MISCELLANÉES LITTÉRAIRES ET POPULAIRES

EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN
Thomas Pynchon encore. (Againt the Day, Penguin, 2006)
[voir plus bas la recension de ce roman]

4 février. — J'ai souvent observé que la vie ne fait pas crédit, que tout se paie presque tout de suite — ainsi, une loi de l'existence veut qu'après tel succès, dont on peut se flatter, on subisse invariablement quelque petite humiliation professionnelle —, ce qui m'amène à la réflexion théologique qu’aux temps derniers les comptes seront rapidement soldés, que nous en serons quittes, à notre stupéfaction, pour trois Pater et trois Ave, comme à confesse.
Le plus curieux est que, neuf fois sur dix, on s’inflige à soi-même la punition, qui est, pour ainsi dire, contenue dans l’acte. J’ai, dans ce journal, voulu disserter de façon experte sur les références que fait Thomas Pynchon, dans Against the Day, à la littérature populaire de la fin du XIXe siècle, et j’ai oublié la plus importante, celle qui crevait les yeux, celle que je ne pouvais méconnaître, et qui est The Inheritors (William Heinemann, 1901) de Joseph Conrad et Ford Madox Ford (qui signait encore Ford Madox Hueffer). Les mystérieux voyageurs temporels de Pynchon, dont il est suggéré plus ou moins confusément qu’ils tirent toutes les ficelles, et aussi qu’ils sont enfermé dans une boucle temporelle, s’inspirent à l’évidence des Dimensionists de Conrad et Ford, êtres de la quatrième dimension, arrivés dans notre monde, dont ils prennent secrètement le contrôle, et qui sont une allégorie du cynisme en politique.

La science démoniaque et le robot humain
ou
Comment parler de films de science-fiction qu'on n'a pas vus
Jacques Siclier, André S. Labarthe
Images de la science-fiction,
Éditions du Cerf, collection 7e art, 1958

Elle manquait à ma bibliothèque ! J’ai eu la bonne fortune de mettre la main sur la première monographie française consacrée à la science-fiction au cinéma, Images de la science-fiction, de Jacques Siclier, André S. Labarthe, parue aux catholiques Éditions du Cerf, en 1958. Les jeunes et vaillants auteurs de cet opuscule de 128 pages souffrent hélas de plusieurs handicaps. Pour commencer, ils n’ont qu’une idée des plus confuses de ce qu’est la science-fiction, qu’ils distinguent mal du fantastique, et dont l’histoire leur est largement inconnue. Leurs informateurs n’en savent souvent pas plus qu’eux. La description par nos jeunes gens des effets sur les populations de la radiodiffusion du drame qu’Orson Welles tira de La Guerre des mondes de Wells vaut ainsi son pesant de nougat : « Les églises accueillaient des réfugiés à demi fous de terreur, des scènes de violence éclataient un peu partout et la police débordée s’efforçait, mais en vain, de comprendre ce qui se passait. » Tout bien considéré, c’est là une bonne description du film La Guerre des mondes de Byron Haskin (1953), mais aucun historien sérieux ne croit plus aux scènes de paniques prétendument déclenchées en 1938 par le brillant directeur du Mercury Theatre On Air.
D’autre part, sans l’avouer, nos auteurs n’ont manifestement pas vu une grande partie des films qu’ils commentent et ils en sont quittes pour exploiter leurs sources documentaires en espérant que cela ne se voie pas trop. Seulement, outre que les articles dont ils se servent ne sont pas toujours des plus fiables, ce petit tour de passe-passe aggrave une tendance naturelle à nos auteurs, qui est de remplacer l’analyse de film par des considérations sociologiques. Parfaits reflets de l’idéologie de leur temps, nos auteurs mélangent morale chrétienne et propagande communiste, et jugent des films d’après ce double référentiel. Le cinéma expressionniste allemand est décrit comme pré-nazi, les films d’URSS sont tous excellents, et le cinéma américain souffre de bellicisme endémique (un chapitre est titré « La science-fiction paramilitaire »), de sorte que les bons films américains sont ceux qui prêchent ouvertement le pacifisme (The Day the Earth Stood Still, ou encore l’excellent Them, décrit sans rire comme un film grave qui pose des questions philosophiques profondes).
Nos auteurs concluent de leur tour d’horizon que le cinéma de science-fiction est un genre à venir. D’ailleurs le lancement de Spoutnik en célèbre l’avènement. Mais il faudra attendre les films de Pierre Kast (c’est un copain, il a d’ailleurs écrit la préface) pour enfin voir des films de science-fiction dignes de ce nom. « Aujourd'hui les premiers balbutiements, écrit Kast, mais demain, les film. »
De nos jours, bien sûr, tout le monde sait que le chef-d’œuvre du cinéma mondial de science-fiction, c’est Les Soleils de l’île de Pâques que Pierre Kast réalisera en 1971.
— Manuel Hirtz.

EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN

Thomas Pynchon, Againt the Day, Penguin, 2006

1er décembre. — Il m’a fallu près de trois mois pour venir à bout d’Against the Day (2006) de Thomas Pynchon, qui doit être l’un des plus longs romans de la littérature anglophone. Pynchon pastiche ostensiblement plusieurs genres de la littérature populaire d’avant 1914, à commencer par le dime novel d’aventures scientifiques (le livre s’ouvre sur un dirigeable extrapolé, piloté par une équipe d’aventuriers juvéniles, les Chums of Chance), et le dime novel de western, qui donne au roman son fil conducteur, à travers une histoire de meurtre d’un mineur anarchiste, dont les fils se vengent. Mais il y a aussi des références nombreuses au roman d’espionnage sur fond militaire, façon The Riddle of the Sands, au roman ésotérique à la Marie Corelli, au scientific romance à la H. G. Wells, au récit d’épouvante lovecraftien (moyennant un léger anachronisme), à cette branche particulière de la school story qu’est le roman comique mettant en scène des étudiants, et pour finir au roman pornographique, les protagonistes, qu’ils soient ou non de sexes opposés, ayant tendance à succomber à leurs appétits charnels aussitôt qu’ils sont mis en présence, et sans que l’auteur arrive à donner du fait une explication satisfaisante, un peu comme dans les roman de Graham Greene.
Cependant certaines des meilleures inventions de Pynchon ne sont classables dans aucun de ces genres littéraires à proprement parler. Un exemple est la communication par le gaz de ville, qu’on arrive à moduler comme les ondes hertzienne, avec la conséquence que les récepteurs, la tête dans leur gazinière, finissent par s’asphyxier. Tout aussi inclassable est l’invention de véhicules et de combinaisons permettant de se promener sous un désert de sable comme sous une mer. Le motif est trop irréaliste pour relever de la catégorie du véhicule sous-terrestre ou taupe mécanique, mais il est trop technique pour relever du fantastique pur.
Une veine humoristique plus proche des comics que de la littérature écrite vient ancrer davantage encore Against the Day dans les « mauvais genres » (le chien Pugnax est un chien parlant, même s’il ne prononce que la musique des phrases en aboyant ; les noms des personnages et les acronymes des organisations sont des jeux de mots ; parmi d’autres événements burlesques, un personnage manque de se noyer dans une usine de mayonnaise).
En dépit de toutes ces références à des genres pédestres, Against the Day contient des phrases qui, du point de vue de la technique littéraire, sont d’un très grand romancier. Un mathématicien indien qui se métamorphose en passant par la quatrième dimension déclare : « It’s like reincarnation on a budget. » Un inspecteur de police est « angelically revealed in early sunbeams through the stained glass dome overhead ». Dans une banlieue anglaise, « a dog was howling at a moon no one could see, perhaps imagining that, summoned repeatedly enough, it would appear with food of some kind. ». D’une femme : « She shrugged prettily, more with her hair than her shoulders. » Le sentiment d’absurdité qu’on éprouve lorsqu’on fait une chute est sublimé dans le passage suivant : « Cyprian for the first time was delivered into an embrace that did not desire him, as he became only another part of the mechanical realm, the ensouled body he had believed in until now suddenly of far less account than mass and velocity and cold gravity, here before him, after him, despite him. »
Mais le roman de Pynchon souffre de deux défauts rédhibitoires. Premièrement, tous les fils de l’intrigue restent pendants, et le lecteur est mal récompensé de l'effort qu'il fait pour retenir des dizaines de personnages qui referont ou non irruption au cours des centaines de pages du récit. En second lieu, le lecteur se désintéresse rapidement de héros à qui l’auteur dénie toute psychologie (ils ont seulement des affects élémentaires qu’ils projettent sur leur environnement, comme dans le Nouveau Roman). Ces protagonistes n’ont en propre que leur sexualité et leur Wanderlust, et ils traversent l’existence comme une poule traverse une route (la famille de mineurs anarchistes s’appelle précisément les Traverse).
Comme au surplus il n’est pas une découverte scientifique de la Belle-Époque, pas une théorie — ou même une simple hypothèse — mathématique ou physique, pas un événement historique (la révolution mexicaine, les troubles dans les Balkans), ou cosmique (la météorite de la Tunguska), pas un détail de civilisation dont l’auteur n’ait cru devoir tirer parti, l’ensemble se déroule à la manière d’une dissertation érudite qui prendrait prétexte des actions des personnages.
La limite de l’œuvre est en dernière analyse celle de la littérature post-moderne elle-même. Loin d’être hostile à l’idée de fiction, l’auteur considère au contraire que tout « fait récit », et les idées, les hypothèses, et même les mots convoqués deviennent, le cas échéant, la semence d’inventions romanesques, la limite étant que tout cela nous est proposé sous toute réserve et même, pourrait-on dire, à tout hasard (l’annonce par le romancier que quelque chose est « contrary-to-fact » prélude invariablement à l’ouverture sur un nouvel univers fictionnel, le plus souvent avorté sitôt que déployé). De la sorte, l’auteur traverse son roman dans un état de doute cynique, qui est l’une des formes de l’ironie post-moderne.
Ce qui structure l'ontologie fictionnelle, ce sont des figures mathématiques, ou bien des figures ésotériques de type gnostique. Mais dès lors the joke is on the reader, car ces figures laissent le récit lui-même dans une nubosité vague. Alternativement, l’auteur peut déployer un symbolisme « unificateur » qui ne convaincra personne. Ainsi la météorite de la Tunguska est proposée comme la Grande Guerre réduite à une unique singularité, au sens astrophysique (« a single event »). Enfin, et pour ne rien arranger, certaines formules à visée structurante relèvent du mauvais goût délibéré d’un romancier qui pousse son avantage sur le lecteur. « He felt like a person familiar with only real numbers watching a complex variable converge.... » (la phrase finit de façon caractéristique sur quatre points de suspension).
Against the Day serait un meilleur roman si l'auteur avait clairement décidé d'en faire ce que Northrop Frye nommait une anatomie (une œuvre intellectuelle, c'est-à-dire centrée sur des idées, et extravertie, c'est-à-dire centrée sur des personnages). Beaucoup de romans se présentant ostensiblement comme des scientific novels sont des anatomies déguisées, à commencer par certains romans de Wells. Mais si Pynchon lorgne constamment du côté de l'anatomie, en particulier dans ses conversations de savants et dans ses spéculations technico-oniriques — c'est ce que j'appelais plus haut la dissertation érudite —, son post-modernisme aboutit à une multiplication d'univers fictionnels morts-nés et à une fiction dépenaillée, que les croisements intertextuels peinent à justifier.

Journal 2010 sur les maux et les calamités du temps.
Journal 2011 Un nouvel Homais - Les civilisations naissent sur des côtes détaillées. - The Miracle Worker (Miracle en Alabama, 1962) d’Arthur Penn. - Biographie des livres d'occasion. - Le roman de mœurs rustiques. - Une allégorie de la bassesse. - Le Bas Monde. - Les conférences de Carême sur France Culture. - La série des S. Trinian's. - Réflexions sur la petitesse d'âme. - La peur de la damnation. - L'anniversaire d'Elizabeth II. - Une Cène de Ghirlandaio. - La séparation de l'Église et de l'État. - Nous nous intéressons à nos doubles. - La New Grub Street moderne. - Un vilain coco. - Bernanos et le roman français. - Triomphe de l'eugénisme. - Assoupissement et sens spatial. - The Heart of the Matter de Graham Greene. - Brideshead Revisited d'Evelyn Waugh. - Mariage mystique de Sainte Catherine d'Alexandrie du Corrège. L'internaute de Bischheim.


Chronique de mes collines

Nous avons pendant un peu plus de deux ans, entre 2009 et 2011, tenu une chronique dans une revue culturelle de l'Est de la France, sous le titre Chronique de mes collines. Nous nous étions vieilli un peu pour l'occasion, et avions francisé notre nom en Henri Morgan. Comme nous parlions des choses dont nous parlons habituellement, nous intégrons ici ces chroniques. Leur seul défaut est que, Henri Morgan étant beaucoup moins au fait des littératures dessinées que son quasi homonyme Harry Morgan, il devenait, lorsqu'il parlait de bandes dessinées (c'est-à-dire une fois sur trois à peu près), un peu plus gâteux qu'au naturel.

Le Dico des héros, Les Moutons électriques

À présent que je suis en semi-retraite, je suis bien content de m’être installé au fond d’une campagne. Je suis un peu loin de nos grandes métropoles de l’Est et de leurs richesses culturelles. Par contre, j’aurai, dans ma nouvelle vie, beaucoup plus de temps pour lire et je compte bien en profiter. J’ai observé que la campagne est un lieu idéal pour la lecture parce que, une fois que les poules et les autres bêtes sont couchées, il y règne un silence total, troublé seulement par le bruit des pages qu’on tourne.
La nature est bien déconcertante. En traversant tout à l’heure la forêt en auto, j’ai constaté beaucoup de brume dans les sous-bois. [...]

Jens Harder, Alpha... directions, Éditions de l'an 2

Petite promenade dans une campagne déshabitée, où je croise seulement un animal qui se tapit sur les labours à mon approche, mais sans faire mine de vouloir s’enfuir, et dont je ne sais si c’est un blaireau ou un ragondin. La campagne a ceci de remarquable qu’on n’y voit presque jamais les animaux qui en théorie y pullulent. Il faut, une fois rentré dans sa demeure, se pencher sur les encyclopédies d’histoire naturelle pour enfin faire connaissance.
À défaut de lire Linné ou Buffon, on peut aussi lire Alpha du Berlinois Jens Harder. [...]

François Mauriac, Journal, Mémoires politiques

On croule sous les recueils de chroniques de François Mauriac. Aux cinq volumes du Bloc-Notes en Points Seuil, plus un volume supplémentaire chez Bartillat (D'un bloc-notes à l'autre), s’ajoutent d’autres compilations. D’abord La Paix des cimes (Bartillat, 2009) et On n’est jamais sûr de rien avec la télévision (Bartillat, 2008). Mais je vous parlerai de la chronique télé de Mauriac une autre fois. C’est d’un autre gros volume de chroniques, Journal, Mémoires politiques, en Bouquins–Laffont, que je veux vous entretenir. Il reprend les 5 tomes du Journal (Grasset et Flammarion entre 1934 et 1953), plus le recueil du Bâillon dénoué (Grasset, 1945), et les Mémoires politiques (Grasset, 1957). [...]

Thierry Groensteen, La Bande dessinée, son histoire et ses maîtres, Skira/Flammarion

Je suis descendu de mes collines. J’ai même pris le TGV, pour aller visiter, à Angoulême, le musée de la bande dessinée, qui a rouvert cet été dans des locaux neufs, en bord de Charente, dans d’anciens chais. Ce musée est une chose admirable. C’est un compromis entre un musée et un cabinet des estampes, puisque les planches des grands dessinateurs sont exposées, mais qu’elles sont exposées de telle sorte qu’on puisse les étudier, comme on examine un dessin ou une gravure, qu’on puisse les lire, enfin, puisque tout cela se lit, que c’est du récit en images. [...]

Les romans de Mauriac

Je viens de lire ou de relire passablement de romans de Mauriac, Les Anges noirs, Le Mystère Frontenac, Le Nœud de vipères, Le Baiser au lépreux, Genitrix. Je dois être l’une des rares personnes qui lise les romans de Mauriac comme s’il s’agissait de romans comiques, en m’amusant beaucoup de ces peintures de la névrose catholique et bourgeoise, de ces enfances, de ces vies de famille, absolument sinistres, de l’âpreté des haines conjugales, filiales, familiales, de ces pères résolus de se venger de leur femme et de leurs enfants, de ces mères abusives, rivales de leur bru, de ces adolescents destitués, aux vocations contrariées par principe, dévorés par l’angoisse sexuelle, certains de ne jamais accéder à l’amour, repoussés et repoussants, de ces conduites où prédominent l’avarice sordide, la préoccupation exclusive des biens, des terres, des titres de rente, de l’héritage, et la dureté avec les inférieurs, à quoi répond du reste la revanche de ces inférieurs, qui intriguent pour pousser en avant leurs enfants. [...]

Pinocchio de Jacovitti

Les éditions Les Rêveurs ont eu la bonne idée de publier en traduction française les 31 planches du Pinocchio que Benito Jacovitti dessina en 1946 et 1947 pour l’illustré catholique pour enfants Il Vittorioso. Cette édition en grand format est en tout point semblable à l’édition italienne parue en tirage limité aux Edizioni Di en 2007. Elle reprend en couleur, du mieux qu’elle peut, les pages du Vittorioso. Mais il va de soi que l’on ne peut, même en faisant des prodiges de traitement d’image puis des prodiges d’impression, donner qu’une idée approximative des pages d’un journal. Le lecteur doit donc faire un effort pour « s’y voir » en quelque sorte. Il en sera récompensé. [...]

Antonio Rubino le Maestro

Les amateurs de bande dessinée connaissent Antonio Rubino comme l’inventeur du personnage de Quadratino, le petit garçon à tête carrée, pour le Corriere dei Piccoli. En consultant l’anthologie Antonio Rubino le maestro italien de la bande dessinée, parue aux éditions Actes Sud/L’An 2, on constatera que, si Rubino fut effectivement le pilier du Corrierino, le fameux Quadratino n’est qu’une création des plus éphémères, puisqu’il n’existe que le temps de sept planches, à partir d’août 1910. (Comme toutes les histoires reposent sur le fait que Quadratino subit une déformation géométrique de sa tête à la suite d’une chute ou d’un choc, la série est limitée par la liste des polygones réguliers étudiés à l’école primaire.) [...]

Twilight de Stephenie Meyer

Dans ma retraite campagnarde, j’entretiens depuis quelques temps le dessein d’adopter une poule. Elle me donnerait l’œuf de mon petit déjeuner, et je lui céderais en échange l’usufruit du mon jardin, avec le droit d’en extirper pour sa consommation personnelle tous les lombrics qui en vrillent le terreau. Comme je ne sais pas du tout où l’on achète des poules, je médite d’attirer chez moi une poule que je vois dans mon pré et qui a l’air de s’être perdue.
En attendant, et à défaut d’une poule, j’ai recueilli chez moi une nièce qui a brièvement divorcé de ses parents. C’est une adolescente brillante, qui, pendant la fin de semaine qu’elle a passé chez moi avant de décider de donner une seconde chance à ses géniteurs, a lu — et en anglais, s’il vous plaît — Twilight de Stephenie Meyer, qui raconte les amours d’une lycéenne et d’un camarade de classe, vampire de son état. [...]

Le Druide de Gyp

Il y a des vide-greniers même dans ma campagne. J’ai déniché, pour un euro, Le Druide (1885), de Gyp, dans une collection de romans populaires des années 1920, où le roman est, je ne sais pourquoi, retitré Geneviève. Gyp est une comtesse de Martel, née de Mirabeau. Cette spécialiste du roman mondain régna sur les lectures des veuves d’officiers et des épouses d’administrateurs coloniaux des années 1880 à la Grande Guerre. [...]

Varney the Vampyre (anonyme)

Comme je suis un vieux monsieur, j’ai un peu de mal à comprendre la librairie moderne. J’avais fini par m’apercevoir tout de même que les livres que je cherche ne se trouvent pas chez les libraires, parce qu’on n’en parle pas à la télévision. Je m’étais donc résolu à commander ma nourriture intellectuelle à une célèbre librairie en ligne, mais je constatai alors que si je commandais trois volumes, ils étaient fourrés dans le même paquet sans aucune précaution, et qu’ils m’arrivaient tout fripés. Finalement, je découvris que, comme le port est gratuit, il fallait commander les livres un à un, quitte à échelonner ses commandes de 48 heures en 48 heures. Cela fait consommer beaucoup de carton à la librairie en ligne mais, de cette façon, on est à peu près sûr que le livre arrive entier. Ces gens sont remarquablement efficaces pour acheminer des colis, pas pour les confectionner. C’est ainsi.
Un autre mystère de la moderne industrie du livre c’est qu’il y a des livres à prix fixe, au moins dans le monde anglophone. Tous les volumes de la collection à bon marché Tales of Mystery & the Supernatural, aux éditions Wordsworth, coûtent trois livres sterling (quelque chose comme trois euros soixante), quelle que soit leur épaisseur. Tout cela est pour vous dire que, contre la somme de trois euros soixante, j’ai reçu dans ma boîte à lettres Varney the Vampyre, qui est presque aussi épais que large, puisque l’ouvrage fait 1166 pages, dans un corps minuscule. Compte tenu du fait que la lecture d’un pareil monument nécessite plusieurs dizaines d’heures, on ne peut s’empêcher de songer que si tout le monde était lecteur, l’économie serait paralysée et que la civilisation s’effondrerait. [...]

Manga Kamishibai d'Eric P. Nash

L’un des intérêts des médias populaires, c’est qu’ils sont soumis, sinon à une obsolescence rapide, du moins à une accélération de l’histoire. Le résultat, quand on est comme moi un vieux monsieur, c’est qu’on a connu des époques devenues quasiment légendaires, et qu’on peut facilement impressionner la jeunesse en lui parlant d’une époque où la télévision émettait en noir et blanc, et ne comportait qu’une chaîne seulement, qui cessait d’émettre vers onze heures du soir, ou bien encore d’une époque où la bande dessinée ne se lisait pas en albums (ils étaient rarissimes) mais dans de rutilants journaux pour la jeunesse (qui me rendra Le Journal de Nano et Nanette de mon enfance ?), et des dizaines de modestes mais épais « petits formats », pour lesquels des dessinateurs mal payés produisaient chaque mois des épisodes de 60 et parfois 80 pages. [...]

Le Tribunal de l'impossible, ORTF, 1967-1974

Quand les gens parlent de la télévision, c’est presque toujours de celle de leurs jeunes années. Le téléviseur a la double caractéristique de faire partie des meubles, et donc de renvoyer nostalgiquement au foyer de l’enfance, et d’être une fenêtre sur le monde, c’est-à-dire, le plus souvent, sur un monde fictionnel, — d’où une autre forme de nostalgie.
Pour l’adolescent épris de fantastique que j’étais, le plus intrigant, à la fin des années 1960, c’était Le Tribunal de l’impossible de Michel Subiela, série d’« évocations dramatiques » suivies d’un débat. Par l’intermédiaire de la boutique en ligne de l’INA, j’ai pu, en échange d’un peu de monnaie, revoir Les Rencontres du Trianon ou la dernière rose (10 février 1968), Qui hantait le presbytère de Borley ? (30 novembre 1968) et Un esprit nommé Katie King (24 janvier 1970). [...]

Anthony Trollope, The Claverings (1867)

Que lisaient les Anglais dans les tunnels du métro de Londres pendant le Blitz ? Ils lisaient les romans du victorien Anthony Trollope, dans la petite édition in-16 des World’s Classics, chez Oxford University Press. De format 10X15 centimètres, les World’s Classics tenaient dans toutes les poches. Grâce à leur robuste reliure en toile bleue, ils restaient lisibles même après qu’on avait reçu sur la tête des plâtres accompagnés de quelques gravats. Rien de tout cela n’allait de soi. C’est l’éditeur Humphrey Milford qui décida, en 1907, de republier Trollope dans sa collection de classiques à portée de toutes les bourses, à côté d‘Eschyle et de Dante. À force d’insister, Milford finit par convaincre le public anglais de recommencer à lire Trollope. [...]


LES MONDES D'ABRAHAM MERRITT

The Moon Pool, All-Story, 22 juin 1918
Conquest of the Moon Pool, All-Story, 15 février 22 mars 1919
The Face in the Abyss, Argosy-All-Story, 8 septembre 1923
The Snake mother, Argosy, 25 octobre 6 décembre 1930

La nouvelle fantastique The Moon Pool raconte comment, dans l’ensemble monumental de Nan-Matal (qui existe réellement sur l’île de Ponape, actuelle Pohnpei, Micronésie), une divinité émergeant d’un temple hermétiquement clos, attirée par les rayons de la Lune, dévore les membres d’une expédition scientifique. Elle vient chercher en pleine mer, à la fin du récit-cadre, le narrateur dudit récit. (L’influence de la romancière Francis Stevens, autre pionnière des Munsey Magazines, dans lesquels officiait Merritt, est ici flagrante.)
Dans le roman d’aventures Conquest of the Moon Pool, un trio d’aventuriers, dont Goodwin, l’auditeur du récit-cadre de The Moon Pool, franchit l’huis et aboutit, après une glissade dans une nacelle de pierre, dans une civilisation perdue, sous le Pacifique, Muria, autrement dit Mu ou la Lémurie.
Muria est une société brutale où la caste dirigeante, de pure race polynésienne, règne sur les sangs mêlés, à cheveux blonds et peau blanche, en les donnant en pâture au monstre du bassin lunaire, que les naturels appellent The Shining One. En arrière-fond, on trouve, reclus dans un temple, les trois Silencieux, des géants reptiliens, derniers descendants d’une ancienne race cosmique, les Taithu, qui régnait autrefois sur les humains. Les Taithu utilisent comme janissaires des hommes-grenouilles. Ce sont les Taithu qui ont créé The Shining One, comme un instrument scientifique. Mais leur péché d’orgueil a fait du Shining One une incarnation du Mal. L’arrivée des gens de la surface précipite le combat final entre caste dirigeante polynésienne employant le Shining One et rebelles à peau claire utilisant les troupes d’hommes-grenouille. Le personnage héroïque, l’Irlandais O’Keefe, initialement déchiré entre la sombre prêtresse du Shining One et Lakla, la blonde vestale des trois Silencieux, se déclare finalement pour celle-ci. Le couple se sacrifie pour tuer le Shining One, seul l’amour pouvant vaincre l’incarnation du Mal. Les proies du Shining One, qui sont incorporées à lui dans un état crépusculaire entre vie et mort, sont libérées.
Dans The Face in the Abyss, le protagoniste, Graydon, qui cherche l’or des Incas dans les Andes, pénètre dans un monde fantastique, guidé par une jeune femme d’une beauté surhumaine, Suarra. Les trois compagnons de Graydon, qui sont des crapules, sont fascinés par le visage dans l’abîme, un immense visage sculpté qui ruisselle d’or, et deviennent eux-mêmes des larmes d’or. Graydon est sauvé par l’intervention psychique de la Mère-Serpent (un serpent géant à torse humain), qui considère d’un œil maternel son amour pour Suarra. Dans The Snake Mother, ce qui était jusque là fantastique — des cors féeriques et des êtres ailés invisibles défendant la vallée, une surabondance d’or et de métaux précieux, la représentation contemporaine de dinosaures sur le bracelet de Suarra, puis de vrais dinosaures, portant des cavaliers et chassant des hommes-araignées — s’organise comme les éléments d’un monde de fantasy. Yu-Atlanchi abrite une race blanche hyperboréenne d’immortels dégénérés, appuyés sur une soldatesque d’hommes-lézards. Les hyperboréens ont domestiqué des dinosaures et créé les malheureuses araignées humaines par manipulation génétique, pour en faire des tisserands. Quand ils ne chassent pas les hommes-araignées, les Atlantes se consacrent à la fabrication de mondes de rêves, qu’ils ne quittent plus. Cependant une faction des hyperboréens, rétive à l’avilissement général, a fait sécession, et il existe une guerre civile larvée. La Mère-Serpent, dernière de sa race, dispute la vallée perdue à Nimir, incarnation du Mal, d’abord présent dans le Visage dans l’abîme, mais qui prend une forme corporelle au cours du roman et qui essaie de voler le corps de Graydon. Après un combat apocalytique et la victoire finale, la Mère-Serpent rétablit la mortalité parmi les hyperboréens. Yu-Atlanchi cesse d’être une civilisation perdue, mais il demeure interdit à l’humanité d’y pénétrer.

Abraham Merritt (1884-1943) eut une énorme influence sur la littérature des pulp magazines (à commencer par Lovecraft). Il exerça une véritable fascination sur ses lecteurs des années 1920, en leur donnant une permission de rêver. L’attrait de ses récits fut non moindre pour la génération suivante, puisque la réédition de ses récits dans le pulp Famous Fantastic Mysteries à partir de 1939, déclencha un engouement fanique marqué par un vocabulaire ad hoc (un récit de civilisation mystérieuse signé par Merritt devenant un Merrittale).
Deux lois président aux univers fictionnels de Merritt. En premier lieu, ce qui est présenté d’abord ostensiblement comme relevant du surnaturel est, dans un second temps, rationalisé comme relevant du roman de science-fiction, avec races extraterrestres immémoriales à la science très avancée. Deuxièmement, les mondes de bric et de broc de Merritt sont bâtis à l’aide de petits morceaux de mythologie, détachés et collés bout à bout.
Littérairement, si l’on excepte les nouvelles, l’œuvre de Merritt décourage le lecteur moderne. Ses récits obéissent aux conventions de la littérature américaine la plus populaire, celle des Munsey Magazines puis des pulps. Le romancier tire à la ligne. Personnages et événements sont des poncifs. Dans Conquest of the Moon Pool, le personnage du traître est si parfaitement conventionnel que, de Boche qu’il est au départ, Merritt peut, en changeant quelques mots, en faire un Russe dans la version en volume (The Moon Pool, Putnam, 1919).
Cependant, le problème principal que pose au lecteur la fiction de Merritt provient précisément de la confusion qu’il introduit, entre surnaturel et science-fiction.

À mieux examiner, ce changement d’ordre se bifurque. Il y a, premièrement, passage du fantastique à la fantasy, accompagnant le passage de la nouvelle au roman. Dans un deuxième temps, à l’intérieur du roman, ce qui ressortissait au surnaturel est soudain mis au compte d’une science conjecturale.
Examinons d’abord le changement du fantastique à la fantasy. Dans le cycle du « bassin lunaire » comme dans celui du « Visage dans l’abîme », on se trouve initialement devant une nouvelle fantastique (The Moon Pool, All-Story, 22 juin 1918, The Face in the Abyss, Argosy-All-Story, 8 septembre 1923), à laquelle est emmanché tant bien que mal un roman de civilisation perdue, sans grande originalité ni grand souffle épique (Conquest of the Moon Pool, All-Story, 15 février 22 mars 1919, The Snake Mother, 25 octobre 6 décembre 1930).
Dans le cycle du « bassin lunaire », ce changement d’ordre est clairement manifesté par le changement de fonction du temple de Ponape. Dans la nouvelle, le temple est un topos fantastique : la crypte d’où émerge un monstre. Dans le roman, il devient un topos propre à la littérature de fantasy : l’espace liminaire donnant accès au monde perdu. (En effet les mondes perdus sont soit séparés par des espaces interstitiels, le plus souvent chaotiques, le désert, la chaîne de montagnes, la banquise, le dédale souterrain, soit protégés par des membranes, qu'il est alors nécessaire de traverser : d'où ces espaces liminaires.)
Cependant ce premier passage, d’une forme littéraire à l’autre — de la nouvelle au roman populaire —, et d’un genre littéraire à l’autre —  du fantastique à la fantasy —, pourrait se faire sans problème majeur. On passe — c’est la distinction classique, en théorie littéraire francophone, entre le fantastique et le merveilleux — d'une étrangeté incidente (irruption d’un monstre, bref passage dans un univers incompréhensible) à une étrangeté ambiante, celle d’un monde dont les lois diffèrent de celles du monde naturel, mais sont connaissables, et sont du reste dérivées des lois du monde naturel. Le lecteur qui lirait chacun des cycles dans sa continuité (par exemple dans leur version condensée, en volume) pourrait du reste considérer que le fantastique initial ne constitue rien d’autre qu’un « aguichage », l’auteur nous présentant d’abord de façon anomalique ce qu’il nous présentera ensuite comme les éléments d’un monde parfaitement construit. Dans les deux cycles, la structure des deux mondes de fantasy est du reste parfaitement identique : partage entre une caste dominante (les polynésiens, les hyperboréens) et des déclassés (les sang mêlés blancs, les hyperboréens rebelles), présence de races infrahumaines servant de troupe (les hommes-grenouilles, les hommes-lézards), présence d’un monstre incarnant le mal (The Shining One, le Visage dans l’abîme), présence de divinités archétypales dernières survivantes de races cosmiques (les trois Silencieux, la Mère-Serpent). La structure du récit est elle aussi identique, depuis l’apparition initiale au héros de la jeune fille virginale (vision de la vestale Lakla au-dessus du bassin lunaire, arrivée de Suarra au bas de la montagne andine) jusqu’à la bataille finale entre les forces du Bien et du Mal.
Reste que le changement d’ordre, du fantastique à la fantasy, n’est pas sans conséquences éditoriales. Considérons la réédition de ces récits dans le pulp Famous Fantastic Mysteries. The Moon Pool et le roman qui le suit ne posèrent pas de problème. La revue publia la nouvelle dans son premier numéro (daté de sept.-oct. 1939) et commença la publication du roman, en six livraisons, à partir du numéro suivant (novembre 1939). Mais, un an après, les éditeurs choisirent de rééditer le même mois The Face in the Abyss dans le pulp proprement dit (daté d’octobre 1940, couverture de Virgil Finlay) et le roman The Snake Mother, dans la revue-sœur, Famous Fantastic Novel (daté de novembre 1940, couverture du même Virgil Finlay), en renvoyant à la nouvelle à la fin du roman, mais en insistant sur le fait que les récits pouvaient se lire indépendamment. S’il y a ici un scrupule d’éditeur (depuis août 1940, le pulp ne proposait plus que des récits complets et il fallait éviter de donner au lecteur l'impression qu'on revenait à une parution par livraisons), le choix initial de répartir la nouvelle et le roman sur deux supports montre bien que les éditeurs avaient conscience de leur différence de nature.

Venons-en au second changement d'ordre opéré par Merritt. Dans un deuxième temps, c’est à l’intérieur même du roman de fantasy que se fait ce changement, ce qui était de l’ordre du surnaturel (et qui resterait compatible avec le merveilleux ambiant de la fantasy) étant rationalisé en roman scientifique. Ainsi, les être surnaturels que sont les trois Silencieux, dans le cycle du « bassin lunaire », et la Mère-Serpent dans le cycle andin, sont présentés comme les derniers survivants d’une race cosmique à la science extrapolée. Quant aux références scientifiques (censées expliquer tout ce qui relève apparemment du fantastique, du merveilleux ou du surnaturel), elles incluent, dans Conquest of the Moon Pool, une théorie de la matière comme lumière gelée, une théorie de la radioactivité, mais aussi une théorie de la quatrième dimension (l’apparition au-dessus du bassin au monstre de la vestale des trois Silencieux est le bout d’une chaîne d’images d’elle-même, ce qui est décrit comme un vision de la quatrième dimension par un être tridimensionnel). À quoi se rajoutent des théories cosmologiques : la caverne sous-marine de Muria, qui s’étend apparemment sous la plus grande partie du Pacifique, est le trou laissé par la Lune lorsqu’elle s’est formée à partir de la Terre. Dans Conquest of the Moon Pool, pour ce qui est de la technique, on trouve désintégrateur, manteau d’invisibilité, rayon à antigravité (qui sert d’arme).
Quant à la Mère-Serpent, elle a dans son atelier, outre ce que le roman nous a déjà présenté (machines à immortalité, machines à concrétiser les rêves, ingénierie génétique) explosifs surpuissants et vaisseau spatial. Cependant aucun de ces équipements n’explique dans The Snake Mother la présence initiale du visage maléfique sculpté sur la falaise, ni la présence de Nimir comme incarnation du Mal !
Tel est précisément le problème que Merritt s'est trouvé incapable de résoudre. Ces deux ordres, du surnaturel et du roman scientifique, ne coïncidant jamais, ils ne peuvent par voie de conséquence rien justifier. Merritt débouche dès lors dans la contradiction pure et simple. Il a beau nous expliquer que les Silent Ones sont une très ancienne race extraterrestre. Reste qu’ils sont bel et bien décrits comme des dieux (Larry O'Keefe et le narrateur ressentent leur divinité et se mettent spontanément à genoux devant eux). Ici, la meilleure explication (mais que Merritt se garde bien de donner !) serait d’ordre gnostique. Les Silent Ones seraient bien des dieux, mais des dieux, sinon mauvais, du moins imparfaits, puisqu’ils ont créé le Silent One comme une expérience scientifique, qui a mal tourné parce qu’ils y ont incorporé leur propre orgueil.
Même contradiction dans The Snake Mother, à propos du personnage éponyme. Adana est présentée explicitement comme un être surnaturel, et comme un archétype féminin et maternel. Cependant tous ses pouvoirs sont donnés comme le reliquat des connaissances scientifiques de sa race. Mais dès lors, il faudrait expliquer l’ascendant qu’elle a sur ses protégés, Suarra et Graydon, par quelque mécanisme psychologique (ils en feraient, eux, un être surnaturel, qu’elle ne serait pas en réalité). Or Merritt ne fait rien de tel. Le personnage reste une déesse-mère serpentiforme, pour les personnages comme pour le lecteur, bien que l’auteur prétende obstinément qu’il s’agit « seulement » de la dernière survivante d’une race extraterrestre.
Chez Lovecraft, au contraire, qui emprunte à Merritt ce motif de la Vieille Race, les deux ordres, fantastique et rationnel, sont réunis par une réaction thymique. Lovecraft est un auteur essentiellement phobique, et la découverte des traces des Grands Anciens (qui sont, comme chez Merritt, venus des profondeurs du cosmos) déclenche chez les protagonistes, comme chez le lecteur et chez l’auteur lui-même, une peur bleue : la terreur et l’horreur unifient le fantastique et la conjecture scientifique.
Merritt lui-même était apparemment conscient de la difficulté de jointoiement de ses nouvelles fantastiques et de ses romans d’aventures mystérieuses mâtinés de science-fiction, et peut-être des défauts des romans eux-mêmes, puisque, dans les deux cas, il récrivit aussitôt ses histoires en les contractant (The Moon Pool, Putnam, 1919, The Face in the Abyss, Liveright, 1931). [Je précise que ce sont ces versions réduites qui sont disponibles en français. L’examen scientifique ne peut naturellement se faire que sur les versions intégrales.] Cependant la contraction à laquelle a procédé Merritt ne fait que mettre en lumière les défauts de ces fictions (qui perdent inopinément leur caractère fantastique au début d’un chapitre et qui perdent leur caractère surnaturel au détour d’un paragraphe), en les privant de surcroît d’une partie de leur charme, puisque des péripéties sont coupées et que les descriptions sont abrégées.

Les récits de Merritt présentent un second ordre de difficultés, connexe au précédent, Merritt semblant considérer, nous l’avons dit, qu’il peut bâtir ses univers de fantasy en empruntant ad libitum à la mythologie comparée. Dans Conquest of the Moon Pool, la seule qualité d’Irlandais de l’aventurier O’Keefe, permet de réunir sur sa tête, pour ainsi dire, l’ensemble de de la mythologie celtique irlandaise, et la blonde vestale des trois Silencieux est elle-même considérée, au moins par le personnage de l’Irlandais, comme liée mythiquement à la verte Erin. Quant au personne du marin Scandinave, qui participe lui aussi à l’expédition, il devient plus ou moins fou, du fait que The Shining One a dévoré sa femme et sa fille, et il interprète tout ce qu’il voit dans le monde souterrain en termes de mythologie nordique. Un tel personnage semble porteur des défauts de l’auteur lui-même !
Dans The Face in the Abyss et The Snake Mother, le personnage éponyme est certainement inspiré de lectures sur le personnage de Lilith. Les invisibles serpents ailés qui gardent le monde clandestin sont apparemment liés au serpent à plume des mythologies mésoaméricaines (cependant on est en théorie dans les Andes et non au Mexique !). Mais le cycle présente aussi deux vieillards mutiques à grand bâton, the Lord of Fools et The Lord of Fate, qui sont à l’évidence liés à une divinité inca munie d’un bâton (le staff god des américanistes), sans que leur rôle soit jamais élucidé.
Merritt semble donc considérer que toute référence à quelque mythologie que ce soit s’intègre automatiquement dans un univers de fantasy, comme si ce récit était lui-même une actualisation d’un grand mythe unique. Certes ce procédé fonctionne dans une certaine mesure, du fait qu’un tel univers présente [comme nous espérons l’avoir amplement démontré dans le cas des littératures dessinées] des mondes clos et composites, régis par un principe d’auto-organisation. Mais ce principe n’est pas sollicitable à l’infini et, en passant d’abord du fantastique à la fantasy, et de surcroît du surnaturel à la conjecture scientifique, Merritt passe, sur ce plan de l'emprunt mythologique, une fois encore, du mystère à l’incohérence.

Achevons sur deux remarques annexes. Si du fantastique on « monte » à présent jusqu'au plan métaphysique, on repère chez Merritt la gestion maladroite d’une autre problématique, qui est celle du Mal. Merritt est partagé entre une vision chrétienne et une vision manichéenne, à laquelle le romancier n’ose se donner tout à fait. Du côté de la vision chrétienne, on repère le Shining One, qui incorpore les âmes de ses victimes et constitue donc en tant que tel des sortes de limbes ambulantes, mais qui est vaincu par l’amour ; ou encore le Visage dans l’abîme qui attire à lui les méchants et les absorbe dans son essence maléfique, mais qui sera détruit par la Mère-Serpent. Du côté de la vision manichéenne, on distingue assez clairement un partage du monde entre deux principes, Bon et Mauvais, incarnés respectivement par les Silencieux et la Mère-Serpent, et par le Shining One et le Visage dans l’abîme). Finalement, ce sont les lois du roman populaire qui font pencher la balance et qui assurent le triomphe du Bien.
Une dernière observation a trait aux relations texte-image, étant entendu que toute la fiction populaire de Merritt est illustrée, dans les Munsey Magazines puis les pulps magazines qui la réimpriment (couverture et illustrations intérieures). Or on constate une prédominance de l’imagerie chez Merritt. La lumière (ou l’opposition lumière-ténèbres), le motif de la bulle lumineuse, du grain de lumière ou de la structure granulaire et luminescente, occupent une grande place dans les descriptions d’êtres saillants (le meilleur illustrateur de Merritt est par conséquent Virgil Finlay). Les changements de taille et les changements d’état semblent obéir à la même logique imagière et il est, de ce fait, très difficile de comprendre ce qui se passe lorsque par exemple le Shining One absorbe l’une de ses victimes, ou lorsque les chercheurs d’or crapuleux de Face in the Abyss sont changés en larmes d’or. Les images de couverture, qui se présentent comme énigmatiques, et qui ont pour fonction de donner au lecteur l'envie de lire le récit, sont elles-mêmes la formulation la plus aboutie d'un mystère dont, au-delà des déplacements du fantastique à la fantasy et du surnaturel au naturel, le noyau reste anomalique.

TROIS ROMANS BRITANNIQUES DE FIN DU MONDE

J. J. Connington, Nordenholt's Million, 1923
Francis H. Sibson, Unthinkable, 1933
Herbert Best, The Twenty-Fifth Hour, 1940

J. J. Connington, Nordenholt's Million, 1923
J. J. Connington était le nom de plume d’Alfred Walter Stewart (1880-1947) un chimiste britannique connu surtout pour les 17 romans de détection qu’il publia entre 1923 and 1947 — c’était le genre populaire en vogue à son époque.
Nordenholt's Million est basé sur une idée de chimiste, puisque le roman raconte la fin du monde par la mort des bactéries dénitrifiantes, qui met donc fin à toute vie végétale. L’histoire est racontée par un fabricant de moteurs. Il est d’abord témoin par hasard de la naissance de la bactérie, dans le laboratoire d’un savant aussi médiatique qu’incompétent, où la foudre en boule provoque la mutation de cultures de bactéries. Dans la suite du roman, le narrateur devient le bras droit du dictateur qui sauve la civilisation occidentale.
À partir des bouillons de culture londoniens, les bactéries mutante prolifèrent et elles emportent la végétation du globe en quelques semaines, par destruction de l’humus, la terre arable devenant du sable. Alors que les autorités britanniques se montrent incapables de gérer la crise, Nordenholt, un capitaine d’industrie aussi visionnaire qu’impitoyable, prend la décision radicale d’emporter un million de personnes dans la vallée de la Clyde, riche en usines et en ressources minières, et aisée à fortifier, avec le dessein de trouver un bactéricide et une façon de refertiliser le sol. Mais Nordenholt ne s’en tient pas là, puisqu’il accélère la fin inéluctable du reste de la population de la Grande Bretagne — en clair il organise son génocide — en répandant des rumeurs de peste, et en désorganisant les communications (il fait sauter tous les trains qui mènent à la vallée de la Clyde). De même, tout le bétail irlandais a été prélevé par les agents de Nordenholt, ce qui signifie qu’il condamne l’Irlande entière à une mort rapide. Nordenholt a aussi accaparé tout le grain nord-américain sur lequel il a pu mettre la main, avant que les autorités ne décrètent l'embargo.
Le sommet du roman est la description de Londres retombé à la barbarie, une ville en feu, parcourue par des groupes de fanatiques religieux (héritiers des « danseurs » de l’époque des pestes médiévales), mais aussi des chasseurs anthropophages, et en proie à une orgie généralisée. Le narrateur ne fait cette excursion, dans laquelle il manque de périr, que parce que Nordenholt veut lui montrer la véritable nature de l’humanité.
De fait, en dépit de toute les précautions du dictateur, dans la vallée, la révolte ne tarde pas à gronder, et des phénomènes de fanatisme millénaristes semblables à ceux de Londres apparaissent sporadiquement. Quand les insurgés parviennent à faire sauter les mines de charbon qui fournissent l’énergie aux laboratoires de recherche de Nordenholt, le sort de la civilisation semble scellé. Mais, dans un coup de théâtre, des savants atomistes qui se font stoïquement sauter l’un après l’autre dans leur laboratoire, mettent au point un moteur atomique et, comme le microbe dénitrifiant est mort, car sa forme mutante est aussi éphémère que proliférante, on pourra fumer la terre, au moyen d’excellents engrais chimiques, et replanter.
Nordenholt’s Million est un roman remarquablement malsain, et il tend à démontrer que les savants (rappelons que l’auteur est chimiste) ne devraient être autorisés à travailler que sous l’étroite surveillance d’autorités morales irréprochables. Connington écrit visiblement sous l’inspiration du fascisme naissant, Nordenholt étant une sorte de Mussolini dont la devise pourrait être : «  la fin justifie les moyens ». Non seulement notre grand homme fait tout son possible pour accélérer la mort de la population britannique, mais, après la crise énergétique, il envisage sérieusement de décimer la population de la vallée elle-même. Bizarrement, le seul personnage du roman qui n’approuve pas les plans de Nordenholt est la nièce du dictateur, qui lui sert de secrétaire. On nous explique — contre toute vraisemblance — qu’elle ignorait le plan de génocide. Lorsqu’elle le découvrira accidentellement, elle ne pardonnera ni à son oncle ni au narrateur, son fiancé.
À la fin du roman, un nouveau matériau fabriqué grâce à la nouvelle technologie atomique, une sorte de verre à toute épreuve, permet la construction de cités merveilleuses aux noms tirés de la mythologie, les villes anciennes ayant été entièrement détruites par le feu lors des émeutes et ne valant pas la peine d'être déblayées. L’auteur se désintéresse alors ostensiblement des questions sociales et économiques dans ce qui est, de fait, une civilisation nouvelle, pour se réfugier dans une sorte d’imagerie de citées futuristes qui, en une curieuse anticipation, préfigure les idées architecturales grandioses et ultramodernes de Mussolini et de Hitler.
Si les scènes dans Londres livré au chaos sont cauchemardesques à souhait, l’auteur est bridé par le fait que, littérairement, il est au mieux un amateur et la formule « je ne tenterai pas de décrire » arrive trop souvent sous la plume de son narrateur pour que le lecteur se déclare satisfait.
Cependant la vision de Connington, dans ce qui se présente plus ou moins clairement comme une variante ultra-réactionnaire des romans d’anticipation de Wells, est ample, et intéressante, par sa bizarrerie même. Une fois posé le fait que seule une infime fraction de l’Angleterre peut survivre, la destruction du reste est envisagée avec une sorte de jubilation froide, alors que ce type de romans britanniques montre en général la fin du monde de façon pathétique, en présentant le danger que font peser sur les colonies de survivants les bandes errantes adonnées au brigandage comme une conséquence inévitable de l’effondrement de la civilisation. (Voir par exemple Wayland Smith (Victor Bayley), The Machine Stops (1936))

Francis H. Sibson, Unthinkable, 1933
Unthinkable, du Sud-Africain Francis Sibson est essentiellement un roman d’aventures polaires (avec hivernage forcé dans l’Antarctique), et un roman maritime (avec retour vers les mers chaudes sur des frêles embarcations, avant que les protagonistes ne trouvent providentiellement un cargo à la dérive). Mais ce récit, au demeurant bien documenté et poignant, débouche inopinément sur une histoire de fin du monde. Ce n’est qu’arrivé au Cap que les naufragés comprennent pourquoi ils n’ont plus, après leur naufrage, intercepté une seule communication radio, pourquoi aucune expédition n’est venue à leur secours et pourquoi le cargo qu’ils ont trouvé ne contenait que des cadavres, les machines ayant tourné jusqu’à ce que les pistons se bloquent faute de lubrifiant. Les gaz de combat utilisés dans une guerre universelle ont à peu près éradiqué l’humanité.Les populations survivantes sont atteintes neurologiquement, connaissent des périodes de coma et souffrent d’idiotie et d’atonie. Une scène particulièrement réussie est celle du retour au Cap, où les naufragés sont accueillis par un officier qui paraît en état d’hypnose. Comme la littérature britannique utilise souvent ce motif de l’individu en état d’hypnose pour coder le totalitarisme, on s’attend, en comprenant que notre officier n’est pas dans son état normal, à découvrir quelque ordre nouveau, déshumanisé. La surprise est d’autant plus grande quand on comprend que notre officier représente une autorité fantôme, la ville étant à peu près morte et le gouverneur, que John Dane, le chef de l’expédition antarctique, s’en va voir dans sa demeure, alors qu’il est lui-même au dernier degré de l’exténuation, n’étant ni plus ni moins qu’une momie.
À la fin du roman, John Dane comprend que si la Providence a permis son retour et celui de son équipage, c’est précisément pour qu’ils puissent prendre la direction des survivants et rebâtir une civilisation.
C’est l’expertise de l’auteur dans les questions polaires et maritimes qui fait l’intérêt de ce qui est essentiellement un roman d’aventures dans les glaces. Le point de vue et le ton du romancier sont celui du vieux loup de mer. Par ailleurs, l’auteur profite des longs hivers de la robinsonnade antarctique pour se livrer à d’amères diatribes contre les inventions des économistes, à commencer par la division internationale du travail, source de tous les maux, et cause directe de l’écroulement de la civilisation, ainsi que la suite du roman va le montrer, puisque les survivants sud-africains s’avèrent incapables pour la plupart de planter un simple radis.

Herbert Best, The Twenty-Fifth Hour, 1940
The Twenty-Fifth Hour, de Herbert Best, raconte une double fin du monde, par la guerre totale en Europe, par la guerre bactériologique, lancée par un dictateur sud-américain, dans le Nouveau Monde. L’histoire est racontée du point de vue d’un capitaine anglais, sorti de Cambridge, pour ce qui concerne l’Europe et, pour les États-Unis, d’un frère et d’une sœur qui ont survécu parce qu’ils ont pris la mer, et qui vivent une robinsonnade dans les Antilles. Dans la seconde moitié du roman, les robinsons antillais traversent l’Atlantique sur leur coquille de noix, le frère est tué par le capitaine britannique avec qui la sœur fait finalement alliance.
Le roman est extrêmement âpre dans sa partie européenne. Le début du roman raconte comment la troupe irrégulière du capitaine prend d’assaut un château, tue tous les hommes, et organise l’hivernage après s’être partagé les femmes. Mais cette scène de violence médiévale représente encore un état de civilisation très élevé aux yeux de l’auteur. En effet, après l’intermède antillais, lorsque nous revenons au capitaine anglais, le mode d’organisation par bandes n’est plus économiquement viable. L’Europe est passée au cannibalisme, et les rares survivants, tous d’anciens soldats, sont devenus des prédateurs solitaires, à la fois chasseurs et chassés.
Comme son homologue des antipodes, M. Francis Sibson, Herbert Best critique âprement la division internationale du travail, qui fragilise le monde, et nous retrouvons donc la même déploration du fait que personne ne sait planter une tomate, ce qui explique que quand la guerre apparaît, le monde civilisé disparaît. (L’auteur adopte par ailleurs une curieuse théorie de la guerre à outrance, tous les belligérants pratiquant une guerre offensive de blitz, sans songer à défendre l’arrière, le résultat étant une anticipation de la « destruction mutuelle assurée », sans qu’on ait besoin de recourir à l’arme atomique.)
Après avoir achevé d’habituer son lecteur à l’idée que le cannibalisme est somme toute une façon de s’alimenter comme une autre, Herbert Best donne à son roman une curieuse fin en Égypte, où un autre Britannique, sorti quant à lui d’Oxford, et que le capitaine a déjà rencontré auparavant dans les ruines de Constantinople, a créé une société viable et prospère, basée sur le fait que tout signe de richesse — et toute idée de cadeau ou de rétribution — est assimilée à un déshonneur, de sorte que les élites sont nécessairement vertueuses, notre philosophe d’Oxford lui-même étant, pour le pays nilotique, une sorte de roi en guenilles. Comme de pareilles valeurs sont aux antipodes de la culture islamique, on peut supposer, quoique ce ne soit indiqué nulle part, que ce que l’auteur a en tête est une christianopolis orientale, une utopie copte.


MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES

Mythopoeia - Æsthetica - Critica


RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
DEUX ADAPTATIONS TÉLÉVISUELLES DE
CHARLES DICKENS

Vu deux adaptations de Dickens pour le petit écran, Bleak House (2005) et Little Dorrit (2008), toutes deux produites et réalisées par la BBC.
Adapter Dickens est naturellement une tâche impossible, non parce que ses romans ne s’y prêtent pas, ils s’y prêtent au contraire merveilleusement, il suffit de découper les dialogues pour avoir les scènes toutes prêtes, mais parce que le dickensien est tapi là, le volume en main, de sorte que s’il venait à manquer une réplique, une scène ou, pire, un des nombreux personnages secondaires, ou bien s'il se découvrait que l’un des acteurs ait négligé de se faire la tête qu’a son personnage dans les gravures de Phiz, l’affaire risquerait fort de se terminer par une interpellation à la chambre.
Fort heureusement, le cinéma britannique est, de par son histoire, essentiellement littéraire et théâtral, et l’évolution l’a donc doté des caractères qui le rendent naturellement apte à adapter Dickens et Shakespeare. Ce qui, de l’autre côté de l’Atlantique, tomberait immanquablement dans le snobisme, l’imbécillité et la boursouflure, donne des productions prosaïques et sans grande imagination, mais qui fonctionnent comme des illustrations filmiques des romans.
Je n’ai pas été très impressionné par Bleak House, qui avait beaucoup plu à la presse britannique, mais pour des raisons de marketing plus que de forme : le feuilleton a été produit comme un soap opera, et les épisodes d’une demi-heure, diffusés en prime time, ont attiré un public nombreux et populaire, qui n’aurait pas accès normalement aux classiques, même filmés. (Mais l’affaire est compliquée, parce que l’adaptation d’un roman victorien se range elle-même dans un genre télévisuel éminemment populaire, le costume drama, sorte de soap opera glorifié, qui bénéficie des atouts des beaux costumes et des jolis décors, et qui a aussi la fonction sociale de renforcer le sentiment d’identité nationale, en familiarisant les britanniques avec leurs ancêtres victoriens.)
Le résultat de la soapification de Bleak House est qu’on voit essentiellement des têtes qui parlent, en très gros plan. Quand, d’aventure, on aperçoit pendant une demi-seconde un décor en entier, on constate qu’il est très joli, et on regrette de ne pas le voir mieux. De même, les plans généraux, en particulier dans les scènes d’intérieur, imitent des tableaux victoriens, et fort bien, composition et couleur.
Ceci étant, il n’y a pas de récit filmique à proprement parler, et Bleak House pourrait parfaitement consister en images fixes accompagnées de la bande son, sans qu’on n'y perde rien.
Je déplore aussi dans Bleak House des tics post-modernes qui, sept ans après la date de première diffusion, semblent déjà leur propre parodie. Le plus gênant est le bruit de fer à vapeur qui accompagne les changements de lieux ou les establishing shots. Qui se signale ainsi ? Est-ce le « narrateur filmique » qui, à défaut de dire « je », dirait « pshhh » ? Est-ce le guide ectoplasmique que je postule dans ma propre naratologie des récits en images, qui aspire bruyamment dans son sillage les fantomatiques voyeurs que sont les téléspectateurs ? Est-ce la mécanique filmique elle-même, qui est réglée pour aller enregistrer le récit à l’endroit où il se déroule ?
Little Dorrit est beaucoup plus conventionnel que Bleak House et, pour commencer, il y a un vrai récit filmique. Je veux dire que le plan contient réellement des gens qui accomplissent des actes, par exemple un libraire qui se dépêche de rentrer ses livres à cause de l’ondée, tout à fait comme si on était dans une adaptation de Dickens pour Le Théâtre de la jeunesse de Claude Santelli, produite par l’ORTF dans les années 1960. Il y a même des morceaux d’écriture filmique classique. Quand Amy Dorrit refuse la demande en mariage du jeune John Chivery, le fils du gardien de la Marshalsea, John dégoûté jette son beau haut-de-forme dans un panier de pêcheur, et Amy ramène le chapeau au gardien, une minute avant la fermeture de la porte de la prison, cette remise in extremis du couvre-chef rescapé suffisant pour raconter toute l’histoire au père du soupirant déçu.
Les adaptateurs de Little Dorrit se sont efforcés de montrer comment Dickens gardait sa pertinence pour notre époque, tout à fait comme s’ils faisaient un cours de littérature pour des étudiants de première année. Amy Dorrit est le caregiver, l’« aidant principal », du vieux Dorrit, ce qui évoque le soin donné aux vieux parents en notre époque de vieillissement de la population et d’Alzheimer généralisé.
Plus conventionnellement, Rigaud est dépeint comme un serial killer. Quant à Tattycoram, la fille adoptive des Meagles, mi--compagne, mi-servante de leur fille, elle est jouée par une actrice de couleur et le personnage a donc des « griefs » (« issues ») qui préfigurent les post-colonial studies, ou les subaltern studies. La contrepartie est que la caméra fait une trop grande place à ces personnages relativement à leur importance dans le récit, de sorte que, au dernier épisode, le spectateur a du mal à se convaincre que l’histoire est bien terminée et qu’on n’a oublié personne.

LIVRES LUS
ALAN MOORE UNE BIOGRAPHIE ILLUSTRÉE
Gary Spencer Millidge
Huginn & Muninn/Dargaud, 2011

Traduction de Alan Moore Storyteller. Sur plus de 300 pages au format album, la vie et l'œuvre d'Alan Moore, dans l'ordre chronologique, avec une foule de documents rares et intriguants, tous dûment commentés. Toutes les bandes dessinées, de Maxwell the Magic Cat à Promethea, mais aussi les textes de fiction, les activités de l'homme de spectacle et du mage élisabéthain, et encore les inachevés, et Alan Moore poète, les articles, les préfaces, les notes de lecture pour le Fortean Times. Pas d'analyse au demeurant (mais le lecteur n'en cherche probablement pas, hypnotisé qu'il est par ce qu'on lui montre). En prime, une chronologie dépliante et un CD. Préface de Michael Moorcock.

LIVRES LUS
MA VIE MANGA
Osamu Tezuka
Kana, 2011

Traduction de Boku no manga jinsei, transcription de conférences faites par Tezuka dans les années 1986-1988. Le père d'Astro le petit robot raconte son enfance et sa jeunesse, parle de l'élan vital et du bonheur d'exister (Tezuka est un enfant de la guerre), de la signification de son œuvre (le respect de tout ce qui vit, le danger de la technique), du dessin animé, de l'éducation des enfants.
Témoignages de l'ami d'enfance, de la sœur, de l'homme d'affaires qui aida Tezuka après la faillite de Mushi Productions. « J'ai racheté la totalité des droits d'exploitation des œuvres alors existantes de Tezuka. Et dix ans plus tard, je lui ai tout rendu. »
Tezuka nous donne bien sûr le point de vue d'un homme de lettres, antidote au discours des politiques, mais aussi des médias, qui « nous illusionne plus que la fiction, car il se fait passer pour la réalité, alors que la fiction ne se cache pas d'être une illusion. »

LIVRES REÇUS
L'ASSOCIATION : UNE UTOPIE ÉDITORIALE ET ESTHÉTIQUE
Sous la direction d’Erwin Dejasse, Tanguy Habrand et Gert Meesters
Les Impressions nouvelles, 2011

L’année 2011 aura été une année importante pour L’Association et pour Jean-Christophe Menu. Ce dernier a soutenu sa thèse de doctorat en Sorbonne en janvier, et il s’est retiré de la structure éditoriale dont il était l’âme en mai. Le moment n’est pas mal trouvé pour faire un livre sur le petit éditeur unanimement crédité d’avoir lancé la bande dessinée d’auteur. C’est ce à quoi s’est appliqué le collectif liégeois ACME.
Le groupe ACME entend étudier la bande dessinée « en soi », au lieu de l’utiliser à fin d’illustration de « thèses hégémoniques ». (C’est à peu près ce que prétendaient faire MM. Morgan et Hirtz quand ils notaient dans Les Apocalypses de Jack Kirby, Les Moutons électriques, 2009, p. 12, que la stripologie est une science autotélique, c’est-à-dire que l’investigation « a pour finalité la connaissance des récits dessinés eux-mêmes et non de leurs sources ni d’aucun autre élément périphérique (par exemple ce que ces récits révéleraient de l’imaginaire de leur société ».) ACME, quant à lui, revendique une approche pluridisciplinaire (sociologique, institutionnelle, esthétique, historique, etc.). Mais concrètement le discours des chercheurs est structuré d’une part par une approche socio-économique et d’autre part par une approche sémiotique. La première de ces préoccupations explique la place éminente que tiennent dans l’ouvrage les péritextes de l’éditeur (catalogues, bons de commande, primes, suppléments divers). La seconde explique que, dans les études d’auteurs, soient privilégiées la planche et la case. Et la première de ces approches le cède progressivement à la seconde à mesure qu’on avance dans l’ouvrage.
Si la notion d’utopie éditoriale annoncée dans le titre de l’ouvrage évoque irrésistiblement l’utopie sonore du catalogue de l’éditeur de musique Frémeaux et associés, le propos de nos théoriciens est plutôt de mettre en lumière la cohérence du projet éditorial de L’Association. À cet égard, nos auteurs évitent de survaloriser les vedettes ou les best-sellers, qui sont traités à leur place, dans les analyses d’auteurs ou dans les articles thématiques. Pour ce qui est de l’approche socioéconomique, le fil conducteur de nos théoriciens est le subtil équilibre de L’Association entre rupture affichée et réalités économiques (celles-ci incluant, le cas échéant, le succès commercial). Du côté de la création, nos chercheurs mettent en lumière le goût pour le détournement, la parodie, la contrainte, mais aussi la mise en scène d’eux-mêmes par les auteurs (article d’Erwin Dejasse sur l’autobiographie dessinée), ainsi que la capture de la réalité et le style « sur le vif » (étude sur le reportage dessiné par David Vrydaghs). Il arrive cependant que la méthodologie convoquée donne peu de résultats, et nous avouons ne savoir que penser des savants comptages par Gert Meesters, censés cerner la spécificité de la narration imagière des auteurs de L’Association par comparaison à un corpus de référence (l’hebdomadaire Tintin/Hello Bédé).
L’article conclusif de Dick Tomasovic, ostensiblement consacré à Shenzen de Guy Delisle, déborde son sujet et offre du coup une excellente analyse du style Association. Guy Delisle appartient à L’Association sur le plan stylistique par « la revendication du crayonné et de l’esquisse comme dessin terminé, le récit par épisodes sous forme de journal quotidien, la dérision réflexive comme point de vue sur le monde, le goût du détail qu’il soit graphique ou narratif et le recours général à la synecdoque ou la métonymie pour exprimer la subjectivité ». Quant aux choix éditoriaux de L’Association, ils sont caractérisés par « l’étrangeté des traits dessinés, le goût de l’anecdote aux dépens de la grande forme du récit, la réinvention perpétuelle des mises en page, la variété des formats des ouvrages, la revendication d’une morgue ironique envers le champ de la bande dessinée, le ludisme laborieux des exercices oubapiens (...), les démarches visant à accrocher le regard et la lecture ».

LIVRES REÇUS
AU COIN DE MA MÉMOIRE
Francis Groux
PLG, Collection Mémoire Vive, 2011

Mémoires de Francis Groux, cofondateur du festival de la bande dessinée d'Angoulême, avec Jean Mardikian. Avec une modestie de bon aloi, l'auteur nous raconte sa vie et celle du festival, en nous régalant de savoureuses anecdotes, que l'historien prendra naturellement avec toute la prudence qui est de mise.
L'ouvrage est agréablement illustré de planches originales et de dessins dédicacés offerts à M. Groux par les dessinateurs reconnaissants.
Ouvrage indispensable à qui s'intéresse à l'histoire sociale de la bande dessinée.
Préface de Thierry Groensteen.

REVUES REÇUES
LA CRYPTE TONIQUE
Le magazine du magasin
n° 0 sept-ct. 2011
n° 1 nov. déc. 2011
Philippe Capart
16 galerie Bortier 1000 Bruxelles

Singulière entreprise que celle de Philippe Capart, qui a racheté le fonds du libraire et éditeur Michel Deligne, l'a installé dans sa crypte, et qui, dans le numéro zéro de sa revue, brosse l'histoire des librairies bruxelloises spécialisées en bande dessinée, mais aussi du fandom et des fanzines. Le numéro un est à la gloire de Félix le chat et de Charlie Chaplin. Les articles signalés dans le magazine par un astérisque sont disponibles dans le magasin.

LIVRES PARUS
BANDE DESSINÉE ET NARRATION
Système de la bande dessinée 2,
Thierry Groensteen
PUF collection Formes sémiotiques, 2011

Le deuxième volume de Système de la bande dessinée, paru douze ans après le premier (Système de la bande dessinée, PUF, collection Formes sémiotiques, 1999), en constitue d’une certaine façon une mise à jour, et le livre peut fonctionner à la façon du « patch » d’un logiciel informatique, l’auteur nous informant de tels progrès théoriques qu’il a accomplis sur les problématiques de la solidarité iconique, de la séquentialité, de la mise en page, etc.

Mais c’est essentiellement sous l’angle de la narratologie, annoncé dans le titre même de l’ouvrage (Bande dessinée et narration), que l’auteur considère son sujet, ce qui peut surprendre, car les thématiques abordées débordent largement cette approche narratologique, soit que Thierry Groensteen interroge les limites du médium bande dessinée — d’où des étude sur la bande dessinée abstraite, la bande dessinée sur support numérique, la bande dessinée et l’art contemporain —, soit qu’il propose des analyses qui relèvent plus largement de la poétique.
Relève ainsi de la poétique l’introduction par Groensteen, dans un passage d’esprit très barthésien, de la notion d’advenu, concurrente de celle de signifié d’une image (en gros, il y a advenu quand une case nous dit : voilà la chose qui est arrivée ensuite ; mais il y a dans les bandes dessinées des signifiés plus complexes, qui ne relèvent pas de l’advenu).
Relève également de la poétique l’introduction de la notion de multicouche, à côté du multicadre, permettant notamment de rendre compte de la rhétorique des émotions dans le manga, ou bien l’investigation sur la représentation de la subjectivité et du monde intérieur, ou encore la réflexion sur le rythme (au sens d’une scansion, d’une métrique) dans la bande dessinée.
Le fil conducteur de cette poétique groensteenienne est le passage d’une bande dessinée traditionnelle, dont le sens s’épuise dans les rapports de causalité et de consécution des vignettes successives, à une bande dessinée moderne (ou plus exactement post-moderne), où les rapports entre les vignettes ne relèvent plus d’inférences logiques de type temporel et causal, mais d’une discursivité savante, demandant une participation du lecteur, et qui superpose des ontologies multiples, le réel se mêlant au souvenir, au rêve, au fantasme, aux affects, etc. (Un exemple parfait de cette bande dessinée post-moderne est le Jimmy Corrigan de Chris Ware.)

D’un autre côté, c’est bien la problématique de la narration qui occupe la position centrale de l’ouvrage (pp. 85-132). Thierry Groensteen se montre ici partisan d’une via media, renvoyant dos à dos (p. 88) les théoriciens qui postulent qu’il y a toujours un narrateur dans tout récit (les partisans du « tout narrateur ») et ceux qui pensent que les récits dessinés se « racontent tout seuls », et qui ne font place au narrateur que lorsque celui-ci intervient spécifiquement ou laisse des traces incontestables (nous-même faisons partie de cette dernière école, en bon disciple de Franz Karl Stanzel). Groensteen se place sur un plan strictement pragmatique et cherche quelles sont les instances de narration minimales qui sont nécessaires pour « raconter » une bande dessinée. Inspiré par la théorie du cinéma, et spécifiquement par celle d’André Gaudreault [Du Littéraire au filmique, Méridiens Klincksieck, 1988], notre auteur réduit cependant considérablement les catégories par rapport à celles que Gaudreault postulait pour le cinéma, puisque Groensteen fait place à un narrateur fondamental, un monstrateur (chargé des images) et un récitant (chargé des récitatifs). Gaudreault, quant à lui, avait recours à tout un zoo de narrateurs, tous plus spécialisés les uns que les autres, monstrateur profilmique (mise en scène), monstrateur filmographique (mise en cadre), réunis tous deux par un méga-monstrateur filmique (mise sur film), qui voisinait avec un narrateur filmographique (mise en chaîne), et les deux étant coiffé finalement par un grand imagier (ou méga-narrateur filmique, chargé de la mise en film) [Du littéraire au filmique, op. cit., p. 113.]
Thierry Groensteen prend soin d’expliquer (p. 87) que son narrateur fondamental, son monstrateur et son récitant ne sont pas des sortes de fantômes, hantant l’atelier du dessinateur, mais qu’ils correspondent à des opération narratives identifiables et séparables. C’est ce qui fait l’intérêt de son modèle, puisqu’il montre, en convoquant à l’appui une connaissance encyclopédique de la bande dessinée, de quoi sont capables, pour ainsi dire, ces différentes instances, d’où de beaux développement sur le narrateur actorialisé, la modalisation, la polygraphie.
D’un autre côté, Groensteen semble faire un pas en arrière par rapport à Système de la bande dessinée 1, puisqu’il repère le responsable des textes et le responsable des dessins, revenant de facto à une conception de la bande dessinée comme alliance (et collaboration) de l’un et de l’autre. Quant aux opérations fondamentales (non triviales) mises en lumière dans Système 1 — découpage, mise en page, tressage —, elles sont mises au compte du narrateur fondamental, dont monstrateur et récitant sont les myrmidons zélés.
Plus délicate est la mise en compatibilité de la narratologie groensteenienne avec les propositions théoriques de Système 1 inspirées de Gilles Deleuze (Système 1, p. 125 ssq). Si Groensteen disait de l’image qu’elle était un énonçable (et aussi un descriptible et un interprétable) c’était précisément pour lui refuser, à la suite de Deleuze, la qualité d’énoncé (« Ce n’est pas une énonciation, ce ne sont pas des énoncés », écrivait Deleuze dans L’Image-Temps, Minuit, 1985, p. 44). Pas de place apparemment, dans cette optique, pour la narration (la narration est une énonciation ! Le récit est un énoncé !). Notre théoricien se tire d’embûche, si nous suivons bien sa pensée, en distinguant le plan de la production et celui de la réception. La transformation d’un énonçable en énoncé, c’est le travail du lecteur (p. 36, p. 40, passim). Mais quant à la production, Groensteen affirme dans Bande dessinée et narration que les images de bande dessinée sont le produit d'une narration et pose explicitement que « le montré est un dit » (p. 89). En effet, son point de départ est que celui qui ouvre une bande dessinée le fait pour « s’exposer à un récit »  (p. 88). Et puisque récit il y a, Groensteen cherche les instances productrices de ce récit (ou les opérations fondamentales qui y président, puisque, encore une fois, l’auteur ne postule pas des fantoches chargés respectivement de dessiner, de réciter et d’articuler). Reste qu’on peut se demander pourquoi l’auteur ne continue pas sur sa lancée, en posant d’emblée que, en l’absence d’énonciation et d’énoncé, il n’y a pas d’énonciateur, et que le récit de bande dessinée se raconte « tout seul ».

Allons plus loin. Il n’est pas assuré qu’on puisse échapper à la querelle qui sépare les narratologues. Groensteen, tout partisan qu’il soit de la via media et du pragmatisme, amène des problématiques qui sont bien celles des narratologues adeptes du « tout narrateur », telle que la question de l’unreliable narrator (il donne, p. 100 sqq, des exemples de narrateur déceptif dans le dessin, autrement dit d’unreliable monstrator). Il est évident que si l’on pense que le récit se raconte « tout seul », cette question de la déceptivité ne se pose pas. On nous dira que cela revient à traduire comme relevant d’une « événementialité » ambiguë ce que Groensteen met au compte d’un narrateur non fiable, mais la querelle n’est pas uniquement de terminologie ou de modèle. Groensteen explique (p. 100-101) à propos d’un récitant qui, devant la succession des événements, se demande ce qui se passe (dans L’Ombre du Z de Franquin), qu’il est déjà unreliable (Groensteen écrit « trompeur »), puisque, en tant que voix autoriale, ce récitant sait pertinemment ce qui se passe (pour raconter l’histoire, il faut bien qu’il la connaisse). Nous avions, quant à nous, dans notre thèse (Formes et mythopoeia dans les littératures dessinées, 2008), introduit la notion de bonimenteur à propos d’un tel récitant (nous pensions aux textes emphatiques de Stan Lee au sommet des cases de Jack Kirby). Le bonimenteur peut parfaitement découvrir l’histoire en même temps que nous. Bref, il n’est aucunement besoin de postuler, dans les récitatifs, une voix autoriale, et il devient inutile dès lors de chercher de la déceptivité quand le récitant se place en situation d’information incomplète.
Mais c’est naturellement à propos de la représentation de la subjectivité que le parti que prend, tout en s’en défendant, Groensteen pour le « tout narrateur » se décèle le plus, parce qu’il est amené à postuler à chaque fois l’intervention d’un narrateur qui nous donne accès à ladite intériorité (alors qu’on pourrait poser que cette intériorité nous est accessible de façon immédiate). Ainsi, à propos du narrateur actorialisé (c’est-à-dire présent dans son histoire), notre théoricien, étudiant (p. 141) une séquence muette du tome 3 du Journal de Fabrice Neaud, pose que le « Fabrice » qui est dessiné continue à être le narrateur actorialisé, même s’il a renoncé à être le récitant. De fait, nous sommes dans le fantasme amoureux de « Fabrice » qui rêve bientôt, dans sa douce euphorie, d’un café « fin de siècle », de champs de blé, etc. Mais n’est-il pas dans ce cas plus simple de dire qu’on est en « focalisation interne », exactement comme dans les romans de Virginia Woolf, en faisant l’économie d’un « Fabrice » narrateur, nonobstant le fait qu’il soit un personnage muet), que Groensteen ne retrouve que par un faisceau de présomption ? (« Fabrice », même muet, continue à être le narrateur parce que l’œuvre s’appelle Journal, parce que dans le reste du tome, Fabrice est le récitant, et parce que nous n’avons accès à l’intériorité que de Fabrice.)
Mêmes les bulles de pensée des personnages (si pratiques comme on sait pour les auteurs, puisque le héros communique au lecteur ce qu’il a vu et ce qu’il a l’intention de faire) sont mises par Groensteen (p. 134) au compte d’un narrateur qui se positionne explicitement comme omniscient et se montre capable par conséquent de pénétrer l’esprit de ses personnages (c’est la définition de la focalisation zéro de Gérard Genette). Mais les bulles de pensée en elles-mêmes ne permettent nullement de conclure à un narrateur omniscient. Un récit réflectorisé, c’est-à-dire perçu en entier « à travers » un personnage, qui est donc l’exact contraire d’un récit « narratorisé », et dont l’exemple canonique, depuis Percy Lubbock, est Les Ambassadeurs de James, est précisément basé sur le fait qu’on partage les pensées du personnage. (Il est entendu au demeurant que le personnage du réflecteur peut changer à tout moment dans un récit.)
Bref, il nous semble que l'auteur n'est pas tout à fait clair dans sa définition du narrateur. Il nous présente pragmatiquement un narrateur chargé de la production du récit (par exemple, son narrateur fondamental est chargé des opérations de mise en page, de découpage et de tressage ; il confie au monstrateur le soin de représenter les agissements des personnages). Mais d'un autre côté, la question que pose Groensteen est bien celle que pose la narratologie depuis Genette : « Qui parle ? » Et dans cette conception, c'est bel et bien la thèse du « tout narrateur » que défend Groensteen.


Finalement, la catégorisation introduite par Groensteen, qui est censée rendre compte de façon économique de l’ensemble des problèmes narratologiques dans la bande dessinée, n’atteint que partiellement son but. Contentons-nous ici d’un exemple. À propos d’un graphic novel de Mazzucchelli, Asterios Polyp, où tous les personnages sont dessinés dans un style différent, qui reflète leur intériorité, comme dans le célèbre dessin The Party, de Saul Steinberg, le théoricien parle (p. 144) d’un régime « d’objectivation subjectivée » ajoutant : « Nous voyons les personnages de l’extérieur, mais à la façon dont eux-mêmes perçoivent le monde et s’y projettent ». « D’une façon générale, poursuit Groensteen, la question de l’expression du monde intérieur d’un personnage ne peut être étudiée qu’à l’intérieur d’une théorie narratologique de la bande dessinée. » Et l’auteur ajoute que « la façon dont un auteur s’y prend pour donner accès à la subjectivité de ses personnages ne peut être décrite sans une identification précise des interventions respectives du récitant et du monstrateur, et de leurs modalités croisées. »
Mais suffit-il d’affirmer qu’une même instance (ici, le monstrateur) assure simultanément (Groensteen parle d’une « fusion » et d’une « synthèse ») la présentation objective d’une situation (« nous voyons les personnages de l’extérieur... »), et la représentation subjective des personnages (« ... mais à la façon dont eux-mêmes perçoivent le monde et s’y projettent ») ? Cela ne nous dit pas comment le monstrateur s’y prend pour opérer cette quadrature du cercle. Il faudrait distinguer ce qui permet, dans le dessin, l’un et l’autre procédé. Et dès lors, ce n’est plus de synthèse qu’il est question, mais de deux modalités distinctes, qui restent à définir.
On peut rendre compte complètement et élégamment de ce qui se passe dans un dessin comme The Party de Saul Steinberg ou dans une grande case d’Asterios Polyp de Mazzucchelli, en distinguant deux notions empruntées à Franz Karl Stanzel (mais dont la combinaison dans les littératures dessinées est spécifique), la perspective et le mode. La perspective, notion à la fois visuelle et cognitive, peut être extérieure ou intérieure. Nous avons déjà fait allusion plus haut au mode. On est en mode narrateur quand l’action est racontée par un tiers, dont l’intermédiation est détectable, en mode réflecteur quand tout est vu subjectivement à travers le personnage. Je puis raconter ainsi : « Au moment où Billy Bunter se glissait hors du dortoir des quatrièmes, une voix sévère l’arrêta sur place. — Encore en retard, Bunter,  tonna Mr Quelch. » Je suis en mode narrateur. Mais je puis aussi raconter ainsi : « — Encore en retard, Bunter ! Billy Bunter se figea sur place au seuil du dortoir des quatrièmes. Le terrible Mr Quelch, jailli de nulle part, se tenait à deux mètres devant lui. » Je suis alors en mode réflecteur. Tout est vu « à travers » Billy Bunter.
Dans l’exemple que cite Groensteen la perspective est extérieure, mais le récit graphique est (multi)réflectorisé. C’est précisément ce qui permet la présentation objective de la scène mais la représentation subjective des personnages.
Comme on le voit, il n’est nul besoin de mettre le narrateur à toutes les sauces pour décrire ce qui se passe dans les récits dessinés. Et dès lors que c’est l’intériorité des personnages qui prédomine, que la prémisse du récit est la primauté de la conscience plutôt que l’existence d’un monde réel, il y a un gain technique à disjoindre les notions de perspective et d’instance de médiatisation, ce qui empêche de conserver la figure unique d’un narrateur, fût-il imagier.

LIVRES PARUS
DICTIONNAIRE DES LIVRES ET JOURNAUX INTERDITS
2e ÉDITION
Bernard Joubert
Cercle de la Librairie, 2011

On se demande parfois à quoi servent les blogs consacrés à l'actualité de la bande dessinée. Il faut consulter la deuxième édition, entièrement revue, et augmentée de plusieurs dizaines de notices, du Dictionnaire des livres et journaux interdits, de Bernard Joubert, pour apprendre que la célèbre loi du 16 juillet 1949 a été modifiée, dans le silence complet des médias, par la loi du 17 mars 2011, une de ces lois fourre-tout dont l'intitulé, imaginé par des humoristes, est désormais « loi de simplification et d'amélioration de la qualité du droit ». Ce toilettage s'est fait sous prétexte de rendre le droit interne conforme au droit européen, en l'occurrence à la célèbre directive Services.
Si la finalité du texte n'a pas changé — il s'agit toujours de donner à une commission de siphonnés, qu'on recrutera exprès, la faculté de menacer les éditeurs de bandes dessinées de poursuites pénales, sous un prétexte d'ordre moral —, la définition de cet ordre moral, et par conséquent la base philosophique du texte, a été profondément modifiée. Citons, d'après Légifrance, la version initiale et la version actuelle du fameux article 2 de la loi du 16 juillet 1949, correctionnalisant la publication de mauvaises bandes dessinées. Voici la version d'origine :

Les publications visées à l'article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisime, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche et tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse.
Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse.

Et voici la version 2011 du même article :

Les publications mentionnées à l'article 1er ne doivent comporter aucun contenu présentant un danger pour la jeunesse en raison de son caractère pornographique ou lorsqu'il est susceptible d'inciter à la discrimination ou à la haine contre une personne déterminée ou un groupe de personnes, aux atteintes à la dignité humaine, à l'usage, à la détention ou au trafic de stupéfiants ou de substances psychotropes, à la violence ou à tous actes qualifiés de crimes ou de délits ou de nature à nuire à l'épanouissement physique, mental ou moral de l'enfance ou la jeunesse.
Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse.

Comme on le voit, les principes de morale catholique laïcisée de 1949, inspirés des dix commandements, ont été remplacés en 2011 par les principes de ce qu'on appelle de façon plus ou moins impropre la rectitude politique, la bien-pensance, ou l'idéologie victimaire. Dans la version initiale, la présentation sous un jour favorable du mensonge faisait naturellement référence au huitième commandement, celle du vol au septième, celle de la haine au cinquième, celle de la débauche au neuvième ; et si la liste commençait par une très invraisemblable « présentation sous un jour favorable du banditisme », c'est parce que les milieux catholiques d'avant-guerre s'étaient habitués à qualifier les journaux pour enfants commerciaux du temps — à commencer par Le Journal de Mickey — d'« illustrés gangsters », sous prétexte qu'ils publiaient des strips américains, remplis comme chacun sait d'émules d'Al Capone, saluant chaque aube de rafales de mitraillettes.
Dans la nouvelle version du texte, c'est, très victimairement, le danger pour les mœurs des petits enfants qui ouvre la série, la pédophilie étant considérée comme le crime suprême dans une société où les petits enfants sont, dans l'échelle du grief et de la réclamation, les victimes par excellence. Et vient en second lieu l'incitation à la discrimination ou à la haine, autrement dit le délit de « racisme », déjà réprimé par l'article 24 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, mais qu'il faut réprimer davantage encore, puisqu'il constitue, dans le logiciel des médias, des politiciens et des « associations », la faute originaire, source de tout mal.
Et on notera au passage que le marketing a fait des progrès non moindres que le droit, puisque la longue litanie du texte initial sur ce qu'on peut imprimer dans un journal (une illustration, un récit, une chronique, une rubrique, une insertion), est remplacée par un seul mot : tout cela, mon bon monsieur, cela s'appelle des contenus.


Notre étude sur la notion de canon dans les littératures dessinées a paru dans la revue électronique Comicalités où on peut la lire dans son intégralité.


Ajout au Petit Critique illustré : Tarzan ! catalogue de l'exposition au musée du quai Branly, 2009

LIVRES REÇUS
KAMI ET MECHA : IMAGINAIRE JAPONAIS
Yellow Submarine n° 135, 2011

Plus de 200 pages bien tassées sur l'imaginaire fantastique japonais, dont une histoire de la science-fiction japonaise (Tony Sanchez), une histoire du robot japonais (Raphaël Colson) l'œuvre de Tezuka (M. Hirtz), le manga d'horreur (Anne Adam), les superhéros japonais (Julien Sévéon), la réception de la culture populaire nippone en France (Olivier Richard).

RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
LE ROMANCIER COMME VOYANT ET COMME FANTÔME

Le romancier comme voyant. Idée très présente chez Julien Green. « ... et s’il fallait résumer en quelques mots ma méthode de travail, je dirais simplement que j’écris ce que je vois. Cette phrase dit à peu près tout. Si je ne vois rien, en effet, je ne puis écrire. Je veux dire que si je n’ai pas devant les yeux de l’esprit une représentation très nette de la scène que je me propose de décrire, je ne puis rien faire de bon, et je dis bien : une représentation, comme on dit une représentation théâtrale. » (Journal, 16 octobre 1949.)
Cette idée du romancier comme voyant, j’ai toujours pensé qu’elle était le point aveugle de toutes les théories du narrateur. Le narrateur nous donne à voir ce qu’il voit lui-même. C’est précisément ce qui rend inextricables les querelles de théoriciens sur l’existence ou non d’une instance de narration, en particulier dans ceux des récits écrits où l’on est, de bout en bout, « au point de vue » d’un personnage, et dans les récits en images (bande dessinée, cinéma).

Dans le cas des récits imagiers, on est également fondé à affirmer qu’il y a un narrateur, puisque quelqu’un nous donne les images que nous voyons (telle est, par exemple, la position de mon ami Thierry Groensteen), ou qu’il n’y en a pas, puisque ces images se présentent comme une représentation analogique du monde (c’est par exemple la position de l’universitaire Jean-Marie Schaeffer). Le pragmatiste que je suis conclut que, chacune de ces analyses fonctionnant ni mieux ni moins bien que sa rivale, elles se valent, et que la querelle est sans objet.
Quant à moi, toujours pragmatiquement, j’introduis dans mon modèle un narrateur lorsque l’intermédiation de celui-ci se fait sentir pour le lecteur (je reste fidèle ici à la notion de Mittelbarkeit de Stanzel). Or poser que le narrateur nous donne à voir ce qu’il voit lui-même, c’est concevoir l’auteur et son lecteur comme des sortes de fantômes, qui hantent les lieux et assistent aux scènes du récit. Le plus souvent, ces spectateurs sont discrets, et ils finissent par oublier eux-mêmes qu’ils existent, pour ne retenir que la scène dont ils sont les témoins. Mais de temps à autres ce guide fantomatique qu’est l’auteur accomplit quelque chose de décisif, qui nous rappelle qu’il a la main haute et c’est alors qu’on peut parler d’un récit narratorisé, d’un point de vue autorial, etc.
Cela se voit très bien au cinéma, où la succession des plans et des mouvements d’appareil ne fait pas impression sur nous, qui observons les faits et gestes des personnages (Jean-Marie Schaeffer est fondé à nous dire que nous sommes alors devant une représentation analogique de la réalité), jusqu’au moment où la caméra prend les devants, et passe inopinément dans un couloir dans lequel les personnages n’ont pas encore pénétré, ou bien s’arrête soudain sur un détail révélateur de quelque élément-clé de l’intrigue. À ces moments, le guide fantomatique prend l’initiative. Il ne nous dit plus seulement : « Chut ! entrons ici sans faire de bruit », mais : « Attention ! vous allez voir ce que vous allez voir ! »

LIVRES LUS
LE PETIT LIVRE BLEU
ANALYSE CRITIQUE ET POLITIQUE DE LA SOCIÉTÉ DES SCHTROUMPFS
Antoine Buéno
Hors Collection, 2011

Ce bref essai, désinséré par son auteur d'un roman (Le triptyque de l'asphyxie ou chronique de la mort des macchabées, La Table Ronde, 2006), dans lequel il était censé représenter la thèse de doctorat de l'une des protagonistes, réussit à combiner les défauts de l'ignorance à ceux de l'outrecuidance. L'auteur, qui se présente comme enseignant à Science Po, et qui ne serait pas mal avisé, en effet, d'y suivre quelques cours, ignore qu'il existe sur le sujet « bande dessinée et politique » une littérature secondaire qui remplit aujourd'hui quelques bibliothèques. Le lecteur de cet opuscule devra se contenter, comme base théorique, d'un unique mémoire de master 2, certainement génial, mais écrit par un illustre inconnu, et demeuré inédit. Les questions de corpus n'intéressent pas davantage M. Buéno, qui mélange les albums de Pierre Culliford, dit Peyo, et ceux, d'une teneur toute différente, de Thierry Culliford, fils du précédent et continuateur de son œuvre. Quant à demander à M. Buéno une connaissance quelconque des littératures graphiques, de leur histoire et de leur esthétique, une telle proposition relève à l'évidence de la loufoquerie. M. Buéno ignore en particulier que les Schtroumpfs continuent une vieille tradition graphique mettant en scène des peuplades conjecturales de lutins distingués seulement par des attributs secondaires (le plus souvent, leur état social, ou un trait de caractère), auxquels nous avons donné l'appellation de myrmidons (d'après une peuplade achéenne, dans la mythologie grecque). Des exemples canoniques de myrmidons sont les Brownies de Palmer Cox, dans le St Nicholas Magazine de New York, à la fin du XIXe siècle, et les Teenie Weenies de William Donahey dans le Chicago Tribune, dans les années 1920. Au cinéma, les nains du Blanche Neige de Walt Disney, obéissent grosso modo au même principe : ils se distinguent, y compris morphologiquement, par leurs attributs, soit d'état (Prof), soit de nature (Atchoum, Simplet, etc.). Tirer d'un procédé de l'humour graphique des interprétations de type idéologique, comme le fait M. Buéno (les Schtroumpfs étant supposés, du fait de leur stéréotypie et de leur comportement de groupe, incarner une utopie totalitaire, soit fasciste/nazie, soit stalinienne), — et, a fortiori, tirer des interprétations de l'organisations sociale supposée des Schtroumpfs (en déduisant par exemple des spécialisations professionnelles un mode d'organisation économique sur le modèle de la corporation) — relève de l'aberration mentale. On pourrait démontrer au moyen des mêmes sophismes que les Brownies de Palmer Cox sont eux aussi imbus de nazisme et de stalinisme, alors qu'ils précèdent l'invention de ces idéologies d'un demi-siècle.
M. Buéno conclut son essai en se félicitant du succès de son entreprise et en lançant un appel pour que soit appliqué le même type d'analyse paranoïaque à n'importe quelle autre œuvre en apparence innocente et qui aurait la faveur du public. Que M. Bunéo soit, comme nous le croyons, dans la facétie, ou qu'il ait fini par croire à ses propres romans (ou plus exactement aux thèses que défendent les personnages de ses romans), force est de constater, au vu de l'incroyable faveur médiatique que rencontre son calamiteux pensum, qu'il n'est pas sans danger de proposer de tels programmes à l'encontre de littératures qui, comme nous l'écrivions naguère, ont été constamment victimes des discours qu'on tenait sur elles.

LIVRES REÇUS
GRANT MORRISON (R)ÉVOLUTIONS
Yann Graf
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

Monographie sur un scénariste britannique vedette, pilier de la collection Vertigo, qui appliqua dans un second temps ses idées iconoclastes aux comics mainstream, redéfinissant par exemple la Justice League of America, les X-Men et Superman. M. Graf présente sur 150 pages un scrupuleux historique de l'œuvre de l'inventif Écossais, où ne manquent ni un back-up, ni un synopsis refusé, ni même une idée lancée en l'air. Afin d'éviter que le lecteur ne se perde, les travaux importants bénéficient d'un encadré.
Dans un second temps, l'auteur présente sur 50 pages une analyse formelle, claire et intelligente. L'amateur regrettera cependant que M. Graf n'interroge pas les prétentions parfois exorbitantes de son auteur, le caractère iconoclaste d'une idée ne la rendant pas nécessairement géniale et notre scénariste n'étant parfois pas loin du détournement de mythe.

LIVRES REÇUS
COMIC : INTERMEDIALITÄT UND LEGITIMITÄT EINES POPKULTURELLEN MEDIUMS
Thomas Becker (HG.)
Ch. A. Bachmann Verlag, 2011

Cet ouvrage, destiné au grand public cultivé, constitue les actes d’un colloque tenu à la Freie Universität de Berlin en novembre 2009. Le volume donne une bonne idée de la recherche savante sur les littératures dessinées en langue allemande. Les fils conducteurs de la recherche sont l’intermédialité (les comics étant une forme d’art universellement définie comme hybride) et la question de la légitimité d’une forme littéraire considérée comme relevant de la culture populaire.
Ces deux questions de la légitimité et de l’intermédialité donnent lieu à l’émergence de deux problématiques, la première de nature sociologique, la seconde de nature esthétique.
Sur un plan sociologique, les contributeurs à ce volume s’accordent en général à reconnaître que la bande dessinée ne se situe ni tout à fait dans la culture de masse ni tout à fait dans la culture savante. (C’est peut-être cette indétermination qui conduit Dietrich Grünewald (« Die Welle ») à proposer comme outil pédagogique le graphic novel allemand, par Stefani Kampmann, tiré du célèbre roman La Vague de Tod Strasser (Morton Rhue) : pour le contenu, c'est une bande dessinée ; pour la forme, c'est un « vrai » livre, paru chez Ravensburger.) Dans l’ensemble, nos auteurs font preuve d’un optimisme prudent pour ce qui concerne la possibilité du développement d’une bande dessinée d'auteur, dans une perspective le plus souvent évolutionniste. Bernd Dolle-Weinkauf (« Vom Autoren-Comic zum Comic-Roman ») identifie ainsi les sources du graphic novel dans la bande dessinée française d’auteur des années 1960. Stephan Ditschke (« Die Stunde der Annerkennung des Comics ») étudie les références aux graphic novels dans cette institution germanique qu'est le « feuilleton », autrement dit la chronique littéraire, très sensible à l'air du temps, des grands journaux d'outre-Rhin.
S'il est une référence sociologique qui domine la pensée de nos auteurs, c'est celle à Pierre Bourdieu. Thomas Becker, organisateur du colloque et editor de ces actes, est un enragé bourdieusien, et c’est en termes d’accumulation du capital culturel qu’il analyse la légitimation des comics (« Comiclibido der Nouvelle Vague un die Folgen »). Chemin faisant, notre auteur trace un parallèle entre Moebius et Jean-Luc Godard, dans une esthétique de l’exagération. Jaqueline Berndt, dans une présentation de l’International Manga Museum de Kyoto (« Manga museal, oder : Wer legitimiert wen ? »), dépayse la problématique de la légitimité en montrant l’ambiguïté de la notion même de musée des mangas, l’institution en question fonctionnant somme toute sur le modèle ludique d’une gigantesque bibliothèque.
En ce qui concerne l’esthétique, c’est à la fois la dimension universelle de la bande dessinée et les problèmes de l’hybridation qui sont soulevés. Friedrich Weltzien (« Hybrider Legitimationsdruck ») reprend cette dernière question à son origine, dans sa communication sur la bâtardisation du texte et de l’image chez Töpffer, et il refait un constat déjà fait en France par un Thierry Groensteen : l’hybridation des formes est à l’origjne du déficit de légitimité des comics.
Cette problématique de l’hybridation conduit Jörn Ahrens (« Übersetzungsprobleme ») à comparer Sin City en bande dessinée et au cinéma. Jakob F. Dittmar (« Grenzüberschreitung ») étudie quant à lui le dessin technique (par exemple les notices de montage d'une armoire Ikea en images muettes) et le pop-up book comme formes limitrophes de la bande dessinée. Sebastian Gießmann (« Im Theater der Operationen ») examine le motif du tourbillon comme forme diagrammatique tendant à s’échapper du dispositif, chez Marc-Antoine Mathieu.
Harry Morgan (« Gibt es eine Ästhetik des Comics ? ») se demande s’il existe une esthétique propre aux comics et tend à répondre par la négative, tout en identifiant des constantes commandées par les contraintes graphiques et narratives de ces littératures (simplification du trait, caractère signifiant du tracé de contour). L’auteur oppose la « belle ligne », d’un tracé ferme, à une ligne informe et incomplète, qui est plutôt l’apanage du dessin d’humour, mais qui passe dans la bande dessinée à la fin du XXe siècle.
Il faut noter encore que ces deux problématiques, de la légitimité et de l’esthétique, se rejoignent sans cesse. Eva Kristin Stein, dans son étude sur le vertige (« Schwindel, eine illegitime Erfahrung für Superhelden »), pose en principe que les comics sont des dérivés du cinéma (ce qui choquerait beaucoup de stripologues français) qui ont fini par développer leurs propres solutions, en particulier dans les problèmes de focalisation et de point de vue subjectif.
L’ensemble des communications est d’un sérieux tout germanique et les auteurs multiplient à l’envi les références savantes, ce que leurs confrères de l'aire francophone n’osent plus faire (et qu’ils ont peut-être moins besoin de faire, parce que la stripologie française s’est largement constituée comme science autonome). Sont convoqués ainsi par nos auteurs, non seulement le canon de la sémiologie (Peirce), de la théorie littéraire (Bakhtine) ou de la narratologie (Monika Fludernik), sans compter l'indispensable Bourdieu, mais aussi la philosophie dans son intégralité (d'Aristote à Heidegger et à Deleuze). Paradoxalement, nos auteurs se montrent à la fois d’une extrême prudence dans leur approche des problèmes soulevés et d’une singulière audace dans certaines conclusions tirées. Ceci n’est pas sans lien avec la littérature secondaire convoquée. Si les corpus de littérature secondaire germanophone, et dans une moindre mesure anglophone, sont connus et dûment cités, les auteurs ignorent dans leur ensemble la littérature secondaire francophone, sans doute à cause de la barrière de la langue. Ceci les amène à problématiser des question qui, pour un stripologue français, seraient considérées comme résolues depuis longtemps.
Notons pour finir que la question de la légitimation des littératures dessinées, et les questions subséquentes de leur originalité et de leur intérêt sur le plan esthétique, se posent de façon très abrupte dans l’aire culturelle germanique, qui a très longtemps fait une distinction nette entre littérature noble et littérature populaire (Trivialliteratur).

LIVRES REÇUS
MYTHE ET SUPER-HÉROS
Alex Nikolavitch
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

Abstraction faite de l’introduction et du début du premier chapitre, consacrés au mythe, on trouvera dans cet ouvrage un plaisant panorama, fort documenté, des principaux super-héros, leur description comme une « mythologie moderne » faisant partie du reste de la littérature critique française depuis les années 1960. L’auteur nous montre sous la forme d’un puzzle l’évolution des Superman, Batman et consorts, en témoignant d’une compréhension fine des stratégies éditoriales de DC, de Marvel et de leurs concurrents.
Sur le plan esthétique, nous ne ferons reproche à l’auteur que d’une phrase, qui nous paraît inexcusable. Parlant des années 1960 et des comic books, l’auteur écrit que « en tant que forme d’art, la bande dessinée en est encore au mieux à l’époque dans une phase d’adolescence ».
Comme ouvrage d’introduction, comme ouvrage de critique, le tome de M. Nikolavitch n'en conserve pas moins toute sa valeur. Malheureusement, on ne peut pas dire la même chose sur le plan scientifique. Le sujet annoncé avec pompe au début de l’ouvrage, celui du mythe, référence à Dumézil à l’appui, n’est tout simplement pas traité. Pour commencer, l’auteur confond mythe et mythologie. Mais de surcroît, il est incapable de se tenir à ses propres définitions, et il qualifie les séries qu’il analyse de « mythiques » parce qu’elles ont des liens lâches avec un mythe connu, parce que leur structure même serait celle du mythe, parce qu’elles mettent en scène un univers complet et ordonné, parce qu’elles relèvent de la science-fiction (et la science est, comme chacun sait, un mythe moderne), parce que leurs personnages sont des « mythes littéraires » comme Faust et Madame Bovary, et pour maintes autres raisons encore (« mythique » est aussi, tout simplement, un qualificatif mélioratif dans le fandom, qui se situe approximativement entre « incontournable » et « culte »).
Dernière observation : le médium bande dessinée n’est jamais pris en compte. C’est d’autant plus regrettable que la propre collection dans laquelle paraît l’ouvrage de M. Nikolavitch abrite un volume de MM Morgan et Hirtz sur la structure mythique des univers dessinés de Jack Kirby, dont la méthode consiste précisément à partir des contraintes graphiques, narratives et éditoriales, pour arriver à la création du mythe. En le lisant, Alex Nikolavitch aurait découvert par exemple que le chaos, sur lequel il disserte à l'envi en n’en tirant rien et en ne concluant rien, relève dans le cas de Kirby d’une structure topologique tout à fait originale et s’intègre dans une cosmogonie particulière.

LIVRES REÇUS
FRANK MILLER : URBAINE TRAGÉDIE

JEAN-MARC LAINÉ
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

Jean-Marc Lainé propose tour à tour un historique scrupuleux des travaux de Frank Miller, une introduction au « Millerverse », un catalogue descriptif des sujets fétiches du dessinateur, le roman noir, le Japon, le catholicisme, les médias, etc. Ajouter un consistant chapitre sur Miller et la politique, où l’auteur du Dark Knight est décrit comme un individualiste de droite. Jean-Marc Lainé achève sur les rapports de Miller avec le cinéma.
On regrettera que notre auteur ne dégage pas plus nettement ses conclusions. Si nous lisons bien, à partir de Sin City, le dessinateur n’a plus fait que décliner son œuvre précédente. Ceci aurait gagné à être dit clairement.
On eût également apprécié que l’auteur fît jouer entre elles certaines de ses analyses. Il nous dit fort justement que Miller est un disciple de Steve Ditko. Il constate d’autre part que le protagoniste de Sin City est graphiquement apparenté aux personnages de Jack Kirby. Mais dès lors, cette dichotomie-même n’est-elle pas à l’origine de la tension dramatique de Sin City ? M. Lainé se garde bien de conclure.