MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES
Mythopoeia - Æsthetica - Critica


RADIO-TÉLÉVISION ADAMANTINE
UN PETIT DOCUMENTAIRE SUR HARRY MORGAN RÉALISÉ PAR BENOÎT PERRAUD EN 2009. IL Y EST BEAUCOUP QUESTION DE THIERRY GROENSTEEN, À QUI LA MÉDIATHÈQUE DE POITIERS CONSACRAIT UNE EXPOSITION.

UNE COMMUNICATION FAITE À L'IUFM DE GRENOBLE EN 2010 SUR L'ATTITUDE DES PÉDAGOGUES VIS-À-VIS DE LA BANDE DESSINÉE, DE L'HOSTILITÉ FRANCHE DES ANNÉES 1930 JUSQU'À L'ÉTUDE DE LA « BD » EN CLASSE. (CETTE CONFÉRENCE N'INTÉRESSERA PROBABLEMENT QUE LE CORPS ENSEIGNANT.)

UNE PETITE CAUSERIE DE HARRY MORGAN SUR LA REPRÉSENTATION DES ÉMOTIONS DANS LES LITTÉRATURES DESSINÉES.


LE BLOG DE NEUVIÈME ART

NOUS CONTRIBUONS À NOS HEURES PERDUES À LA TRÈS SAVANTE REVUE EN LIGNE DE LA CITÉ DE LA BANDE DESSINÉE ET DE L'IMAGE

SI LA FILLE NE RESSEMBLE PAS À LA PHOTO : PAYING FOR IT : A COMIC-STRIP MEMOIR ABOUT BEING A JOHN DE CHESTER BROWN

POSTÉRITÉ, POSTMODERNITÉ ET POSTLÉGITIMITÉ : LES NOUVEAUX DISCOURS SUR LA BANDE DESSINÉE

AU SUJET DE LOST AND FOUND, COMICS 1969-2003, DE BILL GRIFFITH, FANTAGRAPHICS, DÉCEMBRE 2011

ALABASTER D'OSAMU TEZUKA, ÉDITIONS FLBLB, JANVIER 2012


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DU TEMPS
SCANDALES IMAGIERS
UNE CONDAMNATION POUR LA DIFFUSION DU DESSIN ANIMÉ PERSEPOLIS

3 mai 2012. — Je n’ai jamais vu le dessin animé Persepolis (2007), de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, alias Winshluss. J’ai lu la bande dessinée originale de Marjane Satrapi, que je trouve sans grand intérêt. Mais les temps sont révolus où l’on pouvait se contenter de porter sur les récits dessinés un jugement d’ordre esthétique. Violences et persécutions visent nos pauvres petites images, à la faveur des révolutions islamiques qui engloutissent le Proche-Orient et le Maghreb. En cette journée mondiale de la liberté de la presse, Nabil Karoui, directeur de la chaîne tunisienne Nessma TV, a été condamné à une amende de 2400 dinars (environ 1200 euros) pour avoir diffusé Persepolis le 9 octobre 2011. Le procès avait été reporté deux fois, non pour des complications de procédures, mais tout simplement parce que la foule des émeutiers menaçait de mettre à mort le contrevenant. Après la diffusion du film, le siège de la télévision avait été incendié, la maison de Karoui avait été mise à sac, sa famille molestée.
On reproche à Karoui (et donc à Satrapi et à Paronnaud) d’avoir montré la figure d’Allah, ce qui est interdit dans la version de l’islam, pétrolifère et satellitaire, qui est imposée à coup de bombes et à coup de milliards par toute la terre. Comme toujours dans ces sortes d’affaires, l’accusation elle-même ne tient pas, et serait-on le plus fanatique des iconoclastes. Au début de Persepolis, la petite Marji invente sa propre religion, et elle s’entretient nocturnement avec un vieillard à barbe blanche, qui est donc le Dieu que peut fantasmer une petite fille.

On cernera assez bien je crois l’esprit des temps nouveaux en paraphrasant une sentence gauchiste : si tu ne t’occupes pas de théologie, la théologie s’occupera de toi. Dans la chrétienté, c’est le second concile de Nicée (787) qui a réglé la question de la représentation du divin, après la querelle des iconoclastes :
« Nous décidons que les saintes images, soit de couleur, soit de pièces de rapport, ou de quelque autre matière convenable, doivent être exposées, comme la figure de la croix de Notre Seigneur  Jésus-Christ, tant dans les églises, sur les vases et les habits sacrés, sur les murailles et les  planches, que dans les maisons et dans les chemins : c'est à savoir l'image de Jésus-Christ, de sa sainte mère, des anges et de tous les saints ; car plus on les voit souvent dans leurs images, plus ceux qui les regardent sont excités au souvenir et à l'affection des originaux. On doit rendre à ces images le salut et l'adoration d'honneur, non la véritable latrie que demande notre foi, et qui ne convient qu'à la nature divine. Mais on approchera de ces images l'encens et le luminaire, comme on en use à l'égard de la croix, des Évangiles et des autres choses sacrées ; le tout suivant la pieuse coutume des anciens : car l'honneur de l'image passe à l'original ; et celui qui adore l'image adore le sujet qu'elle représente. Telle est la doctrine des saints Pères, et la tradition de l'Église catholique, répandue partout. Nous suivons ainsi le précepte de saint Paul, en retenant les traditions que nous avons reçues. Ceux donc qui osent penser ou enseigner autrement ; qui abolissent, comme les hérétiques, les traditions de l'Église; qui introduisent des nouveautés, qui ôtent quelque chose de ce que l'on conserve dans l'église, l'Évangile, la croix, les images, ou les reliques des saints martyrs ; qui profanent les vases sacrés, ou les vénérables monastères : nous ordonnons qu'ils soient déposés, s'ils sont évêques ou clercs ; et excommuniés, s'ils sont moines ou laïque. » (Concile de Nicée II. Septième session.)
Cependant la figuration de Dieu le père sous la forme d’un vieillard à barbe blanche ne s’est répandue en Occident qu’à partir du XIIe siècle. On a toujours pris garde naturellement à ce que l’image ne soit pas confondue avec l’original. Le concile de Trente adresse ainsi cette mise en garde : «  Si quelquefois on représente en images les histoires que raconte la sainte Écriture, ce qui peut être utile pour une masse peu instruite, on enseignera au peuple qu’elles ne représentent pas pour autant la divinité, comme si on pouvait la percevoir des yeux du corps ou l’exprimer par des couleurs et des formes. » (« Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les images saintes », concile de Trente, les 3 et 4 décembre 1563.)
L’islam wahhabite ne connaît rien de tel. Dans sa violence simplificatrice, il proscrit strictement toute représentation du divin, et le contrevenant encourt la peine capitale.
Ce qui me consterne dans l’affaire Karoui est la complaisance, pour ne pas dire l’aveuglement, de nos médias. Le journaliste de France Culture parlait à midi d’un verdict mitigé. Ainsi, quand le « blasphémateur » échappe à la torture et à la mort, quand on ne le jette pas au fond d’un cul-de-basse-fosse, nos commentateurs concluent qu’on est dans la clémence et augurent au mieux du succès de la révolution tunisienne. La date choisie pour le procès devient même, compte tenu de la légèreté de la sentence, un symbole par lequel le nouveau pouvoir tunisien afficherait son respect pour la « liberté d’expression » (Le Monde.) Curieuse clémence qui condamne un innocent pour « trouble à l’ordre public », autrement dit pour avoir attiré sur lui la colère des émeutiers, et pour « atteinte aux bonnes mœurs », autrement dit pour avoir diffusé une image que lesdits émeutiers ont discrétionnairement jugée offensante. Quant à la « liberté d’expression », ce concept n’a tout simplement pas cours en terre d’islam, et Karoui a été le premier à rappeler que sa télévision disposait d’un service de censure qui coupait toute scène pouvant être jugée choquante (propos réitérés hier, 2 mai, sur Slate Afrique). En dissertant sur la « liberté d’expression » comme si elle existait, ou du moins comme si la question de son existence se posait (comme s’il était envisageable par exemple qu’un directeur de journal, qu’un directeur de chaîne pût décider, à propos d’une image potentiellement litigieuse, qu’on la passerait « quand même »), nos médias ne font que prolonger la fiction du « printemps arabe », du prétendu mouvement démocratique, qui serait seulement menacé par ses extrémistes.
Que nos journalistes et nos experts aient pris le parti de l’islamisme, désormais paré de toutes les vertus par la simple adjonction du qualificatif « modéré », c’est infiniment regrettable, mais après tout l’histoire les jugera — et les jugera, je crois, très sévèrement. Je veux croire, pour ma part, que nos publicistes ne sont que niais, qu’ils s’illusionnent parce que, fanatisés dans la sainte doctrine diversitaire, ils succombent à un paralogisme : les révolutions arabes sont nécessairement démocratiques, puisque penser qu’elles ne le seraient pas, ce serait être « raciste » ou « islamophobe ».
Reste que nos jocrisses donnent une impression très fâcheuse, parce qu’on pourrait croire qu’ils parlent pour eux-mêmes, qu’ils envisagent une situation — qui, après tout, n’est pas inconcevable — dans laquelle ils seraient amenés à expliquer en faisant la grosse voix que, en Europe même, tel écrivain, tel dessinateur, tel réalisateur « s’en est pris à l’islam » (traduire : est la proie des islamistes) et qu’il peut s’estimer heureux d’en être quitte pour un tabassage en règle suivi d’une condamnation pour « trouble à l’ordre public ».
Du reste, qu’ils soient naïfs ou complices, nos journalistes sont coupables d’une chose bien plus grave que l’empressement ou que la servilité envers des régimes criminels. Ils nous convertissent à un mode de pensée qui nous est profondément étranger. Ils nous accoutument à l’idée qu’on peut risquer sa vie ou sa liberté parce qu’on a dessiné rien — une barbe blanche, un ours en peluche, une tasse de thé —, et que celui qui est ainsi menacé est forcément coupable, qu’il ne saurait en être autrement, puisqu’il y a des gens qui le cherchent pour le tuer.

BANDES DESSINÉES LUES
LE CHANT D'APOLLON
APOLLO NO UTA

Osamu Tezuka
Dargaud, Kana, 2012

Comme il l’a fait de nombreuses fois dans la seconde partie de son œuvre — MW, Barbara, Ayako — Tezuka se confronte au gekiga. Comme souvent aussi, Tezuka semble faire la part belle à l’improvisation. Gekiga oblige, nous est présenté un monde au premier abord cruel, absurde et désespéré dont le parfait représentant est le héros, un jeune homme perturbé qui voue une haine viscérale aux amoureux et à l’acte de chair, et qui tue donc tous les couples qu'il surprend en plein flirt, depuis les petits lapins jusqu’aux humains. Dans un deuxième temps, comme cette idée initiale ne suffit pas à bâtir une fiction, le récit se multiplie par bouturage. On introduit donc un psychiatre qui envoie, par hypnose, notre héros dans des vies parallèles où il tombe amoureux et perd invariablement son aimée, ceci étant censé le guérir de son érotophobie.
Mais comme notre auteur laisse décidément la bride à son imagination, ce premier récit médical débouche sur un second, où notre héros est entraîné au marathon par une coach, qui se révèle être une autre psy, et qui cherche d'ailleurs aussi à se guérir elle-même.
Qaunt aux récits hypnotiques, ils changent eux aussi de nature au bout d’un moment (ou bien cette nature était-elle présente dès le début sans que ce fût dit clairement ?). Toujours est-il que les vies parallèles du héros sont, nous dit-on, une malédiction infligée par la déesse de l’amour, qui le condamne à perdre son aimée successivement à travers toute l'histoire et jusqu’à la fin des temps (ceci pour lui apprendre ce qui arrive quand on tue les petits lapins).
Le plus long de ces récits hypnotiques a pour cadre un univers de science-fiction où la classe dominante est constituée par des hommes artificiels qui se clonent comme en se jouant, moyennant une sorte de cuisson de l’homme à petit feu, chère à Tezuka (on met un bout de doigt dans une soupe bouillonnante et au bout de quelques jours, on retrouve la personne entière). Et comme, par conséquent, un tel monde est fondé sur la prolifération, la thématique obligatoire de la perte de la femme aimée sombre par moments dans le burlesque, la princesse tragique étant reproduite à des milliers d’exemplaires. En sens inverse la princesse androïde, qui nous fait un classique complexe de la petite sirène, découvre l’amour sexué et se fait même greffer les organes de la génération.

Tout cela s’achèvera sur une révélation quasi- mystique : l’amour est une nécessité dans « le drame infini de la vie ». La force de la conclusion du Chant d’Apollon est qu’elle s'extirpe pour ainsi dire du chaos de la fiction.

On le voit, Tezuka investit les âpres bandes dessinées du début des années 1970 pour se retrouver lui-même. On repère beaucoup de ses idées fétiches (la centralité du rapport à la mère dans la construction de la personnalité), de ses personnages (la belle princesse), de ses topoi (l’hôpital, la cité du futur), ou de ses thématiques, par exemple l’utopie d’un monde réconcilié avec lui-même, qui est ici une île où un directeur de zoo a créé une société dans laquelle les différentes races animales vivent en bonne entente, ce qui évoque irrésistiblement Jungle Taitei (Le Roi Léo), mais aussi Isaïe ch. 11 « Le loup habitera avec l'agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau (...) le lion, comme le boeuf, mangera de la paille ».
On retrouve aussi, dans l'un des récits hypnotiques, la seconde guerre mondiale. À la page 48, un gros soldat allemand, qui à première vue est plutôt un brave type, déclare soudain que « les juifs c’est tous des cochons ». Et à partir de là, il est représenté lui-même — en une parfaite métaphore visuelle — comme un cochon.
Mais au-delà des intrigues juxtaposées, c’est la résurgence des motifs imagiers qui fait la cohérence de cette fiction dépeignée : la fabrication de l’homme par mitonnage, comme concurrente à la génération sexuée, la prolifération, conséquence de la génération (annoncée dès le prologue par une vision de clones déferlants qui sont les spermatozoïdes). Même les défauts de Tezuka, par exemple sa difficulté à dessiner le corps féminin nu, servent ici son propos, qui porte après tout sur les substituts à la reproduction sexuée. Et le récit entier est porté par l’emphase, le pathétique et le Sturm und Drang. —
Manuel Hirtz

BANDES DESSINÉES LUES
PREMIÈRES CHALEURS
JEAN-PHILIPPE PEYRAUD
CASTERMAN, 2012

[REPRENANT CINQ ALBUMS PARUS DE 2001 À 2005]

Les êtres larvaires de Peyraud, vieux vingtenaires et jeunes trentenaires vivant à la fin des années 1990, se caractérisent graphiquement par leur échine molle. On peut les opposer aux personnages articulés à partir des épaules des vieux strips des années 1910 et 1920 de Herriman et de ses consorts, dont les coudes perpétuellement pointés sont comme l’indices de leur caractère entreprenant et de leur naturel teigneux. C’est, si l’on veut, l’école de la cyphose (début du XXIe siècle) contre l’école de la sciatique (début du XXe siècle).

Dotés de parents encore plus larvaires qu’eux — ex-soixante-huitards prodigues de leçons ou petits-bourgeois aux hobbies idiots (« Ma mère part à un stage de trapèze aux îles Maldives ») —, les adulescents de Peyraud se distinguent de leurs géniteurs par un conformisme d’autant plus atterrant qu’ils sont en théorie des créatifs (ceux qui ne sont pas artistes comme Maxime et Marco travaillent dans « l’audio-visuel »). Ils sont du reste totalement dépolitisés (exception : Globule, l’écolo), ce qui leur tient lieu d’idéologie étant une foi naïve dans un tiers-monde fantasmé — c’est un comble — comme encore plus permissif que leur société à eux. Ces pâteuses individualité n’ont que la consommation comme repère, et le festif comme raison de vivre, puisque toutes les soirées se passent en beuveries. Cependant ces parangons de la société marchande prétendent garder leur quant-à-soi, et affectent de considérer que le consumérisme est un mauvais coup qu’on leur fait, une sorte de complot. Gaby, en état de sidération devant l’assortiment des papier toilette au « Moloprix », fait un laïus contre une société qui s’occupe plus de papier qui ne gratte pas le cul que de la qualité des aliments. De même, les personnages se reprochent véhémentement les uns les autres le fait qu’ils achètent des téléphones portables, et succombent par conséquent à la plus récente sollicitation du marketing.
De fait, le téléphone (fixe et mobile) est l’accessoire principal d’êtres dont l'unique activité est de s’appeler puis de se chercher à travers Paris, et qui démontrent, ici encore, qu’ils se conforment aux prescriptions du marketing (« être soi-même » et « bien communiquer »).
Quant à la sexualité de ces sympathiques spongiaires, qui fait le fond du récit, elle présente elle aussi un paradoxe, car elle est donnée ostensiblement comme très libre, pour ne pas dire promiscuous (au début du tome deux, Abie confie avec embarras qu’elle voit un garçon depuis quinze jours, mais qu’ils n’ont toujours pas consommé la chose, et elle parle avec ce qui ressemble beaucoup à du remords des « prétextes foireux » qu'elle lui oppose). — Or libérée, c'est ce qu’à l’évidence la conduite amoureuse de nos vieux adolescents n’est pas, puisque leurs problèmes de cœur, leurs petites jalousies, leurs petites ruptures, sont leur préoccupation principale. En même temps, tous ont une véritable phobie de ce qu’ils appellent un « statut petit-bourgeois », c’est-à-dire de la conjugalité (« faudrait pas qu’on commence à avoir de mauvaises habitudes de couples »), dont ils se croient naïvement libérés, comme ils se croient libérés de l’ordre marchand et communicant dont ils sont au contraire les plus navrants représentants.
Tout cela ramène donc inévitablement le récit — encore que l’auteur affecte une complète neutralité éthique quant aux conduites de ses personnages — vers ce qui fait l’essence de la comédie petite-bourgeoise, à savoir les histoires de cocuage. Et de fait, tout le monde trompe tout le monde d'un bout à l'autre. Au début du premier volume, c’est Marco qui a « remplacé » Charlotte, mais qui n’a pas encore trouvé l’occasion de lui dire ; à la fin du cinquième tome, c’est Abie qui couche coup sur coup avec ses deux ex (qui sont tous deux en couple). Si on n’est pas tout à fait dans le théâtre de boulevard, c’est précisément parce que la conjugalité est trop précaire (personne ne rompt les liens du mariage puisque de mariage il n’y a mie), parce que les flux sont trop complexes (on s’aime, on se quitte, on reprend, pour de bon ou en passant, en un continuel brassage), et aussi, tout simplement, parce que les personnages sont trop piètres pour que ce qu’ils font porte à conséquence.
Au fond, ces êtres flasques et inconsistants sont ce qu’en des temps plus sexistes il était convenu d’appeler des « pauvres filles ». Les garçons sont des filles aussi, bien entendu, et ils ne sont pas les moins coquets, ni les moins niais (« Je fais du taï-chi tous les matins, ça me fait un bien fou, tu ne peux pas savoir »).

LIVRES REÇUS
LA BANDE DESSINÉE : UNE MÉDIACULTURE
Sous la direction d’Éric Maigret et Matteo Stefanelli
Armand Colin/Ina édition, février 2012

Un recueil d’articles riche et stimulant. En voici le menu.
Introduction par Éric Maigret, sociologue.
Matteo Stefanelli livre une synthèse du discours sur la bande dessinée des origines aux années 2000 où les adversaires américains des comics, Wertham et Legman, sont décrits comme « ayant des faiblesses théoriques et méthodologiques » et où Bande dessinée et culture d’Evelyne Sullerot est curieusement qualifié de pamphlet. L’auteur tente ensuite une cartographie des recherches sur la bande dessinée, axée essentiellement sur les auteurs universitaires qu’en bon camarade il semble tous trouver pleins de promesses.
Éric Maigret réexamine les analyses sur la légitimation de la bande dessinée de Boltanski et de Groensteen. L’auteur postule que nous serions dans un régime culturel post-légitime, et il fait l’hypothèse que la bande dessinée serait le colonisé de la culture, dans une époque qui — c’est le paradoxe — est post-coloniale. Il file alors cette métaphore des post-colonial studies, avant de conclure dans une envolée socialisante et lyrique. On comprend dès lors pourquoi il s’en prend avec virulence à la sémiologie de la bande dessinée, considérée comme « essentialisante » et par conséquent, dans un référentiel multiculturaliste, comme désespérante.
Thierry Smolderen explicite la méthodologie empirique qui a abouti à son remarquable Naissances de la bande dessinée et revient sur l’ambiguïté du cas Töpffer.
Xavier Guilbert fait le point sur le marché de la bande dessinée en France, au Japon et aux États-Unis dans un texte clair et mesuré.
Gilles Ciment fait un tableau sans fard de la bande dessinée comme pratique culturelle aujourd’hui.
Olivier Vanhée fait un bon article sociologique sur la réception du manga en France, enquête à l’appui.
Philippe Marion tente une définition de la poétique en bande dessinée avant de revenir à la problématique de la graphiation à propos du Photographe de Guibert et de Tintin au cinéma, version Spielberg.
Jan Baetens propose un très bon article sur les graphic novels.
Matteo Stefanelli se propose finalement de reposer les rapports entre cinéma et bande dessinée. Il admet que d’un point de vue théorique c’est sans espoir puis part dans des réflexions qui mériteraient d’être développées.
Ian Gordon fait le point sur les adaptations de bandes dessinées au cinéma.
Conclusion de Matteo Stefanelli où l’auteur fait feu de tout bois en proposant des pistes de recherches et des hypothèses, parfois extrêmement intéressantes, parfois très aventurées. — 
Manuel Hirtz

LIVRES REÇUS
ENTRE LA PLÈBE ET L'ÉLITE
Jean-Noël Lafargue
Les Ateliers Perrousseaux, 2012

L’auteur nous propose, en ouverture d'un ouvrage qu’il qualifie lui-même de « modeste », une histoire de la bande dessinée mondiale en cinquante pages, ce qui est bien sûr un exercice impossible. Notre homme a le mérite pour la bande dessinée du platinum age de prendre en compte les travaux récents des meilleurs chercheurs. Pour le XXe siècle, il place le newspaper strip américain au centre de son analyse, sans véritablement le justifier, mais on peut supposer que c'est parce que, stylistiquement et thématiquement, le newspaper strip a fécondé la bande dessinée européenne.
On peut regretter quelques noms écorchés (Frank Belley au lieu de Bellew, Paul Winckler au lieu de Winkler) et quelques inexactitudes (Lee Falk ne dessine pas The Phantom, il en est le scénariste, Andy Capp est un strip anglais et non américain). Plus gênante est l’ignorance des domaines connexes. Hetzel (et non Hertzel) n’a jamais publié Paul d’Ivoi, qui paraît dans Le Journal des voyages et, en cartonnages, chez Boivin. Buck Rogers n’est pas un feuilleton du pulp de science-fiction Amazing Stories, mais consiste en tout et pour tout en deux longues nouvelles, parues à sept mois d'intervalle. Écrire que le Futuropolis de Pellos est « inspiré de Wells » est un truisme (toute la science-fiction du temps découlant en quelque sorte par définition de Wells), mais fait l’impasse sur l’intérêt du récit qui est précisément de faire la synthèse de tout le roman populaire d’anticipation de l'aire francophone.
En deuxième partie, M. Lafargue donne une histoire du rejet de la bande dessinée, courte, bien informée et qui ne cède jamais aux euphémismes.
En troisième partie, on trouve une histoire du processus de légitimation de la bande dessinée, bien documentée, même si l’auteur prend parfois au pied de la lettre certaines assertions auto-louangeuses des exégètes du domaine (Claude Moliterni n’a jamais fait l’école des Chartes).
En « bonus », Jean-Noël Lafargue propose une petite balade dans les films et les romans qui mettent en scène des auteurs de bandes dessinées, puis il met en parallèle la bande dessinée avec d’autres domaines culturels, le théâtre et la danse, la littérature populaire, la littérature pour enfants, la presse grivoise, etc. Il n’a pas de mal à montrer que la bande dessinée a beaucoup reçu et beaucoup donné. — 
Manuel Hirtz

RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
LA SEPTIÈME VICTIME DANS LA HUITIÈME GRAVURE
BEDLAM (RKO, 1946)
PRODUIT PAR VAL LEWTON
RÉALISÉ PAR MARK ROBSON

Bedlam (RKO, 1946), produit par Val Lewton et réalisé par Mark Robson, pose un intéressant problème d’ordre narratologique. Le film est en effet inspiré (« suggéré par » dit le générique) non d’un cycle de gravures de William Hogarth, mais d’une unique gravure, la huitième et dernière du Progrès du débauché (The Rake’s Progress, 1735), celle où Tom Rakewell, la cervelle définitivement cuite par l’alcool et la débauche, finit à Saint Mary Bethlehem (plus connu comme l’asile de Bedlam). [Lire.]

RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
THÉÂTRE POPULAIRE ET IMAGERIE NAÏVE
LES INDES NOIRES, 1964, ORTF, LE THÉÂTRE DE LA JEUNESSE
réalisé par Marcel Bluwal, écrit par Marcel Moussy
LE SECRET DE WILHELM STORITZ, 1967, ORTF, LE THÉÂTRE DE LA JEUNESSE

réalisé par Éric Le Hung, écrit par Claude Santelli
MAÎTRE ZACHARIUS
, 1973, ORTF

dirigé et adapté par Pierre Bureau

La télévision française des années 1960 était, dans ses meilleurs moments, un médium à la fois littéraire et populaire. Si Le Théâtre de la jeunesse de L’ORTF s’adressait à la reifere Jugend, il visait aussi les grandes personnes, de toutes classes sociales et de toutes conditions. Claude Santelli optait pour une théâtralité assumée et pour un recours délibéré à l’imagerie naïve de type spinalienne.
Un tel projet était fait idéalement pour adapter les romans de Jules Verne qui, sur un plan dramatique, fonctionnent comme des scènes théâtrales (Verne vient en effet du vaudeville), et qui sont construits autour des gravures de Benett, Roux, etc. Dans la dramatique tirée des Indes noires on retrouve ainsi, d’après les gravures de Benett, l’image de Coal City au fond de la mine d’Aberfoyle, ou l’irruption du lac Katrine dans la mine, à grand renfort de maquettes, ou encore la figure de Silfax dans sa barque, sur le lac du monde souterrain. Dans Le Secret de Wilhelm Storitz, les auteurs reconstituent inévitablement la frappante gravure de Roux du duel au sabre avec l’homme invisible.

Les Indes noires est réalisé par un Marcel Bluwal que ses inclinations communistes poussent à rajouter un prologue, à la vérité parfaitement inutile, où l’on voit la fermeture de la mine d’Aberfoyle, accompagnée d’une musique dramatique (c’est le prolétariat qu’on affame !). Mais le reste du film ne trahit par l’esprit de Jules Verne. Nell, la jeune fille du monde souterrain qui voit le monde extérieur pour la première fois, est, comme chez Verne, décrite comme une aveugle qui recouvre la vue. Dans le film, ce motif est simplement déchristianisé (dans le roman, Nell est submergée par l’émotion religieuse et tombe à genoux en s’écriant : « Mon Dieu, que votre monde est beau ! ») et déromanticisé (chez Jules Verne, les chapitres des Indes noires qui relèvent du roman de voyage sont un hommage à Walter Scott, puisqu’on se promène dans le décor de ses romans).
Filmiquement, Les Indes noires ne prétend pas être autre chose que du théâtre filmé, même si Marcel Bluwal recopie un peu How Green Was My Valley de John Ford quand il montre ses mineurs troglodytes. La modestie des moyens, et le recours aux maquettes pour montrer ce que le roman contient de proprement fantastique, à savoir un lac et une ville au fond d’une mine, viennent plutôt au secours de la fiction, car elles nous rappellent que celle-ci n’a d’autre ambition que d’être une évocation dramatique du roman.

Le Secret de Wilhelm Storitz est plus infidèle à Jules Verne, mais pour une excellente raison. Les événements chez Jules Verne sont peu de chose, et leur ressassement fait partie du plaisir du lecteur. Dans la dramatique, Santelli a donc poussé au maximum les scènes à effet. Au lieu d’une simple voix qui dit à l’oreille du narrateur, à propos de son frère et de la fiancée de celui-ci, « il ne l’épousera pas », on assiste au meurtre d’un musicien tzigane qui chantait en l’honneur du couple des fiancés. Au lieu du simple vol de la couronne nuptiale, pendant la fête des fiançailles (couronne qu’on retrouvera chez Wilhelm Storitz), l’homme invisible brise les violons et les jette par fenêtre. Au lieu du simple vol des alliances, jetées dans l’église (ce qui, dans le roman, suffit à rendre Myra folle), l’homme invisible poignarde carrément l’évêque pour empêcher le mariage. Mais il faut se souvenir que la dramatique est l’adaptation d’une adaptation. C’est en effet la version du roman tripatouillée par Michel Verne qu’on lisait dans les années 1960 (et qu’on lira jusqu’aux années 1990). Dans la version originale de Jules Verne, ce ne sont pas les alliances qui volent à travers la nef, mais l’hostie brisée, de sorte que la cathédrale est fermée dans la suite du roman jusqu’à la cérémonie de réparation.
Si la dramatique ajoute au roman, c’est en faisant de Wilhelm Storitz un personnage romantique d’amoureux monomaniaque, joué par Jean-Claude Drouot, qui, dirigé par le même Éric Le Hung, vient d’interpréter Thierry La Fronde de 1963 à 1966. Du coup, on voit beaucoup Wilhelm Storitz, qu’on ne voit jamais chez Jules Verne, puisqu’il est invisible.
Autre intervention, plus discutable, sans doute pour ne pas décevoir les spectateurs pour qui Jules Verne est synonyme d’inventions extrapolées, les auteurs ont versé un peu du Château des Carpathes dans Wilhelm Storitz et font de Storitz l’inventeur d’une sorte de télévision passant par les miroirs, sans doute selon la théorie qu’une dramatique télévisée inspirée de Jules Verne doit montrer l’invention de la télé.
Le Secret de Wilhelm Storitz est fort habilement filmé, Éric Le Hung tirant tout le parti qu’il faut des zooms sur des miroirs, et des travellings sur des portraits, et n’hésitant pas à voler intelligemment dans The Invisible Man de James Whale. Il est curieux que les auteurs de la dramatique n’aient pas pensé à garder l’opposition des deux portraits, si éminents dans les gravures du roman, celui de l’alchimiste maléfique Otto Storitz, père de Wilhelm, et celui de Myra, la beauté virginale.
Myra, au fait, ou plutôt Martha, dans la dramatique, est assez pimbêche et nettement proto-féministe, et elle accuse son mari de préférer le portrait qu’il a peint d’elle à l’original (le portrait, lui, ne bouge pas, ne répond pas, se laisse aimer, etc.). De ce fait, le personnage est très typique des années 1960, mais il est aux antipodes de la Myra de Verne, véritable modèle d'abnégation, qui vit avec courage son invisibilité et devient le génie invisible du foyer, comme Nell est le génie invisible de la mine, comme Nemo est le bon génie invisible de l’Île mystérieuse.
Chez Verne, la fin du roman était ouverte, on laissait simplement espérer que Myra redevînt visible un jour. Michel Verne avait dramatisé cela, et la faisait redevenir visible quand elle accouchait. Cet effet a été gardé par Claude Santelli et la scène est des plus réussies.
Maître Zacharius, 1973, dirigé et adapté par Pierre Bureau, est un interminable pensum et une trahison de la belle nouvelle fantastique à la Hoffmann où le jeune Verne disait des choses intéressantes sur les pères qui n’acceptent ni leur mortalité ni les amours des jeunes gens (maître Zacharius veut marier sa fille, promise à son ouvrier, au Temps lui-même en échange de l’immortalité). Au lieu de cela, un personnage rajouté de Méphisto (Jean-Pierre Sentier) fait des concours de cabotinage avec Maître Zacharius (Pierre Vial). On finit par inventer un robot, à l’image du Méphisto, robot qui désobéit comme le font les robots de télévision (il casse les portes, comme les cybernautes dans la série britannique The Avengers). Des extérieurs tournés à Riquewihr font collision avec des scènes intérieures dans un décor « abstrait ». Tout cela ne raconte rien à proprement parler, l’adaptateur ayant simplement brodé sur ce que lui « inspirait » le conte (d’où un pacte faustien, d’où un robot, qui doit rappeler, dans l’esprit de M. Bureau, le robot de Métropolis).

LIVRES REÇUS
BEAUX ARTS HORS-SÉRIE HUMOUR & BD
Beaux Arts magazine, TTM éditions, s. d., dépôt légal décembre 2011

Un petit panorama de la bande dessinée humoristique, honnête travail de journaliste, brossé au moyen d'une suite de courts articles. C'est aussi, de fait, une petite anthologie de la bande dessinée pour rire. Le lecteur y trouvera ce qu'il lit ordinairement et découvrira le reste. Du côté de la production actuelle, le pire côtoie le meilleur. Par contre, dans les classiques, on trouvera dix-sept planches bien reproduites et bien commentées, qui nous mènent des Katzenjammer Kids à Régis Franc.

LIVRES REÇUS
BANANAS n° 4
Éditions Bananas BD, février 2012

Retour de Bananas, la revue d'Evariste Blanchet, toujours variée et intéressante. Ce numéro propose un entretien avec Jimmy Beaulieu et huit pages inédites du même, un petit dossier sur Pratt et les Italiens en Argentine avec une interview de Sergio Tarquinio, une lecture du Pinocchio de Winschlus, un entretien inédit avec Raymond Reding, réalisé en 1972, qui, avec le temps, a pris valeur de document sociologique (les dessinateurs ont désormais le droit de dessiner des filles avec des poitrines dans le bel hebdomadaire Tintin), une intelligente analyse des Anges de l'enfer, série qui paraissait dans le petit format Kiwi à la fin des années 1960, et pour finir le numéro une brève histoire de la littérature savante sur les littératures dessinées, par Harry Morgan.

LIVRES REÇUS
STEVE DITKO L'ARTISTE AUX MASQUES
Tristan Lapoussière
Les Moutons électriques, Bibliothèque des miroirs, 2011

Tristan Lapoussière propose une vie et œuvre de Steve Ditko particulièrement bien documentée. Notre auteur a le mérite de ne pas se focaliser sur Spiderman et le Dr Strange, mais de parcourir toute l'œuvre de ce singulier dessinateur américain, en proposant une hiérarchie de ses travaux pour la période qui va du départ de Marvel en 1965 à aujourd'hui. Les influences de Ditko, Mort Meskin, Will Eisner, Jerry Robinson, sont bien montrées. La mystérieuse rupture avec Stan Lee, qui intrigue et interroge tant les fans, est à juste titre décrite comme logique et sans mystère. Le choix des illustrations est remarquable.
On regrettera une certaine tendance de l'auteur à céder à l'encyclopédisme au détriment de l'analyse. Manque aussi une synthèse des thèses de l'auteur qu'on sent constamment, mais qui restent sous-jacentes.

LIVRES REÇUS
SUPER-HÉROS LA PUISANCE DES MASQUES
Jean-Marc Lainé Les Moutons électriques
, Bibliothèque des miroirs, 2011

L'ouvrage s'ouvre sur une genèse des super-héros où toutes les sources connues de Superman et Batman sont convoquées, à l'exception notable des serials cinématographiques. (On peut observer en effet que The Iron Claw, 1916, avec Pearl White, ou The Master Mystery, 1920, avec Harry Houdini contiennent à peu près tous les ingrédients de Batman.)
L'auteur propose ensuite une histoire des super-héros où malheureusement la spécificité du médium bande dessinée est peu prise en compte, hormis les contraintes éditoriales de la publication en périodiques (les comic books). Dans cette histoire, notre auteur glisse une typologie des super-héros et de multiples considérations sur leur rapport avec le contexte culturel, social et politique.
Dans un second temps, M. Lainé disserte sur les super-héros à la télévision et au cinéma. En prime, un chapitre sur les super-héros japonais, bien documenté, et un autre sur les cousins européens des super-héros, critiquables à maints égards. Pour l'Italie, il nous semble que Diabolik et ses héritiers ont tout à voir avec Raffles the Amateur Cracksman, Zigomar, Fantomas, et rien avec le comic book. Par contre les illustrés britanniques, contrairement à ce que laisse entendre l'auteur, proposent bel et bien des super-héros tels que Captain Universe, Electroman, Thunderbolt the Avenger (en français dans Télépoche, Météor l'homme à la montre), qui ne diffèrent de leurs homologues américains que par leur britannicité.
On déplorera aussi certains simplifications abusives. Il nous paraît ainsi téméraire de soutenir que dans les comics du golden age la science ne susciterait « aucune méfiance », que « le progrès est le garant de l'avenir », et qu'il en irait autrement dans une après-guerre échaudée par la bombe atomique. L'opposition dialectique de la foi dans le progrès et de la méfiance de la technique structure l'ensemble de ces littérature.
Du bon côté, M. Lainé fait œuvre utile quand il dénonce certains poncifs largement remployés dans la littérature secondaire.

RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
DEUX ADAPTATIONS TÉLÉVISUELLES DE
CHARLES DICKENS

Vu deux adaptations de Dickens pour le petit écran, Bleak House (2005) et Little Dorrit (2008), toutes deux produites et réalisées par la BBC.
Adapter Dickens est naturellement une tâche impossible, non parce que ses romans ne s’y prêtent pas, ils s’y prêtent au contraire merveilleusement, il suffit de découper les dialogues pour avoir les scènes toutes prêtes, mais parce que le dickensien est tapi là, le volume en main, de sorte que s’il venait à manquer une réplique, une scène ou, pire, un des nombreux personnages secondaires, ou bien s'il se découvrait que l’un des acteurs ait négligé de se faire la tête qu’a son personnage dans les gravures de Phiz, l’affaire risquerait fort de se terminer par une interpellation à la chambre.
Fort heureusement, le cinéma britannique est, de par son histoire, essentiellement littéraire et théâtral, et l’évolution l’a donc doté des caractères qui le rendent naturellement apte à adapter Dickens et Shakespeare. Ce qui, de l’autre côté de l’Atlantique, tomberait immanquablement dans le snobisme, l’imbécillité et la boursouflure, donne des productions prosaïques et sans grande imagination, mais qui fonctionnent comme des illustrations filmiques des romans.
Je n’ai pas été très impressionné par Bleak House, qui avait beaucoup plu à la presse britannique, mais pour des raisons de marketing plus que de forme : le feuilleton a été produit comme un soap opera, et les épisodes d’une demi-heure, diffusés en prime time, ont attiré un public nombreux et populaire, qui n’aurait pas accès normalement aux classiques, même filmés. (Mais l’affaire est compliquée, parce que l’adaptation d’un roman victorien se range elle-même dans un genre télévisuel éminemment populaire, le costume drama, sorte de soap opera glorifié, qui bénéficie des atouts des beaux costumes et des jolis décors, et qui a aussi la fonction sociale de renforcer le sentiment d’identité nationale, en familiarisant les britanniques avec leurs ancêtres victoriens.)
Le résultat de la soapification de Bleak House est qu’on voit essentiellement des têtes qui parlent, en très gros plan. Quand, d’aventure, on aperçoit pendant une demi-seconde un décor en entier, on constate qu’il est très joli, et on regrette de ne pas le voir mieux. De même, les plans généraux, en particulier dans les scènes d’intérieur, imitent des tableaux victoriens, et fort bien, composition et couleur.
Ceci étant, il n’y a pas de récit filmique à proprement parler, et Bleak House pourrait parfaitement consister en images fixes accompagnées de la bande son, sans qu’on n'y perde rien.
Je déplore aussi dans Bleak House des tics post-modernes qui, sept ans après la date de première diffusion, semblent déjà leur propre parodie. Le plus gênant est le bruit de fer à vapeur qui accompagne les changements de lieux ou les establishing shots. Qui se signale ainsi ? Est-ce le « narrateur filmique » qui, à défaut de dire « je », dirait « pshhh » ? Est-ce le guide ectoplasmique que je postule dans ma propre naratologie des récits en images, qui aspire bruyamment dans son sillage les fantomatiques voyeurs que sont les téléspectateurs ? Est-ce la mécanique filmique elle-même, qui est réglée pour aller enregistrer le récit à l’endroit où il se déroule ?
Little Dorrit est beaucoup plus conventionnel que Bleak House et, pour commencer, il y a un vrai récit filmique. Je veux dire que le plan contient réellement des gens qui accomplissent des actes, par exemple un libraire qui se dépêche de rentrer ses livres à cause de l’ondée, tout à fait comme si on était dans une adaptation de Dickens pour Le Théâtre de la jeunesse de Claude Santelli, produite par l’ORTF dans les années 1960. Il y a même des morceaux d’écriture filmique classique. Quand Amy Dorrit refuse la demande en mariage du jeune John Chivery, le fils du gardien de la Marshalsea, John dégoûté jette son beau haut-de-forme dans un panier de pêcheur, et Amy ramène le chapeau au gardien, une minute avant la fermeture de la porte de la prison, cette remise in extremis du couvre-chef rescapé suffisant pour raconter toute l’histoire au père du soupirant déçu.
Les adaptateurs de Little Dorrit se sont efforcés de montrer comment Dickens gardait sa pertinence pour notre époque, tout à fait comme s’ils faisaient un cours de littérature pour des étudiants de première année. Amy Dorrit est le caregiver, l’« aidant principal », du vieux Dorrit, ce qui évoque le soin donné aux vieux parents en notre époque de vieillissement de la population et d’Alzheimer généralisé.
Plus conventionnellement, Rigaud est dépeint comme un serial killer. Quant à Tattycoram, la fille adoptive des Meagles, mi--compagne, mi-servante de leur fille, elle est jouée par une actrice de couleur et le personnage a donc des « griefs » (« issues ») qui préfigurent les post-colonial studies, ou les subaltern studies. La contrepartie est que la caméra fait une trop grande place à ces personnages relativement à leur importance dans le récit, de sorte que, au dernier épisode, le spectateur a du mal à se convaincre que l’histoire est bien terminée et qu’on n’a oublié personne.


MISCELLANÉES LITTÉRAIRES ET POPULAIRES

EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN 2012

The White Sister de Henry King. Une liturgie de l'image. - The Romance of the Forest d'Ann Radcliffe. - Comment on devient sulfureux.

14 avril. — Vu The White Sister (1923) de Henry King, dans une copie restaurée. Parce que c’est un film catholique (je ne crois pas qu’il en existe aucun autre dans l’histoire du cinéma où l’on fasse aussi souvent le signe de croix), parce que les émotions y sont traitées de façon musicale (Lillian Gish interprète les passions de l’âme comme on interprète une partition, dans ce qu’on pourrait appeler un opéra-pantomime), The White Sister prend valeur, à mes yeux tout au moins, d’une cérémonie sacrée, et révèle peut-être le caractère cérémoniel de tout le cinéma muet, qu’on projette après tout avec un accompagnement d’orgue (The Mighty Wurlitzer), en puisant dans le répertoire de la musique sacrée (par exemple la Prière à Notre Dame, de la Suite gothique de Léon Boellmann). « You will be thrilled, captivated, and exalted as never before », disait la copie publicitaire qui accompagnait la sortie de The White Sister, et cette idée d’exaltation, c’est-à-dire de ravissement, de transport, d’extase, pointe la véritable nature de ce qui se joue sous nos yeux : il s’agit d’une liturgie de l’image.
Je n’ai pas lu le roman original de Francis Marion Crawford, dont je ne connais que deux nouvelles fantastiques (The Upper Berth et The Screaming Skull). J’avoue à ma courte honte que je m’étais persuadé, avant de chercher la biographie de l’auteur, que Crawford était une femme, trompé par ce nom de Marion, et par celui de Francis, qui est aussi un prénom féminin (Frances). Crawford, qui était italo-américain, écrivait semble-t-il cette littérature moyenne qui fait d’excellent cinéma. (Henry James a beaucoup critiqué son confrère, et morigénait son correspondant, Robert Louis Stevenson, lorsque celui-ci lui écrivait trop de bien de Crawford.)
Un grand atout de The White Sister est que le film est tourné en Italie (Henry King, Lillian Gish et Ronald Colman y revinrent l’année suivante pour réaliser l’adaptation du Romola de George Eliot). Le film montre, du coup, un étonnant mélange de réalisme — pour ne pas dire de néo-réalisme — et de travail de studio. Il incorpore aussi des éléments de roman d’imagination scientifique (un ingénieur inventeur d’un vulcanomètre tient un rôle crucial dans le film), et le drame psychologique s’achève dans le cinéma à grand spectacle, puisque tout se termine sous les laves du Vésuve.
Le film, terriblement mélodramatique selon les conceptions modernes, déborde constamment vers le sublime. Curieusement, les talkies ne conserveront — très partiellement — cette grâce que dans des films qui se situent explicitement soit dans le surnaturel, comme Song of Bernadette (1943), du même Henry King, soit dans la fantasy, comme Portrait of Jennie de William Dieterle (1948), où Lillian Gish reprend du reste son personnage de The White Sister, simplement vieilli d’un quart de siècle et transplanté en Amérique. Ce qui était courant dans le cinéma muet advient donc tout à fait exceptionnellement dans le parlant, ce qui m’incline à penser qu’il s’agit bien de deux arts différents, dont le premier, à cause de cette stylisation qu’implique un récit purement imagier, n’appartient pas tout à fait à ce monde.
The Parade’s Gone By de Kevin Brownlow m’apprend que Henry King n’était pas encore catholique au moment où il réalisa The White Sister. Cependant The White Sister préfigure Song of Bernadette, dans sa description d’une femme prédestinée, trop pure pour des amours terrestres. Dans The White Sister, c’est le personnage du peintre qui, au début du film, explique à Lillian Gish sa sublimité, et qui l’explique par voie imagière, au travers du portrait qu’il a fait d’elle, ce qui la laisse naturellement tout à fait dubitative, car elle est au seuil de l’existence et très amoureuse de son beau capitaine. Dans Song of Bernadette, ce sera le meunier M’sieur Antoine, l’amoureux de Bernadette, qui dira en portant dans ses bras la jeune femme, saisie par la grâce et qui a fait une syncope, que des êtres pareils ne devraient même pas être touchés par des mains humaines.
D’un autre côté, je note que Henry King est resté griffithien, comme en témoigne une course impossible, créée par la seule ressource du cinématographe, un croiseur qui traverse l’écran et la méditerranée, essayant littéralement de prendre de vitesse... une prise de voile dans un couvent.
Gish interprète tout le répertoire de l’hystérie : grand arc dans les bras de monsignore quand elle apprend la mort de son amant, suivie d’un état de catatonie à l’hôpital, qui se résout par un délire érotique suivi d’une crise de larmes, évanouissement dans les bras de son amant réapparu, attitude extatique quand, en prière, elle résiste au même amant qui l’a enlevée. (Gish ressemble à cet endroit à Dorothea the Dove, la catatonique « femme du pilier » de l’asile de Bedlam, dans le film de Val Lewton et Mark Robson.)
Le paradoxe est que celle qui joue ainsi les hystériques est la mignarde femme-enfant inventée par Griffith. Cela impose une lecture à rebrousse-film, Lillian Gish apparaissant comme une sorte de grande poupée qui se plie à une direction d’acteur reposant sur l’hypnose, et qui, de fait, joue souvent pour ainsi dire du bout des cils, en conservant un regard neutre.

16 avril. — Très repris par le roman gothique. Relu The Romance of the Forest, de Mrs Radcliffe, que je lisais il y a vingt-cinq ans, pendant ma préparation militaire — mais que je crois bien n'avoir pas achevé alors. Je garde en tout cas le souvenir de cette lecture au milieu d’un décor qui était lui-même gothique, celui de la casemate où nous faisions du tir ; le château-fort du roman noir relève après tout lui aussi de l’architecture militaire.
Comme j'ai pris The Romance of the Forest après l’autre lecture importante de cet hiver que fut Against the Day, grand plaisir du telling radcliffien en comparaison du showing de Thomas Pynchon (qui est souvent un showing off). Chez Radcliffe, le récit procède d’une voix autoriale, les propos des personnages sont résumés, les détails ne sont pas visualisés. Cependant le récit est réflectorisé, parce qu’on se promène dans les angoisses de l’héroïne, qui est la porte-parole de l’auteur dans la fiction, et qui d’ailleurs devient elle-même la voix autoriale quand elle traduit les effusions de son cœur dans des sonnets qui interrompent le cours du récit.
Reste, me confie une amie qui avait pris de confiance Les Mystères du château d’Udolphe, qu’Ann Radcliffe, c’est passablement embêtant. D’où vient alors qu’on garde un si vif souvenir de sa lecture et qu’on fasse, comme je le fais moi-même, figurer la romancière dans ses littérateurs préférés ? C’est que le « suspense » n’est pas nécessairement associé à la lecture tendue. Dans le cas du roman gothique, il repose au contraire sur la longueur. Montague Summers (The Gothic Quest, 1938) notait très justement : « The Gothic novel does not permit of any abbreviation ; a certain leasure, a certain length allowing of long drawn suspense ; a certain hesitation even, seem essentials in the true Gothic romance. »

Je ne m’étais jamais rendu compte de la dette que doit au roman gothique ma Reine du Ciel, que j’avais conçue comme un roman fin de siècle. Mais l’angoisse de la persécution, focalisée sur une figure féminine, vient bien d’Ann Radcliffe et de ses imitateurs et imitatrices. (Je soupçonne du reste une origine commune. Il n’a jamais fait de doute, sauf à mes propres yeux, que j’évacuais en écrivant La Reine du Ciel des angoisses liées à la grande persécution familiale.)
Comme le gothique est un courant littéraire qui s’est accompagné de sa propre élaboration théorique, The Romance of the Forest se lit comme un manuel de la sensibilité préromantique, articulée autour du sublime de Burke, tandis que les paysages « peints avec des mots » de la romancière remploient les idées de Gilpin sur le « picturesque ». L’autre grande influence littéraire d’Ann Radcliffe est le rousseauisme, de sorte que la romancière a cru devoir introduire dans son roman un vicaire savoyard, qui est celui de Rousseau, et qui y tient le rôle du père noble.

Elle n’est pas inintéressante, la position éthique de Montague Summers dans The Gothic Quest. Pas d’atermoiements chez notre ecclésiastique, qui pose que la littérature de terreur fait partie des plaisirs, et même des nécessités de l’existence. « To escape thus from humdrum reality is a primitive desire, and, in itself, it is excellent and right. The world, if we had not our dreams, would, God knows, be a very dull place. Of course, as precisians will never fail to tell you, there is danger in dreams. But, if we had not our dreams, life, I take it, would be far more dangerous ; in fact, it would not be worth while living at all. »
Le révérend n’est pas non plus homme à se laisser abuser par des accusations d’incorrection. À propos des reproches de blasphèmes adressés au Moine de Lewis, il note fort raisonnablement : « We may perhaps allow (as he himself acknowledges) that he expresses himself a little roughly and awkwardly in this passage, but that he should therefore be assailed as a blasphemer, a scoffer and unhallowed sacrilegist, threatened and coarsely denounced, can only be ascribed to an access of that fanatical exhibitionism which shatter-brained cranks so love to stimulate and indulge. » Ceci de la part d’un homme qui croit, ou feint de croire, à l’existence réelle des vampires, et qui répète dans ses ouvrages sur la sorcellerie, et jusque dans The Gothic Quest, que les sorciers sont les conjurés d’une conspiration universelle dirigée contre l’humanité, conspiration qui traverse l’histoire, et dont l’exploit le plus récent, au moment où écrivait Summers, était le déclenchement de la révolution russe.
L’histoire de la censure montre qu’en matière de police de la pensée et de vertu effarouchée, les progressistes n’ont rien à envier aux réactionnaires. Il appartient à une infime minorité d’esprits libres de réclamer la liberté pour la littérature et pour les arts. Montague Summers, qui était ultra-réactionnaire (l’universitaire britannique David Punter, spécialiste du roman gothique, mentionne « his disastrous ideological agenda and his polemical proselytising for a variety of unworthy causes »), appartenait à cette minuscule élite.

LES MALADIES DE LA LITTÉRATURE
Le prix Goncourt

Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011

Ce premier roman témoigne d’une technique très inférieure à celle d’un auteur moyen de pulp magazine des années 1930, écrivant dans Adventure, Top-Notch ou Argosy. Cette insuffisance technique s’aggrave par le recours systématique aux lieux communs « littéraires », qui font sombrer dans l’ineptie un roman qui sans eux serait simplement insignifiant. À côté d’une grandiloquence qui appartient en propre à M. Jenni, des souvenirs confus du style de Céline et du stream of consciousness amènent des phrases qui sont garanties « au bon goût de littéraire », mais qu’un auteur jouissant du sens du ridicule aurait immédiatement effacées sur son ordinateur, avant d’aller faire une longue promenade. Ajouter la désormais indispensable dénudation de la fiction (le narrateur avertit qu’il n'est que le narrateur, et qu’il n’en sait pas plus que nous), et son jumeau maléfique, la mort du personnage : le narrateur falot de M. Jenni, sans psychologie ni état-civil, c’est le Salavin de Duhamel devenu ectoplasmique.
L’Art français de la guerre correspond strictement à la littérature que pourrait pondre un poulet en batterie à qui on aurait mis la télé pour augmenter son rendement. Comme tous les manuscrits envoyés par la poste aux maisons d’édition, celui-ci fait alterner des visions d’horreur (ici les guerres coloniales) avec le présent du « narrateur » (ici, les émeutes de banlieue). Car il est permis de se masturber l’hypothalamus en racontant des horreurs, à condition qu’on précise que la guerre, c’est mal — et on peut même montrer les aspects les moins riants de l’immigration, sous réserve de ployer sous le remords colonial. Mais le point essentiel, chez M. Jenni — comme chez tous ses confrères en littérature postale qu'on ne peut malheureusement pas publier car on ne peut malheureusement pas publier tout le monde — est que tout est vu à travers l’imagerie télévisuelle, que tout est restitué au moyen de la rhétorique imagière télévisuelle, que tout renvoie à la posture morale des producteurs d'images télévisuelles.

SPLENDEUR DES MUNSEY MAGAZINES

Austin Hall, The Spot of Life, Argosy, 1932

[Lire]

SPLENDEUR DES MUNSEY MAGAZINES

Les mondes d'Abraham Merritt

The Moon Pool, All-Story, 22 juin 1918,
Conquest of the Moon Pool, All-Story, 15 février 22 mars 1919

The Face in the Abyss, Argosy-All-Story, 8 septembre 1923,
The Snake mother, Argosy, 25 octobre 6 décembre 1930

La nouvelle fantastique The Moon Pool raconte comment, dans l’ensemble monumental de Nan-Matal (qui existe réellement sur l’île de Ponape, actuelle Pohnpei, Micronésie), une divinité émergeant d’un temple hermétiquement clos, attirée par les rayons de la Lune, dévore les membres d’une expédition scientifique. [Lire.]

SPLENDEUR DES MUNSEY MAGAZINES

Un roman d'aventures fantastiques d'Abraham Merritt

Dwellers in the Mirage, Argosy, 23 janvier-27 février 1932

Leif Langdon découvre avec son ami peau-rouge, Jim, une vallée perdue en Alaska, cachée sous un mirage permanent, qui fait croire qu’il y a à cet endroit un lac. Un peuple de nains est en butte aux exactions de descendants d’Ouïghours, adorateurs d’un monstre issu d’une dimension parallèle, que les mythes de l’humanité identifient au Kraken. Leif est lui-même la réincarnation (ou bien il est possédé par) le héros mythique des Ouïghours et il s’agite dans un cruel dilemme, partagé entre sa loyauté envers le peuple des nains et la belle Evalie, et son lien atavique avec le peuple des Mongols et la sombre enchanteresse Lur.
Dwellers in the Mirage est souvent considéré comme le chef-d’œuvre d’Abraham Merritt, à égalité avec The Metal Monster (1920), que nous n’avons pas lu. Le fait est que le roman tire bénéfice des limites mêmes du romancier, en particulier dans le prologue, où le héros, Leif Langdon, ne comprend littéralement pas ce qui lui arrive, puisqu’il est un throwback, un produit de l’atavisme. Enlevé, en plein désert de Gobi, par les Ouïghours, Leif n’arrive pas conceptualiser qu’il est la réincarnation de leur héros-dieu, Dwayanu, et il s’étonne constamment de se comporter strictement comme le faisait sa précédente incarnation. Cependant Merritt n’arrive pas à maintenir cet effet tout au long du roman, ce qu’aurait fait un romancier meilleur technicien, et lorsque le personnage arrive dans la vallée de l’Alaska cachée sous le mirage, le roman développe une situation à la Jekyll et Hyde, où l’attachement de Leif pour le petit peuple féérique ou son allégeance aux adorateurs du Kraken sont décrits comme un combat entre le bien et le mal. Mais Merritt s’avère incapable de développer le conflit psychique du personnage et le résultat le plus évident est que Leif, sans savoir pourquoi, se saoule beaucoup ce qui a pour résultat de le rendre tout à fait « méchant » (ou de le faire devenir complètement Dwayanu). L’auteur s’avère de plus incapable de choisir entre les diverses interprétations qu’il a lui-même proposées (réincarnation, mémoire ancestrale, possession par le personnage de Dwayanu) et il tâche de les maintenir toutes à égalité. Enfin, le cas de conscience du personnage, partagé entre son amour éthéré pour Evalie et son attirance passionnelle pour Lur, n’est guère exploré, alors même qu’il correspond à un lieu commun psychologique (l’attirance envers une partenaire qu’on sait unsuitable). On se retrouve finalement dans une description en style noble d’amours qui ressemblent à ceux des chats (le héros vole un baiser à l’enchanteresse, avant de lui arracher le poignard qu’elle s’apprêtait à lui enfoncer dans l’échine).
Si Dwellers in the Mirage se lit avec plaisir, c’est parce que le roman est fort enlevé sur le plan de l’action et aussi parce qu’il convoque une imagerie très riche de ce qu’on appellerait aujourd’hui un monde d’heroic fantasy (et un monde d’heroic fantasy est essentiellement un monde d’images). Ce ne sont que festins, folles galopades, bannières au vent, sièges médiévaux et batailles homériques, sacrifices humains dans des temples vertigineux, etc.
Mais si Dwellers in the Mirage est réussi, en dépit des évidentes limites du romancier, c’est aussi parce que l’élaboration mythopoétique y est plus complètement développée que dans les autres romans d’Abraham Merritt. Le monstre extraterrestre Kal’kru, qu’adorent les Mongols, est un anti-Dieu un Dieu d’avant la Création, et qui souhaite la réabsorber. (« It symbolized the principle that is inimical to Life — not Death precisely, more accurately annihilation. » Ch. 2.) Kal’kru, ou le Kraken, est donc la version la plus achevée — et la clé — des autres monstres de Merritt, le monstre extraterrestre de The Moon Pool, celui de The Face in the Abyss, ou encore le dévoreur d’âmes surgi de l’enfer et appelé le Gatherer dans le roman satanique Creep Shadow.
La description du monstre merrittien dans Dwellers in the Mirage vaut d’être citée in extenso. Elle permet de juger que, au-delà de ressemblances formelles, le monstre originel de Merritt n’a qu’assez peu de rapports avec les entités d’outre-espace d’un Lovecraft.

« Khalk'ru was the Beginning-without-Beginning, as he would be the End-without-End. He was the Lightless Timeless Void. The Destroyer. The Eater-up of Life. The Annihilator. The Dissolver. He was not Death--Death was only a part of him. He was alive, very much so, but his quality of living was the antithesis of Life as we know it. Life was an invader, troubling Khalk'ru's ageless calm. Gods and man, animals and birds and all creatures, vegetation and water and air and fire, sun and stars and moon--all were his to dissolve into Himself, the Living Nothingness, if he so willed. But let them go on a little longer. Why should Khalk'ru care when in the end there would be only--Khalk'ru! Let him withdraw from the barren places so life could enter and cause them to blossom again; let him touch only those who were the enemies of his worshippers, so that his worshippers would be great and powerful, evidence that Khalk'ru was the All in All. It was only for a breath in the span of his eternity. Let Khalk'ru make himself manifest in the form of his symbol and take what was offered him as evidence he had listened and consented. » (Dwellers in the Mirage, Ch. 3.)

SPLENDEUR DES MUNSEY MAGAZINES

Les romans sataniques d’Abraham Merritt

Seven Footprints to Satan, Argosy All-Story Weekly, 2 juillet 1927-30 juillet 1927
Burn, Witch, Burn, Argosy, 22 octobre 1932-26 novembre 1932
Creep, Shadow, Argosy, 8 septembre-13 octobre 1934

Seven Footprints to Satan est une assez ennuyeuse weird story à la Sax Rohmer. Le héros, un explorateur, est kidnappé par un maître du mal qui se présente comme Satan lui-même, et qui impose à ses proies une sorte de roulette russe qui consiste en l’escalade de marches fatidiques, où le fait de se tromper se paie en années d’esclavage. Le roman entier repose sur le motif du passage dérobé, car les chambres de la demeure mystérieuse de Satan n’ont pas de portes. Il faut passer par les lambris. Finalement le héros réussira à s’échapper de la demeure de Satan avec la femme qu’il aime, tandis que le roman s’achève en embrasement général. Le récit souffre beaucoup de l’invraisemblance de ses prémisses, et il perd le peu d’intérêt qu’il pouvait présenter lorsqu’il se découvre que Satan n’est pas le diable. On retrouve ici l’incroyable erreur de jugement de Merritt qui, dans ses romans de fantasy, peut décréter qu’un être apparemment surnaturel est finalement parfaitement naturel, en croyant lui conserver son étrangeté.
Seven Footprints to Satan fut adapté au cinéma en 1929, par Benjamin Christensen, auteur du célèbre documentaire positiviste Häxen (La Sorcellerie à travers les âges, 1922), amusant compendium de fadaises inspirées par les divagations de Charcot, qui valut bizarrement au cinéaste, acclimaté en Amérique, de se spécialiser dans les films fantastiques à demeures mystérieuses. Christensen profite de la maison à trappes et à cloisons truquées pour faire apparaître et disparaître ses personnages, en doublant la gestion des personnages par la caméra par une gestion en quelque sorte autonome, par le décor lui-même. Le réalisateur donne des tonalités orgiaques à la cour de Satan (qui est un cagoulard du genre ku klux klan). Le défaut rédhibitoire du film est qu’il est poussé au comique. Il met en scène une sorte de Harold Lloyd au petit pied, et la fin trahit totalement le roman de Merritt (tout était truqué, et constituait une sorte de bizutage, destiné à ôter au héros le goût des aventures).

Burn, Witch, Burn raconte comment une sorcière, Madam Mandilip, anime des poupées à l’aide d’âmes dérobées à de malheureuses victimes, pour ensuite employer ces poupées à tuer les ennemis de la sorcière en s’introduisant chez eux nuitamment et en leur faisant passer de minuscules épées à travers le corps.
Le roman est bien mené, quoique bizarrement écrit dans le style haché d’un roman policier hard-boiled. Comme le récit est composé en collaboration avec un disciple d’Hippocrate, les parties médicales sont solidement étayées. Plus discutable est l’introduction de membres de la pègre (présentés de façon sympathique) dans un roman qui reste de fantasy.
Le problème, mineur, du roman est que Merritt ne comprend pas dans quel genre il opère. Ainsi, le narrateur, en bon médecin, veut douter — et invoque par exemple l’hystérie et l’hypnose —, alors que les poupées tueuses sont, dans le roman, une réalité tout à fait incontestable (elles tuent, et tout le monde les voit). Merritt n’a pas compris que l’histoire de sorcellerie, comme l’histoire de vampire ou l’histoire de loup-garou, qui lui sont étroitement associées, relève non d’un merveilleux incident (c’est-à-dire de l’intrusion d’un événement inacceptable selon les propres lois de l’univers fictionnel du roman), mais d’un merveilleux ambiant. Il y a des lois parfaitement claires de la sorcellerie, comme il y a des lois claires du vampirisme ou de la lycanthropie, et c’est précisément ce qui justifie la présence dans un roman relevant de ces thématiques d’un personnage d’initié qui est chargé de nous expliquer ces lois (respectivement, le spécialiste des sciences occultes, le chasseur de vampires, l’antiquaire au courant de la malédiction ancestrale). Ainsi, les hésitations du narrateur de Merritt ne sont pas seulement forcées, elles sont superflues et par conséquent inintéressantes. (Naturellement, les choses sont plus compliquées parce que, dans ce type de fiction, pour des raisons purement dramatiques, l’élément fantastique est présenté initialement comme anomalique. La feintise consiste donc à faire croire dans un premier temps au lecteur que les sorcières, les vampires, les loups-garous n’existent pas, alors qu’il sait parfaitement, lui, qu’il lit une histoire fantastique. Le problème est que Merritt, via son narrateur, maintient cette position tout au long du roman.)
Burn, Witch, Burn connut une adaptation au cinéma par Tod Browning, The Devil-Doll (1936). (Erich von Stroheim collabora au scénario.) Le film conserve les poupées tueuses, mais au lieu d’une sorcière, Tod Browning reprend le motif de The Unholy Three (1925), d’un homme grimé en vieille dame (Lionel Barrymore reprenant le rôle de Lon Chaney).

Creep, Shadow, qui raconte pour l’essentiel un sabbat dans une maison sur la falaise, qui fait advenir sur terre une entité dévoreuse d’âmes, le Gatherer, est le meilleur des romans satanistes de Merritt, en particulier parce que le dernier tiers est purement fantastique et fort enlevé. Mais comme ce roman est aussi la suite de Burn, Witch, Burn, il trace un curieux itinéraire depuis le style hard-boiled du début, où reviennent les personnages de médecins et de gangsters de Burn, Witch, Burn, jusqu’à un fantastique fortement allégorisé, qui fait penser à l’école anglaise des Arthur Machen et des Walter De La Mare.
On reconnaît dans Creep, Shadow la belle femme démoniaque héritée des romans de Rider Haggard, qui s’appelle ici Dahut, et l’opposition entre cette sombre enchanteresse et une femme lumineuse, mais beaucoup moins capiteuse (Lakla vs. Yolara dans The Moon Pool, Lur vs. Evalie dans Dwellers in the Mirage). Du coup, Creep, Shadow résume assez bien toute l’œuvre de Merritt, puisque tout s’y retrouve, l’opposition des deux femmes (ici, la femme qui incarne le bien n’a pas de pouvoirs particuliers, mais elle triomphe comme triomphe Lakla dans The Moon Pool, par la puissance d’un amour sincère et chaste, par opposition à l’amour-passion, ambivalent et destructeur, de la traîtresse), le huis-clos dans un univers satanique comme dans Seven Footprints to Satan, la créature monstrueuse, sortie de la nuit des temps, qui absorbe toute vie (le Shining One, le Kraken), l’antique race (ici la mystérieuse race des anciens Armoricains !), comme dans le cycle polynésien du Moon Pool et dans le cycle andin de The Face in the Abyss, l’atavisme et la réincarnation comme dans Dwellers in the Mirage.
Le défaut principal de Creep, Shadow est son insistance sur la légende d’Ys, et on décèle donc dans cette œuvre tardive le défaut du Merritt des débuts, le pédantisme dans la citation mythologique et la conviction que tout emprunt mythologique continue à fonctionner automatiquement dans son nouveau contexte. Il est vrai que, dans ce cas précis, cela marche à peu près. La légende d’Ys opère dans Creep, Shadow comme une prophétie, c’est-à-dire que les personnages (réincarnés ? possédés ?) sont condamnés à répéter ce qu’ils ont déjà fait dans leur vie antérieure. La belle démoniaque engloutira donc à nouveau Ys, qui est cette fois la demeure maléfique sur la falaise.
Et la noyade du monstre dévoreur d’âmes par les trombes d’eau venues de la mer ramène Merritt à sa première influence littéraire, celle de la romancière Francis Stevens, auteur de Claimed (paru en feuilleton dans Argosy en 1920), où se déchaînait la furie des océans.

EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN 2012

29 janvier. — Au musée de la bande dessinée, dans l’exposition du Musée imaginaire d’Art Spiegelman, une vision très curieuse. Une planche du Happy Hooligan d’Opper, du début des années 1930, un trait épais et sale, un évident bâclage, mais aussi quelque chose d’autre que je n’arrive pas à expliquer, comme si le dessinateur avait désappris le dessin. Est-ce de l’arthrose ? de la sénilité ? Il y a par exemple une main de personnage tout à fait absurde, une main sans doigts, un pouce et une paume, et rien au bout. Il a fallu que je me souvienne d’un mot d’Art Spiegelman pendant sa conférence — « il dessinait en braille » — pour que je comprenne qu’Opper était à peu près aveugle. Il dessinait de mémoire, sans plus voir ce qu’il faisait.

1er février. — L’argent, on le sait depuis Ricardo, est du temps de travail gelé, et n’est que cela. C’est donc le temps qui est la véritable unité, la seule qui compte. Penser que l’argent ait quelque vertu que ce soit, par exemple celle de permettre la détention des marchandises, c’est déjà une bêtise. J’ai par exemple depuis quelques années suffisamment d’argent pour acheter tous les livres que je veux. Mais ils ne sont payés qu’à moitié lorsqu’ils atterrissent sur ma table, car il me faut budgétiser encore le temps nécessaire pour les lire.

Thomas Pynchon encore. (Againt the Day, Penguin, 2006) [voir plus bas la recension de ce roman]
4 février. — J'ai souvent observé que la vie ne fait pas crédit, que tout se paie presque tout de suite — ainsi, une loi de l'existence veut qu'après tel succès, dont on peut se flatter, on subisse invariablement quelque petite humiliation professionnelle —, ce qui m'amène à la réflexion théologique qu’aux temps derniers les comptes seront rapidement soldés, que nous en serons quittes, à notre stupéfaction, pour trois Pater et trois Ave, comme à confesse.
Le plus curieux est que, neuf fois sur dix, on s’inflige à soi-même la punition, qui est, pour ainsi dire, contenue dans l’acte. J’ai, dans ce journal, voulu disserter de façon experte sur les références que fait Thomas Pynchon, dans Against the Day, à la littérature populaire de la fin du XIXe siècle, et j’ai oublié la plus importante, celle qui crevait les yeux, celle que je ne pouvais méconnaître, et qui est The Inheritors (William Heinemann, 1901) de Joseph Conrad et Ford Madox Ford (qui signait encore Ford Madox Hueffer). Les mystérieux voyageurs temporels de Pynchon, dont il est suggéré plus ou moins confusément qu’ils tirent toutes les ficelles, et aussi qu’ils sont enfermé dans une boucle temporelle, s’inspirent à l’évidence des Dimensionists de Conrad et Ford, êtres de la quatrième dimension, arrivés dans notre monde, dont ils prennent secrètement le contrôle, et qui sont une allégorie du cynisme en politique.

7 février. — En ce jour du bicentenaire de la naissance de Charles Dickens, déjeuné en excellente compagnie à l’Ami Schutz, qui fait une très convaincante auberge dickensienne. Et comme rien n’arrive par hasard voici que le serveur est le portrait craché du long et filiforme Simon Tuggs dans les Sketches by Boz.
Après-midi au musée d’art moderne, pour revoir l’exposition « L’Europe des esprits », inépuisable bazar, sans cohérence ni propos, aux cartels remplis de prodigieuses foutaises. (Le Compendium Maleficarum de Gaccius, traduit « L’Abrégé des maléfices ».) Cela n’a du reste pas la moindre importance. Devant des gravures du peintre nazaréen Joseph Anton Koch pour La Divine Comédie, un visiteur, très sûr de lui, décide qu’il est devant La Nef des fous.

20 février. — Un monsieur royaliste m’apprenait qu’il avait la clé de tout, qu’il détenait la solution à tous nos problèmes. Cette solution m’apparaissait d’une clarté aveuglante et je m’efforçais de la retenir pour pouvoir la noter quand je me réveillerais (car quoi que cette conversation fût absolument réelle pour moi, je savais cependant que je rêvais).
Effet d’un dimanche passé à regarder sur la Toile les vidéos des candidats à la présidentielle.

24 février. — Dans le demi-sommeil, j’arrive littéralement au bout de mes pensées. Je suis un fil, qui est, comme toujours chez moi, une phrase, et cette phrase s’interrompt, laissant place au silence, à un battement de cœur fœtal, et peut-être à un arrière-fond de menu déroulants, comme devant un écran d’ordinateur.

4 mars. — Je m’aperçois en cherchant dans ma pauvre cervelle une traduction anglaise de gourmand que ce mot n’existe pas dans la langue de Shakespeare. Gluttonous est trop spécifique, car il décrit un comportement (la gloutonnerie, le fait de se bourrer) plutôt que le péché de gourmandise lui-même. Inversement, greedy, qui pourrait s’employer pour décrire l’état moral de celui qui veut se réserver la meilleure part, n’est pas spécifique à la nourriture — et de surcroît n’appartient pas au bon champ lexical, le mot désignant aussi l’avarice. (Je passe sur les périphrases du type « s/he has a sweet tooth », sur les fond of, etc.)

5 mars. — Une neige tardive a paralysé ce matin le nord de la France. Mais l’imbécile qui conclut toujours le journal de midi trente sur France Culture par deux mots sur la météo ne peut annoncer qu’il fait beau sans que perce un accent de triomphe (« les température sont nettement au-dessus des normales saisonnières »), ni qu’il fait froid sans laisser entendre son dépit. C’est que le réchauffement global fait partie des dogmes, et si celui-ci est proclamé plus hargneusement que les autres, c’est parce que, dans ce cas précis, on ne peut se débarrasser des mal-pensants en les accusant de « racisme ».

7 mars. — À propos de la pièce de Vitrac, Victor ou Les Enfants au pouvoir, la « journaliste culturelle » de France Culture : « On est dans une satire, mais version tragique. » Les vieilles catégories littéraires (la satire, la tragédie) ne servent plus que de désignations approximatives pour traduire des « impressions » tout aussi confuses. Qu’essaie de dire cette malheureuse ? Probablement que la pièce de Vitrac est vache. Et aussi, sans doute, que l’étroitesse d’esprit de la bourgeoisie mène tout droit au nazisme, car une bien-pensante se doit d’entonner son petit couplet doloriste et culpabilisateur.

9 mars. — Nous les primitifs. — Le Telegraph de ce matin m’apprend qu’on a retrouvé une adaptation filmique de Dickens de 1901, plus vieille de quelques mois que celles qu’on connaissait déjà. Le sujet : la mort de Tom le balayeur dans Bleak House. Regardé cet incunable sur le site du British Film Institute. Cela n’a d’ailleurs pas d’autre intérêt qu’historique, mais cette minute de pellicule me rappelle que nous sommes nous aussi, avec nos sites web et nos images gif animées, les primitifs de nouvelles formes d’art et de littérature.
Première vraie journée de printemps. Promenade dans la campagne que j’arpente depuis dix ans — le cheval qui semble trop grand pour sa petite colline, l’eau qui sourd au bas du coteau —, les seules différences étant que je vois de moins en moins bien ce paysage enchanteur, et que les paysans achèvent l’éradication des arbres qui le parsemaient.

11 mars. — Lu Le Royaume enchanté, du journaliste du New Yorker James B. Stewart, sur la carrière controversée de Michael Eisner à la tête de Disney. Mais un homme qui a mon passé ne lit pas impunément l’histoire d’un individu qui a exercé le pouvoir en pervers narcissique, et j’ai passé la nuit à faire des cauchemars.

12 mars. — Sur le DVD de My Best Girl (1927), film de Mary Pickford, des home movies de Mary Pickford et de son dernier mari (et partenaire dans le film), « Buddy » Rogers. Et voici, je n’arrive pas à me convaincre que la dame qu’on voit sur le paquebot qui l’emmène en voyage de noces, ou sur la pelouse de sa demeure, est Mary Pickford. Les acteurs de cinéma filmés à la ville (documentaires, actualités, films d’amateur) ne se ressemblent pas, car l’acteur qui joue est une image de lui-même once removed. Il faut d’abord que cette absurde petite dame à chien-chien se change en Mary Pickford pour qu’elle puisse ensuite se changer en l’émouvante Maggie.

The Artist, le cinéma muet raconté aux pignoufs

21 mars. — Vu quatre minutes trente, sur un écran de grande surface spécialisée, du film de Michel Hazanavicius, The Artist, couronné par cinq Oscars. Quatre minutes trente, c'est amplement suffisant pour juger d'un tel film, et cela suffit pour faire passer quelqu'un qui connaîtrait et apprécierait le cinéma muet par les phases de l'incrédulité, de la colère et de l'abattement. The Artist correspond en gros à la conception que peut se faire du cinéma muet un petit bourgeois qui s'admire lui-même de regarder sur Arte le film muet du mois. Les plans sont fichus n'importe comment, les acteurs gesticulent et grimacent (car tout le monde sait qu'au temps du muet, les acteurs jouaient faux). Surtout, le tempo est beaucoup trop lent — d'autant que la moindre information visuelle est répétée trois fois —, car tout le monde sait également qu'un film muet, en noir et blanc de surcroît, c'est ennuyeux, et le film entier défile donc au rythme de l'ennui qui est, en 2012, celui du spectateur moyen devant Lillian Gish ou Greta Garbo.
Le cinéma muet était un art naïf, tel est le message qu'un infâme paltoquet nous met sous les yeux dans chaque image bâclée, dans chaque mimique inepte. Le plus fort est que, dans le passage que j’ai vu, on projette à un moment cinq secondes de Mark of Zorro (1920) de Fred Niblo, avec Douglas Fairbanks. Ce morceau d’authentique film muet semble l’irruption de la vie au milieu d’un cortège de spectres. Car ce prétendu pastiche qu’est The Artist, qu’est-ce d’autre qu’une procession spectrale, censée célébrer un autre âge spectral, qui est l’âge du muet ? L’ironie de la situation, c’est que les gens qui font The Artist ne se doutent absolument pas qu’ils sont morts.
En cet âge de toutes les incultures et de toutes les barbaries, les formes artistiques disparaissent avant même d’avoir une chance d’être préservées, à commencer naturellement par les plus populaires. On continuera assez longtemps à jouer les pièces de Shakespeare et à monter les opéras de Donizetti, et le grand public cultivé croira de son devoir de s’y ennuyer. Mais quand les derniers érudits et les derniers militants du cinéma muet disparaîtront, il ne restera de cette immense littérature filmique, y compris dans les cervelles instruites, qu’un nom, vaguement évocateur de facétie, comme ceux d'Arlequin ou de Polichinelle — celui de Charlot.

La science démoniaque et le robot humain
ou
Comment parler de films de science-fiction qu'on n'a pas vus
Jacques Siclier, André S. Labarthe
Images de la science-fiction,
Éditions du Cerf, collection 7e art, 1958

Elle manquait à ma bibliothèque ! J’ai eu la bonne fortune de mettre la main sur la première monographie française consacrée à la science-fiction au cinéma, Images de la science-fiction, de Jacques Siclier, André S. Labarthe, parue aux catholiques Éditions du Cerf, en 1958. Les jeunes et vaillants auteurs de cet opuscule de 128 pages souffrent hélas de plusieurs handicaps. Pour commencer, ils n’ont qu’une idée des plus confuses de ce qu’est la science-fiction, qu’ils distinguent mal du fantastique, et dont l’histoire leur est largement inconnue. Leurs informateurs n’en savent souvent pas plus qu’eux. La description par nos jeunes gens des effets sur les populations de la radiodiffusion du drame qu’Orson Welles tira de La Guerre des mondes de Wells vaut ainsi son pesant de nougat : « Les églises accueillaient des réfugiés à demi fous de terreur, des scènes de violence éclataient un peu partout et la police débordée s’efforçait, mais en vain, de comprendre ce qui se passait. » Tout bien considéré, c’est là une bonne description du film La Guerre des mondes de Byron Haskin (1953), mais aucun historien sérieux ne croit plus aux scènes de paniques prétendument déclenchées en 1938 par le brillant directeur du Mercury Theatre On Air.
D’autre part, sans l’avouer, nos auteurs n’ont manifestement pas vu une grande partie des films qu’ils commentent et ils en sont quittes pour exploiter leurs sources documentaires en espérant que cela ne se voie pas trop. Seulement, outre que les articles dont ils se servent ne sont pas toujours des plus fiables, ce petit tour de passe-passe aggrave une tendance naturelle à nos auteurs, qui est de remplacer l’analyse de film par des considérations sociologiques. Parfaits reflets de l’idéologie de leur temps, nos auteurs mélangent morale chrétienne et propagande communiste, et jugent des films d’après ce double référentiel. Le cinéma expressionniste allemand est décrit comme pré-nazi, les films d’URSS sont tous excellents, et le cinéma américain souffre de bellicisme endémique (un chapitre est titré « La science-fiction paramilitaire »), de sorte que les bons films américains sont ceux qui prêchent ouvertement le pacifisme (The Day the Earth Stood Still, ou encore l’excellent Them, décrit sans rire comme un film grave qui pose des questions philosophiques profondes).
Nos auteurs concluent de leur tour d’horizon que le cinéma de science-fiction est un genre à venir. D’ailleurs le lancement de Spoutnik en célèbre l’avènement. Mais il faudra attendre les films de Pierre Kast (c’est un copain, il a d’ailleurs écrit la préface) pour enfin voir des films de science-fiction dignes de ce nom. « Aujourd'hui les premiers balbutiements, écrit Kast, mais demain, les films. »
De nos jours, bien sûr, tout le monde sait que le chef-d’œuvre du cinéma mondial de science-fiction, c’est Les Soleils de l’île de Pâques que Pierre Kast réalisera en 1971.
— Manuel Hirtz.

EXTRAITS DU JOURNAL DE HARRY MORGAN 2011

Thomas Pynchon, Againt the Day, Penguin, 2006

1er décembre. — Il m’a fallu près de trois mois pour venir à bout d’Against the Day (2006) de Thomas Pynchon, qui doit être l’un des plus longs romans de la littérature anglophone. Pynchon pastiche ostensiblement plusieurs genres de la littérature populaire d’avant 1914, à commencer par le dime novel d’aventures scientifiques (le livre s’ouvre sur un dirigeable extrapolé, piloté par une équipe d’aventuriers juvéniles, les Chums of Chance), et le dime novel de western, qui donne au roman son fil conducteur, à travers une histoire de meurtre d’un mineur anarchiste, dont les fils se vengent. Mais il y a aussi des références nombreuses au roman d’espionnage sur fond militaire, façon The Riddle of the Sands, au roman ésotérique à la Marie Corelli, au scientific romance à la H. G. Wells, au récit d’épouvante lovecraftien (moyennant un léger anachronisme), à cette branche particulière de la school story qu’est le roman comique mettant en scène des étudiants, et pour finir au roman pornographique, les protagonistes, qu’ils soient ou non de sexes opposés, ayant tendance à succomber à leurs appétits charnels aussitôt qu’ils sont mis en présence, et sans que l’auteur arrive à donner du fait une explication satisfaisante, un peu comme dans les roman de Graham Greene.
Cependant certaines des meilleures inventions de Pynchon ne sont classables dans aucun de ces genres littéraires à proprement parler. Un exemple est la communication par le gaz de ville, qu’on arrive à moduler comme les ondes hertzienne, avec la conséquence que les récepteurs, la tête dans leur gazinière, finissent par s’asphyxier. Tout aussi inclassable est l’invention de véhicules et de combinaisons permettant de se promener sous un désert de sable comme sous une mer. Le motif est trop irréaliste pour relever de la catégorie du véhicule sous-terrestre ou taupe mécanique, mais il est trop technique pour relever du fantastique pur.
Une veine humoristique plus proche des comics que de la littérature écrite vient ancrer davantage encore Against the Day dans les « mauvais genres » (le chien Pugnax est un chien parlant, même s’il ne prononce que la musique des phrases en aboyant ; les noms des personnages et les acronymes des organisations sont des jeux de mots ; parmi d’autres événements burlesques, un personnage manque de se noyer dans une usine de mayonnaise).
En dépit de toutes ces références à des genres pédestres, Against the Day contient des phrases qui, du point de vue de la technique littéraire, sont d’un très grand romancier. Un mathématicien indien qui se métamorphose en passant par la quatrième dimension déclare : « It’s like reincarnation on a budget. » Un inspecteur de police est « angelically revealed in early sunbeams through the stained glass dome overhead ». Dans une banlieue anglaise, « a dog was howling at a moon no one could see, perhaps imagining that, summoned repeatedly enough, it would appear with food of some kind. ». D’une femme : « She shrugged prettily, more with her hair than her shoulders. » Le sentiment d’absurdité qu’on éprouve lorsqu’on fait une chute est sublimé dans le passage suivant : « Cyprian for the first time was delivered into an embrace that did not desire him, as he became only another part of the mechanical realm, the ensouled body he had believed in until now suddenly of far less account than mass and velocity and cold gravity, here before him, after him, despite him. »
Mais le roman de Pynchon souffre de deux défauts rédhibitoires. Premièrement, tous les fils de l’intrigue restent pendants, et le lecteur est mal récompensé de l'effort qu'il fait pour retenir des dizaines de personnages qui referont ou non irruption au cours des centaines de pages du récit. En second lieu, le lecteur se désintéresse rapidement de héros à qui l’auteur dénie toute psychologie (ils ont seulement des affects élémentaires qu’ils projettent sur leur environnement, comme dans le Nouveau Roman). Ces protagonistes n’ont en propre que leur sexualité et leur Wanderlust, et ils traversent l’existence comme une poule traverse une route (la famille de mineurs anarchistes s’appelle précisément les Traverse).
Comme au surplus il n’est pas une découverte scientifique de la Belle-Époque, pas une théorie — ou même une simple hypothèse — mathématique ou physique, pas un événement historique (la révolution mexicaine, les troubles dans les Balkans), ou cosmique (la météorite de la Tunguska), pas un détail de civilisation dont l’auteur n’ait cru devoir tirer parti, l’ensemble se déroule à la manière d’une dissertation érudite qui prendrait prétexte des actions des personnages.
La limite de l’œuvre est en dernière analyse celle de la littérature post-moderne elle-même. Loin d’être hostile à l’idée de fiction, l’auteur considère au contraire que tout « fait récit », et les idées, les hypothèses, et même les mots convoqués deviennent, le cas échéant, la semence d’inventions romanesques, la limite étant que tout cela nous est proposé sous toute réserve et même, pourrait-on dire, à tout hasard (l’annonce par le romancier que quelque chose est « contrary-to-fact » prélude invariablement à l’ouverture sur un nouvel univers fictionnel, le plus souvent avorté sitôt que déployé). De la sorte, l’auteur traverse son roman dans un état de doute cynique, qui est l’une des formes de l’ironie post-moderne.
Ce qui structure l'ontologie fictionnelle, ce sont des figures mathématiques, ou bien des figures ésotériques de type gnostique. Mais dès lors the joke is on the reader, car ces figures laissent le récit lui-même dans une nubosité vague. Alternativement, l’auteur peut déployer un symbolisme « unificateur » qui ne convaincra personne. Ainsi la météorite de la Tunguska est proposée comme la Grande Guerre réduite à une unique singularité, au sens astrophysique (« a single event »). Enfin, et pour ne rien arranger, certaines formules à visée structurante relèvent du mauvais goût délibéré d’un romancier qui pousse son avantage sur le lecteur. « He felt like a person familiar with only real numbers watching a complex variable converge.... » (la phrase finit de façon caractéristique sur quatre points de suspension).
Against the Day serait un meilleur roman si l'auteur avait clairement décidé d'en faire ce que Northrop Frye nommait une anatomie (une œuvre intellectuelle, c'est-à-dire centrée sur des idées, et extravertie, c'est-à-dire centrée sur des personnages). Beaucoup de romans se présentant ostensiblement comme des scientific novels sont des anatomies déguisées, à commencer par certains romans de Wells. Mais si Pynchon lorgne constamment du côté de l'anatomie, en particulier dans ses conversations de savants et dans ses spéculations technico-oniriques — c'est ce que j'appelais plus haut la dissertation érudite —, son post-modernisme aboutit à une multiplication d'univers fictionnels morts-nés et à une fiction dépenaillée, que les croisements intertextuels peinent à justifier.

Journal 2010 sur les maux et les calamités du temps.
Journal 2011 Biographie des livres d'occasion. - Le roman de mœurs rustiques. - Une allégorie de la bassesse. - Le Bas Monde. - Les conférences de Carême sur France Culture. - La série des S. Trinian's. - Réflexions sur la petitesse d'âme. - La peur de la damnation. - L'anniversaire d'Elizabeth II. - Une Cène de Ghirlandaio. - La séparation de l'Église et de l'État. - Nous nous intéressons à nos doubles. - La New Grub Street moderne. - Un vilain coco. - Bernanos et le roman français. - Triomphe de l'eugénisme. - Assoupissement et sens spatial. - The Heart of the Matter de Graham Greene. - Brideshead Revisited d'Evelyn Waugh. - Mariage mystique de Sainte Catherine d'Alexandrie du Corrège. L'internaute de Bischheim.


Chronique de mes collines

Nous avons pendant un peu plus de deux ans, entre 2009 et 2011, tenu une chronique dans une revue culturelle de l'Est de la France, sous le titre Chronique de mes collines. Nous nous étions vieilli un peu pour l'occasion, et avions francisé notre nom en Henri Morgan. Comme nous parlions des choses dont nous parlons habituellement, nous intégrons ici ces chroniques. Leur seul défaut est que, Henri Morgan étant beaucoup moins au fait des littératures dessinées que son quasi homonyme Harry Morgan, il devenait, lorsqu'il parlait de bandes dessinées (c'est-à-dire une fois sur trois à peu près), un peu plus gâteux qu'au naturel.

Le Dico des héros, Les Moutons électriques

À présent que je suis en semi-retraite, je suis bien content de m’être installé au fond d’une campagne. Je suis un peu loin de nos grandes métropoles de l’Est et de leurs richesses culturelles. Par contre, j’aurai, dans ma nouvelle vie, beaucoup plus de temps pour lire et je compte bien en profiter. J’ai observé que la campagne est un lieu idéal pour la lecture parce que, une fois que les poules et les autres bêtes sont couchées, il y règne un silence total, troublé seulement par le bruit des pages qu’on tourne.
La nature est bien déconcertante. En traversant tout à l’heure la forêt en auto, j’ai constaté beaucoup de brume dans les sous-bois. [...]

Jens Harder, Alpha... directions, Éditions de l'an 2

Petite promenade dans une campagne déshabitée, où je croise seulement un animal qui se tapit sur les labours à mon approche, mais sans faire mine de vouloir s’enfuir, et dont je ne sais si c’est un blaireau ou un ragondin. La campagne a ceci de remarquable qu’on n’y voit presque jamais les animaux qui en théorie y pullulent. Il faut, une fois rentré dans sa demeure, se pencher sur les encyclopédies d’histoire naturelle pour enfin faire connaissance.
À défaut de lire Linné ou Buffon, on peut aussi lire Alpha du Berlinois Jens Harder. [...]

François Mauriac, Journal, Mémoires politiques

On croule sous les recueils de chroniques de François Mauriac. Aux cinq volumes du Bloc-Notes en Points Seuil, plus un volume supplémentaire chez Bartillat (D'un bloc-notes à l'autre), s’ajoutent d’autres compilations. D’abord La Paix des cimes (Bartillat, 2009) et On n’est jamais sûr de rien avec la télévision (Bartillat, 2008). Mais je vous parlerai de la chronique télé de Mauriac une autre fois. C’est d’un autre gros volume de chroniques, Journal, Mémoires politiques, en Bouquins–Laffont, que je veux vous entretenir. Il reprend les 5 tomes du Journal (Grasset et Flammarion entre 1934 et 1953), plus le recueil du Bâillon dénoué (Grasset, 1945), et les Mémoires politiques (Grasset, 1957). [...]

Thierry Groensteen, La Bande dessinée, son histoire et ses maîtres, Skira/Flammarion

Je suis descendu de mes collines. J’ai même pris le TGV, pour aller visiter, à Angoulême, le musée de la bande dessinée, qui a rouvert cet été dans des locaux neufs, en bord de Charente, dans d’anciens chais. Ce musée est une chose admirable. C’est un compromis entre un musée et un cabinet des estampes, puisque les planches des grands dessinateurs sont exposées, mais qu’elles sont exposées de telle sorte qu’on puisse les étudier, comme on examine un dessin ou une gravure, qu’on puisse les lire, enfin, puisque tout cela se lit, que c’est du récit en images. [...]

Les romans de Mauriac

Je viens de lire ou de relire passablement de romans de Mauriac, Les Anges noirs, Le Mystère Frontenac, Le Nœud de vipères, Le Baiser au lépreux, Genitrix. Je dois être l’une des rares personnes qui lise les romans de Mauriac comme s’il s’agissait de romans comiques, en m’amusant beaucoup de ces peintures de la névrose catholique et bourgeoise, de ces enfances, de ces vies de famille, absolument sinistres, de l’âpreté des haines conjugales, filiales, familiales, de ces pères résolus de se venger de leur femme et de leurs enfants, de ces mères abusives, rivales de leur bru, de ces adolescents destitués, aux vocations contrariées par principe, dévorés par l’angoisse sexuelle, certains de ne jamais accéder à l’amour, repoussés et repoussants, de ces conduites où prédominent l’avarice sordide, la préoccupation exclusive des biens, des terres, des titres de rente, de l’héritage, et la dureté avec les inférieurs, à quoi répond du reste la revanche de ces inférieurs, qui intriguent pour pousser en avant leurs enfants. [...]

Pinocchio de Jacovitti

Les éditions Les Rêveurs ont eu la bonne idée de publier en traduction française les 31 planches du Pinocchio que Benito Jacovitti dessina en 1946 et 1947 pour l’illustré catholique pour enfants Il Vittorioso. Cette édition en grand format est en tout point semblable à l’édition italienne parue en tirage limité aux Edizioni Di en 2007. Elle reprend en couleur, du mieux qu’elle peut, les pages du Vittorioso. Mais il va de soi que l’on ne peut, même en faisant des prodiges de traitement d’image puis des prodiges d’impression, donner qu’une idée approximative des pages d’un journal. Le lecteur doit donc faire un effort pour « s’y voir » en quelque sorte. Il en sera récompensé. [...]

Antonio Rubino le Maestro

Les amateurs de bande dessinée connaissent Antonio Rubino comme l’inventeur du personnage de Quadratino, le petit garçon à tête carrée, pour le Corriere dei Piccoli. En consultant l’anthologie Antonio Rubino le maestro italien de la bande dessinée, parue aux éditions Actes Sud/L’An 2, on constatera que, si Rubino fut effectivement le pilier du Corrierino, le fameux Quadratino n’est qu’une création des plus éphémères, puisqu’il n’existe que le temps de sept planches, à partir d’août 1910. (Comme toutes les histoires reposent sur le fait que Quadratino subit une déformation géométrique de sa tête à la suite d’une chute ou d’un choc, la série est limitée par la liste des polygones réguliers étudiés à l’école primaire.) [...]

Twilight de Stephenie Meyer

Dans ma retraite campagnarde, j’entretiens depuis quelques temps le dessein d’adopter une poule. Elle me donnerait l’œuf de mon petit déjeuner, et je lui céderais en échange l’usufruit du mon jardin, avec le droit d’en extirper pour sa consommation personnelle tous les lombrics qui en vrillent le terreau. Comme je ne sais pas du tout où l’on achète des poules, je médite d’attirer chez moi une poule que je vois dans mon pré et qui a l’air de s’être perdue.
En attendant, et à défaut d’une poule, j’ai recueilli chez moi une nièce qui a brièvement divorcé de ses parents. C’est une adolescente brillante, qui, pendant la fin de semaine qu’elle a passé chez moi avant de décider de donner une seconde chance à ses géniteurs, a lu — et en anglais, s’il vous plaît — Twilight de Stephenie Meyer, qui raconte les amours d’une lycéenne et d’un camarade de classe, vampire de son état. [...]

Le Druide de Gyp

Il y a des vide-greniers même dans ma campagne. J’ai déniché, pour un euro, Le Druide (1885), de Gyp, dans une collection de romans populaires des années 1920, où le roman est, je ne sais pourquoi, retitré Geneviève. Gyp est une comtesse de Martel, née de Mirabeau. Cette spécialiste du roman mondain régna sur les lectures des veuves d’officiers et des épouses d’administrateurs coloniaux des années 1880 à la Grande Guerre. [...]

Varney the Vampyre (anonyme)

Comme je suis un vieux monsieur, j’ai un peu de mal à comprendre la librairie moderne. J’avais fini par m’apercevoir tout de même que les livres que je cherche ne se trouvent pas chez les libraires, parce qu’on n’en parle pas à la télévision. Je m’étais donc résolu à commander ma nourriture intellectuelle à une célèbre librairie en ligne, mais je constatai alors que si je commandais trois volumes, ils étaient fourrés dans le même paquet sans aucune précaution, et qu’ils m’arrivaient tout fripés. Finalement, je découvris que, comme le port est gratuit, il fallait commander les livres un à un, quitte à échelonner ses commandes de 48 heures en 48 heures. Cela fait consommer beaucoup de carton à la librairie en ligne mais, de cette façon, on est à peu près sûr que le livre arrive entier. Ces gens sont remarquablement efficaces pour acheminer des colis, pas pour les confectionner. C’est ainsi.
Un autre mystère de la moderne industrie du livre c’est qu’il y a des livres à prix fixe, au moins dans le monde anglophone. Tous les volumes de la collection à bon marché Tales of Mystery & the Supernatural, aux éditions Wordsworth, coûtent trois livres sterling (quelque chose comme trois euros soixante), quelle que soit leur épaisseur. Tout cela est pour vous dire que, contre la somme de trois euros soixante, j’ai reçu dans ma boîte à lettres Varney the Vampyre, qui est presque aussi épais que large, puisque l’ouvrage fait 1166 pages, dans un corps minuscule. Compte tenu du fait que la lecture d’un pareil monument nécessite plusieurs dizaines d’heures, on ne peut s’empêcher de songer que si tout le monde était lecteur, l’économie serait paralysée et que la civilisation s’effondrerait. [...]

Manga Kamishibai d'Eric P. Nash

L’un des intérêts des médias populaires, c’est qu’ils sont soumis, sinon à une obsolescence rapide, du moins à une accélération de l’histoire. Le résultat, quand on est comme moi un vieux monsieur, c’est qu’on a connu des époques devenues quasiment légendaires, et qu’on peut facilement impressionner la jeunesse en lui parlant d’une époque où la télévision émettait en noir et blanc, et ne comportait qu’une chaîne seulement, qui cessait d’émettre vers onze heures du soir, ou bien encore d’une époque où la bande dessinée ne se lisait pas en albums (ils étaient rarissimes) mais dans de rutilants journaux pour la jeunesse (qui me rendra Le Journal de Nano et Nanette de mon enfance ?), et des dizaines de modestes mais épais « petits formats », pour lesquels des dessinateurs mal payés produisaient chaque mois des épisodes de 60 et parfois 80 pages. [...]

Le Tribunal de l'impossible, ORTF, 1967-1974

Quand les gens parlent de la télévision, c’est presque toujours de celle de leurs jeunes années. Le téléviseur a la double caractéristique de faire partie des meubles, et donc de renvoyer nostalgiquement au foyer de l’enfance, et d’être une fenêtre sur le monde, c’est-à-dire, le plus souvent, sur un monde fictionnel, — d’où une autre forme de nostalgie.
Pour l’adolescent épris de fantastique que j’étais, le plus intrigant, à la fin des années 1960, c’était Le Tribunal de l’impossible de Michel Subiela, série d’« évocations dramatiques » suivies d’un débat. Par l’intermédiaire de la boutique en ligne de l’INA, j’ai pu, en échange d’un peu de monnaie, revoir Les Rencontres du Trianon ou la dernière rose (10 février 1968), Qui hantait le presbytère de Borley ? (30 novembre 1968) et Un esprit nommé Katie King (24 janvier 1970). [...]

Anthony Trollope, The Claverings (1867)

Que lisaient les Anglais dans les tunnels du métro de Londres pendant le Blitz ? Ils lisaient les romans du victorien Anthony Trollope, dans la petite édition in-16 des World’s Classics, chez Oxford University Press. De format 10X15 centimètres, les World’s Classics tenaient dans toutes les poches. Grâce à leur robuste reliure en toile bleue, ils restaient lisibles même après qu’on avait reçu sur la tête des plâtres accompagnés de quelques gravats. Rien de tout cela n’allait de soi. C’est l’éditeur Humphrey Milford qui décida, en 1907, de republier Trollope dans sa collection de classiques à portée de toutes les bourses, à côté d‘Eschyle et de Dante. À force d’insister, Milford finit par convaincre le public anglais de recommencer à lire Trollope. [...]


MISCELLANÉES ARTISTIQUES ET MONDAINES


L'illettrisme chez les journalistes de presse écrite

[Lefigaro.fr]. « Le club de football de la cité phocéenne a présenté ses nouveaux maillots, qui sont déjà en vente dans les boutiques du club. Sauf qu'une faute d'orthographe est apparue sur l'un des trois modèles, celui crée [sic] par le chanteur du groupe IAM. »

Difficile de pointer les fautes des autres quand on est soi-même incapable d'arriver au bout de sa phrase sans déraper.

NOUVELLES À LA MAIN

[AFP] 12 avril 2012. — Le Parlement koweïtien a voté aujourd'hui un amendement du code pénal introduisant la peine de mort pour des délits de blasphème et d'insulte au prophète Mahomet et à ses quinze femmes.

NOUVELLES À LA MAIN

Dimanche de Pâques fleuries, 1er avril 2012

Un gamin à la dérive

« Le gamin agité des Izards » (La Dépêche, 22 mars), « la dérive de Merah, des faubourgs de Toulouse à l’Afghanistan » (Le Parisien, 22 mars). « La dérive terrifiante d’un petit voyou » (Paris-Match, 30 mars.)
« Gamin à la dérive », voilà une excellente description pour un psychopathe, meurtrier de masse. Essayons avec des criminels de guerre. Les Waffen-SS de la division Das Reich, responsables du massacre d’Oradour-sur-Glane ? Des gamins à la dérive. Tiens, c’est drôle, écrit comme cela, cela ressemble à du négationnisme.

Tout est de notre faute

« Merah est un enfant des écoles et des prisons de la République, de la justice et des systèmes sociaux de la République. » (François Sergent, Libération, 24 mars.) L’affaire Merah révèle « les failles de l’intégration à la française ». (France 24, 22 mars.) « Il faut qu’on retravaille sur les questions d’éducation et aussi — parce que quand on regarde le parcours de Mohamed Merah c’est éclairant — sur certains jeunes qui sont en situation on va dire de dérive personnelle très jeunes (sic) et pour lequel (sic) la société n’a pas apporté les réponses. » (Cécile Duflot, France Inter, 26 mars.)
Donc si une petite ordure naît et grandit sur le territoire de la République, la République est automatiquement responsable de tous les crimes de la petite ordure. Est-ce que cela vaut aussi pour Francis Heaulme et pour Michel Fourniret ou est-ce réservé à certains ? Et selon quel critère ?
Et au fait, qu’aurait-il fallu faire pour désamorcer Merah ? Le punir encore moins ? Mais on ne l’a pas puni du tout avant sa majorité. Quinze délits non sanctionnés avant le vol avec violence qui lui a valu ses 18 mois de cabane. Peut-être aurait-on dû le payer pour ses crimes ? (« Ce bus a été caillassé de main de maître, Mohamed, tiens, voilà cinquante euros ! »)
Et si Merah n’était pas victime de l’acharnement d’une société ultra-sécuritaire, mais au contraire d’un laxisme suicidaire, d’une tolérance devenue folle ? Écoutons cet oncle noble d’un roman gothique (The Midnight Bell, 1798, de Francis Lathom). Il pourrait parler à Merah : « Boyish errors, left unchastised, have ripened with your years into crimes ; those crimes, either from their having been confined within the limits of too lenient laws, or from the inability of those you have wronged, to punish, have escaped with impunity ; on this presumption your haughty spirit, triumphing in its imaginary security, seeks revenge for every thwarted inclination. » Tout y est. Les pécadilles de jeunesse qui, à l’âge adulte, éclosent en crimes. Ces crimes qui restent impunis, soit parce que le criminel est demeuré dans les limites de lois laxistes, soit parce que la société a été impuissante à les sanctionner. Et le criminel qui s’est habitué à son impunité, et que cela a poussé dans sa psychopathie, qui désormais cherche vengeance pour la moindre frustration.

« Il est tout seul  » mais « ils sont une meute »

« le parcours de Mohamed Merah, principal suspect des attentats perpétrés contre des militaires et l'école juive de Toulouse, était le fruit d'une dérive solitaire » (Le Monde, 22 mars.) « Un loup solitaire » (Le Nouvel Observateur, 28 mars). « Même sous un gouvernement ultra-sécuritaire, le risque zéro n’existe pas ». (Caroline Fourest, France Inter, 23 mars.)
« Je les connais les Mohamed Merah, il y en a plein des Mohamed Merah mais qui ne deviennent pas des Mohamed Merah. Là, on est en train de mettre dans la tête de jeunes qui ont le potentiel de Mohamed Merah de devenir des Mohamed Merah. Car, d’un coup, ce Mohamed Merah a défié le Raid tout entier.  » (Jamel Debbouze, Le Soir, 31 mars.)
Alors ? loup solitaire ou meute de loup ? Dame ! c’est comme cela les arrange. Loup solitaire quand il s’agit d'édulcorer, de minimiser le danger, d'écarter les vérités gênantes. Meute de loups quand il s’agit d’exiger toujours plus de privilèges, toujours plus de passe-droits, toujours plus de laxisme. Attention, ils sont nombreux, ils sont désespérés, ils sont prêts à tout.

Évitons de stigmatiser

« Responsables religieux, associations et journalistes s'inquiètent d'accusations visant l'islam. » (Stéphanie Le Bars, Le Monde, 22 mars.) « Au lieu de dire que Mohamed Merah est un marginal, que son acte est un acte isolé, on lui donne une idéologie qu'il n'avait pas au départ, c'est certain. » (Jamel Debbouze, Le Soir, 31 mars.)
Gardons-nous de stigmatiser. Il faut protéger la communauté musulmane, qui n’a rien fait. — En attendant ce que la police observe sur le terrain, c’est une recrudescence de tags antisémites et d’agressions de gamins juifs par des petites frappes musulmanes. M. Guéant parle même à ce sujet d’« un risque tangible de dérive », le ministre précisant : « Il y a aussi eu quelques actes anti-musulmans. » Au fait, les nazillons tabasseurs de petits juifs, est-ce que quelqu’un a l’intention de les arrêter et de les punir, ou sont-ils couverts eux aussi par une immunité victimaire ?
Enfin, quoiqu’il arrive, ne faisons surtout pas comme l’affreuse Mme Le Pen, qui stigmatise et qui s’en vante. Qu’a-t-elle dit, déjà, l’intolérable Mme Le Pen ? « Mais il faut stigmatiser les fondamentalistes islamistes, il faut les pourchasser ! » (22 mars, France Info.) Ce que M. Dupont-Aignan, sur son blog, condamne aussitôt dans les termes les plus vifs et les moins grammaticaux : « Avec le terme de fondamentaliste islamique, volontairement ambigu (sic), [Mme Le Pen] tente à faire croire (sic) qu’en chaque musulman peut naître un terroriste ».
Seulement, si on ne peut plus parler  — pour désigner le gens qui font sauter des églises pendant la messe, qui lancent des grenades dans la foule, et qui exécutent des enfants d’une balle dans la tête — d’islam radical, d’islamistes, de fondamentalistes, de jihadistes, etc., parce que cela évoquerait trop l’islam tout court, alors on ne peut plus les désigner du tout.


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
LE FERNANDEL NOUVEAU EST ARRIVÉ

30 mars 2012. — « La France ne sera plus jamais comme dans les films de Fernandel », avertit Mme Houria Bouteldja [sur son site des Indigènes de la République, le 19 septembre 2009], au détour d’une diatribe antisémite dirigée contre Mme Elisabeth Badinter. Les hoquets de mépris de Mme Bouteldja font un accompagnement rythmé, à défaut d’être très mélodieux, à des fantasmes de viol : la masse afro-musulmane (que Mme Bouteldja, dans son délire paranoïaque, évalue au sixième de la population française) « africanise, arabise, berbérise, créolise, islamise, noirise » la France, « jadis blanche et immaculée » (ah ! l’imaginaire ethno-racial sur le viol comme souillure et comme arme de guerre), — et qui est décrite aussi comme « fille aînée de l’Église », au cas où l’on n’eût pas repéré le fantasme islamiste de l’esclave chrétienne, de la chrétienne tombée en captivité chez les mahométans, violée et engrossée par son maître mahométan.
Si je ne crois décidément pas à la submersion sous le poids démographique des 10 ou 11 millions d’« arabo-négro-berbères » qui n’existent que dans l’imagination turbide de Mme Bouteldja, j'accorde volontiers à cette dame que la France ne sera plus jamais celle de Fernandel. De fait, le Fernandel nouveau est arrivé. Figure chevaline, longues dents, la France entière l’a vu exécuter au volant de la voiture d’un copain, filmé par le même copain, un « rodéo », c’est-à-dire une suite de dérapages poussiéreux, sur un terrain vague devant la mosquée, version suburbaine du « baroud », ou joute guerrière des cavaliers berbères. Et quand il ne fait pas le baroud, notre Fernandel chevauche un scooter, à défaut de pur-sang arabe ou de dromadaire, et s’en va tuer des enfants juifs devant leur école, en leur envoyant une balle dans la tête. Cela aussi est filmé, à l’aide de la caméra que le narcissique fidawi porte sur le sternum. Nous ne verrons ce snuff movie islamiste ni sur la Toile ni même sur la chaîne terroriste Al Jazeera. Mais cette restriction imagière, qu’il a naturellement fallu négocier avec nos maîtres musulmans (c’est M. Sarkozy qui a parlementé avec l’émir du Qatar), ne sert de rien. L’image cruciale, celle qui fait monter des bouffées de colère chez les plus rassis et qui entretient l’émulation au meurtre dans la gent assassine, elle a déjà été étalée partout. Mme Bouteldja a raison, la France n’est plus celle de Fernandel. Son nouveau visage, c’est, pour reprendre les mots d’Olivier Rolin dans Le Monde des livres de ce 30 mars, « cette gueule de petit salaud hilare à la une de nos journaux ».


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
CHARLIE HEBDO EST DU CÔTÉ DU MANCHE

28 mars 2012. — Je ne possède pas d’exemplaire de l’édition du Chicago Tribune du 3 novembre 1948, titrant sur la plus énorme bourde de l’histoire de la presse (« Dewey Defeats Truman »), mais je détiens depuis mercredi 21 mars ce qui doit constituer un second best, la une de Charlie Hebdo sur les frappes terroristes de Toulouse et de Montauban.

« Tuerie antisémite de Toulouse  ; c’est un point de détail de la campagne. » C’est monsieur Le Pen qui était ainsi mis en cause. En effet, pour les médias français, il allait de soi que le tueur de Toulouse était nazi, et c’était donc la rhétorique nauséabonde de l’extrême droite qui avait guidé son bras. Malheureusement pour Charlie, le tueur de militaires français et d’enfants juifs se révéla être un musulman, vétéran d’Afghanistan (« Tu tues mes frères, je te tue » déclara-t-il en exécutant un militaire français), et qui assassinait les enfants juifs parce qu’il s’identifiait à la résistance palestinienne et que la résistance palestinienne est, n’en déplaise à M. Stéphane Hessel et à tous les indignés, une entreprise terroriste qui vise à tuer les civils israéliens, à commencer par les femmes et les petits enfants.
Deuxième acte. Quand on lui fit remarquer sur Paris Première, le 23 mars 2012, que Charlie Hebdo était, avec sa fausse accusation contre l’extrême droite, « du côté du manche », Charb, rédacteur en chef de l'hebdomadaire, répondit sans aucune gêne que lorsqu’il était question d’antiracisme, il était en effet « du côté du manche ». Or qu’est-ce qu’un journal satirique qui est « du côté du manche », qui se range au côté du pouvoir et de l’idéologie ? On tient, je crois, un assez bel exemple d’un tel journal avec le Stürmer de Julius Streicher, rempli de désopilantes caricatures antisémites, anti-chrétiennes (les Églises chrétiennes étaient considérées par les nazis comme judaïsées) et anti-« réaction » (c’est-à-dire dirigées contre la droite allemande non-nazie). On peut être un journal satirique et se placer « du côté du manche ». On édite alors le Stürmer.

Troisième acte. Charlie Hebdo parait le plus normalement du monde le mercredi 28 mars, sous une amusante couverture montrant sa tête de turc, Sarkozy, instrumentalisant la mort du terroriste Merah à des fins électorales, et les chroniqueurs de Charlie consacrent une grande partie du numéro à fustiger ceux qui font une récupération politique des meurtres de Toulouse et de Montauban. Parce que la caricature de Charlie attribuant aux amis de Le Pen la « tuerie antisémite de Toulouse », ce n’était pas une récupération politique, peut-être ? Récupération pour récupération, la différence entre Charlie Hebdo et M. Sarkozy, dans l'espèce, c’est que Charlie ment et accuse l’extrême droite quand les coupables sont les islamistes.


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
POLITIQUE SPECTRALE

27 mars 2012. — Un spectre hante l’Europe. Il est de type caucasien, il est grand, il a les yeux bleus, un tatouage sur la joue. Sanglé de noir, calme, méthodique, impassible, il distribue la mort. C’est l’ange blond de la mort. Un regard froid, d'une lucidité effrayante. C’est le docteur Mengele, vampire sorti de sa tombe sud-américaine ou, plus vraisemblablement, c’est le nazi de pacotille, tel que l’imagine le cinéma hollywoodien, qui a crevé l’écran et qui vient offusquer le regard de ceux qui ont été témoins des meurtres commis de sang-froid par un monsieur qui, à considérer les choses au grand soleil, et non plus dans la nuit de nos fantasmes, s’avère n’être ni caucasien ni nazi, mais de type nord-africain et de confession musulmane, et qui perpètre ses forfaits au nom de sa religion.
Du reste, que le monsieur soit un islamiste et non un nazi ne change rien à l’affaire. Tous ceux qui avaient attribué le passage à l’acte du tueur en série à l'actuel climat politique, nauséabond et islamophobe, ont, après une brève hésitation, repris... le même discours exactement, en accusant de surcroît les nauséabonds islamophobes de « faire des amalgames ». La preuve que l’islam est en butte au préjugé dans ce pays c’est que, quand un islamiste tue une petite fille de sept ans d’une balle dans la tête après l’avoir traînée par les cheveux, l’indignation du public est extrême.

« Ne pas faire d’amalgame » signifie en théorie « interdiction de confondre musulman et terroriste ». Cela peut à la rigueur se justifier. — Encore qu’on ne voit pas pourquoi les adhérents du mahométisme se verraient octroyer le privilège d’être flattés à chaque moment et en toute circonstance. Le catholique que je suis ne peut avoir une conversation avec un non-croyant sans que celle-ci ne roule, généralement au bout de deux minutes, sur les crimes de l’inquisition et sur la crise des prêtres pédophiles ; nul ne se demande si je suis en butte au préjugé, ni si l’on fait l’amalgame. Je soupire un peu, je lève les yeux au ciel. Je laisse dire.
Enfin admettons. Il ne faut pas faire d’amalgame. Prenons donc exemple sur les autorisés de parole, et voyons comment ils s’y prennent. On commence par se tromper de terroriste. C’est dans l’ordre. Point d’amalgame. Ensuite, on explique que cette bête de proie qu'était Mohamed Merah était un très brave garçon — « un jeune homme très doux, au visage d'archange, au langage policé », a dit son avocat — dont on affiche d’ailleurs le sourire désormais immuable à la une de tous les journaux, sur tous les écrans de télé et sur tous les écrans d’ordinateurs. Pas d’amalgame.
Et comme il ne faut pas faire d’amalgame, les médias ajoutent que tout ce que ce ravissant jeune homme avait à se reprocher, c’était de la conduite sans permis, pour laquelle il avait fait de la taule, ce qui, tout de même, est cher payé, est-ce que les juges, par hasard, ne feraient pas des amalgames ? En réalité, le brave garçon sans histoire, au sourire très doux et au visage d’archange était un psychopathe hyper-délinquant, hyper-récidiviste, hyper-violent, condamné 14 fois pendant sa minorité, attaquant éducateurs et forces de l’ordre, caillassant les bus, et tabassant les petits vieux devant les guichets automatiques des banques pour leur voler leur mois. C’est ce qu’on appelle (pour ne pas stigmatiser) un petit délinquant. Le petit délinquant, c’est bien connu, relève à peine du pénal ; on est à la frontière du droit criminel et de l’assistance sociale.
Bref, à mieux examiner, « ne pas faire d’amalgame » signifie non pas « interdiction de confondre musulman et terroriste », mais « interdiction d’appeler “voyou” un petit voyou musulman ». Et du coup, il se révèle que les pasteurs de l’Église triomphante, qui n’est pas l’Église catholique, mais l’Église de sociologie, — que les journalistes, universitaires, chroniqueurs, philosophes mondains, écrivains à poncifs, etc., qui prêchent la bonne parole — ont le léger défaut d’adhérer à une idéologie qui excuse systématiquement les délinquants. Ce qui, chez les avocats de la défense (il n’est pas accidentel qu’on ait commencé par faire parler l’avocat de Merah), relève de la rhétorique, et vise à obtenir des circonstances atténuantes (une enfance difficile, il regrette, c’est la faute de la société, etc.), constitue dans l'Église de sociologie le fond de la doctrine, et se ramène à une inversion de la culpabilité. J’ai, ailleurs, baptisé cela « morale du perpétrateur » (par opposition à la morale traditionnelle, la « morale de la victime »). Le terroriste est innocent ; les coupables, c’est nous. (« Le criminel n'est jamais responsable de ses actes. Il n'est jamais responsable de rien. Ce sont tous les autres qui sont responsables », a ironisé, non sans droit, Henri Guaino à propos de Merah.) En somme, le terroriste est victime de ses victimes.

Tandis que les médias bien-pensants cédaient à la manie de l'excuse, chaque jour apportait sa révélation et ajoutait surabondamment à ce qui avait semblé la veille le comble de l’ignominie. Le voyou Merah était devenu fou de haine, et était arrivé au terrorisme, simplement parce qu’il lui avait fallu passer à la caisse. À sa majorité, ses sursis étaient tombés suite à un vol de sac à main avec violence. Il avait fait dix-huit mois de cabane. Il n’avait pas pas accepté ce qu’il considérait comme une injustice. (Du reste, les médias en jugeaient là-dessus comme Merah.) Merah était le fils d’un trafiquant de drogue, deux fois condamné et qui avait purgé cinq ans. Et le plus beau : le père du terroriste, qui était retourné en Algérie, annonça qu’il portait plainte contre la France, coupable d’avoir tué son fils. Les terroristes, à ses yeux, c’étaient les policiers. (Et justement, les médias se demandaient s'il n'y avait pas moyen pour eux, façon de reprendre la main, de requalifier en bavure policière la mort de Merah.)

En somme, les bien-pensants se découvrent en fâcheuse posture. Il est aujourd'hui absolument évident aux yeux d'absolument tout le monde que la brigade du politiquement correct fausse la balance, qu'elle excuse systématiquement la violence islamique, quitte à accuser systématiquement les honnêtes gens. Encore une fois, dans cette affaire de tueur en série, on a commencé par nous expliquer qu'un nazi tuait les enfants juifs, puis on a concédé à regret que c'était un islamiste, mais dans les deux cas, on a bien insisté sur le fait que nous étions, nous, les responsables de cette horreur, parce que nous avions fait s'effondrer toutes les lois morales en abordant le sujet du halal, c'est-à-dire en demandant, non certes qu'on mît fin à la vivisection dans nos abattoirs (nous ne l'eussions pas osé), mais en priant qu'on ne nous fît pas manger, moyennant un tour de passe-passe avec les étiquettes, cette viande issue de la vivisection. Et voilà, nous dit-on, pourquoi Merah a tué. C'est Merah qui a tiré mais il paraît que nous sommes, nous, moralement responsables de la mort des victimes de Merah. Je suis le plus pacifique et le plus tolérant des hommes et je crois bien que je n'ai, de toute ma vie, levé la main sur quelqu'un. Mais je ne réponds pas de moi si quelqu'un incrimine devant moi, pour expliquer les tueries de Toulouse, « les déclarations à l'emporte-pièce sur la viande halal », ou « les débats malsains qui stigmatisent ».

Et les autres, tous les autres ? Les musulmans, en somme. Qu’a-t-on fait des musulmans ? Est-ce qu’au moins on a évité de confondre musulman et terroriste ? (Car le musulman est fragile, il n’est pas comme le catholique, qui rit d’un bon rire quand on lui dit que Pie XII était nazi.) Ma foi, c’est le plus beau de l’affaire. Dans ce démasquage général, il n’a pas suffi qu’on démontre avec éclat qu’un voyou islamisé avait droit à tous les certificats de vertu, et que les salauds qui les lui signaient se faisaient passer eux-mêmes pour l’incarnation de la vertu. On a aussi vérifié que, sous prétexte de « ne pas faire d’amalgame », on faisait tout, absolument tout, pour protéger l’extrême islam, celui qui porte la guerre sur le territoire national, et qui menace directement la communauté nationale (et qui menace au premier chef nos compatriotes de confession musulmane, qui ont parfois quitté leur pays d’origine précisément pour échapper à ces extrémistes). Le terroriste Merah filme ses méfaits et il envoie le film à Al Jazeera, qui est donc la chaîne des terroristes, et non, comme le prétendent nos journalistes et nos experts, le ferment de la démocratie dans le monde arabe. L’UOIF organise comme chaque année son grand congrès antisémite et invite de grands prédicateurs cathodiques, qui sont fameux à juste titre pour réclamer qu’on tire à vue sur les petites filles juives. Et comme la population proteste trop, le gouvernement interdit de visa ces prédicateurs, à quoi les grands médias réagissent en disant que l’on flatte la bête immonde dans un but électoraliste.
Et pendant ce temps, les pairs de Merah se répandent sur Facebook pour expliquer que ce qu’a fait Merah n’est peut-être pas bien mais que lui, Mohamed Merah, en tout cas, était un type bien. Et d’autres bêtes de proie répandent un peu partout des graffiti à la gloire de Merah. Et comme tout le monde a bien peur, on en profite habilement pour pousser ses pions, on exige, on menace de façon voilée, ou à peine voilée. Un imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, que tous les médias présentent comme le parangon de la modération, réclame rien de moins qu’une falsification historique : « Il faut que l’histoire de la France soit réécrite à la lumière de la présence musulmane aujourd’hui. (..) Cela permettrait aux jeunes de culture musulmane de se retrouver dans le programme enseigné à l’école et de ne pas se sentir stigmatisés. » On va donc récrire l’histoire de France sur des bases hallucinatoires, afin de flatter toujours davantage la vanité musulmane, et sous la menace de nouvelles tueries.

ASPECTS DU CINÉMA D'ANTICIPATION
SPACE CONVENT
Space 1999 (Cosmos 1999)
Gerry et Sylvia Anderson, 1975-1977

Si j’étais moi-même un extraterrestre, et que je n’eusse pour connaître la société terrienne que l’unique outil du cinéma occidental d’anticipation des années 1950 à 2000 (échantillonné grâce à des téléchargements illégaux depuis un satellite de télécommunications), je comprendrais qu’il est arrivé dans l’aire occidentale, à la fin des années 1960, quelque catastrophe analogue à celles que mettent en scène ces films de science-fiction. Une civilisation naguère brillante périt en quelques années.
Le cinéma d’anticipation des années 1950 et 1960 était peigné, bien cadré, bien éclairé. Décors et costumes étaient soignés. Les événements étaient apocalyptiques, c’est la loi du genre, mais au moins, quand une planète ou un protagoniste mourait, on lui faisait un enterrement religieux. Et quand la Terre, l’humanité, ou quelques uns de nos héros échappaient au péril, il n’était pas rare qu’on invoquât la providence.
2001 L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick représente le point omega de ce cinéma-là, puisqu’il montre, non que l’homme n’a pas sa place dans l’espace (il y a au contraire toute sa place, le film ne dit rien d’autre), mais qu’il n’a pas sa place dans les beaux décors de science-fiction, qu’il fait tache, littéralement, dans l’environnement aseptique, d’un blanc aveuglant, des vaisseaux spatiaux, modernes mastabas, où les astronautes reposent dans leurs sarcophages comme des momies, et où l’ordinateur s’arrange pour tuer ceux qu’il a eu la mauvaise idée de réveiller de leur sommeil glacé.
Dans les années 1970, tout a changé. Les films sont mal cadrés, mal éclairés, mal montés. Le crasseux, le pendouillant, le ficelé hâtivement, s’imposent dans les décors, au point que, vingt ans plus tard, ils deviendront une signature du genre (on sait qu’on est dans un monde futur parce que tout est laid, pisseux et de guingois).
La pauvreté d’invention de ce cinéma est parfaitement illustrée par Star Wars (1977), plus gros succès de son temps et modèle de tout ce qui allait suivre. Pour ce qui est des modes extraterrestres, le maximum de l’invention est que la belle et hautaine princesse porte ses cheveux en macaron. Les beaux robots de jadis sont remplacés par une quincaillerie robotique réellement et délibérément clinquante et toc. R2D2 est une poubelle volée dans un centre commercial et surmontée d’une caméra de surveillance récupérée au même endroit. C3PO reprend le robot de Metropolis de Fritz Lang et en fait un écorché de métal.
On est très surpris de voir que les affiches de ces films subissent elles-mêmes la loi générale que je viens d’esquisser. Dans les années 1950 et 1960, elles sont d’éclatantes illustrations aux vives couleurs, pas différentes fondamentalement des illustrations de couverture d’un pulp magazine. À partir des années 1970, elles sont toujours peintes, mais le spectateur moyen croit très naturellement qu’il s’agit de photos. La gamme chromatique est limitée, les visages des protagonistes flottent dans le champ iconique. Surtout il importe de ne rien montrer qui soit un peu innovant ou qui fasse un peu rêver.

La série britannique Space 1999 (Cosmos 1999 en francophonie), diffusée de 1975 à 1977, présente un intérêt limité sur le plan dramatique et sur le plan filmique, mais ses producteurs ont le mérite d’avoir bien compris leur temps et leur genre, puisque la série oppose précisément le cinéma d’anticipation d’avant (celui des années 1960) et celui d’après (celui des années 1970), l’avant étant représenté par une petite Suisse de l’espace — ou, plus vraisemblablement peut-être, une petite Albion qui cherche pathétiquement à retrouver son continent européen et son marché commun —, et l’après étant incarné par différents partis d’extraterrestres de rencontre, qui ont tendance à camper dans des grottes, habillés de peaux de bêtes, où à circuler dans l’espace à bord d’engins rafistolés à grand renfort de fil de fer et de rustines. Ces visiteurs de l’espace sont aussi faux-jetons que le cinéma nouveau qu’ils incarnent. Alors qu’ils se sont candidement présentés comme poètes, comme convalescents, ou comme réfugiés politiques, ils sont, dans le meilleur des cas, des psychopathes adonnés à la vivisection.
Space 1999 mériterait de s’appeler Space Convent. Costumes stricts : des pyjamas blancs-beiges, caractérisés par une curieuse absence de cols, interdits probablement pour la même raison qui a fait interdire les boutons chez les Amish (c’est un signe de frivolité). Visages de bois et air pénétré tandis qu’on débat de points de théologie avec des extraterrestres qui ont apparemment tous été formés dans un séminaire de l'Église d'Angleterre. Extrême frugalité du mode de vie, surveillance mutuelle. Le père abbé se fait appeler commandant Koenig, la mère abbesse est la doctoresse Helena Russell (car le couvent est mixte).
Les effets spéciaux sont eux aussi caractéristiques à la fois du cinéma de science-fiction d’« avant » (c’est-à-dire techniquement soigné) et, dans la figuration épiphanique, de la théologie de l’Église anglicane. On note, dans la première catégorie (anticipation léchée), l’usage systématique des maquettes (Space 1999 reprend le principe des Thunderbirds, des mêmes auteurs, mais remplace les marionnettes par des acteurs en chair et en os). Dans la seconde catégorie (la figuration épiphanique) le procédé de base est l’écran noir avec exposition multiple de la pellicule. Il permet d’obtenir des corps célestes qui ont l’air solide sur le fond noir de l’espace, ou bien, alternativement, en cas de superposition d’images, des auras, des nimbes, des fantômes. La manifestation épiphanique de base dans Space 1999 est donc la boule de lumière qui se déplace à travers la station lunaire Alpha.
La contrainte du trucage avec écran noir est qu’on peut montrer un vaisseau spatial qui frôle une planète, mais qu’on ne peut pas le montrer qui passe devant (on obtiendrait une superposition et donc un effet de nimbe). Dans l’épisode Collision Course, le problème de l'heure est précisément le risque de collision de la Lune avec une planète, et au moment où cela va arriver, c’est-à-dire au moment où la technique ne permet plus de montrer ce qui se passe, cette planète s’efface. Tout cela, nous apprend-on, faisait partie d’un plan cosmique, qui restera inexpliqué.
Toutes ces nimbeuses superpositions sont mises au service d’une anticipation typiquement britannique, basée sur le darwinisme (la boule suceuse d’énergie qui possède un technicien atomiste avant de sucer le contenu d’un réacteur nucléaire est peut-être le début d’une étoile, comme dans Star Maker de Stapledon), et sur les recherches psychiques (les fantômes, les cas de possession, les cas de télépathie sont légion). — Anglaises aussi, indépendamment de toute considération technique, et plutôt de gauche, les prises de position de la série : anti-vivisectionnistes (épisode Missing Link, avec Peter Cushing), anti-drogues (épisode The Guardian of Piri), non-alignées et anti-antlantistes. (L’épisode The Last Enemy est une satire ménippée qui montre deux planètes belligérantes, l’une aux mains de jeunes femmes sexy, l’autre de vieux apparatchicks aveugles. Les jeunes femmes sexy utilisent la Lune baladeuse comme base de missiles, allusion transparente à la nucléarisation de la Grande Bretagne et à la Campaign for Nuclear Disarmament.)
Le personnage de Victor Bergman est le philosophe en résidence. Il est là le plus souvent pour déclarer qu’il y perd son latin et qu’il n’a pas d’explication claire à ce que nous venons de voir. L’univers est vaste, complexe, et l’être humain a des capacités intellectuelles limitées.
Tout cela était si typique de la science-fiction d’avant (celle de This Island Earth et de Forbidden Planet) que les producteurs durent en rabattre pour la deuxième saison. Le marché nord-américain préférait Star Trek, de sorte qu’avec un illogisme très typique des gens de télévision, on essaya de déguiser Space 1999 en sous-Star Trek (tout en gardant autant que faire se pouvait le darwinisme, le spiritisme et le reste). Une belle extraterrestre transformiste tint le rôle de Mister Spock. Adieu le pyjama monacal : tout le monde se retrouva affublé de blousons aux gaies couleurs et aux cols immenses. Et au diable les laïus philosophiques débités d’un air pénétré par Victor Bergman. Une autre innovation fut que désormais, tous les épisodes s’intituleraient « Panique à bord ». La station lunaire Alpha prendrait des bordées, il y aurait le feu, ou bien une fuite d’air, ou bien une panne de courant, et tout le monde serait constamment secoué comme dans un shaker, ce qui est singulier car nos astronautes ne voyagent pas précisément à bord d’une coquille de noix mais à bord de la Lune dont la masse est théoriquement de 7,35 x 1022 kg.
En termes historiques, cette obsession à démolir la station lunaire Alpha correspond à une tentative d’en faire un décor de la science-fiction d’après, celle où tout est moche et déglingué.

Théâtre
Le Bottin

Le nouveau spectacle de Nina Nithé à la Soufflerie nous propose un des plus grands textes contemporains de théâtre. Dans un décor minimaliste, le lent défilé, d’Aaagaoui à Zyzzeck, est riche de sens et de significations. L’actrice, qui joue dos au public, décuple le pouvoir des noms. La manière qu’elle a d’en accentuer certains, de glisser sur d’autres, comme si elle les effleurait à peine, les affects qu’elle introduit — l’humour, le sarcasme, la souffrance, l’espérance, la folie —, la sûreté éblouissante du jeu, la voix merveilleusement placée, l’énergie de tout l’être, déclenchent chez le spectateur toute la gamme des émotions. La lente marche des patronymes est évocatrice de toutes les conscriptions, et donc de tous les enfers de tous les Verdun, de toutes les déportations vers tous les Auschwitz, de toutes les listes terribles de travailleurs informels exclus de la protection sociale, d’expulsés de leurs logements après la trève hivernale, de reconduits à la frontière sans argent ni espoir, de sans-papiers, de sans-logis, de sans-travail, de sans-espoir.
Le spectateur sort de ces quatre heures trente de spectacle (qui passent comme un soupir) en état de sidération. On comprend ce que devaient ressentir les privilégiés qui entendirent la conférence d’Antonin Artaud, en 1947, au théâtre du Vieux-Colombier. Le Bottin est un spectacle inoubliable, atroce, douloureux et par moments sublime.
Le Bottin, spectacle de Nina Nithé, au théâtre de la Soufflerie, jusqu’au 1er avril.


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
L'illettrisme chez les journalistes de la presse écrite

« L'écrivain Charles Dickens, sommité littéraire de l'époque et auteur de nombreux succès. » Arnaud Bordas, Le Figaro magazine, 3 septembre 2011.
On ne présente plus Charles Dickens aux lecteurs du Figaro Magazine ! Il est une « sommité littéraire de son époque » — mais naturellement complètement oublié aujourd'hui —, et « l'auteur de nombreux succès » — dont les titres ne disent bien entendu plus rien à personne. À noter que c'est la notoriété qui fait la « sommité » (Dickens, comme nos modernes vedettes des médias, était bien connu pour être célèbre, ou, pour le dire autrement, étant fameux du fait de son renom) — et non le fait en lui-même d'écrire des livres. Bref, Charles Dickens était un « people » de son époque. Sans doute était-il un habitué des plateaux télés victoriens.

« le masque blanc et noir au sourire sarcastique de Guy Fawkes — activiste britannique du 17ème siècle — devenu l'emblème des cyberactivistes » Le Figaro/AFP 11 février 2012
Et voilà ce qui se passe quand on n'enseigne plus l'histoire (on n'enseigne plus l'histoire de France, alors l'histoire de l'Angleterre !). Le pauvre journaliste de l'AFP ne sait pas qui est Guy Fawkes et il dérive la qualité de ce monsieur de celle de ses suiveurs. Si ceux-ci sont des cyberactivistes, Guy Fawkes était forcément un... activiste. Ou bien alternativement, si le scribe sait qui était Guy Fawkes, il ne dispose toujours pas, faute d'études d'histoire, d'un terme adéquat pour le désigner (tel que conspirateur, conjuré, auteur d'une tentative de régicide, etc.). Et le mot moderne qui s'imposerait, celui de terroriste (Guy Fawkes avait tenté de faire sauter le Parlement de Westminster), est précisément le mot interdit, parce qu'un journaliste n'a pas à porter de jugement moral sur les faits de terrorisme (le terrorisme de l'un est la lutte de libération nationale de l'autre et la juste rétribution du blasphème du troisième). Bref, par ce chemin-là aussi, le conjuré catholique Guido Fawkes, qui voulait faire exploser un roi protestant avec son parlement, devient un activiste, exactement comme les Nigériens qui ont décidé de débarrasser le Nigéria des chrétiens, ou les palestiniens qui ont décidé de débarrasser la Judée des juifs.

« Un tableau intitulé Marine nocturne peint en 1913 par Hitler jeune (1889-1945) ». Le Figaro/AFP, 26 janvier 2012.
Comme dans le roman de Daudet, Fromont jeune et Risler aîné, comme avec ces noms d'auteurs que sont J. H. Rosny aîné et J. H. Rosny jeune, il faut distinguer Hitler jeune et Hitler aîné, à cette différence que, dans le cas de Hitler, c'était le même, que le délicat aquarelliste et le type qui déclencha la seconde guerre mondiale et tua les juifs d'Europe étaient un seul et même homme (d'où la coïncidence inévitable des dates, Hitler jeune et Hitler aîné étant tous deux nés en 1889 et tous deux morts en 1945, la même semaine — mieux ! le même jour, et en un même lieu, un bunker berlinois).
Explication probable : dans la métaphysique des journalistes, Hitler était l'incarnation du mal, et l'incarnation du mal n'exécute pas de délicates marines ou des paysages alpestres pleins de vigueur. L'incarnation du mal fait le mal et ne fait rien d'autre. Naturellement, si vous expliquez aux journalistes que la caractéristique distinctive de l'incarnation du mal est précisément de se présenter sous des dehors trompeurs et des faux-semblants enjôleurs, et que cela s'appelle le diable, ils vont vous rire au nez. Voilà encore de ces superstitions médiévales dont notre littérature est farcie, ce qui constitue d'ailleurs une excellente raison pour qu'on ne l'enseigne plus aux jeunes générations.
Cependant, comme ladite jeunesse a flairé du louche, elle se goberge de romans de sorcellerie et se repaît d'imaginations gothiques, parce qu'elle a parfaitement compris qu'il y avait des choses que ses professeurs lui cachaient à dessein et sur lesquelles les médias lui mentaient tout aussi délibérément. Si j'étais millionnaire et que j'eusse du temps libre, je ferais imprimer des éditions en langue vernaculaire du Compendium Maleficarum (1608) de Gaccius (le prêtre ambrosien Francesco Maria Guazzo) et je les distribuerais à la sortie des lycées. Et je titrerais cela Hitler jeune et Hitler aîné. C'est un titre qui en vaut d'autres.

EXTRAIT DES
TRANSACTIONS
DU
BUREAU IMPÉRIAL DES CHATS

LES MOTS DES IMBÉCILES
ÉPONYME

Éponyme désigne la divinité, le héros, qui donne son nom à une cité, une tribu. La divinité éponyme, le héros éponyme. Les éponymes. Littré note que l'archonte éponyme, c'est le premier des neuf archontes d'Athènes, qui donnait son nom à l'année.
Cependant tout cela est de peu d'intérêt pour le journaliste, qui a souvent besoin d'écrire « du même nom » (la société du même nom, la revue du même nom, le site internet du même nom, la pièce de théâtre du même nom que le roman dont elle est tirée) et qui a décidé qu'« éponyme » faisait distingué. Donc éponyme désignera dorénavant, non la personne qui donne son nom, mais l'institution à qui ce nom est donné. « Arianna Huffington, fondatrice du site éponyme américain » (AFP-Le Figaro, 23 janvier 2012) Et dans l'usage élargi, éponyme ne désignera pas ce qui donne son nom, mais ce à quoi ce nom est donné : « Le groupe Evanescence dévoile le clip de son nouveau single, “My Heart Is Broken”, Voilà de quoi promouvoir leur nouvel album éponyme. »

LES GRANDES HÉRÉSIES
ÉBIONITES
LES ÉBIONITES NIENT LA DIVINITÉ DE JÉSUS-CHRIST

LES GRANDES HÉRÉSIES
PNEUMATOMAQUES
LES PNEUMATOMAQUES NIENT LA DIVINITÉ DE L'ESPRIT-SAINT

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

IL N’Y A DE BLASPHÈME QUE CONTRE L’ESPRIT
(Matthieu 12, 32)

Qui blaspheme contre le Christ
Jésus lui-même l’a dégrevé.
Qui blaspheme contre l’Esprit
Rien ne luy sera pardonné.

MON PETIT LIVRE D'HEURES

MON PETIT LIVRE D'HEURES

MON PETIT LIVRE D'HEURES

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

TOUT LE MONDE SURVEILLE TOUT LE MONDE

Leurs feints jugemens captieux
Présument de tous l'innocence.
Mais tous font guet de leur mille yeux
Et voyent coupables en puissance.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

NE PAS SE METTRE EN QUATRE

Qui sert autruy à ses despens
Mesconnoit la foiblesse humaine.
Le gain d’un service qu’on rend
C’est la malegrace et la haine.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

COURAGE ET DISCERNEMENT ONT RAISON DES CHIMÈRES

Chimère est forte du mensonge
La vaincront courage et raison.
Il faut pour nous tirer du songe
Un moderne Bellerophon.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

SILENCE !

Quand il est coy rien ne sépare
Du sage le sot ignorant.
Certes son esprit est hagard
Mais il ne dit rien de navrant.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

L'AMOUR DES BÊTES ET DES IMAGES

Les prophanes Mahumétistes
Croyent qu’anges fuyent image et chien.
Mais l’ange est messager du Christ
Il garde estampe, Azor, chrestien.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

NE VOUS TROMPEZ PAS DE TROU
(ADVERSUS NATURAM PECCANTES)

Cestuy-là deposant sa fiente
Adultere un noble vaisseau.
La saincte loi defend qu'on tente
Du mauvais costé un assaut.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

N'ABUSEZ PAS DES RÉGIMES

Telle qui se trouve replete
Estoit ectique au Gravettien.
Folle est la femme qui faict diete
Moins fessue que Saartjie Baartmeun.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

NE PAS TENTER L'IMPOSSIBLE

Il faut en tout raison garder
Et mieux vaut dire : « Rien à foutre »
Qu’inconsidérément tenter
Les figures du kamasoutre.

MON PETIT LIVRE D'EMBLÈMES
MY LITTLE BOOK OF EMBLEMS

NE CASSEZ RIEN

D’aucuns se plaignent de blasphemes
A cause de petis desseins.
Mais de ceulx-là la cause est vaine.
Seul vaut l'edict : « Ne cassez rien. »

Pour fêter dignement le bicentenaire de Charles Dickens, nous publions Saint-Ours ou Le Village invisible, roman en dix livraison mensuelles (monthly one-shilling instalments). Les six premières livraisons sont lisibles ici, ici, ici, ici, ici, et . La septième livraison est parue le 2 mai 2012.


CHRONIQUE DU RÈGNE DE M. NOLAND

LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
L'ADAMANTINE LITTÉRAIRE ET POPULAIRE
L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE
Je ne comprends rien à toutes ces salades stripologiques, littéraires, mondaines et autres. Je veux un sommaire.