaque auteur.
Achevons sur deux critiques. Il nous semble d’abord que la place faite aux fumetti neri est quelque peu disproportionnée, mais un Italien en jugera sans doute autrement. Ensuite, quelques auteurs nous semblent manquer à l’appel, mais on sait bien qu’on ne peut pas « mettre tout le monde ». Auraient à notre avis mérité leur entrée Egidio Gherlizza (Serafino), Sergio Asteriti (Bingo Bongo), Guglielmo Letteri (Tex Willer).
À la fin de l’ouvrage on trouvera des articles brefs sur les rapports entre la bande dessinée et les autres domaines artistiques et des fiches sur les éditeurs et les personnalités. Et on achève sur les Italiens en Argentine, la bande dessinée italienne en France, les Italiens en Angleterre et dans le monde, les Disney made in Italy, par leur thuriféraire, Lucca Boschi.

LIVRES REÇUS
STAN LEE HOMÈRE DU XXe SIÈCLE
Jean-Marc Lainé
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2013

Ouvrage consacré au père de la « maison aux idées ».
La première partie de l’ouvrage est un historique nourri à toutes les sources possibles de la carrière du « mage de l’ère Marvel ». Le lecteur attentif et lucide en conclura que Stan Lee fut dans les années 1940 et 1950 un des nombreux soutiers du comic book qui, sous la férule de Martin Goodman, réalisa moult comics books à l’imitation des succès du temps, love comics, funny animal, récits d’horreur dans la veine des EC Comics, etc. Puis Stan Lee fut, grâce à Jack Kirby et Steve Ditko, dans les années 1960, un très grand editor, sous l’égide duquel naquirent les Fantastic Four, Spider-Man, les X-Men, et nombre de personnages aujourd’hui connus de tous. Dans les années 1970, il géra le fonds Marvel bon an mal an. Puis, à partir des années 1980, Lee a produit à la paresseuse des comics, des romans et des produits télévisuels tous plus calamiteux les uns que les autres.
Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur revient sur ses pas et reprend les éléments qu’il a jugés périphériques, par exemple Millie the Model, ou The Cat, avant de détailler le travail d’editor et de décortiquer la fameuse méthode de production Marvel.
M. Lainé poursuit son étude de Stan Lee comme editor dans la troisième partie où in fine il analyse le Surfer d’argent, en qui il voit une préfiguration du comic book moderne à visée philosophique. L’auteur accorde une très grande importance au fait que les aventures du héraut cosmique sont faiblement liées à la continuité et de la chronologie de l’univers Marvel, sans que l’on comprenne très bien l’enjeu de la chose, sauf à titre de sujet de conversation de fans.
Dans la quatrième partie, M. Lainé étudie les apparitions de Stan Lee à l’intérieur des bandes dessinées.
Enfin, dans la cinquième et dernière partie,  « thèmes et discours », l’auteur cherche le propos général des séries de Stan Lee, mais ne trouve rien de saillant. Éloge de l’individualité et de la responsabilité (« de grands pouvoirs donnent de grandes responsabilités »), méfiance envers le communautarisme, attitude ambivalente vis-à-vis de la science, force est de conclure que les points de vue de Stan Lee sont ceux des Américains de sa génération.
La difficulté principale de l’auteur semble avoir été d’unifier le point de vue du jeune fan qu’il a été, pour qui Stan Lee est un démiurge, créateur d’univers (l’Homère du XXe siècle annoncé dans le sous-titre), et le point de vue de l’historien rassis qu’il est devenu, qui porte un regard plus lucide sur son objet d’étude. M. Lainé signale ainsi comme en passant que « le travail de Stan Lee sur les premiers numéros des Fantastic Four est peut-être plus éditorial que littéraire », mais il n’arrive jamais à conclure clairement sur la position autoriale de Jack Kirby. C’est d’autant plus regrettable que l’importance du travail de l’editor est, elle, bien cernée.
On regrettera la tendance de Jean-Marc Lainé à l’énumération et à la digression.

LIVRES REÇUS
ENTRETIENS AVEC JOANN SFAR
Thierry Groensteen
Les impressions nouvelles, 2013

Luxueusement imprimé en couleur et muni d'une iconographie surabondante, ce livre d'entretiens propose une exploration méthodique de la personnalité et de la méthode du terrible graphomane qu'est l'auteur du Chat du rabbin. Si le plaisir du dessin est toujours au centre du propos, l'hyperactivité de l'auteur est aussi expliquée par des raisons biographiques (la mort de la mère). Sfar émerge finalement comme un personnage complexe. Favori des médias, passant de la bande dessinée au cinéma ou au roman avec la bénédiction de tous (alors qu'un auteur est normalement sévèrement tancé quand il sort de la case qui lui est assignée), Sfar est aussi en coquetterie avec le système médiatique qui l'adule et avec les bien-pensants qui constituent son lectorat (il est anticlérical, pense que l'activisme antiraciste de la LICRA est contre-productif, est sans aucune illusion sur l'islam, regrette avec un célèbre philosophe aujourd'hui défunt que « les journalistes aient pris le pouvoir »).

LIVRES REÇUS
L’ART DE LA BANDE DESSINÉE
Sous la direction de Pascal Ory, Laurent Martin Sylvain Venayre et jean-pierre Mercier avec Thierry Groensteen, Xavier Lapray, et benoit Peeters
Citadelles et Mazenod, 2012

Paru chez Citadelles et Mazenod, dans la prestigieuse collection L’art et les grandes civilisations, et particulièrement imposant par son format, par le luxe de sa réalisation, par la qualité des reproductions de bandes dessinées imprimées ou d’originaux, L’Art de la bande dessinée tient le milieu entre deux ouvrages tout aussi imposants, l’ouvrage historique qu’est La Bande dessinée, son histoire, ses maîtres, de Thierry Groensteen (Le Musée de la bande dessinée/Skira-Flammarion, 2009), et l’ouvrage d’esthétique qu’est Cent Cases de maîtres, dirigé par Thierry Groensteen et Gilles Ciment (La Martinière, 2010). [Lire.]

LIVRES REÇUS
MON CAMARADE, VAILLANT, PIF, L'HISTOIRE COMPLÈTE 1901-1994,
Richard Medioni
Vaillant Collector 2012

Richard Medioni entra aux éditions Vaillant en 1968 et fut rédacteur en chef de Pif Gadget entre 1971 et 1973. Il est déjà l’auteur de Pif Gadget, la véritable histoire des origines à 1973, Vaillant Collector, 2003, que l’on complètera par la lecture de l’ouvrage de l’historien Hervé Cultru, Vaillant le journal le plus captivant, 1942-1969, la véritable histoire d’un journal mythique, Vaillant Collector 2006, et par la collection reliée des 25 numéros du fanzine (et webzine) Période rouge. [Lire.]


LITTÉRATURES DESSINÉES ET CENSURE
II MANQUE UNE CASE À MON ILLUSTRÉ
Par Manuel Hirtz

S’il est de notoriété publique que les éditions LUG (Strange) firent subir aux comics de superhéros de la Marvel une censure drastique jusqu’aux années 1990, on sait moins que l’éditeur populaire lyonnais fit subir le même sort, de façon moins appuyée il est vrai, aux fumetti italiens qu’il publiait dans les petits formats Rodéo, Yuma, Ombrax, etc.

Nous illustrerons le phénomène avec le numéro 177 de la série Il Piccolo Ranger, titré « La Spia Messicana », texte de D. Canzio, dessin de F. Gamba, achevé d’imprimer en mai 1978, paru dans Yuma numéros 236, 237 et 238, datés respectivement de juin, juillet et août 1982. [Lire.]


LITTÉRATURES DESSINÉES

BANDES DESSINÉES LUES
LE CHANT D'APOLLON
APOLLO NO UTA

Osamu Tezuka
Dargaud, Kana, 2012

Comme il l’a fait de nombreuses fois dans la seconde partie de son œuvre — MW, Barbara, Ayako — Tezuka se confronte au gekiga. Comme souvent aussi, Tezuka semble faire la part belle à l’improvisation. Gekiga oblige, nous est présenté un monde au premier abord cruel, absurde et désespéré dont le parfait représentant est le héros, un jeune homme perturbé qui voue une haine viscérale aux amoureux et à l’acte de chair, et qui tue donc tous les couples qu'il surprend en plein flirt, depuis les petits lapins jusqu’aux humains. Dans un deuxième temps, comme cette idée initiale ne suffit pas à bâtir une fiction, le récit se multiplie par bouturage. On introduit donc un psychiatre qui envoie, par hypnose, notre héros dans des vies parallèles où il tombe amoureux et perd invariablement son aimée, ceci étant censé le guérir de son érotophobie.
Mais comme notre auteur laisse décidément la bride à son imagination, ce premier récit médical débouche sur un second, où notre héros est entraîné au marathon par une coach, qui se révèle être une autre psy, et qui cherche d'ailleurs aussi à se guérir elle-même.
Quant aux récits hypnotiques, ils changent eux aussi de nature au bout d’un moment (ou bien cette nature était-elle présente dès le début sans que ce fût dit clairement ?). Toujours est-il que les vies parallèles du héros sont, nous dit-on, une malédiction infligée par la déesse de l’amour, qui le condamne à perdre son aimée successivement à travers toute l'histoire et jusqu’à la fin des temps (ceci pour lui apprendre ce qui arrive quand on tue les petits lapins).
Le plus long de ces récits hypnotiques a pour cadre un univers de science-fiction où la classe dominante est constituée par des hommes artificiels qui se clonent comme en se jouant, moyennant une sorte de cuisson de l’homme à petit feu, chère à Tezuka (on met un bout de doigt dans une soupe bouillonnante et au bout de quelques jours, on retrouve la personne entière). Et comme, par conséquent, un tel monde est fondé sur la prolifération, la thématique obligatoire de la perte de la femme aimée sombre par moments dans le burlesque, la princesse tragique étant reproduite à des milliers d’exemplaires. En sens inverse la princesse androïde, qui nous fait un classique complexe de la petite sirène, découvre l’amour sexué et se fait même greffer les organes de la génération.

Tout cela s’achèvera sur une révélation quasi- mystique : l’amour est une nécessité dans « le drame infini de la vie ». La force de la conclusion du Chant d’Apollon est qu’elle s'extirpe pour ainsi dire du chaos de la fiction.

On le voit, Tezuka investit les âpres bandes dessinées du début des années 1970 pour se retrouver lui-même. On repère beaucoup de ses idées fétiches (la centralité du rapport à la mère dans la construction de la personnalité), de ses personnages (la belle princesse), de ses topoi (l’hôpital, la cité du futur), ou de ses thématiques, par exemple l’utopie d’un monde réconcilié avec lui-même, qui est ici une île où un directeur de zoo a créé une société dans laquelle les différentes races animales vivent en bonne entente, ce qui évoque irrésistiblement Jungle Taitei (Le Roi Léo), mais aussi Isaïe ch. 11 « Le loup habitera avec l'agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau (...) le lion, comme le boeuf, mangera de la paille ».
On retrouve aussi, dans l'un des récits hypnotiques, la seconde guerre mondiale. À la page 48, un gros soldat allemand, qui à première vue est plutôt un brave type, déclare soudain que « les juifs c’est tous des cochons ». Et à partir de là, il est représenté lui-même — en une parfaite métaphore visuelle — comme un cochon.
Mais au-delà des intrigues juxtaposées, c’est la résurgence des motifs imagiers qui fait la cohérence de cette fiction dépeignée : la fabrication de l’homme par mitonnage, comme concurrente à la génération sexuée, la prolifération, conséquence de la génération (annoncée dès le prologue par une vision de clones déferlants qui sont les spermatozoïdes). Même les défauts de Tezuka, par exemple sa difficulté à dessiner le corps féminin nu, servent ici son propos, qui porte après tout sur les substituts à la reproduction sexuée. Et le récit entier est porté par l’emphase, le pathétique et le Sturm und Drang. —
Manuel Hirtz

MISCELLANÉES LITTÉRAIRES ET POPULAIRES
Roman populaire - vieille anticipation - journal de Harry Morgan - les maladies de la littérature



LES MALADIES DE LA LITTÉRATURE
LITTÉRATURE RÉTICULAIRE ET FILAIRE

Ayant achevé The Power and the Glory de Graham Greene, pris à la FNAC de Clermont C (2010) de Tom McCarthy (auteur de ce livre sur Hergé qui avait fait grand bruit, Tintin and the Secret of Literature), parce que cela parle d’institution pour sourd-muets à l’époque edwardienne, de l’invention de la radio, de ville de cure en Europe centrale, de Grande Guerre, de spiritisme et d’égyptologie. C’est du Thomas Pynchon simplifié, ressortissant à ce courant contemporain de littérature sémiotique — on pourrait aussi parler de littérature réticulaire ou même de littérature filaire —, où l’important est le tissage des réseaux de sens ou de correspondances (chez McCarthy, même une flatulence devient un « message olfactif » provenu d’entrailles ignorées), une conception qui paraîtra aussi bizarre aux siècles futurs que l’est pour nous la littérature hermétique de la Renaissance, avec son cortège d’allégories et d’emblèmes. Et de fait, chez McCarthy, les descriptions prolongées de festivals à sujets mythologiques (pageants) sont en effet un peu « Renaissance ».
Une limite évidente d’un tel projet romanesque est que les fameuses correspondances portent toujours sur de petites observations, presque à fleur de conscience. La prééminence donnée à l’intériorité, dans la continuité du roman du XXe siècle, amène donc le romancier à se fixer sur ces états « complexes et ténus » dont parle Sarraute dans L’Ère du soupçon. À la fin du roman, le personnage, qui a survécu à la Grande Guerre, meurt idiotement, d’une infection non traitée de la cheville, attrapée en Égypte, sur un chantier de fouille. Cela n’a a demeurant aucune importance, seul comptant le fait que cette mort soit associée aux différentes images et métaphores — guerrière, radiophonique, érotique, mythologique, etc. — dont est tissé le le roman.
Cette lecture s’enchaînant à celle de The Power and the Glory m’a donné matière à réflexions. Le roman de Graham Greene fonctionne admirablement du point de vue narratologique, en adoptant, comme presque toute la littérature anglophone du XXe siècle, la convention jamesienne du réflecteur : le roman est à la troisième personne, mais nous voyons les choses « à travers » les différents réflecteurs, le principal étant naturellement le prêtre déchu. En second lieu, l’écriture du roman et le projet romanesque sont en parfaite adéquation, le romancier arrivant à faire comprendre la marche vers le martyre d’un prêtre indigne, et la fonction du martyre lui-même comme « semence de chrétiens », sans jamais verser dans l’hagiographie (à telle enseigne que Graham Greene s’était, paraît-il, attiré les foudres du Saint Office, pour son portrait un peu trop réaliste d’ecclésiastiques faillibles).
Par comparaison, dans C, le récit au présent de l’indicatif et la convention littéraire de la conscience humaine gonflée aux dimensions de l’univers ne permettent de rendre compte de façon satisfaisante ni de l’action de ce qui reste un roman traditionnel, ni du personnage, qui est en réalité tout aussi traditionnel, et qui en tout cas ne consiste nullement en un moi désincarné. Quant à l’idée d’une transcendance, même ramenée à celle d’un ailleurs désirable (à travers les télécommunications, la drogue, la jouissance érotique), elle est toujours donnée comme déceptive, puisque McCarthy affecte de ne croire à rien, pas même au mythe privé.
Je ne prétends nullement que Tom McCarthy serait un meilleur romancier s’il se faisait chrétien, mais son roman, qui n’est pas au demeurant sans qualités, révèle à mon avis l’impossibilité pour une société comme la nôtre, qui ne croit plus en rien, et pas même à son scepticisme, société agnosique plutôt qu’agnostique, de produire une littérature qui vaille.

LIVRES REÇUS
YELLOW SUBMARINE N° 136
TRENTE ANS

Les Moutons Électriques, 2013

Ce numéro de plus de 350 pages s’ouvre sur un entretien avec le capitaine du Yellow Submarine, André-François Ruaud, qui fait l’historique de son fanzine. Il nous propose ensuite un court article polémique et pertinent sur les tendances actuelles de la science-fiction et de la fantasy.
L’essentiel du numéro est une anthologie de Yellow Submarine, concoctée par Alexandre Mare. On lira des entretiens avec Philippe K. Dick, Roland C. Wagner, Roger Zelazny, Tim Powers, une jolie nouvelle fantastique de Jean-Daniel Brèque, « Glissement nocturne », pour tous ceux qui ont connu enfant les années 1960 ou pou ceux qui voudraient savoir à quoi cela ressemblait, des bandes dessinées de Patrick Marcel très amusantes, une nouvelle de Serge Delsemme, « Tabac gris, tabac blond », à la gloire des fumeurs, une nouvelle de Jean-Louis Trudel, « Terre de liberté », qui est de la bonne propagande malthusienne, un amusant et érudit article de Joseph Altairac sur la collection Science et aventure de Magnard, un article de Brian Stableford sur son camarade John Brunner, intelligent et sensible. Marie-Pierre Najman relit quelques classiques de la science-fiction pour des conclusions aussi intéressantes que discutables et a le bon goût d’illustrer son propos par une courte nouvelle.
D’autres choses encore, comme la problématique du caca dans Autour de la Lune de Jules Verne, par Harry Morgan, ou « Staline et la science-fiction » par Serge I. Grabovski, et le volume s’achève sur l’intégralité des couvertures de Yellow Submarine.
Ce très beau volume est rehaussé par une superbe jaquette de Lewis Trondheim, fidèle à sa jeunesse, puisqu'il publia ses premiers travaux dansYellow Submarine. —
Manuel Hirtz

LIVRES REÇUS
LONDRES UNE PHYSIONOMIE
Sous la direction de A.-F. ruaud
Les Montons électriques, 2013

Ce très bel ouvrage encyclopédique est le volume XXIII de la Bibliothèque rouge, célèbre collection des Moutons Électriques dont la convention littéraire est que les personnages du canon existent dans le monde réel. Cependant c’est le décor qui est ici mis en valeur, les personnages devenant secondaires.
La cohérence de l’ouvrage est renforcée par le fait qu’il est écrit par une équipe relativement réduite, André-François Ruaud ayant à lui seul abattu une grande partie de la tâche. Les entrées originales sont complété par des textes classiques, ce qui constitue l’ouvrage en anthologie. De la sorte l’ouvrage donne un portrait du Londres de la littérature, depuis 1842 jusqu’à Swinging London. Sont particulièrement remarquables l’encyclopédie des clubs par Xavier Mauméjean, l’évocation du Blitz par A.-F. Ruaud, celle de la Society For Psychical Research par H. Morgan. Le risque de ce genre d’ouvrage est évidemment de noyer le lecteur sous une érudition disparate. On y échappe ici parce que l’approche chronologique et le parti pris de l’itinéraire guidé structurent l’ensemble. Ce qui se dégage de l’ensemble des contributions est un amour de la ville, réelle et littéraire, dans le contexte d’une anglomanie généralisée. —
Manuel Hirtz


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

JOURNAL 2013

LES CANAUX DE MARS EXISTENT

27 février. — Comme ma conférence d’Épinal m’a beaucoup fait relire Camille Flammarion, et en particulier Mars et ses conditions d’habitabilité (1892) je suis repris par mon vieux rêve d’écrire un roman martien fin de siècle, un roman situé dans un univers fictionnel où la planète Mars se conformerait aux descriptions des Schiaparelli et des Flammarion.
L’idée courante au sujet des canaux martiens est que Schiaparelli, Flammarion, Lowell ont mal observé, qu’ils se sont trompés. Mais cette idée est presque aux antipodes de la vérité. Les astronomes ont fort bien observé. Le globe dessiné par Antoniadi d’après Flammarion montre à peu près strictement ce que montre le télescope Hubble. [LIRE]

JOURNAL 2012. Une planche d'Opper. - L'argent. - Conrad et Ford Madox Ford inspirateurs de Thomas Pynchon. - Le bicentenaire de Dickens. - Dogme météorologique. - Nous les primitifs. - Les acteurs à la ville. - The Artist ou le cinéma muet raconté aux pignoufs. - The White Sister de Henry King. Une liturgie de l'image. - The Romance of the Forest d'Ann Radcliffe. - Comment on devient sulfureux. - Three is a Crowd (1927) et The Chaser (1928) de Harry Langdon. - Les élections en France. — Frankenstein de James Whale. - Les Natchez de Chateaubriand. - Martyre d'enfant. — Le Journal des voleurs et Le Journal des assassins. - Si Adam avait été chinois. - Bologne. - Le mystère des cathédrales. - L’Initiation de Diane, roman spirite, de Rosny Aîné et L’Homme qui se retrouva d’Henri Duvernois. - Le cycliste Lance Armstrong. - Mort de ma mère. - Le style de Libération. - Le Sherlock Holmes de Jeremy Brett. - L'extrémisme bien-pensant. - Turin. - Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. - Caleb Williams de William Godwin. - Le cinéma et « Aquarium » de Camille Saint-Saens. - Le genre du substantif adamantine. [Lire.]

Au fond, les églises et les chapelles occupent toujours l’espace d’étrange façon. Alors qu’un édifice normal est d’abord une façade, puis un volume, et subsidiairement un intérieur, ce qu’on voit d’une église du dehors — je parle de n’importe quelle église, qu’elle ait ou non des chapelles latérales, des absidioles, etc. —, c’est toujours pour ainsi dire la moulure de cet intérieur, c’est toujours l’envers du décor. Rien ne s’opposerait en théorie à ce que l’église n’apparût pas du tout à l’extérieur, qu’elle se situât dans une autre dimension. (Et si cela se produisait dans le monde réel, on nous expliquerait naturellement par toutes sortes de raisons que cela ne justifie toujours pas la croyance au surnaturel.) Ce retournement du monde, cette idée d’une église comme un monde plénier, dont on ne peut par définition voir à l’extérieur que l’envers, c’est peut-être là, au fond, le véritable mystère des cathédrales. [Lire.]

ANNALES DE LA LITTÉRATURE POPULAIRE
DÉPARTEMENT DES NOTES DE LECTURE
Matthieu Letourneux, Jean-Yves Mollier
La Librairie Tallandier : histoire d’une maison d’édition populaire (1870-2000)
Nouveau Monde éditions, 2011

Nous n’avons que deux restrictions à faire sur l’ouvrage de Matthieu Letourneux et Jean-Yves Mollier consacré au célèbre éditeur de littérature populaire. Nous les formulerons d’abord et ne ferons ensuite que des compliments.
La première porte sur l’écriture du livre. Tout est répété jusqu’à saturation, parfois plusieurs fois sur la même page, parfois de façon illogique (« D’autres expériences sont tentées, comme la diffusion de livres d’Histoire en fascicules vendus dans les kiosques et les maisons de la presse, fichiers d’Histoire ou fiches cuisine proposées dans les boucheries... » p. 15, l. 8-11, « Vendeurs à la criée, merceries et petits boutiquiers généralistes, colporteurs, kiosques et bureaux de tabac, courtiers, vente par correspondance et même boucherie. » p. 15, l. 22-24). Le problème est que cela finit par empêcher une lecture suivie, le lecteur n’arrivant plus à distinguer ce qui est nouveau, au milieu de ce qui est ressassé, et perdant le fil du propos.
Notre seconde restriction porte sur la forme matérielle. [Lire.]

LES MALADIES DE LA LITTÉRATURE

EXPLIQUER AU LIEU DE RACONTER — LA DISSOLUTION DU FICTIONNEL DANS LE FACTUEL

Voici deux extraits, pris à peu près au hasard, de La Carte et le territoire (Flammarion, 2010) de Michel Houellebecq. [Lire.]

LES MALADIES DE LA LITTÉRATURE
Le prix Goncourt

Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011

Ce premier roman témoigne d’une technique très inférieure à celle d’un auteur moyen de pulp magazine des années 1930, écrivant dans Adventure, Top-Notch ou Argosy. Cette insuffisance technique s’aggrave par le recours systématique aux lieux communs « littéraires », qui font sombrer dans l’ineptie un roman qui sans eux serait simplement insignifiant. À côté d’une grandiloquence qui appartient en propre à M. Jenni, des souvenirs confus du style de Céline et du stream of consciousness amènent des phrases qui sont garanties « au bon goût de littéraire », mais qu’un auteur jouissant du sens du ridicule aurait immédiatement effacées sur son ordinateur, avant d’aller faire une longue promenade. Ajouter la désormais indispensable dénudation de la fiction (le narrateur avertit qu’il n'est que le narrateur, et qu’il n’en sait pas plus que nous), et son jumeau maléfique, la mort du personnage : le narrateur falot de M. Jenni, sans psychologie ni état-civil, c’est le Salavin de Duhamel devenu ectoplasmique.
L’Art français de la guerre correspond strictement à la littérature que pourrait pondre un poulet en batterie à qui on aurait mis la télé pour augmenter son rendement. Comme tous les manuscrits envoyés par la poste aux maisons d’édition, celui-ci fait alterner des visions d’épouvante (ici les guerres coloniales) avec le présent du « narrateur » (ici, les émeutes de banlieue). Car il est permis de se masturber l’hypothalamus en racontant des horreurs, à condition qu’on précise que la guerre, c’est mal — et on peut même montrer les aspects les moins riants de l’immigration, sous réserve de ployer sous le remords colonial. Mais le point essentiel, chez M. Jenni — comme chez tous ses confrères en littérature postale qu'on ne peut malheureusement pas publier car on ne peut malheureusement pas publier tout le monde — est que tout est vu à travers l’imagerie télévisuelle, que tout est restitué au moyen de la rhétorique imagière télévisuelle, que tout renvoie à la posture morale des producteurs d'images télévisuelles.

MISCELLANÉES ARTISTIQUES ET MONDAINES
Romans et nouvelles - littératures filmiques et télévisuelles



PROCHAINEMENT
LA MARSEILLAISE VERTE
Grand roman d'aventures, patriotique, planétaire et spirite
Par le major Quinard

Qu’est-ce que la Marseillaise verte ? Est-ce l’hymne guerrier du belliqueux apostolat de Mahomet, composé et harmonisé en secret par la Wilhelmstraße, afin de soulever contre la malheureuse France les hordes innombrables du mahométanisme ? La Marseillaise verte est-elle, sous l'anodin déguisement d’un anisé provençal, la terrible fée verte, l’absinthe, suc infernal ravageant les cervelles les plus fertiles de notre société — celles des poètes, des députés radical-socialistes et des capitaines d’industrie — afin de précipiter notre chute ? La Marseillaise verte désigne-t-elle cette mystérieuse femme verte, avec qui des savants correspondaient par radiogrammes, qui disait habiter la planète Mars, et que des témoins dignes de foi prétendent avoir aperçue cours Belsunce ?

Ruta Baga, l'espionne de la Wihelmstraße

Alasdair Trumpet, de l'Intelligence Service, l'homme à l'oreille à l'envers

NOUVELLE
LA MACHINE À RÉTRÉCIR LA LITTÉRATURE

(The Machine that Shrank Fiction)
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Bon, voilà du nouveau, dit Clara Begehot en entrant. Nous sommes interdites de substantifs. »

Chaussée d'Italie, l'Espagne lui battant les reins, la France pour paletot, comme faluche la Grande Bretagne, et portant encore divers petits pays en breloques, telle apparaissait l’Europe à la fin du siècle. — Ou bien, selon le mot de Dolly Myerscough, vêtue d'un manteau en peaux de souris, comme dans les contes.
Dans les capitales du continent, de petits jeunes gens portant des lodens et des petites jeunes femmes portant des cabans d’officiers écorchaient de l'allemand et de l'anglais, s'abonnaient à des revues dans des langues qu'ils déchiffraient, s'asseyaient en rang d'oignon comme s'ils posaient perpétuellement pour la photo, et, quand ils écrivaient, n'écrivaient que des sornettes. Ils ignoraient au demeurant qu’ils étaient complètement incultes, parce que, au centre commercial, ils envahissaient les bazars pour acheter des porte-clés à l'effigie des grands auteurs, des peignes de plastique avec la tête des poètes. Dans les librairies ils s'agglutinaient autour des livres d'enfants, livres à colorier, à déplier, à caresser, à lécher, livres à découper, Les poupées de papier de Wolfgang Goethe, exécutées par Adolf Frisé, costumes de Werther, Faust (dont le Urfaust), Wilhelm Meister... 34 costumes en tout, deux poupées de Goethe, jeune Goethe et vieux Goethe, scrupuleusement rendus en superbes couleurs.
Augusta Meiklejohn fit l’observation que, tout de même, la petite à qui elle donnait des leçons d’anglais, Veranca, était normalienne et que cela se voyait. [Lire.]

TINTIN CHEZ LES GROS NEZ
LES AVENTURES DE TINTIN
LE SECRET DE LA LICORNE

STEVEN SPIELBERG, 2011

Les vingt premières minutes des Aventures de Tintin — Le Secret de la Licorne sont intéressantes parce qu'elles travaillent réellement les albums d’Hergé (en l’occurence le début du Secret de la Licorne) et que le système de la « performance capture » crée un effet de sidération, tant l'imagerie qu'il produit est laide et bizarroïde, semblant sortir d’une étrange nuit des temps. Malheureusement, après ce début intrigant, le film sombre dans l’incohérence, les auteurs ne sachant que faire du matériel hergéen, qu’ils abandonnent du reste pour produire ce qu’ils produisent ordinairement, une variation sur Les Aventuriers de l’arche perdue. Et bien sûr on s’ennuie à cent sous de l’heure devant cet invraisemblable mixage du Secret de la Licorne et du Crabe aux pinces d’or, épicé de scènes d’action empruntées à on ne sait quel jeu vidéo, à grand renfort de caméra virevoltante.
On s’amusera des tropismes américains. Tintin possède dans le tiroir de son bureau un browning et tire sur tout ce qui bouge, sans états d’âme. Le fort de la légion étrangère vient de Beau Geste (1939). Rackham le rouge semble un cousin de Lon Chaney dans Le Fantôme de l’opéra de Rupert Julian (1925). Quant à l’obligatoire référence à la psychologie populaire et au « self help », en l'espèce la description de Haddock surmontant son « problème d’alcool », elle dépasse toutes les bornes de la vacuité et du préchi, précha politiquement correct (politically correct sloganeering).
Au final, on est frappé de voir à quel point les auteurs sont embarrassés de l’œuvre d’Hergé, qui est évidemment aux antipodes de l’idée qu’ils se font d’une fiction populaire. Le principe même du roman de détection qui, mélangé au roman populaire, fait la matière des albums convoqués, est considéré par nos cinéastes comme à la fois trop subtil et trop naïf, et leur solution consiste à la fois à hystériser et à crétinifier la fiction, la simplification la plus grossière consistant à changer le paisible collectionneur monsieur Sakharine en émule du professeur Moriarty.
Francis Lacassin, dans Pour une contre-histoire du cinéma, écrit que, en 1957, Alain Resnais avait projeté de faire une adaptation de L’Île noire en court métrage où il aurait été question « d’user de décors extrêmement artificiels et stylisés, avec des acteurs portant un masque dessiné par Hergé ». Comme quoi une mauvaise idée ne se perd jamais.
— Manuel Hirtz

FAUX MODÈLES
THE DARK KNIGHT RISES
CHRISTOPHER NOLAN 2012
THE AMAZING SPIDER-MAN
MARC WEBB 2012

The Dark Knight Rises de Christopher Nolan est un film interminable et bouffi d'emphase, lourd d’intentions vagues et confuses, rempli de personnages tenant des propos sentencieux et énigmatiques. Comme, de plus, il est extrêmement mal filmé, les scènes d’action en particulier étant incroyablement peu lisibles, on est dans l’impression désagréable de se trouver devant on ne sait quel brouillon prétentieux.
Par son cynisme confinant au nihilisme, et par une passion malsaine pour la violence, le film apparaît au surplus vaguement fascisant, phénomène aggravé par une utilisation confuse et attrape-tout par les auteurs du film de leurs sources dans les comic books. En voyant les trois films de la trilogie Batman de Nolan — Barman Begins (2005), The Dark Knight (2008) et ce Dark Knight Rises (2012) —, on identifie parfaitement des morceaux du Batman de Neal Adams et Dennis O’Neil (où apparaissent Ra’s al Ghul et sa fille, et où Batman est dur mais gentil), du Dark Knight de Frank Miller (peinture libertarienne d’un grand bourgeois devenu vigilante) et du Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland (qui sonde les abysses de la psyché humaine et qui conclut que Batman et le Joker sont tous deux psychotiques).
Passons sur la totale confusion idéologique du film, qui provient quant à elle des « high concept story elements » des comics originaux — qui donnent l’impression de remuer de graves questions politiques, dans l'intention de flatter leur cœur de cible de post-adolescents, alors qu’ils présentent en réalité un brouet confusionniste. Le résultat dans Dark Knight Rises est que le méchant Bane se révéle à la fois comme une sorte de taliban et de démagogue du mouvement Occupy. Plus amusante est la révélation finale du tryptique, puisque nous apprenons que Marion Cotillard est la fille de Fu Manchu (pardon, de Ra’s Al Ghul).

Contrairement au film de Nolan, The Amazing Spider-man de Marc Webb fait passer un moment agréable — et pour cause, c’est l'équivalent du premier épisode d’une bonne série télé qui aurait miraculeusement profité des largesses d’un budget de super-production. Le scénario est une variation sur l’origine de Spider-Man, à la fois astucieuse et modeste. Certes le metteur en scène ne vaut pas Samuel Raimi mais il a la chance de disposer d’un meilleur scénario, qu’il illustre sans faire le malin. Ce qui demeure des Spider-Man de Raimi c’est que le protagoniste ne devient réellement héros que lorsqu’il est adoubé par le peuple. Les grutiers de New-York qui aident Spider-Man en alignant leurs engins évoquent lointainement les grutiers de la Tamise qui abaissèrent les leurs en hommage à Winston Churchill, au moment de l’enterrement de celui-ci, seule intervention spontanée du peuple dans des funérailles nationales soigneusement chorégraphiées.
Décernons une mention spéciale aux costumiers qui ont eu pour mission d’habiller Gwen Stacy en « good girl » tout en l’habillant sexy. Ils ont fait des miracles.
Moralité : quand on fait du film de super-héros, mieux vaut rester simple et modeste, à l’image des comics originaux.
— Manuel Hirtz

SHERLOCK HOLMES EN RFA
SHERLOCK HOLMES A GAME OF SHADOWS
GUY RITCHIE 2011

Ce second volet du nouveau Sherlock Holmes cinématographique, en une époque où on croyait le personnage réservé à la fiction télévisuelle, fonctionne strictement comme la réduction en un seul film d’un vieux serial, d’où l’impression inévitable que les choses vont un peu trop vite pour qu’on puisse les suivre, ce qui n’a du reste pas la moindre importance car le cabotinage des acteurs, les effets spéciaux épastrouillants, les gags désopilants emportent la partie. Quant à la référence aux récits de Conan Doyle, elle est une pure apparence. Sherlock Holmes, le docteur Watson, Irène Adler, le professeur Moriarty, Mrs Hudson sont devenus de simples marques commerciales et le film serait rigoureusement le même si Robert Downey incarnait Doc Savage, Le Nyctalope, Tintin ou le Mouron Rouge, qui ne manqueraient pas pour l’occasion de se déguiser eux aussi en fauteuil — et on suivrait de la même façon leurs processus mentaux au moyen d’un montage hyper-accéléré.
Cependant, pour ne pas mécontenter les sherlockiens, cette désinvolture quant à l’esprit des récits est compensée par une ostensible attention à des détails d’érudition, résultat tardif de cette vieille plaisanterie inusable lancée par Mgr Knox consistant à traiter le « canon » holmesien comme des récits historiques.
Ce même phénomène de transmutation d'un élément du monde naturel en marque déposée s’étend à tout, décor, costumes, accessoires et même références historiques. On trouve ainsi, en 1891, d’évocateurs phonographes à grands pavillons, jouant des disques, plutôt que d’antiques quincailleries jouant des rouleaux en cire, qui ne diraient probablement rien au spectateur. Quant à la menaçante puissance teutonesque, toujours en 1891, elle s’appelle « Deutschland » plutôt que « Das Deutsche Reich », et elle arbore le drapeau noir, rouge, jaune de... la République fédérale allemande (1949), de préférence à l’étamine rouge, blanche et noire. L’Allemagne qui nous est présentée consiste d’ailleurs en tout et pour tout en forêts et en usines fabriquant les canon de M. Krupp. Les tziganes sont eux aussi labellisés par le roman populaire, voleurs sympathiques et mangeurs de hérissons cuits au tandoori.
— Manuel Hirtz

ASPECTS DU CINÉMA ALLEMAND DU TROISIÈME REICH (ET DE WEIMAR)

Je fais une cure de cinéma allemand. Visionné le bizarre et incohérent Hitlerjunge Quex (Hans Steinhoff, 1933), dont le message le plus clair est que les communistes sont une association de soiffards, de terroristes et de gourgandines, alors que les jeunesses hitlériennes sont un mouvement de boy scouts idéalistes. C’est la représentation de la violence qui pose les problèmes les plus épineux aux auteurs. [Lire.]

NOUVELLE
LES INTRUS

(The Interrupted Story)
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Écoutez-moi, toutes, commanda
Marjorie en sautant de la petite table
où elle était assise, pour capter
l’attention générale. Avez-vous
un souvenir antérieur au début de
cette journée ?

Les filles étaient enfoncées dans les épais fauteuils, devant l’âtre où Peggy Ayscough faisait rôtir des marrons.
Marjorie Leveson-Gower s’était perchée sur une petite table, comme elle le faisait souvent et, parce qu’elle était assise beaucoup plus haut que les autres, elle avait l’air de veiller sur la petite assemblée.
« L’automne est précoce, cette année, fit observer Mabel Cholmondeley en serrant sur elle son châle.
— Cependant cette promenade dans les bois nous a fait du bien à toutes, ajouta Clara Begehot.
— Sans compter qu’elle nous a rapporté des vivres, répondit malicieusement Peggy Ayscough, se tournant à demi de sa place au pied de l’âtre.
Dolly Myerscough se mit à parler avec animation.
« Il serait temps que nous causions de la pièce que nous voulons monter pour la fête de fin d’année. Figurez-vous que j’ai une idée. Pourquoi pas Les Mille et Une Nuits ?
— Oh oui, Les Mille et Une Nuits, s’écria Barbara Gough, qui adorait se déguiser.
— Et dans une fête de fin d’année, il y a toujours un tas de bonnes choses à manger, s’exclama cette gourmande de Bessie Belvoir.
— Mais voyons, dit la raisonnable Philippa Dalziel, nous ne sommes plus à l’école. Il n’y a plus de fête de fin d’année, plus de pièce, plus de banquet.
— C’est vrai, observa Hilda Methven, avec un peu d’acrimonie. N’en déplaise à certaines d’entre nous, qui aimeraient croire qu’elles sont encore collégiennes.
La cabotine Barbara Gough et la gourmande Bessie Belvoir échangèrent des regards coupables. Dolly Myerscough, qui avait commencé cette conversation, fit un petit « hum » gêné, puis ne dit plus rien.
« L’école, avouez que c’était le bon temps, soupira Phyllis Meux en s’étirant dans son fauteuil comme une petite chatte. Pas de mari, pas d’enfants, pas de métier, pas de responsabilités. [Lire.]

LE CABINET DES FÉES
LETTRE DES PARENTS DU PETIT POUCET À L'OGRE

À monsieur Krapotokowski-Salow, Ogre.

Sire Ogre, Votre Seigneurie,

Nous avons parlé à Monsieur Blücher, Ogre, Monsieur Vourdalaq, Ogre, et Monsieur Mad Hashi Mabool Bin Mabool, Ogre, vos voisins, et nous avons eu l’honneur de nous entretenir avec Madame Votre Femme, et nous vous faisons cette lettre qui vous instruira de tout.
Or Votre Seigneurie n’est pas sans savoir que nous n’avions pas moins de sept enfants — l’aîné n’avoit que dix ans et le plus jeune sept (car ma femme les fait par deux et par trois) — qui nous incommodoient beaucoup, mais de tous le pire étoit le dernier, et tout petit déjà l’enfant avoit mauvais fond et faisoit le désespoir de ses parents, ainsi l’enfant a volé des pommes dans le verger de M. Blücher, mis du caca dans la boîte à lettres de M. Vourdalaq qui avoit, prétendoit-il, mangé son chat, et contrarié M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool en faisant son portrait au charbon sur le mur de la grange mitoyenne, alors que M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool professe d’abhorrer les images.
Or les soucis que vous voyez que l’enfant nous causoit ne laissoient point de nous plonger dans la plus profonde affliction et votre Seigneurie sera bien aise de savoir que nous, pauvres parents, avons plus d’une fois essayé de perdre le mauvais drôle dans la forêt, mais il est toujours revenu, ce qui montre bien qu’il étoit très-vicieux et tout à fait irrécupérable.

Mais pour ce qui est de Votre Seigneurie, l’enfant ne s’est point contenté d’égorger Mesdemoiselles vos sept Filles, sous prétexte qu’elles buvoient le sang du bétail et des voyageurs isolés en tombant sur eux toutes les sept, ni de voler les Bottes de Votre Seigneurie afin de devenir porteur de lettres et de gagner tout ce qu’il vouloit en portant les ordres du roi à son armée et les lettres d’une infinité de dames à leurs amants, alors que ses pauvres parents travaillent si durement comme bûcherons et sont si pauvres, et que ses six frères sont placés comme journaliers, moins l’aîné et le troisième qui sont passés en Barbarie par les bons soins de M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool, et qui sont garde-chiourme dans le Bagne de Tripoli, mais le mauvais drôle, en plus de ses exploits, a publiquement diffamé Votre Seigneurie, ainsi que Messieurs Blücher, Vourdalaq et Mad Hashi Mabool Bin Mabool, par toutes sortes de petits libelles, brochures infâmes, pamphlets injurieux, affiches (qui provoquoient des attroupements), où il s’en prenoit à Vos Seigneuries, et, avec toutes sortes d’exagérations et d’intentions malveillantes, à votre prétendue cruauté, à vos appétits (qui sont pourtant signe de santé, Dieu sait qu’après tous les soucis qu’il nous a fait endurer j’ai perdu le mien et ma femme le sien), ainsi qu’à tous les Ogres et Ogresses, et, en un mot, à l’institution de l’Ogrerie, car il est mutin et séditieux, et nous le renions et le déshéritons. Avec cela, il est malin comme un singe, et il a été difficile à attraper. C’est ma femme finalement qui l’a mis en confiance car, avec tous ses vices et sa rouerie, il est resté affectueux et caressant.

« Nous nous excusons derechef pour toutes les malices et espiègleries faites par l’enfant à Votre Seigneurie.

« Nous sommes, Sire Ogre, de Votre Seigneurie, votre très-humble et très-obéissant serviteur, votre très-humble et très-obéissante servante.

« M. et Mme Poucet, bûcherons.

« Post-Scriptum. — Nous espérons que Votre Seigneurie a trouvé l'enfant à son goût et suffisamment tendre. »

Le scientific novel après H. G. Wells
Aspects de la la télévision britannique d’anticipation
NIGEL KNEALE ET LE PROFESSEUR QUATERMASS
The Quatermass Experiment, BBC, 1953
Quatermass II, BBC, 1955
Quatermass and the Pit, BBC, 1958-1959
Quatermass IV, ITV, 1979

Un des traits distinctifs de l’anticipation britannique, quel que soit son mode d’expression — littéraire, graphique, filmique —, est son profond pessimisme. Ses modalités jumelles, au XIXe siècle, sont le récit de guerre conjecturale (The Battle of Dorking, 1871) et le roman de fin du monde (After London, 1885). La méfiance du progrès technique, née de la Grande Guerre, qui dévora un million de combattants du Royaume Uni et de l’Empire, donna à cette littérature sa physionomie définitive. Elle est étroitement associée à la défiance envers l’État, le gouvernement, la technocratie, envers toute tentative d’ingénierie sociale, politique ou économique.
Mais simultanément, l’anticipation britannique du XXe siècle découle de H. G. Wells, qui était initialement un socialiste « fabien » (en gros : réformiste, hygiéniste et partisan de l’État-providence) et dont la vision romanesque fera alterner récit de fin du monde et projet utopique. Il y a là une ambiguïté fondamentale qui informe toute cette littérature. Les aventures du professeur Quatermass, écrites par Nigel Kneale pour la BBC, en sont l’illustration parfaite. [Lire.]

ASPECTS DU CINÉMA D'ANTICIPATION
SPACE CONVENT
Space 1999 (Cosmos 1999)
Gerry et Sylvia Anderson, 1975-1977

Si j’étais moi-même un extraterrestre, et que je n’eusse pour connaître la société terrienne que l’unique outil du cinéma occidental d’anticipation des années 1950 à 2000 (échantillonné grâce à des téléchargements illégaux depuis un satellite de télécommunications), je comprendrais qu’il est arrivé dans l’aire occidentale, à la fin des années 1960, quelque catastrophe analogue à celles que mettent en scène ces films de science-fiction. Une civilisation naguère brillante périt en quelques années. [Lire.]

LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
L'ADAMANTINE LITTÉRAIRE ET POPULAIRE
L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE
Je ne comprends rien à toutes ces salades stripologiques, littéraires, mondaines et autres. Je veux un sommaire.

MISCELLANÉES STIRPOLOGIQUES
Feuilles littéraires et d'actualité



EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

15 juin. — Le régime, qui semble décidément ne vouloir renoncer à aucune erreur politique, loin d’apaiser les tensions, transforme les célébrations des premiers mariages gay en démonstrations politiques, ostentatoires et revanchardes. À Strasbourg, l’émouvante cérémonie unissait — cela ne s’invente pas — le président et le trésorier de l’association Festigays, venus dans une superbe limousine rose, et elle a été suivie de la gay pride, avec chars loués par une boîte de nuit et par le sex shop du patelin, derrière lesquels défilaient avec le plus grand sérieux toute la gauche et l’extrême gauche.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

12 juin. — Mon impression de triomphe sur le plan politique — puisque la résurgence, à l’occasion de la loi Taubira, du christianisme militant est pour moi une complète et très agréable surprise — s’accompagne, d’une façon qui peut paraître paradoxale et qui ne l’est pas, d’une indifférence accrue aux médias et à ce produit médiatique qu’on appelle l’« actualité », qui n’a en vérité d’intérêt que comme reflet de l’idéologie du régime actuel, et qui n’en a plus du tout une fois qu’on a vérifié que ce régime se répand invariablement, et quel que soit le sujet, en calomnies contre les chrétiens. Voici qu’ils sont rendus responsables, parce qu’ils auraient, en manifestant, déchaîné on ne sait quels démons, ou ouvert on ne sait quelle boîte de Pandore, de tous les faits-divers tragiques, comme la mort il y a une semaine de cette petite brute appartenant aux fascistes rouges (tuée par ses rivaux mimétiques d’extrême droite, au cours d’une rixe), petite brute que j’ai vue — c’est le sel de la plaisanterie — sur les images du site de journalisme coopératif Line Press, au milieu d’un groupe qui attaquait la Manif pour tous, et se faisait repousser par les CRS.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

3 juin. — La fronde contre le mariage gay cristallise à l’évidence les révoltes qui couvaient contre les abus et les scandales de notre époque — et au premier chef contre la brutale rectification démographique et contre ses conséquences, le prosélytisme agressif et la violence crapuleuse, cette dernière favorisée par le laxisme judiciaire et l’abolitionnisme carcéral de la ministre de la Justice — toutes choses que résume bien ce slogan des manifestants : « CRS, en banlieue ! »
On perçoit fort bien ce qui, dans le discours public, ne passe plus auprès de la génération montante, qui n’a jamais connu le catholicisme dominant et qui a donc toujours vécu dans la situation d’une minorité : pour commencer, le sot esprit de repentance et la systématisation du deux poids, deux mesures ; ensuite, le changement imposé au nom de la seule volonté individuelle, ouvrant théoriquement des droits à l’infini. Un lecteur de La Croix, bon sociologue, note : « La jeunesse actuelle ne peut et ne veut se contenter d’un prêt-à-penser démagogique et mortifère au nom d’un concept dévoyé de l’égalité. »
Il n’est du reste pas nécessaire d’être très intelligent pour déceler le caractère frauduleux des prétendues avancées sociales du régime. Ce que l’archevêque de Cantorbery (Daily Telegraph du 3 juin) résume excellemment dans le cadre britannique s’applique tel quel au cas français : loin de « rajouter des droits sans en ôter », comme le prétend l’actuel pouvoir, la loi Taubira a aboli le mariage, en a donné une définition nouvelle et l’a réinstitué, de façon différentielle et inégalitaire selon les catégories concernées, le mariage des couples de même sexe et le mariage des couples de sexe différent étant mis au même moule, qui ne convient tout à fait ni à l’un ni à l’autre. (Le passage du très-révérend Justin Welby que je paraphrase mérite d’être cité dans l’original : « Marriage is abolished, redefined and recreated, being different and unequal for different categories. The new marriage of the Bill is an awkward shape with same gender and different gender categories scrunched into it, neither fitting well. »)


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

26 mai. — Nouvelle manifestation parisienne contre la loi Taubira. Je suis peut-être le seul, au milieu de cette foule, qui manifeste contre le mariage gay parce que je suis virulemment opposé au mariage et que je demande l’abolition de cette hideuse institution.
Au fond, j’ai gagné, quoi qu’en pensent mes co-manifestants, et j’ai même gagné sur toute la ligne. Premièrement, la loi Taubira n’a pas du tout assuré l’égalité de tous devant le mariage. Elle a seulement créé un mariage uraniste et un mariage saphique, qui coexistent avec le mariage normal, désormais affublé de la désignation infamante de mariage hétérosexuel, de sorte que cette institution sombre dans le grotesque d’un conte de Jean Lorrain. En second lieu, le pouvoir sera forcé de reculer sur le trafic d’enfants et sur la location des ventres (gestation pour autrui), de peur de faire descendre dans la rue deux millions de personnes.
Enfin, et ceci n’est pas à négliger, le régime s’est totalement dévoilé. Qui sont ses ennemis ? Qui est pris dans les rafles ? Des lycéens, des mères de famille, des prêtres. Voilà les subversifs. Voilà les dangers.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

24 mai. — L’avènement en Occident de l’islam génocidaire, facilité par l’idéologie médiatique, amène un régime imagier nouveau, qui n’a pas fini de nous surprendre.
Frappante est, pour commencer, la revendication de l’exclusion, exclusion dont la modalité la plus visible dans l’islam est le marquage sexuel. « Le voile, c’est mon étoile jaune », pourraient proclamer fièrement ces femmes qui ont, dans le meilleur des cas, la tête et le cou couverts de sortes de bandages, comme les grands brûlés, mais qui sont parfois enfermées dans des tentes portatives. Marquage consenti, désiré, dont l’aspect sexuel (« je ne me montre qu’à mon mari ») est si évident que dans toute société qui aurait conservé le sens commun, ces femmes seraient immédiatement arrêtées, à l’instar des femmes à qui il prend fantaisie de se promener nues, comme les Femen.
Autre exemple de l’inversion iconique, la violence extrême, le meurtre sanguinolent sont devenus des spectacles édifiants. Apparaît d’ores et déjà anachronique l’avertissement que « ces images peuvent choquer », imprimé par le Sun au début d’une vidéo montrant un musulman de Woolwich brandissant le hachoir avec lequel il vient, avec l’aide d’un complice, de déchiqueter en pleine rue, en plein jour, un soldat britannique que le duo a au préalable renversé en auto. Dans l’iconologie contemporaine, ces images sont glorifiantes et on en vient à regretter que l’agile police londonienne intervienne au bout de vingt minutes seulement, car les échanges entre les terroristes et les passants qui filment la scène sont d’une importance cruciale, les équarrisseurs nigériens et les spectateurs anglais étant précisément en train de négocier les modalités du nouveau régime imagier.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

19 mai. — Pour célébrer comme il convient la promulgation hier de la loi sur le mariage homosexuel, regardé Maurice, de James Ivory, d’après le roman de Forster, où des jeunes undergraduates de Cambridge, joués par James Wilby et par Hugh Grant, et qui ressemblent à de jeunes veaux, s’entre-lèchent le museau pendant deux heures ou, alternativement, pleurent... comme des veaux.
Du point de vue de la théorie du droit, le Conseil constitutionnel a, en validant la loi Taubira, assuré la prééminence du mariage contrat, résultant de la seule volonté, sur le mariage institution, union d’un homme et d’une femme ayant pour finalité la fondation d’une famille. Cependant cette désinstitutionnalisation n’apparaît guère compatible avec l’objectif affiché de la loi sur le « mariage pour tous », celui de l’« égalité », car on ne reconnaît jamais que la volonté individuelle, autrement dit le caprice. Or si le caprice d’un monsieur est d’en désigner un autre comme « mon conjoint », rien ne s’oppose à ce que mon caprice à moi soit précisément qu’une telle affiche déshonore l’uranisme.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

8 mai. — Si j’avais eu besoin de me persuader que le mariage pour couples de même sexe était une erreur, je n’aurais eu qu’à considérer l’argument dirigé contre les protestataires (supposés hétérosexuels) : « On ne vous enlève aucun droit. » Certes le raisonnement repose sur la conception contractualiste de la société, si typique de l’actuel pouvoir politico-médiatique (c’est la somme des droits et libertés individuelles qui définirait la société), mais, telle qu’elle, la phrase correspond au « Vous pourrez continuer à vivre comment avant » qu’une peuplade conquise entend de la bouche d’un occupant qui se donne l’illusion de la magnanimité.
Au surplus, l’argument selon lequel la loi sur le mariage des personnes de même sexe ne change rien, qu’elle se contente d’ajouter des droits sans en ôter, était peut-être à sa place dans un argumentaire électoral, mais il est de nulle valeur dans le débat politique. La conséquence de cette loi est bel et bien une violence symbolique, violence presque inimaginable par son ampleur et par sa généralisation — jusqu’à la très terre à terre déclaration de revenus que je viens de recevoir, où les rubriques « vous » et « votre conjoint », décidément trop « genrées », sont remplacées par « déclarant 1 » et « déclarant 2 ».
De fait, les violences symboliques du mariage et de la parentalité « pour tous » rappellent celles du « multiculturalisme ». Dans l’homoconjugalité, alors même qu’on prétend abolir les trompeuses distinctions basées sur l’ordre biologique, à commencer par la différence entre homme et femme, on définit — fait sans précédent dans notre anthropologie — des catégories sociales et des rapports juridiques sur la base de préférences ou de pratiques sexuelles. De même, dans le multiculturalisme, on prétendait surpasser les fallacieuses distinctions fondées sur la teinte de la peau ou sur la morphologie, mais le résultat fut une brutale racialisation des rapports sociaux, avec une opposition polaire entre le « brun », forcément victime, et le « blanc », forcément coupable.
Relèvent pareillement des violence symboliques, avec d’importantes nuances, les imageries convoquées. L’iconographie du « mariage pour tous » a privilégié la représentation de personnes du même sexe s’embrassant sur la bouche, jouant habilement sur la polysémie d’une telle image, qui représente à la fois un préliminaire et une composante de l’acte sexuel et — à cause du poncif du baiser hollywoodien — un symbole de l’amour romantique. De cette façon, on pouvait mettre sous les yeux de tous une pratique sexuelle impliquant deux personnes de même sexe, provocation habituelle dans la frange dure du mouvement gay, tout en se réfugiant derrière une feinte naïveté (« on ne fait rien de mal, on s’aime »), et en exploitant sans vergogne la culpabilisation du spectateur (« si vous êtes choqués, c’est parce que vous êtes homophobes »). Moins habiles furent les actions des Femen, hystériques à moitié nues, déguisées en nonnes, le corps peint d’obscénités ; ces corps nus et souillés courant à travers les rues évoquaient la peine médiévale de la course, réservée aux adultères, en flagrante contradiction avec la revendication réformiste et égalitariste des Femen.
Pour ce qui est de l’imagerie multiculturaliste, j’ai, ailleurs, identifié le poncif imagier de la ronde d’enfants de tous les pays autour du globe comme le type même de l’image lénitive. Mais je notais aussi que l’image est toujours « passionnante ». Et de fait, une iconographie où le couple est forcément mixte, où la femme est inévitablement très blanche et très blonde, n’est pas anodine. Je pense ici en particulier à une image d’un mystérieux Comité contre l’islamophobie en France, montrant une « famille française en 2012 », avec épouse convertie, en strict costume islamique, même dans l’intimité de son foyer. La « conquête » qu’a faite le jeune musulman figuré ici doit s’entendre dans plus d’un sens et, personnellement, je trouve cette image d’une incroyable violence. Au surplus, rien n’interdit de rappeler qu’elle décrit à la lettre la conception du mariage et de la filiation qu’entretenait le Kalmouk Tsarnaev, qui convertit une chrétienne à l’islamisme radical et lui fit un enfant, avant de perpétrer l’attentat de Boston.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

7 mai. — Il est fort instructif d’observer comment des erreurs d’appréciation apparemment sans gravité, ou de simples accidents du destin, combinent leurs effets pour aboutir à de grands désastres. Le candidat François Hollande n’était pas particulièrement favorable au mariage homosexuel. C’est la volonté de capter l’électorat gay, comme il cherchait à capter les voix des autres minorités supposées favorables à la gauche (à commencer par les musulmans), qui l’a poussé à inscrire le « mariage pour tous » dans son programme. L’actuelle ministre de la Justice, Mme Taubira, n’était pas prévue pour ce poste. C’est une conception erronée de la parité qui amena à confier, à contre-emploi, ce stratégique maroquin à la célèbre pétroleuse bolivariste.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

4 mai. — Défilé à Strasbourg contre la loi sur le mariage gay, adoptée mais pas encore promulguée. Je suis, en matière politique, condamné à n’être compris par personne. Ce que mes coreligionnaires découvrent avec stupéfaction — que le parti au pouvoir s’est fixé comme objectif, comme en témoigne son récent texte de réorientation, « le combat contre les droites » (comprendre naturellement le combat contre le catholicisme)  — je l’ai, quant à moi, su d’emblée, puisque je décrivais le régime, dès avant son accession au pouvoir, comme un sans-culottisme. Du coup, ce qui sidère mes camarades ne suscite chez moi guère d’indignation et en tout cas aucune surprise.
Nouveauté de cette manifestation, peut-être parce qu’elle est beaucoup plus petite que les deux manifestations parisiennes auxquelles j’ai participé (nous devons être un petit millier), nous sommes au contact des opposants. Une dame en vélo, qui a reçu la grâce de sonder les cœurs et les reins, nous déclare avec reproche : « Vous êtes intolérants. » Des jeunes gens s’embrassent sur la bouche avec ostentation, dans l’espoir de nous choquer. Sur le quai, pluie d’un liquide quelconque lancé des mansardes. Dans la rue qui mène à la gare, une jeune femme au bras de son compagnon fait à toute la cohorte des manifestants le geste du pollice verso, espérant peut-être que ce geste mystique nous transportera miraculeusement dans les geôles souterraines du Circus Maximus.
Ce combat contre la réforme du droit de la famille n’aura pas été vain puisqu’il aura servi à démasquer le régime. Quant aux médias, leur prévention et leur partialité sont également évidentes pour tous. On a parlé de violence homophobe avant qu’il y ait des violences homophobes (le simple fait de défiler était selon les journalistes une violence homophobe). Les violences subséquentes (des bagarres dans des bars gays) ont été généreusement attribuées à la mauvaise influence des catholiques, les médias adoptant en la circonstance la paranoïa des associations gay et lesbiennes.
Dans les perdants de cette petite guerre, je range aussi Caroline Fourest, qui est apparue — de façon très déconcertante pour moi, qui ne l’identifiais que comme une essayiste ferraillant contre la bigoterie et la censure — comme ce qu’elle n’avait en réalité jamais cessé d’être, une militante de la cause gay et lesbienne ; et du militant, je retiens la belle définition de Fabrice Bouthillon : « Ni vraiment militaire, ni vraiment citoyen, le militant est le soldat politique d’une guerre civile que son activisme aggrave. » (La Naissance de la mardité, Presses universitaires de Strasbourg, 2001.)


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

24 avril. — Il faudrait créer un délit de radotage public. Les journalistes et les chroniqueurs, qui répètent jour après jour les mêmes sottises, feraient l’objet des soins vigilants d’une brigade spécialisée de policiers-sémanticiens et n’exerceraient plus leur vilain métier qu’au prix de gardes à vue régulières et de condamnations correctionnelles.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

22 avril. — Moi qui ai défilé deux fois avec la Manif pour tous, je suis le premier surpris de l'ampleur de la fronde contre le mariage gay, qui est devenue un vrai mouvement social, avec manifestations quotidiennes dans toute la France.
Face à cette résurgence du catholicisme de combat, le gouvernement et les médias se sont enferrés dans de grossières erreurs, qu’ils paieront très cher, le gouvernement en multipliant les coups de force et les gestes de mépris, et en réprimant brutalement des manifestants aux allures de boy scouts — et qui, de fait, en sont bien souvent —, les médias en usant jusqu’à la corde leur unique argument de l’« homophobie », autrement dit du « racisme », sans mesurer à quel point l’accusation est outrageante et sans se rendre compte que cette stéréotypie d’une accusation absurde dévoile sa nature de propagande. Et comme les médias, qui fournissent systématiquement des excuses idiotes aux émeutiers de banlieue, n’en trouvent aucune à cette révolte pacifique de jeunes gens ordinaires, les journalistes se trouvent ramenés à leur vérité.
Le curieux est de voir les journalistes bien-pensants hurler contre la « radicalisation » du mouvement, alors que ce peuple de droite utilise, comme l’écrit très justement un internaute, « les techniques de gauche contre la gauche », telles que les comités d’accueils des ministres en déplacement, l’investissement de l’espace public à la façon mouvement Occupy, et naturellement la déploration victimaire (les victimes des lacrymogènes du 24 mars sont devenus dans la rhétorique de la Manif pour tous « les enfants gazés », comme si les flics de monsieur Valls avaient installé des crématoires place de l’Étoile).
Mais je crois à la vérité le régime politico-médiatique en état de sidération. Ceux qui servent ce régime ont d’eux-mêmes une vision flatteuse mais complètement faussée, celle d’une avant-garde de la liberté et du progrès, qui aurait en quelque sorte le monopole de la rébellion, et ils n’arrivent tout simplement pas à concevoir que les « braves gens » puissent se révolter.


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24 mars. — Participé à la deuxième grande manifestation contre le mariage homosexuel. Cette fois, j’ai pris le car à Poppenheim. Une expédition de vingt et une heures.
Visible sympathie de la population. Dans le bois de Boulogne, que nous sommes obligés de traverser à pied, car la police, complètement débordée, est incapable de gérer l’afflux des autocars, les automobilistes nous font des signes. Sur le boulevard Maillot, les riverains nous saluent des balcons.
Cette nouvelle manifestation est statique, peut-être parce que la dernière fois, comme on marchait, on a eu du mal à se compter. On piétine. On trouve que c’est long. C’est toujours le pays réel, enfants, grands adolescents, personnes âgées, jeunes couples avec des poussettes, bref, les gens qui ne manifestent jamais. Quelques écharpes d’élus, de rares costumes ecclésiastiques.
Le soir, revenus au car, nouvelle extraordinaire à la radio : le régime répète son mensonge idiot, son mensonge absurde du 13 janvier. Nous aurions été 300 000. Mais 300 000 personnes ne suffisent pas à remplir l’avenue Charles De Gaulle, l’avenue de la Grande Armée, sans compter l’avenue Carnot et l’avenue Foch, qui servent de trop-plein (je ne parle que des endroits que j’ai vus de mes yeux). La nouveauté par rapport au 13 janvier, c’est que les flics de monsieur Valls s’en prennent à la foule, qui veut gagner les Champs-Élysées, et la dispersent à coup de gaz lacrymogènes. Et le plus fort, les gazés (dont la dirigeante du parti Chrétien-Démocrate, Christine Boutin) sont décrits par les médias comme des provocateurs fascistes.


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27 février. — Dernière catéchèse de Benoît XVI, qui renonce à 86 ans à la charge pontificale. Et par une ironie du destin, ce même jour, mort, à 95 ans, de Stéphane Hessel, auteur du médiocre pamphlet Indignez-vous. L’engouement médiatique pour ce grand vieillard quelque peu narcissique et quelque peu mythomane, mais qui du point de vue d’un journaliste représentait un providentiel encore qu’anachronique parangon — un résistant de 1944 qui serait pro-Hamas —, révèle ce qu’est cette moderne idéologie de la bien-pensance. Elle est un gâtisme, une bêtise satisfaite d’elle-même. France Culture diffuse en boucle, comme si c’étaient des paroles de génie, un passage où Hessel explique qu’il faut s’indigner, mais pas contre n’importe qui (c’est-à-dire pas contre un gouvernement socialiste). Déjà une pétition circule dans les milieux politiques de gauche pour réclamer que « l’indignation » soit accueillie au Panthéon.
Demain soir, Benoît XVI, cet intellectuel modeste qui ne s’est jamais pris pour un pape, abandonnera sa charge, et l’Église ne s’en portera ni mieux ni plus mal. Mais avec la disparition de Stéphane Hessel, les bien-pensants ont réellement tout perdu. Après tout, ayant fait le choix de la logique médiatique, ces gens sont astreints au temps médiatique. Leur culte aura duré deux ans et demi. Le cérémonial aura consisté en tout et pour tout à donner un million de fois une pièce de deux euros pour acheter une ineptie lue en dix minutes — ce doit être à peu près le produit de la quête dominicale dans un pays « déchristianisé » comme la France. Si les thuriféraires de M. Hessel ne parviennent pas à diviniser « l’indignation » en couchant le grand homme au Panthéon, et en contraignant les enfants des écoles à s’y rendre en procession, tout indique que le culte s’éteindra avec lui.


EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

26 février. — Rapport du contrôleur général des prisons. M. Delarue explique qu’il souhaite voir sa juridiction étendue aux maisons de retraite, puisque chacun sait que les vieilles dames souffrant de la maladie d’Alzheimer y sont séquestrées par les soignants. Au lieu de conclure raisonnablement que M. Delarue est maboul (ce que des esprits subtils avaient pu déduire déjà de son activisme en faveur de l’amnistie des taulards), les journalistes répètent comme des perroquets qu’une maison de retraite est après tout un « lieu de privation de liberté », et c’est à peine si l’on entend les protestations des professionnels du secteur, atterrés d’être soudain désignés à la vindicte publique comme les geôliers de sortes de pénitenciers privés et semi-clandestins.
Une dame Florence Arnaiz-Maumé, présidente du principal syndicat professionnel des maisons de retraite, dénonce « la violence de l’amalgame » entre maisons de retraite et prison. La formule est heureuse. C’est en effet l’une des caractéristiques de l’actuel régime que cette utilisation systématique, contre des innocents, de l’arme de la calomnie.


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16 janvier. — « Vous êtes homophobe. » L’accusation de rétorsion qui, dans les médias, structure aujourd’hui tout débat, quel qu’en soit le sujet, a l’immense intérêt de répondre à tout, puisque tout rappel d’une vérité désagréable se trouve ipso facto criminalisé (ainsi, rappeler qu’un couple homosexuel ne peut pas faire d’enfants reviendrait à « affirmer la primauté du biologique », et on laisse entendre que de là aux sympathies nazies, il n’y a pas loin). Seulement un argument qui répond à tout est un argument qui ne répond à rien. L’accusation d’homophobie vaut donc exactement ce que valait l’accusation d’être contre-révolutionnaire pendant la Terreur, ou l’accusation de menées anti-soviétiques pendant les grandes purges staliniennes.
Cette accusation de rétorsion est d’ailleurs elle-même d’une brutalité inimaginable. Ainsi, ce que j’ai fait dimanche (participer à un défilé pacifique, au milieu de familles) constituerait d’après le think tank du parti socialiste, Terra Nova, une « violence homophobe ». Exactement comme si, fort de notre million, nous étions allés « casser du pédé ».
Quant à l’argument de « l’égalité » (« le mariage pour tous »), il se ramène à une sorte de « pourquoi pas » (pourquoi les homosexuels n’auraient-ils pas le droit de se marier ou d’adopter ?). Le danger ici est qu’on peut tout exiger au nom de l’égalité. « Profondément “hétérocentré”, notre système juridique devrait évoluer vers un modèle  garantissant une réelle égalité », écrit Terra Nova. C’est, à la lettre, l’argument des musulmans qui notent que notre corpus juridique reste informé par le christianisme et qu’il est donc devenu « indirectement discriminatoire », pour reprendre l’expression de Dounia Bouzar, qui réclame par exemple, au nom de l’égalité, la généralisation de la viande halal dans les cantine scolaires.
L’argument de l’égalité est en vérité si fragile qu’il n’est jamais avancé seul, mais s’accompagne toujours d’une déploration victimaire (« SOS Homophobie, au mois de décembre, a vu ses appels augmenter de pas moins de 300 % », écrit Terra Nova). Et il va de soi qu’y répondre comme je viens de le faire, en disant qu’il justifie tout, qu’il permet tout, constitue une « dérive » ou une nouvelle « violence ».


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13 janvier. — À Paris pour la manifestation contre le mariage homosexuel. Je n’accorde aucun crédit à la famille en tant qu’institution et je suis libéral en matière de mœurs. On peut sans me choquer beaucoup accorder à tout un chacun la faculté de déshériter ses enfants au profit de son pékinois ou de se mette en couple avec son propre grand-père. Mais ce qui me fait me déplacer est la volonté du régime de détruire nos structures juridiques et sociales une à une, pour achever l’oblitération civilisationnelle, au nom de la bêtise et de la revendication. — Cela et ma vieille détestation des trafiquants de chair humaine, car, derrière la prétendue avancée sociale sous prétexte d’égalité, on prépare l’adoption par des couples du même sexe et la gestation pour autrui, autrement dit le trafic d’enfants.
J’étais dans le cortège des régions. Familles avec poussettes, élus en écharpes. Chez les messieurs d’âge mûr, tweed à carreau et casquettes de chasse. Rien de caricaturalement catholique, pas de curés en soutane, pas de jupes plissées ou de serre-têtes, mais plutôt la province, celle qui n’a pas changé depuis Vieille France (1933) de Roger Martin du Gard, qui ne désire pas de changer et qui, je l’espère, ne changera pas.
J’ai beaucoup plus attendu que je n’ai marché, compte tenu de l’afflux dans les trois cortèges de manifestants. Des comptages internes nous apprennent successivement que nous sommes cinq cent mille, puis huit cent mille (à dix-sept heures). Quand j’arrive enfin au Champ de Mars, après cinq heures de piétinement, j’apprends que les cars continuent à déverser les arrivants place d’Italie.
Le soir, stupéfaction, les médias semi-officiels du régime mentent, et mentent comme des imbéciles. Nous aurions été trois cent cinquante mille (en réalité, on a presque certainement dépassé le million). Le Monde a l’incroyable toupet de titrer « une mobilisation en hausse », en comparant les chiffres à ceux de la précédente manifestation, du 17 novembre, qui avait réuni 70 000 manifestants. Comme si un chiffre multiplié par douze ou par quinze pouvait s’interpréter comme une simple « hausse ». Titraille soviétique. Du reste, il ne s’agit que d’amortir la mauvaise nouvelle qu’est cette manifestation monstre. On finira évidemment par prendre la mesure du phénomène, et en parlera alors de la manifestation de 2013, comme on parle de la manifestation de 1984 en faveur de l’école libre.
Scandaleux propos de Harlem Désir, président du Parti socialiste, parlant d’une manifestation qui aurait été « l'occasion pour la droite et l'extrême droite de réaliser une alliance de fait en se retrouvant sous un même mot d'ordre d'intolérance ». On se demande bien où est l’alliance, puisque le Front National n’a pas appelé officiellement à manifester, et que sa présidente, madame Le Pen, n’a pas jugé utile de se déranger à titre personnel. On se demande où est l’intolérance, puisqu’on a pris un soin extrême pour écarter tout propos, toute image, qui pût être interprétée comme de l’« homophobie », fût-ce par le plus sourcilleux des « militants » gay, c’est-à-dire des indignés par vocation. L’intolérance, c’est donc l’intolérance vis-à-vis des décisions du régime, autrement dit c’est l’opposition politique, que monsieur Désir considère évidemment comme un crime. Mais on n’accuse pas impunément de dérives fascisantes une foule immense composée de personnes qui, justement, ne manifestent jamais — vieilles dames, enfants sages et jeunes mamans à poussettes. L’apparatchik issu du mouvement associatif se dévoile ici, et il dévoile aussi rétrospectivement ce qu’était son idéologie frelatée de « l’anti-racisme ».
Ce soir, le palais annonce qu’il ne retirera pas sa législation, puisque le mariage homosexuel figurait dans son programme. L’élection de M Hollande valait donc plébiscite. Je ne me trompais pas dans ce journal, en voyant dans l’actuel régime une sorte de bolchévisme.