LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
L'ADAMANTINE LITTÉRAIRE ET POPULAIRE
L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE

APOCRYPHA

Le Bas Monde

Fragments d'une anatomie


LIVRE PREMIER
REMEMBRANCE
ou Mémoire des choses qui sont maintenant du passé


CHAPITRE PREMIER
FRAGMENTS PSEUDÉPIGRAPHIQUES

(extraits)

APOCALYPSE DE L'ANGE GABRIEL

Or de toute mes visions, Azraël, celle-ci fut la plus étrange. Pour commencer, tout le monde est installé sur d'énormes boules. Les boules tournent sur elles-mêmes, tout en tournant autour d’autres boules qui leur tiennent lieu de luminaires, et la vie est donc scandée par l'alternance de lumière et d'obscurité.

L'autre chose étonnante est qu'on n'existe pas toujours. On apparaît et on disparaît. Pour qu'un individu apparaisse, il faut un autre individu préalable. Parfois l'individu ancien se divise pour créer l'individu nouveau. D'autres fois l'individu nouveau pousse sur l'ancien. Enfin il arrive que deux individus par leurs efforts conjoints en créent un troisième, qui pousse parfois à l’intérieur de l’un des deux premiers.

Or les individus cessent d'exister au bout d'un certain temps. C'est, Azraël, la chose la plus étonnante de ma vision. L'individu reste apparemment semblable à lui-même, mais il se fige. Il grouille alors de vie, mais d'une vie infinitésimale, qui n'est plus la sienne. Enfin, lorsque les réactions sont épuisées, il passe dans le règne minéral.

Mais sache, Azraël, que ce phénomène est irréversible. On passe donc de l'existence à l'inexistence de même qu'on est passé de l'inexistence à l'existence. Il n’y a ni retour, ni réitération.

La grosse boule où ils sont collés, ils la nomment la terre. Et eux-mêmes, ils s’appellent les hommes.

PRÉDICATION DE JUDAS

La parabole des deux fils. — Que vous en semble? Un homme avait deux fils ; et, s'adressant au premier, il dit : Mon enfant, va travailler aujourd'hui dans ma vigne. Il répondit : Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla. S'adressant à l'autre, il dit la même chose. Et ce fils répondit : Je veux bien, seigneur. Et il n'alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier. Et Jésus leur dit : Imbéciles, je vous le dis, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu. Ce sont les paroles qui comptent, non les actes, et l’important en toute circonstance est de sauver la face. Que vous importent les vignes des autres ? Que le maître travaille dans sa vigne si cela lui chante. Mais vous, vous serez quittes pour avoir dit oui et, ensuite, n’en avoir rien fait.

La parabole des vignerons. — Écoutez une autre parabole. Il y avait un propriétaire, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir et construisit une tour; puis il l’afferma à des vignerons et partit en voyage. Lorsque le temps de la récolte fut arrivé, il envoya ses serviteurs vers les vignerons pour recevoir sa part de récolte. Mais les vignerons s'emparèrent de ses serviteurs ; ils battirent l'un, tuèrent l'autre et lapidèrent le troisième. Il envoya encore d'autres serviteurs, en plus grand nombre que les premiers, et les vignerons les traitèrent de la même manière. Enfin, il envoya vers eux son fils en se disant : Ils auront du respect pour mon fils. Mais, quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voilà l'héritier. Venez, tuons-le et emparons-nous de son héritage! Et ils s'emparèrent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Maintenant, lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons? Ils lui répondirent : Il fera mourir misérablement ces misérables et il louera la vigne à d'autres vignerons qui lui donneront sa part de récolte au moment voulu.
Jésus leur dit : N'avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu'ont rejetée ceux qui construisaient est devenue la pierre angulaire ; cela vient du Seigneur, et c'est un prodige à nos yeux ? Ceux-là sont des étrangers qui vivent de rapines. C’est pourquoi le royaume de Dieu vous sera enlevé et leur sera donné. Et vous, misérables, vous tomberez sous leurs pierres.

La parabole de la brebis galeuse. — En vérité, en vérité, je vous le dis. La brebis galeuse est chassée du troupeau et dans le désert les loups la dévorent.

La parabole de la mauvaise cerise. — En vérité, en vérité je vous le dis, le royaume des cieux est semblable à un panier de cerises. Une seule cerise pourrie suffit à faire pourrir tout le panier. Mais un panier où il n'y a point de cerise pourrie se conserve longtemps et réjouit le cœur du maître. Efforcez-vous d'ôter les cerises pourries du panier devant que de le servir à la table du maître.


CHAPITRE HUIT
LE SIÈCLE DES LUMIÈRES

(...)

HISTOIRE DU RÉGISSEUR

(...)

« Je touche le clavecin. Je joue surtout du Frescobaldi, du Couperin, du Campra, du Lully.
— Connais pas, dit l’adjudant.
— J’ai donné des poèmes et des historiettes à une brochure périodique qui s’appelle Le Mercure galant.
— Connais pas, répéta fermement l’adjudant.
— Et, ma foi, je suis un peu antiquaire. J’ai composé une Histoire des Sévérambes et des Sauromates en quatre volumes in-8. J’ai aussi publié une Vie de Joseph le charpentier, traduite de l’original cophte.
— Connais pas, trancha l’adjudant, les yeux brillants.
— Cependant mes goûts littéraires me portent plutôt vers le roman, Honoré d’Urfé, mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette...
— D’Urfé, Scudéry, La Fayette, connais pas, connais, pas, connais pas », triompha l’adjudant.
Je compris alors que cet homme m’était infiniment supérieur.

(...)


LE CABINET DES FÉES
LETTRE DES PARENTS DU PETIT POUCET À L'OGRE

À monsieur Krapotokowski-Salow, Ogre.

Sire Ogre, Votre Seigneurie,

Nous avons parlé à Monsieur Blücher, Ogre, Monsieur Vourdalaq, Ogre, et Monsieur Mad Hashi Mabool Bin Mabool, Ogre, vos voisins, et nous avons eu l’honneur de nous entretenir avec Madame Votre Femme, et nous vous faisons cette lettre qui vous instruira de tout.
Or Votre Seigneurie n’est pas sans savoir que nous n’avions pas moins de sept enfants — l’aîné n’avoit que dix ans et le plus jeune sept (car ma femme les fait par deux et par trois) — qui nous incommodoient beaucoup, mais de tous le pire étoit le dernier, et tout petit déjà l’enfant avoit mauvais fond et faisoit le désespoir de ses parents, ainsi l’enfant a volé des pommes dans le verger de M. Blücher, mis du caca dans la boîte à lettres de M. Vourdalaq qui avoit, prétendoit-il, mangé son chat, et contrarié M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool en faisant son portrait au charbon sur le mur de la grange mitoyenne, alors que M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool professe d’abhorrer les images.
Or les soucis que vous voyez que l’enfant nous causoit ne laissoient point de nous plonger dans la plus profonde affliction et votre Seigneurie sera bien aise de savoir que nous, pauvres parents, avons plus d’une fois essayé de perdre le mauvais drôle dans la forêt, mais il est toujours revenu, ce qui montre bien qu’il étoit très-vicieux et tout à fait irrécupérable.

Mais pour ce qui est de Votre Seigneurie, l’enfant ne s’est point contenté d’égorger Mesdemoiselles vos sept Filles, sous prétexte qu’elles buvoient le sang du bétail et des voyageurs isolés en tombant sur eux toutes les sept, ni de voler les Bottes de Votre Seigneurie afin de devenir porteur de lettres et de gagner tout ce qu’il vouloit en portant les ordres du roi à son armée et les lettres d’une infinité de dames à leurs amants, alors que ses pauvres parents travaillent si durement comme bûcherons et sont si pauvres, et que ses six frères sont placés comme journaliers, moins l’aîné et le troisième qui sont passés en Barbarie par les bons soins de M. Mad Hashi Mabool Bin Mabool, et qui sont garde-chiourme dans le Bagne de Tripoli, mais le mauvais drôle, en plus de ses exploits, a publiquement diffamé Votre Seigneurie, ainsi que Messieurs Blücher, Vourdalaq et Mad Hashi Mabool Bin Mabool, par toutes sortes de petits libelles, brochures infâmes, pamphlets injurieux, affiches (qui provoquoient des attroupements), où il s’en prenoit à Vos Seigneuries, et, avec toutes sortes d’exagérations et d’intentions malveillantes, à votre prétendue cruauté, à vos appétits (qui sont pourtant signe de santé, Dieu sait qu’après tous les soucis qu’il nous a fait endurer j’ai perdu le mien et ma femme le sien), ainsi qu’à tous les Ogres et Ogresses, et, en un mot, à l’institution de l’Ogrerie, car il est mutin et séditieux, et nous le renions et le déshéritons. Avec cela, il est malin comme un singe, et il a été difficile à attraper. C’est ma femme finalement qui l’a mis en confiance car, avec tous ses vices et sa rouerie, il est resté affectueux et caressant.

Nous nous excusons derechef pour toutes les malices et espiègleries faites par l’enfant à Votre Seigneurie.

Nous sommes, Sire Ogre, de Votre Seigneurie, votre très-humble et très-obéissant serviteur, votre très-humble et très-obéissante servante.

M. et Mme Poucet, bûcherons.

Post-Scriptum. — Nous espérons que Votre Seigneurie a trouvé l'enfant à son goût et suffisamment tendre.


LIVRE SECOND
CONNAISSANCE
ou relation des choses de notre temps


CHAPITRE NEUF
PORTRAITS ET TÉMOIGNAGES

UN SAVANT MÉCONNU

« J’ai commencé, expliqua le savant, par une Critique de la géométrie euclidienne et j’ai formulé ma loi de progression infinie du nombre π.
— Vous est-il possible, demandai-je, de nous en dire plus, dans des termes point trop techniques ?
— Rien de plus aisé. C’est du niveau de l’école primaire. Dans la géométrie euclidienne, le périmètre d’un cercle s’obtient par la formule

P = 2 π R

« π étant censé être constant. Cette prétendue constance du nombre π est évidemment une absurdité ainsi que nous le révèle l’expérience que voici. Soit un câble, supposé rigide, posée au sol, supposé débarrassé de ses reliefs, et mesurant la circonférence à l’équateur du globe terrestre, soit 40 000 kilomètres. Imaginons à présent que ce câble soit augmenté d’un mètre. A quelle distance du sol ce câble se situe-t-il ?
— Ca ne peut pas changer grande chose, dis-je. Quelques microns ?
— C’est ma foi une assez bonne approximation. Je vais vous donner le nombre exact tout de suite. Et cependant, si j’appliquais telle quelle la formule euclidienne du périmètre d’un cercle, le rayon serait augmenté de ce mètre supplémentaire divisé par 2 π, et le câble flotterait par conséquent à 16 centimètres du sol à peu près. Ceci est clairement impossible, car, ainsi que vous l’avez observé, l’unique mètre ajouté à la circonférence est infinitésimal si on le compare aux 40 000 kilomètres qu’on a au départ. Il faut par conséquent que le nombre π augmente lorsqu’on augmente la circonférence d’un cercle, de façon à ce que le rayon de ce cercle, qu’on obtient en divisant le rayon par 2 π, diminue, et c’est précisément pourquoi j’ai formulé ma loi de progression infinie du nombre π.
« En ayant fini avec la géométrie euclidienne, je suis passé aux travaux d’Einstein et j’ai découvert une faille logique dans la théorie de la relativité restreinte, contradiction que j’ai formulée dans mon célèbre principe de compensation.
« Je vous rappelle d’abord le principe einsteinien de ce qu’on appelle la relativité de la simultanéité. Imaginons deux trains se croisant à des vitesses parfaitement constantes sur des voies ferrées parfaitement rectilignes. Au moment précis où les deux trains sont bord à bord, on déclenche un éclair de magnésium, au milieu exactement de chacun des trains. Ces éclairs permettent, dans chacun des train, à la locomotive et au wagon de queue de synchroniser leurs chronomètres. Comme l’éclair est déclenché au milieu du train, la lumière met le même temps à atteindre la locomotive et le wagon de queue, de sorte que les montres sont parfaitement synchronisées. Et comme les deux éclairs sont parfaitement simultanés, l’heure devrait être normalement identique dans les deux trains.
« C’est précisément ici qu’intervient, chez Einstein, la relativité de la simultanéité. Imaginons que le train A circule vers la gauche et le train B vers la droite. (Ici le savant mit ses deux mains en forme de revolver et fit le geste de les déplacer.) Comme la lumière se propage avec une certaine vitesse, il lui faut un certain temps pour arriver aux deux extrémités de chaque train. Et comme ces trains se déplacent, la locomotive A sera un peu à gauche du wagon de queue B, et, inversement, la locomotive B sera un peu à droite du wagon de queue A, au moment où la lumière leur parviendra. Par conséquent, la locomotive A aura réglé sa montre un peu plus tard que le wagon de queue B et à l’autre bout le wagon de queue A aura réglé sa montre un peu plus tôt que la locomotive B. Autrement dit la locomotive A retarde par rapport au wagon de queue B et le wagon de queue A avance par rapport à la locomotive B. Comme le wagon de queue B et la locomotive B ont synchronisé leurs montres par rapport à l’éclair et savent qu’ils ont la même heure, ils concluent que leurs collègues dans le train A ont commis une erreur.
« Mais la locomotive et le wagon de queue du train A ont eux aussi parfaitement synchronisé leurs chronomètres et ils en concluent que c’est dans le train B que la locomotive retarde et que le wagon de queue avance. Le raisonnement est parfaitement symétrique. Bref, selon Einstein des événements qui sont simultanés à bord d’un train ne le sont pas si on les considère depuis l’autre train.
— Oui, dis-je, j’avais bien retenu cette explication de la relativité des simultanéités.
— Passons à présent au comportement des règles et des montres en mouvement, toujours selon Einstein. Imaginons qu’un train, plus loin sur la voie, aperçoive l’éclair de magnésium. Si ce train roule en direction de l’éclair, est-ce que la vitesse du rayon lumineux sera plus grande, si elle est mesurée par un passager de ce train, du fait de la vitesse propre du train ? Autrement dit, faut-il ajouter la vitesse du train à la vitesse de la lumière ? Pour que la différence soit sensible, supposons que le train roule lui-même à une vitesse très proche de la lumière. Pour un passager du train, le rayon lumineux de l’éclair devrait alors lui parvenir à presque deux fois la vitesse de la lumière.
« Mais ceci est impossible, selon Einstein, pour l’excellente raison que les lois de la physique doivent nécessairement être les mêmes quel que soit le mouvement qu’on fait. Il n’est donc pas question que la lumière se propage plus ou moins vite du point de vue d’un observateur, parce que cet observateur avance vers le rayon lumineux. Comment expliquer alors que la vitesse du train ne s’ajoute pas à la vitesse de la lumière ? Il faut supposer un ralentissement compensateur et c’est ainsi qu’Einstein est parvenu à l’idée que, à mesure qu’on approche de la vitesse de la lumière, le temps, tel qu’on pourrait l’observer de l’extérieur, se ralentit. Naturellement, du point de vue du passager de ce train le temps s’écoule parfaitement normalement. Voilà précisément pourquoi la vitesse de la lumière, d’où qu’on la mesure, est toujours constante. Et on peut faire le même raisonnement exactement pour les longueurs. Vu de l’extérieur, un objet approchant de la vitesse de la lumière se contracte.
— Je me souvenais également de cette explication d’Einstein sur le ralentissement des horloges, commentai-je brièvement.
— Or voici, reprit le savant. J’ai découvert que la relativité de la simultanéité et le comportement des règles et des chronomètres en mouvement s’annulent. Mon célèbre principe de compensation veut que la prétendue désynchronisation disparaisse, précisément du fait de la déformation du temps et des longueurs.
— Voyons cela...
— Reprenons, dit le savant, le cas de la locomotive du train A et du wagon de queue du train B. Le rayon lumineux est censé arriver plus tôt au wagon de queue du train B, parce que celui-ci s’est déplacé dans la direction de l’éclair, et plus tard à la locomotive A, parce que celle-ci s’est déplacée dans la direction opposée à l’éclair. Mais du fait précisément qu’il se déplace à la rencontre du rayon lumineux, le temps se ralentit pour le wagon de queue du train B, afin que ce rayon ne dépasse point la vitesse de la lumière. Et inversement, le temps s’accélère pour la locomotive du train A, puisqu’il fuit, pour ainsi dire, le rayon lumineux...
— Je n’ai jamais entendu parler d’un temps qui s’accélère, en relativité restreinte, dis-je d’un air de doute, mais seulement d’un temps qui se ralentit.
— Le temps s’accélère nécessairement pour la locomotive, puisqu’elle va dans le même sens que l’éclair de magnésium. S’il en allait autrement l’éclair de magnésium atteindrait la locomotive avec une vitesse amoindrie, puisque cette locomotive file elle-même à bonne vitesse. Or la vitesse de la lumière doit rester constante. Donc le temps est accéléré, comme dans ces films où on voit une fleur éclore en quelques secondes.
— Et la conséquence ? demandai-je. Je ne suis pas bien sûr de comprendre...
— La conséquence ? Compte tenu de la dilatation du temps pour le wagon de queue et de sa contraction pour la locomotive, la conséquence est tout simplement que le rayon lumineux atteint la locomotive du train A et le wagon de queue du train B au même moment, exactement, comme dans la physique classique. »
Cette explication me laissa perplexe.
« Voyons, dis-je, il n’y a pas de doute sur la simultanéité de l’éclair de magnésium pour la locomotive et le wagon de queue dans chacun des trains...
— Parfaitement, dit le savant. Ni d’un train à l’autre...
— Mais d’un train à l’autre, c’est tout différent ! Ce qui est simultané dans un référentiel ne l’est plus dans l’autre, vous l’avez rappelé vous-même. Du point de vue du wagon de queue du train B, la locomotive du train A est « ralentie » par la contraction relativiste, et c’est précisément ce ralentissement des horloges en mouvement qui explique que le chronomètre de la locomotive du train A soit « en retard » du point de vue du wagon de queue du train B.
— Mais vous n’y êtes pas du tout ! s’emporta le savant. Je me tue à vous dire que la contraction ou la dilatation relativiste des longueurs et des durées annule le prétendu décalage. Par conséquent, l’éclair lumineux touche la locomotive du train B au moment même où il touche le wagon de queue du train A, et les chronomètres sont parfaitement synchrones. »
Je n’osai plus mot dire.
« À présent, conclut le savant en s’épongeant le front de son mouchoir, permettez-moi de poser la question : à quoi servent des lois qui s’annulent mutuellement. La conception d’Einstein est une sorte d’expérience mentale, pour reprendre une expression qu’il affectionnait, ou pour mieux dire de paradoxe, mais il est aisé de voir en quoi elle est fautive, autrement dit qu’il s’agit d’un sophisme. »

UNE VICTIME DE LA SOCIÉTÉ

Serge a une formation de correcteur d’imprimerie, mais il ne sait pas lire. C’est naturellement un très lourd handicap professionnel et social. On mesure ici le poids des inégalités et on voit aussi comment notre société, qui se prétend si avancée, reproduit les inégalités et enferme les pauvres dans leur destin social. Il y aurait beaucoup à dire à cet égard au sujet de notre école, qui est élitiste et inégalitaire.
Serge est une personne qui se dévoue énormément pour les autres. Alors même qu’il était marié et que de cette union étaient issus deux enfants, il a secouru une première jeune femme, à qui il a fait également deux enfants, puis une deuxième, à laquelle il a encore fait un enfant. Si la femme de Serge ne connaissait rien de ces deux relations, c’est parce que Serge est très attentif au bien-être psychologique des êtres qui lui sont chers et qu’il ne voulait pas lui faire de peine. La meilleure preuve, c’est que Serge n’a reconnu aucune de ses paternités, et qu’il a fait croire à sa femme que ses nombreuses absences étaient dues au fait qu’il cherchait une maison ou un appartement où ils pourraient vivre avec leurs deux enfants.
Serge aime beaucoup tous ses enfants et il vit très mal le fait qu’on lui en ait retiré la garde. Un des poèmes qu’il a écrits en prison, dans son cours d’alphabétisation, commence ainsi : “Mon petit garçon est étendu sur son lit, tout nu, dans sa chambre.”
On ne peut pas parler des perspectives de réinsertion de Serge sans faire mention de son engagement religieux. Il y a trois ans, après sa libération conditionnelle, Serge a rejoint une église chrétienne qui cherche à retrouver la ferveur des temps évangéliques. Serge n’a pas tardé à persuader sa nouvelle compagne (la quatrième) et la fille de celle-ci de rallier sa nouvelle religion. Serge est allé lui-même dans l’entreprise de son amie pour informer son patron qu’elle démissionnait, puis dans l’école de la fille de son amie pour informer la directrice que la petite ne suivrait plus les cours. Après cela, la mère et la fille sont rarement sorties de la maison, et toujours accompagnées soit par Serge soit par l’aîné de ses fils, qui s’est récemment converti.
L’église de Serge prépare le retour des temps évangéliques au moyen de violentes explosions. C’est du reste à la suite d’une de ces explosions que Serge a été réincarcéré et c’est précisément pourquoi il se trouve à nouveau devant vous. Cette décision de levée de sa libération conditionnelle est particulièrement choquante parce que Serge était en voie de réinsertion et qu’on le prive donc d’une chance. On prive aussi les quatre épouses de Serge d’un soutien fidèle, et leurs enfants respectifs d’un père qui, s’il est rarement à la maison, n’en exerce pas moins sur eux une influence très forte et qui, s’il n’est pas précisément un « papa poule », n’en éprouve pas moins envers ses enfants une affection, et même, disons-le, une attirance très marquée.

CHAPITRE DIX
RÉGIMES AUTORITAIRES

UN EXEMPLE RÉUSSI DE VIVRE-ENSEMBLE : LE COMPLEXE SOUTERRAIN D'APFELKOPF-MITARBEIT

Ton numéro est important. Il est vraiment très important, parce que c’est lui qui te donne accès à tous les services sociaux, la nourriture, le logement, les soins dentaires et le reste. Comme tu risquerais de le perdre, le mieux est qu’on l’écrive sur ton bras.

Sais-tu qu’il y a ici quarante-sept nationalités qui vivent en parfaite entente ? C’est une espèce de miracle. C’est assurément la meilleure preuve que nous bâtissons ici, à cent mètres sous terre, dans nos tunnels changés en usines d’armement, une société harmonieuse.
À cet égard, je me permets de te rappeler que l’appel, le matin et le soir, est très important. C’est la raison pour laquelle il dure trois heures. Le costume est également très important. Ici, tous égaux. Pas de riche tissu, chamarré d’or, pour les privilégiés et de mince étoffe pour les gueux. Tous portent le même pyjama. Nous pouvons affirmer que nous avons véritablement triomphé des inégalités sociales.
Il est très important de manger cinq fruits et légumes par jour. C’est fondamental. Il faut se placer aussi dans une perspective de développement durable et de lutte contre le réchauffement global. On peut dire qu’en ne se nourrissant que de fruits et de légumes — en particulier de légumes tels que le chou le navet et le rutabaga — on développe complètement la perspective d’un respect scrupuleux de l’environnement, sur lequel nous mettons un point d’honneur à n’avoir aucun impact. Après tout notre programme alimentaire a été testé sur les malades des hôpitaux psychiatriques, dans le cadre du programme de guérison et de soins T4, et on a découvert que si on ne nourrissait les aliénés strictement que de légumes bouillis, ils s’éteignaient doucement et dans la dignité en un peu moins de trois mois. Dès lors, leur impact sur l’environnement peut être considéré comme à peu près négligeable.
Mais je reviens à l’appel — l’appel de trois heures après la dure journée de travail de douze heures. L’appel est vraiment important, car il est créateur de lien social. Et ça, vois-tu, ça vaut un bifteck.
Tu entendras parler des crématoires. Peut-être même seras-tu un jour dans l’équipe qui s’occupe des crématoires. Que dire ? C’est vrai qu’il y a eu des violences inter-communautaires, qui ont fait un certain nombre de morts. Je dirais même, car nous ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, un nombre élevé de morts. Quoique pas aussi élevé que le prétendrons certains fous furieux, qui parleront d’un nombre invraisemblable de morts. — Dieu seul sait ce que ces gens, qui affabuleront un nombre de morts invraisemblable, auront dans la tête, et pour quelle cause douteuse ils avanceront la thèse d’un nombre aussi élevé de morts — des milliers, des millions, pourquoi se gêner ? De telles gens, qui affabuleront un nombre de morts aussi invraisemblable, se signaleront par là-même comme des ennemis du genre humain. Quand on invente des choses pareilles, c’est qu’on a de mauvais desseins. Mais tout ceci étant dit, c’est vrai qu’il y a eu des violences inter-ethniques.
Mais notre but, vois-tu, est justement de mettre fin aux affrontements inter-communautaires. Pour cela, nous voulons supprimer les communautés. Notre Fureur en personne a préconisé dans un de ses plus remarquables discours « une assistance médicalisée pour terminer sa vie en dignité ». Et une commission ad hoc, une commission médicale et sociale, a, sur ordre exprès de notre Fureur, rédigé un Guide sur les processus décisionnels relatifs à la fin de vie, qui s’applique à tous, qui est publié, que tu peux consulter.
Du reste, à tout ce que nous faisons ici de bien, de beau et d’utile, nos adversaires répondent par ce seul mot : violence. Et c’est vrai, ils ont raison, évidemment. Des violences il y en a. Tu en verras. Tu en as déjà vu. Par exemple, après la sélection, quand on vous a répartis, vous, les « aptes pour le travail », dans les blocs, le Kapo (un prisonnier de droit commun) en a pris un au hasard et lui a fendu le crâne à coup de trique, devant les autres, et devant toi, pour vous montrer comment les choses marchaient au camp. Que veux-tu que je te dise ? Un fait divers atroce est un fait divers atroce et nous en trouverons autant que nous voulons, hier, aujourd'hui et probablement demain. Mais reconnais que la violence est plutôt moins banalisée aujourd'hui qu'hier. Et puis, il faut admettre qu'il peut y avoir dans l’homme une part de cruauté gratuite et de sauvagerie — contre laquelle on doit lutter, naturellement, contre laquelle tous, ici, nous nous efforçons de lutter.
Mais l’important, vois-tu, c’est la socialisation, la lutte contre toutes les discriminations et l’apprentissage de la vie en collectivité. Le costume identique pour tous, l’alimentation à base végétale, l’appel de trois heures en font intégralement partie. Et ça, crois-moi, ça vaut un yaourt.
À cet égard, on pourrait parler aussi de la cure. Assurément, les temps sont à la restriction, les temps sont difficiles. On nous demande à tous un effort collectif qui paraît parfois excéder nos forces. Mais de cette cure, j’ai la conviction que nous sortirons renforcés. La cure est hygiénique (d’où son nom). La cure donne un coup de fouet à l’organisme collectif qu’est une nation. Elle associe les bienfaits de la marche à pied à l’exercice salutaire qu’est le combat corps à corps. Il y a toujours eu des cures et il y en aura toujours. Nous sommes d’ailleurs tous, ici, autant que nous sommes, si l’on veut considérer les choses sous cet angle, des enfants de la Grande Cure. Et on peut, en suivant le même train de pensée, décrire les temps présents comme la Seconde Cure Mondiale. Enfin — et c’est bien sûr l’essentiel — la cure débouche invariablement sur la paix. La cure, c’est la paix.
Tes camarades et toi, vous autres du complexe souterrain Apfelkopf-Mitarbeit, fabriquez les fusées de détresse N2. Les fusées de détresse N2 sont des missiles balistiques munis de charges explosives de 750 kg. Il faut interpréter le fait qu’elles sont envoyées à destination de populations civiles, au cœur des centres urbains, comme un appel au secours. Il faut absolument que nous apprenions à communiquer les uns avec les autres ; c’est la condition du vivre-ensemble. On peut dire que c’est une question de vie ou de mort. Et voilà pourquoi nous envoyons les fusées de détresse N2 avec leurs charges explosives de 750 kg.
Il y a encore des gens qui se dérobent. Il y a en eu pas plus tard que la semaine dernière, raison pour laquelle on a pendu 20 bonshommes pris au hasard. En clair, il y a des évasions. Cela ne va assurément pas dans le sens du vivre-ensemble. Mais il y aura toujours des gens qui ne jouent pas le jeu. Accepter les idées des autres, même quand on ne les partage pas, au lieu de se replier sur une idée fantasmée du passé, cela porte un nom. Cela s’appelle la tolérance.
Nous avons prévu d’investir dans des projets structurants, comme des pépinières d’entreprises ou des maisons de santé (toujours la cure). Pour les pépinières, il y a déjà plusieurs Sonderkommandos qui y travaillent. Les déportés font pousser les arbres et fabriquent les Jul-Leuchter, les petits chandeliers que nous autres mettons sur la table au Jul-Fest, la fête du solstice d’hiver. Pour les maisons de santé, je reconnais que la situation est contrastée. Comme aimait à le dire mon ami le commandant Apfelkern aux nouveaux arrivants : « Ici, ce n’est pas un sanatorium ; vous survivrez peut-être un hiver, mais pas deux. » Mais vivre un hiver parmi nous, en bonne santé, c’est déjà une chose fondamentale, parce que, tu le sais bien, la santé, ça n’a pas de prix. Et tu sais aussi que la vie au grand air, cela donne un coup de fouet. Or ici nous fournissons libéralement les coups de fouet, et aussi les coups de bâton.
Ce n’est pas parce que nous menons une existence champêtre, au complexe tunnelier d’Apfelkopf-Mitarbeit, que nous ignorons ce qui se passe dans le vaste monde. Bien sûr qu’il y a des disputes territoriales, qui suscitent également de vifs débats sur la situation relative des uns et des autres dans l’échelle de l’humanité. Tu dois prendre conscience que ces questions-là ont une grande importante à nos yeux, pour ne pas dire une importance essentielle. Je parle ici en tant qu’homme, en tant que responsable de ce camp et en tant que membre du parti Narziß. C’est comme cela, c’est notre culture. C’est ce qui nous définit. Mais il est clair qu’il y a des gens qui n’acceptent pas les différences, qui sont incapables de s’ouvrir à l’altérité. J’espère que tu n’es pas de ceux-là. Dans certains milieux, toute expression de notre spécificité culturelle est criminalisée comme une manifestation d’extrémisme et de fanatisme, pour ne pas dire plus. Elle est où, la tolérance, peux-tu me le dire ?
Je te souhaite une bonne journée et une excellente fin de vie.

LE GÉROPOGON

Le Capitaine-Général Frango Politica prit le pouvoir à la fin des années 1930, après un putsch et une guerre civile qui avaient fait crever la moitié de la population du Géropogon. Il acheva de ruiner le pays sous une dictature bêtasse, calotine et cynégétique. On le voyait arriver, le dimanche, dans les départements, au volant de sa grande limousine noire, encadré de cavaliers maures tout en blanc, sur des juments impeccables. Il donnait des discours au balcon de la commanderie avant de se vautrer devant les autels puis d'aller chasser. C'était sa passion, il tirait tout ce qu'il avait au bout du fusil. Les dimanches, on gardait les enfants et les bêtes à la maison. Politica était également pêcheur. Toutes les semaines, les actualités cinématographiques — en fin de dictature, ce fut la télévision — faisaient de longs travellings sur le tableau de chasse ou le tableau de pêche. Quand on avait couché vingt cerfs, deux cent lapins, soixante perdreaux, c'était un bon dimanche pour Politica et pour le pays. D'autres fois, c'était un requin, qu'il avait pris tout seul. Une seule fois, ce fut une baleine, qu'il avait harponnée disait-on. (En réalité, la bête avait été torpillée par le cuirassier qui escortait le bateau de pêche impérial.) Le mammifère éventré perdait ses boyaux et ensanglantait la rade. Il y eut une telle punaisie que les portuaires en perdirent le manger et on craignit même une épidémie.
Politica avait des mots de sagesse profonde qui stupéfiaient les populations. Il disait : « La virilité, la latinité, l'allégresse laborieuse et l'intelligence active du Géropogon » et, là-dessus, s'exclamait : « Vive la mort ! » Il avait la bouche pleine de la mort et de la patrie.
Le pays était aux mains d'une arrogante prêtraille, d'une faune d'affairistes et d'agioteurs, enrichis par le tourisme et la spéculation immobilière. Dans les années 1950, le niveau de vie augmenta un peu et il se créa une classe moyenne, dotée d'un aspirateur de marque Typhon, qui fuyait, et d'une petite automobile noire de marque Bourdon, qui consommait beaucoup d’essence et encore plus d’huile.
On interdisait les bas de soie aux femmes, comme contraires à la modestie mariale. On mesurait les jupes et les décolletés. On réclamait de toutes les femmes, en toute circonstance, une affectation de réserve et de modestie. Grâce à l'élévation du niveau de vie, beaucoup de femmes purent cesser de travailler. Le progrès aidant, les bourgeoises ne sortirent plus que pour aller à la messe, et leurs bonnes pour faire les courses. Les commerçantes ne servaient plus les hommes. Et comme, à l'esprit mal tourné, tout est occasion d'offense, on trouva que si les demoiselles n'apprenaient pas à lire, on leur épargnait mainte occasion de pécher.
Cette pudibonderie finissait en porcherie. On dégoûtait les filles de se laver. Il devenait de mauvais goût de pendre du linge à sécher, et l'hygiène y perdait ses droits. Et comme sur qui s'habille de noir la crasse apparaît moins, on économisait décidément le savon.
Les hommes étaient astreints à une étiquette non moins tatillonne que les femmes. Les chaussures de type mocassin était considérées comme efféminées. Il fallait porter des chaussures noires à lacets. Beaucoup de gens n'avaient pas de chaussures du tout. Même chose pour les cheveux longs. Mocassins et cheveux longs vous faisaient très bien arrêter par la police.
Politica était un affreux nabot, avec une tête d'épicier qui trafique. Il portait un calot dont le gland lui pendait sous le nez, et il avait l'air de suivre ce pompon, comme un âne suit sa carotte.
Politica voulut assurer l'avenir et empêcher le retour de la République. Ce mauvais coup était préparé par des catholiques de cour et des catholiques de banque. Politica avait même fait élever un roi par des duègnes, pour lui succéder.
Comme il croyait son destin accompli, cela tourna mal, in extremis, pour le Capitaine-Général.
On vivait dans une telle crainte du dérangement politique qu'on n'osait même pas imaginer la crevaison de Frango Politica. Quand son heure eut sonné, il fut conservé, à moitié putréfait, à l’aide de drogues et de machines. Comme on sentait qu'il passait, on lui cassa les côtes pour lui faire un massage cardiaque. On prolongea son agonie à coup de gifles. L'ayant mis en perce, on le brancha sur un Géropogon médical. Des tuyaux aboutissaient à chacun de ses organes pour leur injecter un terrible poison à base de vitriol, de natron et d'alcool, mélange de fascisme, de catholicisme et de virilité latine, assez violent pour tuer les vivants et ressusciter les morts. Politica demeura ainsi, cadavre au pouvoir, dans des souffrances épouvantables, et quand il fut tout noir et corrompu, on lui fit des funérailles nationales, et on l'enterra dans la vallée du Sépulcre — il était alors extrêmement mort et sentait comme trente-six Géropogons —, au pied d'une statue de soixante mètres de haut à la gloire des héros tombés pour le fascisme, creusée à même la falaise par vingt mille vaincus de la guerre civile, logés sur place dans un camp de concentration organisé sur le modèle du terrible souterrain d’Apfelkopf.
Le comble fut que le roi Salsifis, après Politica, rétablit les libertés publiques.

(...)

ÉPILOGUE

La situation choréenne s’est dégradée. On est à deux doigts de la guerre nucléaire. De plus, la famine en Chorée menace la population de disparition complète. Pour éviter le pire, et pour sortir les Choréens de leur enfer, le bloc occidental décrète, à l’initiative d’un stratège malin, que les Choréens ont gagné. Aussitôt, tout se dénoue. Le dictateur lui-même, avant de mourir de sa belle mort, annonce que, la conquête du monde étant achevé, la Chorée est désormais ouverte sur l’extérieur. Tout le monde prend bien soin de conserver la fiction auprès des Choréens. « Hein, maintenant que vous avez conquis le monde », leur dit-on en leur tendant les sacs de riz.
Et puis, à la fin d’un banquet bien arrosé, réunissant diplomates occidentaux et élites choréennes, comme le maître de cérémonies, pour la forme, veut porter un dernier toast « à nos vainqueurs », un tout petit Choréen, obscur satrape de quelque province perdue, un peu gêné, glisse à son voisin : « Vous savez, les histoires du camarade Douche, nous, on n’y a jamais vraiment cru. »

CHAPITRE ONZE
RÉGIMES DÉMOCRATIQUES

VOYAGE EN VULGARIE

(...)

Les Vulgares sont chroniquement révoltés par l’injustice du monde. Tout est injuste, la vie, la mort, la différence des sexes, les inégalités de fortune, de talents ou d’instruction. Injuste est la guerre, et injuste aussi la paix, puisque les peuples pacifiques échappent aux malheurs de la guerre. La Vulgarie entière élève quotidiennement vers les cieux une plainte déchirante et se saoule des infortunes du genre humain.
Le dolorisme, en Vulgarie, se complique de servilisme. Il ne faut pas choquer. Il ne faut pas provoquer. Il faut faire profil bas. Quant un fanatique fait sauter une mercerie parce qu’il n’aime pas la façon dont les Vulgares nouent leurs lacets, la Vulgarie s’abîme en réflexions douloureuses sur l’art de lacer ses chaussures et le pays entier adopte bientôt les chaussures ouvertes.
De leur histoire, Les Vulgares ne connaissent plus que les guerres de religion, la traite négrière, les guerres mondiales et les massacres coloniaux. Ils inclinent un front empourpré et un Vulgare ne peut voir un étranger sans avoir envie de l’embrasser en pleurant et de lui demander pardon.
Les Vulgares croient que leur grand péché est leur incapacité de s’ouvrir à l’Autre. Toutes les cultures de la planète cohabitent en parfaite harmonie et il n’y a rien en ce bas monde qui soit plus universellement apprécié que la différence. Partout sur terre, l’étranger est considéré comme meilleur et plus sage que le compatriote, la femme est tenue pour supérieure à l’homme, celui qui professe une religion étrangère est regardé comme plus saint que celui qui sacrifie aux dieux habituels. Seuls entre les nations, les Vulgares, par leur volonté d’hégémonie, leur rationalité suspecte, leur sentiment de supériorité inné, s’avèrent incapables de faire une place à l’Autre. C’est précisément ce qui explique les massacres de protestants, la sujétion des femmes, la mise en esclavage des nègres, les corps à corps à la bayonnette dans les tranchées et les pyramides de têtes humaines sur les rives tragiques du Limpopo.
Cependant la Vulgarie est un tout petit pays. Les mœurs y étaient autrefois très douces et les religions y ont coexisté plus harmonieusement qu’ailleurs. La Vulgarie a perdu presque toutes ses guerres, et les Vulgares n’ont donc pas eu le temps de tuer grand monde sur les champs de bataille. Son empire colonial a été éphémère et de faible étendue. Mais le culte de leur grandeur passée persiste chez les Vulgares dans une forme aberrante, et, à défaut de croire comme autrefois qu’ils sont le peuple le plus civilisé de la terre, ils se sont persuadés qu’ils sont le plus criminel.

La Vulgarie est tout acquise à l’idée de construction européenne. Cependant il s’agit de ne pas retomber dans ses vieux errements. Pas question pour l'Union de célébrer un passé commun, encore moins de se perdre dans l’admiration de son antiquité ou, pire encore, de ses monuments littéraires. Ce serait une louche façon de se donner derechef comme supérieurs au commun des mortels et de s’endurcir dans son refus de l’Autre. On fera donc l’Europe en s’abstenant soigneusement de toute référence à Athènes, à Rome, au christianisme, aux Lumières ou à n’importe quoi d’autre qui risquerait de donner l’impression que les Européens possédassent quelque chose qui les rassemblât ou dont ils eussent lieu d’être fier. Sur les billets de banque de la monnaie commune, au lieu de l’effigie du Dante ou de Shakespeare, on a représenté des portes qui donnent sur le vide et des fenêtres qui bâillent sur le néant. Comme il faut bien célébrer quelque chose, on finit par instituer la commémoration d’un accord de libre-échange portant sur un sous-produit de la sidérurgie, en s’inquiétant si ce n’est pas, malgré tout, trop exaltant, si on ne va pas réveiller de funestes rêves d’empire.

L’idée finit par s’installer en Vulgarie que la cause de tous les maux est l’instruction qu’on donne à la jeunesse. C’est cette instruction qui est à la base de toute inégalité, puisqu’il y a des gamins doués et d’autres qui le sont moins. Tout le reste découle de là. On décide donc qu’on n’enseignera plus rien. Les maîtres et les professeurs sont rigoureusement sermonnés. Malheur à qui se mêlerait de faire un cours en bonne forme. L’élève, explique-t-on, doit construire son propre savoir. D’ailleurs, l’élève sait déjà tout. L’élève est omniscient. C’est bien plutôt au maître de se mettre à l’écoute de l’élève. Et on glisse des espions dans les classes, pour dénoncer les enseignants qui s’oublieraient jusqu’à humilier leurs élèves en leur infligeant leur fatras savant.

(...)
« Un mauvais plaisant a fait un canular. Il a envoyé à tout ce que la Vulgarie compte de responsables politiques, d’hommes de médias, d’écrivains et d’artistes, une circulaire déplorant le sort des Anéantis, habitants des îles du Néant, éternels parias, victimes injustement oubliées de toutes les persécutions et de toutes les exactions. Il n’en faut pas davantage pour que les Anéantis occupent tous les esprits et fassent la une de tous les journaux. La Vulgarie entière ne vit plus désormais que pour la consolation des Anéantis.
Notre mauvais plaisant révèle alors que les Anéantis n’ont jamais existé, qu’il a tout inventé.
Dans un premier temps, tout le monde se trouve un peu bête. Puis la princesse royale Maman retrouve suffisamment de présence d’esprit pour contre-attaquer, bientôt suivie par le reste du troupeau. Qu’est-ce que c’est que ce préjugé imbécile qui ferait qu’on perdrait tous ses droits simplement du fait qu’on n’existerait pas ? On est ici clairement à la limite du racisme.
Un philosophe mondain apporte des arguments de poids à la femme politique. On sait depuis Avicenne que l’essence est indifférente à l’existence ; tous les étudiants de première année connaissent cela. L’essence de la chevalité est cernable indépendamment du fait que les chevaux existent ou non. De la même façon, on peut définir l’essence des Anéantis, qui est précisément leur condition de victimes, et le fait que les Anéantis existent ou non est un simple accident qui n’ôte strictement rien à ce statut de victimes.
Ainsi confortée dans sa position, la princesse royale repart de plus belles : « Les Anéantis représentent tous les opprimés. Lorsque nous nous insurgeons contre l’injustice et l’oppression, nous sommes tous des Anéantis. »
Et la princesse royale, fine mouche, ajoute qu’en dernière analyse, le fait qu’ils n’existent pas est encore la plus belle démonstration de l’injustice faite aux Anéantis : on va jusqu’à les nier dans leur existence même ! »
(...)

VOYAGE EN SAVONIE

En Savonie, le souci de la propreté s’explique à la fois par la nécessité de se débarrasser de l’omniprésente poussière de charbon, et par l’abondance de l’eau chaude, car il n’est pas un foyer où la bouilloire ne soit en permanence sur l’âtre, au cas où l’on voudrait prendre le thé. Et les Savoniques prennent le thé à toute heure, par toutes les températures, et toujours en grande quantité.
La Savonie est restée puritaine. Aucune femme ne possède de jambes. Les boutiques d’unmentionables vendent sous-vêtements, corsets, abortifs et pornographie. Mais la pornographie savonique est des plus ennuyeuses. Les Savoniques ne sont excités que par les gifles. L’érotisme savonique met en scène, à longueur de livres ou de films, des gens qui se chamaillent sous des prétextes futiles, jusqu’à ce que vole la première gifle. Cette gifle en entraîne une autre en retour, puis une autre, et ce sont de véritables kyrielles de gifles, que des lecteurs ou des spectateurs avertis dénombrent en se pâmant. Sur d’autres pellicules, des messieurs d’une politesse exquise nettoient avec dévotion, du bout de la langue, les précieux escarpins que des dames inflexibles, pour leur complaire, trempent exprès dans la boue.

La vieille reine, mère de l'actuelle souveraine, est morte. C’est l’occasion rêvée pour la presse de vendre un peu de papier. Chacun y va de son interview de feue la reine. Pensez ! Elle a connu les deux guerres mondiales, la Grande Dépression, les congés payés, la guerre froide. Tous les médias du royaume sont mis à contribution pour produire un peu de copie. On interroge aussi la défunte sur les circonstances de son décès et son arrivée dans l’au-delà. Mais le christianisme est religion d’État en Savonie et la défunte ne peut s’étendre sur cette question sans créer de difficultés. Les journalistes devront se contenter de l’affirmation qu’elle est « dans la paix de Dieu ».


LIVRE TROISIÈME
PROVIDENCE
autrement dit prévoyance des temps futurs


CHRONIQUE DE L’ÈRE MAGNÉTIQUE

On constata un matin que le champ magnétique terrestre fluctuait de façon imprévisible. Les oiseaux migrateurs, qui volaient vers l’hémisphère boréal, s’égarèrent. Le trafic aérien et maritime devint chaotique. On perdit des satellites. Puis les boussoles se mirent à pointer obstinément au sud. Les savants éberlués conclurent qu’on venait d’assister à une inversion du champ magnétique terrrestre. La dernière s’était produite au moment où homo erectus commençait à forger des outils, il y avait 800 000 ans.
Les médias consacrèrent au phénomène des dizaines d’heures d’émission et des cahiers entiers de journaux, jusqu’à ce que les populations se déclarassent incapables de lire ou d’entendre un mot de plus sur l’inversion du champ magnétique. Heureusement, un tsunami en Asie et des attaques terroristes en Europe vinrent offrir de nouveaux sujets aux hommes de l’art. Les économistes chiffrèrent les dégâts de l’inversion magnétique et la vie reprit son cours.
Cependant il y eut, aussitôt après l’inversion du champ magnétique, une série d’éruptions solaires qui achevèrent de troubler les télécommunications. Comme c’est la magnétosphère qui protège les terriens des tempêtes électriques venues du soleil, et que le champ magnétique terrestre venait de donner des signes d’intermittence, le public ressentit à nouveau de l’inquiétude. Les éruptions solaires baissèrent et tout rentra à nouveau dans l’ordre.
Hélas ! les bouleversements que tous ces signes présageaient n’allaient pas tarder.
Pour commencer, quelques semaines après l’inversion du champ magnétique, des milliers de gens à la surface du globe devinrent intermittents. Les victimes étaient atteintes dans des proportions très diverses. Certaines ne disparaissaient que quelques minutes par jour, ou bien une heure tous les deux ou trois jours. D’autres s’effaçaient pendant des douze heures, voire, dans les cas les plus graves, des seize heures par jour. Il était impossible de savoir ce que devenaient les gens pendant leur disparition. Il réapparaissaient dans l’état exactement où ils avaient disparu, ni plus fatigués ni plus affamés. Ils n’avaient aucun souvenir de ce qu’ils avaient fait pendant leur disparition. On se demanda même s’ils ne faisaient pas tout simplement un saut temporel, en enjambant, pour ainsi dire, les périodes pendant lesquelles ils s’effaçaient. Mais en examinant de malheureux bébés nés intermittents, les médecins constatèrent qu’ils se développaient à la vitesse normale. Les périodes d’intermittence étaient donc vécues. Mais elles étaient vécues ailleurs, et nul ne savait où.
Une légende qui devint bientôt un article de foi voulut que les intermittents habitassent pendant leur disparition un autre corps. Le phénomène était attribué aux singulières propriétés de l’inversion magnétique et des éruptions solaires, qui auraient, on ne savait trop comment, effacé des âmes à l’intérieur des corps. Les âmes survivantes auraient eu par conséquent à se répartir les corps restés déshabités, de sorte qu’un être qui s’effaçait douze heures par jour utilisait ces douze heures pour animer un autre corps, habitant aux antipodes. (Pourquoi aux antipodes ? On n’eut jamais d’explication claire sur ce point de la doctrine.) Bref, les temps d’absence des intermittents correspondaient aux temps d’existence d’autres intermittents antipodiques.
Les savants firent remarquer que cette explication ne tenait pas pour de simples raisons arithmétiques. Un intermittent faiblement affecté n’eût disposé par définition que de quelques minutes pour animer son hypothétique corps antipodique ; or personne, même parmi les intermittents les plus gravement affectés, n’existait pour quelques minutes seulement. Le cas d’intermittence le plus extrême était mesuré à seize heures et douze minutes, ce qui laissait tout de même au sujet en question sept heures quarante-huit minutes d’existence quotidienne. Cette objection mathématique n’empêcha nullement que les trois quarts à peu près de la population déclarassent tenir pour une version quelconque de la doctrine théosophique du corps antipodique.
Il n'est problème qu'une absence de solution ne résolve. Les intermittents reprirent leur existence coutumière, dans la mesure où leur situation particulière le permettait. Il y eut naturellement toutes sortes d’arrangements permettant par exemple de travailler par demi-journées, ou de travailler un jour sur deux, en fonction de ses périodes d’effacement. Les professionnels de la santé constatèrent bientôt que des habitudes régulières contribuaient considérablement au confort de vie des intermittents. Par exemple, un monsieur à l’emploi du temps immuable s’effaçait sur le coup de six heures, au moment de sortir de son bureau, puis réapparaissait vers minuit, au domicile conjugal, de sorte qu’il n’avait qu’à se disposer à jouir d’une bonne nuit de sommeil pour être frais et dispos le lendemain matin. Il y eut quelques rares intermittents dont les périodes d’effacement correspondaient aux temps de transport, matin et soir, et qui se félicitèrent d’être débarrassés de leurs assommantes heures de train ou de métro.
Le phénomène eut des conséquences bénéfiques sur l’emploi, puisqu’il fallut naturellement remplacer les intermittents pendant leurs périodes d’effacement. Et, sur un plan qualitatif, on s’aperçut que les intermittents offraient une réponse adaptée à des formes d’emploi atypique. La grande distribution avait besoin d’employés qui assurassent la réception des marchandises à cinq heures du matin, puis qui revinssent pour regarnir les rayons en milieu d’après-midi, et les intermittents dont les horaires d’effacement étaient compatibles avec ces impératifs constituèrent une main d’œuvre toute prête et fort appréciée.
Tout cela n’empêcha nullement les habituelles querelles entre partenaires sociaux. On voulut empêcher les intermittents de faire valoir leurs droits à la retraite, au prétexte qu’ils n’atteignaient pas la durée de cotisation, puisqu’ils n’avaient pas réellement existé pendant toutes leurs années. En revanche, on parla de créer un fonds de solidarité des intermittents, afin d’indemniser les périodes non vécues.
Curieusement, l’effacement améliora l’état moral de la population générale. Le taux de suicide baissa dans des proportions significatives. Les psychiatres, d’abord perplexes, finirent par conclure que l’intermittence rendait l’existence moins pesante aux déprimés.
L’anomalie suivante de la nouvelle ère magnétique fut d’une toute autre ampleur. La réalité disparut, purement et simplement. Les gens n’eurent plus qu’à chercher les rêves des uns ou des autres, en espérant qu’ils fussent habitables, et à s’y installer.
Par bonheur, il y avait, dans une soupente, au milieu de l’Europe centrale, un artiste famélique dont il se trouvait que le rêve était précisément le rêve du monde. Tout n’était peut-être pas parfait jusqu’au moindre détail, mais tout de même, le monde rêvé par l’artiste ressemblait comme deux gouttes d’eau au monde habituel. La nouvelle se répandit de rêve en rêve et bientôt toute l’humanité vint habiter le rêve de l’artiste. Au bout d’une semaine, tout le monde avait oublié l’incident et l’humanité s’était persuadée qu’elle menait la vie qu’elle avait toujours menée. Lorsque par hasard un détail ne collait pas — la rue qu’on empruntait chaque matin pour aller au travail était à présent une impasse ; le continent qu’on désignait jusque là comme l’Afrique se nommait désormais Éthiopia ; il y avait soudain deux tantes Adèle —, on avait recours au « ils » péjoratif. « Ils » avaient encore chamboulé les sens de circulation ; « ils » faisaient cela pour attirer les touristes ; « ils » ne savaient plus quoi inventer.
Les comités d’experts s’avisèrent que la nouvelle situation présentait tout de même un risque. A présent que l’humanité entière vivait dans le rêve d’un seul homme, que se passerait-il si cet homme venait à disparaître ? On s’arrangea donc pour que l’humanité, qui vivait dans le rêve de l’artiste, rêvât à son tour de l’artiste. Comme cela, tout danger était écarté. Le rêve de l’artiste était dupliqué à des milliards d’exemplaires dans les rêves de la population. Or un seul de ces exemplaires suffisait à assurer la continuité du monde. On pouvait à nouveau dormir sur ses deux oreilles.
L’humanité n’était pas au bout de ses peines. On finit par comprendre que l’inversion du champ magnétique et tous les phénomènes subséquents correspondaient à la métamorphose d'un être féerique grandi dans les entrailles de la terre. Finalement la créature émergea, entre la plaque continentale africaine et la plaque eurasiatique, au niveau de la péninsule arabique. C’était une sorte de dragon, grand comme le pays de Galles. Il utilisa le Rub’al-Khali comme aire de lancement et atteignit la vitesse de libération par l’action combinée de ses cuisses puissantes, de ses nombreuses ailes et d’une propulsion par réaction associée à sa faculté de cracher le feu. Les terriens de l’hémisphère austral observèrent au télescope le départ de la créature en direction de l’étoile Alpha du Centaure, où elle arriverait dans mille ans et où, supposait-on, elle avait détecté la présence d’un partenaire.
Après l’éclosion de la créature, la terre n’était plus qu’une sorte de vaste fruit pourri. Le Proche-Orient, particulièrement, était dévasté. Les capitales arabes ne furent pas longues à découvrir que ce qui s’était passé était un nouveau coup des juifs. Il suffisait du reste de lire attentivement Les Protocoles des Sages de Sion, en particulier dans ses dernières éditions publiées au Caire, pour trouver la mention du plan diabolique des Hébreux consistant à planter sous la Mecque le germe d’une infernale créature destinée à détruire les fils de Cham. Et du reste, l’État d’Israël, qu’était-ce d’autre, métaphoriquement, que cet asticot prodigieux, voué à se développer en dévorant les terres de l’Islam ?
Simultanément, il se découvrit que les fabuleuses réserves de pétrole de la péninsule arabique, de la mer du nord, et d’autres endroits, n’étaient pas, comme on l’avait cru, le produit de la décomposition des végétaux de l’ère secondaire, mais plutôt les déjections de la larve de dragon. Compte tenu du départ de l’être féerique, ces prétendues réserves pétrolières durent être drastiquement révisées à la baisse.
Les forces gravitationnelles finirent par redonner à la planète sa forme habituelle de sphéroïde, mais au prix d’une telle quantité de tremblements de terre que l’humanité prit l’habitude de dormir à la belle étoile.
L’éclosion du dragon cosmique représenta l’acmé de la nouvelle ère. Les anomalies suivantes, quoique toujours catastrophiques, furent moins spectaculaires.
Pour commencer, les enfants se mirent à se reproduire entre eux. On vit sur les trottoirs, devant l’école maternelle, des gamines de cinq ans qui venaient d'accoucher de bébés presque aussi gros qu’elles. Il suffisait qu’une fillette recousît un bouton à la culotte de son frère pour qu’elle se retrouvât enceinte de ses œuvres et, comme ces grossesses étaient incroyablement accélérées et prodigieusement fécondes, il ne se passait pas trois semaines avant qu’elle ne mît au monde une marmaille nombreuse — ce n’était jamais moins que des quintuplés —, au grand scandale des parents. Cette épidémie génésique dura dix mois, qui suffirent à doubler la population de la planète, ce qui compensait au décuple les pertes dues à l’éclosion du dragon féerique.
Voyant la tournure que prenaient les événements, le Prince des ténèbres se dit que le moment n’était pas mal choisi pour envahir la terre. D’ailleurs on s’embêtait à Pandémonium ; on ne peut pas passer son éternité à des reconstitutions de la bataille d’Ypres, avec comme figurants des démons qui par définition sont increvables et des damnés qui par définition sont déjà morts. Satan envoya donc à la surface une armée infernale dont les fantassins n’étaient plus tout à fait des hommes, quoiqu’ils fussent faits de pâte humaine, ni tout à fait des démons, quoiqu’ils fussent animés. Cela semblait une légion de lépreux. Ils se répandaient sur une ville, innombrables comme des fourmis, et tuaient les habitants, soit en les étouffant sous leur poids, soit en les déchiquetant avec leurs dents, qu’ils avaient très blanches et pointues.
La résistance s’organisa. Les armes à feu étaient sans effet sur les monstres. Le résultat était le même que lorsqu’on tirait sur un sac de sable. Il fallait tailler là-dedans au sabre ou à la machette. La plaie révélait une épaisseur de chair racornie et, au-dessous, du pourri avec un ou deux gros vers qui se sauvaient. Ces plaies émettaient une telle odeur de charnier qu’un monstre déchiqueté constituait une nouvelle menace, par le risque qu’il représentait de répandre l’épidémie. Sitôt qu’il était démembré, il fallait le recouvrir de soude ou, à défaut, d’essence qu’on enflammait.
La constitution de ces monstres permit finalement de les défaire. On découvrit une enzyme qui, sans effet sur le vivant, accélérait infiniment le processus de la corruption. On la fabriqua de façon industrielle et des avions saupoudreurs de récoltes la répandirent sur les campagnes.
Ce fut alors une sorte de Jugement dernier à l’envers. Au lieu de voir les morts ressusciter, on les vit tomber en poudre. La nature fut affectée aussi. Les branches — et les troncs entiers — des arbres morts, se dissolvaient comme le sucre dans l’eau. Des prairies d’herbe sèche s’affaissaient soudain, comme si le sol s’était dérobé.
Les légions infernales furent défaites en quelques heures et disparurent comme si elles n’avaient été qu’un songe. Leurs victimes elles-mêmes, une fois qu’elles étaient tout à fait mortes, s’évanouirent. Les hommes considéraient leur victoire avec une sorte d’incrédulité, saoulés d’horreur, exténués, et tous épilés, car une fois saupoudrés, ils avaient perdu leurs cheveux et leurs poils. Tous semblaient avoir attrapé un sérieux coup de soleil. L’enzyme, en détruisant la couche superficielle de l’épiderme, leur laissait le cuir à vif.
Ainsi commença la nouvelle ère magnétique. Elle ne fut ni meilleure ni pire que les âges qui l’avaient précédée. L’éclosion du dragon cosmique et l’invasion par les légions infernales avaient certes tué considérablement de gens, mais il en était né énormément plus dans l’épidémie génésique.
Les esprits religieux conclurent des événements que la fin des temps était proche, qu’on allait vers le Jugement. Mais l’apocalypse tardait à se produire. On finit par se rendre compte qu’elle ne se produirait jamais, puisque l’humanité vivait à présent dans ses propres rêves et qu’elle devenait de ce fait indépendante de toute divinité. La religion perdit beaucoup de son prestige.
Sur un plan sociologique, la nouvelle ère magnétique vit la disparition de deux institutions. La première était le foyer, puisque, à cause des tremblements de terre incessants, les gens s’étaient habitués à dormir à l’extérieur, comme les bêtes sauvages. La seconde était la famille, qui ne se releva jamais de la crise de l’enfantement par les enfants. L’humanité, qui depuis le néolithique s’était efforcée de singer les mœurs des insectes sociaux, adopta finalement celles des sangliers.

(Le Bas-Monde)

Harry Morgan

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