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NOUVELLE
LA MACHINE À RÉTRÉCIR LA LITTÉRATURE
(The Machine that Shrank Fiction)
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Bon, voilà du nouveau, dit Clara Begehot en entrant. Nous sommes interdites de substantifs. »

Chaussée d'Italie, l'Espagne lui battant les reins, la France pour paletot, comme faluche la Grande Bretagne, et portant encore divers petits pays en breloques, telle apparaissait l’Europe au milieu de la huitième décennie du XXe siècle. — Ou bien, selon le mot de Dolly Myerscough, vêtue d'un manteau en peaux de souris, comme dans les contes.
Dans les capitales du continent, de petits jeunes gens portant des lodens et des petites jeunes femmes portant des cabans d’officiers écorchaient de l'allemand et de l'anglais, s'abonnaient à des revues dans des langues qu'ils déchiffraient, s'asseyaient en rang d'oignon comme s'ils posaient perpétuellement pour la photo, et, quand ils écrivaient, n'écrivaient que des sornettes. Ils ignoraient au demeurant qu’ils étaient complètement incultes, parce que, au centre commercial, ils envahissaient les bazars pour acheter des porte-clés à l'effigie des grands auteurs, des peignes de plastique avec la tête des poètes. Dans les librairies ils s'agglutinaient autour des livres d'enfants, livres à colorier, à déplier, à caresser, à lécher, livres à découper, Les poupées de papier de Wolfgang Goethe, exécutées par Adolf Frisé, costumes de Werther, Faust (dont le Urfaust), Wilhelm Meister... 34 costumes en tout, deux poupées de Goethe, jeune Goethe et vieux Goethe, scrupuleusement rendus en superbes couleurs.
Comme j'expliquais cela à mes compagnes, plus ou moins comme je viens de l'écrire ici, et en me moquant beaucoup, Augusta Meiklejohn fit l’observation que, tout de même, la petite à qui elle donnait des leçons d’anglais était normalienne et que cela se voyait.

« Je ne nie pas, répondis-je à Augusta, qu’il y ait encore des personnes cultivées. Je dis seulement que la littérature a rétréci. On pratique encore l’éditorial et la lettre aux journaux, l'aphorisme, la légende de dessin humoristique. Deux feuillets sont une oeuvre.
« Tenez, ajoutai-je. L’autre jour, chez mon éditeur, les secrétaires étaient dans tous leurs états. Je demande ce qui se passe. On me répond qu'un jeune homme s’est introduit dans les bureaux et s’est enfermé avec l'éditeur. Il prétendait écrire un roman. L'éditeur n'avait réussi à le calmer qu'en lui collant un stylo entre les doigts et en le mettant au défi d'écrire son roman sur l'heure, sous ses yeux. Deux fois, le garçon avait posé la plume sur le papier, comme s'il allait écrire une phrase, puis il avait laissé retomber le stylo et s'était enfui.
« “Davantage de peur que de mal, ma chère Marjorie, conclut mon éditeur en s'épongeant le front. D'ailleurs ce genre d'histoires arrive plus souvent qu’on ne croit.”
— Tout cela, intervint Dolly Myerscough, n’empêche point que le petit Darnaud a écrit un roman.
— Il a, corrigeai-je, écrit une phrase, ce qui n'est déjà pas si mal. Tenez, je la connais par coeur : “Je n'eus point de cesse de me défaire de l'habitude de me coucher tôt.” Ce Darnaud ! poursuivis-je. Il était toujours au milieu d’une petite cour de demoiselles. Et le petit Darnaud, au milieu d'elles, est comme Berbiguier au milieu des farfadets. Savez-vous à quoi ils jouaient, l'autre jour, au Bon Pasteur ? »
Augusta Meiklejohn voulut savoir ce qu’était le Bon Pasteur. Je lui expliquai que Le Bon Pasteur était un territoire repris sur l'incroyance. Parce qu'on ne pouvait pas supprimer les journaux et les assommoirs, les catholiques avaient inventé au XIXe siècle La Croix et le Bon Pasteur. C’était une salle basse, voûtée, qui prenait le jour par des soupiraux. On y dégustait de la camomille, à de longues tables de réfectoire. Une demoiselle maigre faisait seule le service. On ne cuisinait que des menus végétariens, à prix unique, pour une clientèle d'enseignants, d'ecclésiastiques et de petits commerçants convertis au végétarisme.
« Bref, repris-je, on jouait, l’autre soir, à « ne faisons pas d’histoire ». Pour qu'il n'y ait pas d'histoire dans La Comédie des erreurs il suffit que Dromio comprenne que l'Antipholes qui le houspille est une sosie de son maître, ce qui amène naturellement l'autre au fait qu'il est, lui, Dromio, un sosie du laquais... La pièce finit à la fin de l’acte I.
« Pas de quiproquo, approuva Augusta Meiklejohn.
— Pas de quiproquo, répétai-je. L’Anneau du Nibelung pourrait finir à la fin de L'Or du Rhin. Wotan trouerait la panse du nain Fafner, reprendrait son casque et l'or, et rendrait leur anneau aux filles du Rhin. Et pour qu'il n'y ait pas d'histoire dans Les Hauts de Hurlevent, il suffit qu'une organisation philanthropique organise charitablement la déportation de Heathcliff vers la Nouvelle Zélande, où on lui attribuera un lopin de terre cultivable. »
Augusta Meiklejohn se pencha à la croisée. Un gros nuage couleur d'encre se répandait à l'ouest. Du dehors nous parvenait une sorte de sifflement, ou de stridulation, qui évoquait une radio mal réglée ou le bourdonnement d’un transformateur électrique.
Phyllis Meux, qui, à demi couchée sur un fauteuil, s’inspectait les ongles, qu’elle avait enfoncés dans les coussins, opina qu’il était curieux que des jeunes gens littéraires s’ingéniassent précisément à abréger les textes littéraires.

Justement non, fis-je valoir, ça n’était pas curieux du tout, c’était même tout à fait typique.
Une brise souleva les rideaux, accompagnée d’une soudaine et inexplicable odeur d’ozone. Appuyée au mur, entre les deux fenêtres, et presque invisible dans le trumeau surchargé, une dame qui était restée muette jusqu’à présent, fit écho à mon propos. Oui, il était tout à fait normal que l’on voulût débarrasser les grands textes littéraires de leurs intrigues. Après tout qui avait encore besoin de récits. Le récit, pourquoi faire ? Pour le plaisir de se raconter des histoires, comme les enfants ? Le récit et le personnage, c’étaient les grands perdants de la littérature. Quant au personnage, désormais anonyme, sans histoire, sans psychologie, sans état-civil, il divaguait dans l’espace du roman, mû par des ressorts incompréhensibles et traversé par des affects élémentaires.
Phyllis Meux fut d’avis que, dans cette immense fatigue de la littérature, l’élément clé, c’était l’océan insondable des textes déjà écrits. Écrire un roman, qui pouvait y songer encore ? Cela revenait à vouloir rajouter le contenu d’un verre d’eau dans la mer.
L’inconnue argumenta que pour continuer la littérature il fallait précisément extraire la goutte d'originalité dans cet océan de textes conformes à la règle, dans cette immensité de lieux communs, dans ce clapotis de plagiats et d'imitations. Pour reprendre en la détournant la métaphore de Phyllis Meux, il ne s’agissait pas de vider un verre d’eau dans l’océan, il s’agissait de vider l’océan.
Je fus d’avis que c’était bien ambitieux. Mais l’inconnue s’entêtait. Supprimez les redites et tous les livres se défaisaient. Le roman à thèse tenait dans sa thèse, le roman à énigme dans la clé du mystère. Le roman à chute dans la crise. Tout se résumait en une ligne. Le reste, remplissage, capiton, étoupe, farce, la matière précisément dont on fait les romans.
« Il y a tout de même le conte, fit observer Phyllis Meux en fronçant son nez de chatte. On ne peut pas dire que le conte se perde en détails. Et même, tout l’art du conte... »
Mais l’inconnue condamna sans appel le conte, la nouvelle et toutes les formes brèves. Tout cela tenait en un mot. Elle réduisit la philosophie à quelques apologues, à quelques aphorismes.
« Bon, dis-je pour rompre les chiens, nous sommes toutes d’accord sur ce rapetissement généralisé des lettres. »
Phyllis Meux, abandonnant son fauteuil, s’installa à la table recouverte d’une nappe et se mit à avaler le contenu d’une jatte de lait avec des mines gourmandes. « Mais, dit-elle, s’adressant à l’inconnue, il n’y a pas à réduire la poésie ! La poésie est déjà une quintessence.
— La poésie, fit l’inconnue en reniflant. Ce qui dans en poésie est de première main, ce sont peut-être trois distiques grecs. »
J’arguai qu’il y avait des livres qui ne se réduisaient pas si aisément. Il y avait des livres entièrement neufs, des mondes inédits, sur quoi s'ouvraient des yeux qui n'avaient jamais rien vu.
Moins lyrique, Dolly Myerscough attaqua l’inconnue sur la possibilité même de la réduction.
« Voulez-vous me dire en une phrase quel est le sujet d’À La Recherche du temps perdu ? Ou bien prenez la conversation même que nous tenons en ce moment et imaginez qu’elle sorte d’un roman quelconque. Essayez donc de la résumer en une phrase.
— “On ferme la littérature ?” », proposa l’inconnue.
La stridulation, qui n’avait jamais cessé pendant toute cette conversation, atteignit un paroxysme, au point que, pendant une minute, il fut impossible de s’entendre. Et il se répandit pour la seconde fois une mystérieuse odeur d’ozone.
La véritable difficulté, suggéra Dolly Myerscough quand la conversation redevint possible, c’était que la critique était devenue trop intelligente pour la littérature. On n’osait plus écrire de chic, parce qu’on était tout de suite percé à jour. Les gens de lettres étaient comme ces bêtes des zoos qui, sous les yeux des zoologistes, devenaient self-conscious et n’arrivaient plus à se reproduire. Il aurait fallu, conclut Dolly, que, chez les littérateurs eux-mêmes, la théorie précédât l’écriture.
Phyllis Meux proposa un perfectionnement de la littérature, un optimum romanesque, un roman auquel on ne pourrait plus changer un mot, une virgule, sans y perdre, une concentration de sens extraordinaire, au risque du solipsisme. Ainsi, on pourrait supposer que chaque mot n’interviendrait qu’une fois dans le roman, et qu’il y prendrait par conséquent un sens absolument spécifique. Par exemple, le mot “contourner” n’apparaîtrait que l’unique fois où le personnage focal fait le tour de l’église pour s’enquérir du curé, et dès lors, ce mot “contourner” prendrait ce sens absolument exclusif de “faire le tour d’un édifice religieux à la recherche d’un ecclésiastique” ».
Je protestai.
« Cela revient à vider les mots de leur moelle. »
L’inconnue, toujours cachée dans son trumeau, fut d’avis que la solution, c’était un roman d’ingénieur, avec des spécifications techniques, résumées dans un cahier des charges. Dans ces conditions, oui, il était possible de continuer à écrire.
« Qu’appelez-vous un roman d’ingénieur ? demandai-je.
— Eh bien, ce serait un roman qui serait strictement le résultat de son programme narratif, le produit d'une fonction intertextuelle, le phénotexte obtenu à partir d'un génotexte, autrement dit, un texte parfaitement prédictible, rigoureusement calculable.
— Mais, protestai-je, il n’y a pas de fiction — et serait-ce le plus humble des romans populaires — qui soit entièrement prévisible. Le plus banal des romans de gare, écrit par le moins imaginatif des auteurs, se présente dans sa singularité, et nous offre toujours cette énigme qu’il ne soit pas autre.
— Ah, décidément non ! », protesta l’inconnue.
À nouveau nous fûmes interrompues par le son strident, provenu du dehors, qui devenait réellement assourdissant. Je voulus dire un mot à Dolly Myerscough, mais je ne m’entendais pas moi-même.
Augusta ferma la fenêtre pour étouffer le stridulement. Mais au bout d’une minute, le son me parut aussi fort qu’il l’avait été, fenêtre ouverte, tandis qu’une fois encore se répandait l’incompréhensible odeur d'ozone.
« Convenez que c’est possible, reprit l’inconnue. C’est parfaitement possible. Et avec l’informatique, c’est même parfaitement réalisable. Vous rentrez tous les idéologèmes, les sémantèmes et les intertextèmes, et vous obtenez le roman.
— Sauf, objecta Dolly Myerscough, que ce que produira la machine, ce sera le pire roman de l’histoire des lettres, en tout cas le plus mal écrit, et certainement le plus ennuyeux.
— Ce sont là de simples jugements de valeur, opposa l’inconnue. 
— D’ailleurs, poursuivit Dolly, cette théorie de l’usinage du roman, avec cahier des charges et le reste, se heurte à ce fait fondamental que ce qui vaut dans un livre, c’est ce que, sciemment ou non, l’auteur se garde bien d'expliciter. Le mystère de toute littérature, c'est justement que ce que dit un livre n'est pas que ce qui y est écrit.
— Mais, plaida l’inconnue, cela ne change pas fondamentalement la nature du problème. L’algorithme restituera cette lecture allusive, par des calculs de proxémie dans les champs sémantiques.
— Je doute que ce soit si simple », rétorqua Dolly. 
La stridulation qui venait du dehors devenait si perçante que Dolly Myerscough fit machinalement le geste de se boucher les oreilles. Et pour la quatrième fois se répandit une odeur d’ozone, comme autour des phénomènes de matérialisation d’un médium.
Je me penchai à la croisée, à côté d’Augusta Meiklejohn. Dans l'avenue, les réverbères s'allumèrent et s'éteignirent aussitôt, comme s’ils pensaient simultanément : il est trop tôt. De fait, il me parut soudain que le ciel s’éclairait au lieu de s’assombrir. Mais cet effet de lumière était dû à l’orage qui, au-dessus de nos têtes, gonflait et semblait se dévorer lui-même.
Nous reprîmes notre conversation à bâtons rompus. Dolly Myerscough me fit redire la phrase, l’unique phrase qu’avait écrite Darnaud.
« “Je n'eus point de cesse de me défaire de l'habitude de me coucher tôt.”
— Tiens, dit Phyllis Meux, frappée, ça pourrait bien être cela, le résumé en une phrase de la Recherche.
— C'est du charabia, dit Dolly Myerscough. Il faudrait : “Je n'eus de cesse que je ne me défasse de l'habitude de me coucher de bonne heure.”
— Je crois, dis-je, que vous sur-corrigez. Il faut se préserver du purisme.
— Vous voyez comme c'est difficile, dit Dolly à l’intention de l’inconnue.
— Mais je ne conteste nullement que cela soit difficile, se défendit cette dernière. La langue est compliquée. Il y a des tournures compliquée. Mais le résultat n’est pas compliqué. Le résultat est toujours simple. Le résultat, encore une fois, peut être prédit scientifiquement, comme le résultat d’une fonction.
« Est-ce que votre petite normalienne écrit, elle aussi ? demandai-je à Augusta.
— Je crois qu’elle commence une thèse, répondit distraitement Augusta. Elle n’écrit pas de littérature, du moins pas que je sache.
— Cela viendra peut-être, dis-je. Les deux choses vont souvent ensemble, la thèse appelant le roman, comme vérification en quelque sorte.
— Exactement, approuva Dolly Myerscough. C’est ce que je disais. Dans un environnement critique qui disqualifie toute écriture naïve, la thèse est la théorie préalable, désormais indispensable à tout auteur...
— Cependant, précisa l’inconnue, cette complémentarité n’a réellement de sens que dans un système automatisé de production. La thèse c’est le cahier des charges fonctionnel, le roman c’est le résultat concret.
— À condition d’être original, insistai-je.
— Il ne s’agit pas d’être original, protesta l’inconnue, mais d’atteindre une efficience maximale. Et puis, personne n’est original au sens où vous l’entendez, puisque tout se réduit à du déjà dit, du déjà connu.
— Mais dans ce cas, dis-je en riant, votre système automatisé de roman parfait va se contenter de dire de façon exemplaire que la littérature est terminée.
— Et quand cela serait ?
— Votre machine à rétrécir la littérature va répéter sous forme romanesque que tout a déjà été dit, qu’on n’a plus qu’à se taire.
— Eh bien soit, admit l’inconnue.
— Je suis bien curieuse de voir le résultat.
— Oh, l’algorithme générera une fiction quelconque, à partir des propositions les plus anti-littéraires de la critique savante, et en inventant au fur et à mesure les personnages qui tiendront ces propos. Le décor sera plus ou moins conventionnel. Il sera lui aussi inventé au fur et à mesure, ça n’a pas une grande importance. L’écriture sera délibérément banale, du type : « Bla bla bla, déclara X — Bla bla bla, répliqua Y. » C’est également sans importance.
— Il promet d’être épatant, votre roman produit par un algorithme, dis-je, amusée. Cependant, il est tout de même à craindre que des personnes un peu vieux jeu insistent pour continuer la littérature à la main, pour ainsi dire.
— Naturellement, il y aura des personnages pour prendre le contrepied du propos général. Il seront eux aussi générés par l’algorithme. Ce pourrait même être, le cas échéant, des personnages d’autres fictions, introduits dans celle-ci par une fonction intertextuelle...
— Enfin tout cela ne tient pas debout. Votre roman produit par un automate, ne racontera rien à proprement parler...
— Que si !
— ... Parce que, pour commencer, il n’y aura pas de narrateur, et par conséquent pas de point de vue.
— Il y aura un narrateur implicite, dont le point de vue sera délégué à l’un des personnages, un personnage excédentaire, en quelque sorte, mais qui sera naturalisé dans la fiction.
— Et puis, à la fin, m'écriai-je, ces positions anti-littéraires sont tout simplement anti-humanistes. Ce que vous nous proposez n’est rien moins, littérairement parlant, qu’une utopie totalitaire.
— C’est cela, ironisa l’inconnue, faites-nous le numéro de l’inspiration, du génie romantique, et n’oubliez pas de défendre l’illusion référentielle et l’effet de réel.
— Madame, dis-je solennellement, j’entre en résistance.
— Moi aussi, dit Dolly Myerscough.
— Ainsi que moi, prononça dignement Augusta Meiklejohn.
— Et moi, ajouta Phyllis Meux en fronçant son petit nez rose.
— Alors, si c’est comme cela », souffla l’inconnue, en disparaissant dans l’ornementation du trumeau.
Clara Begehot entra à ce moment.
« Bon, voilà du nouveau. Nous sommes interdites de substantifs.
— Grand dieux ! m’exclamai-je. Et pourquoi donc ?
— Une soudaine décision du tribunal administratif. Notez bien qu’il n'y a pas de sanction, c’est plutôt une mesure symbolique.
— Alors nous sommes loties à la même enseigne que les industriels et les commerçants, dit Dolly Myerscough. Cela fait belle lurette qu’au lieu de faux beurre, on dit de l’allégé, qu’au lieu de faux bois, on dit de l’aggloméré.
— C’est vrai également pour les intellectuels, nota Augusta Meiklejohn. Par exemple, nous ne parlons plus d'imagination, mais d'imaginaire. 
— Tout de même, fis-je observer, c'est une décision très injuste. Il est à craindre qu’on n’entre dans un engrenage. Après les substantifs, ils mettront l'embargo sur les adjectifs, puis on nous prendra les articles et pour finir les prépositions.

— Imaginez, dit Phyllis en s'apeurant, qu'ils décident de nous confisquer les lettres, une à une, et ne nous laissent que les accents !
— Le monde s’en porterait-il plus mal ? interrogea l’inconnue, toujours cachée dans son trumeau.
— Je croyais que vous étiez partie, dis-je, surprise.
— S’ils nous prennent les lettres dit Clara Begehot, nous sommes fichues. Mais tant qu'ils n’interdisent que des mots, nous pouvons encore fonctionner. Tant qu’on a l’alphabet, on peut parler en épelant. Je jouais à cela enfant, avec mes petites cousines françaises. “Elle aimait la TV.” “Elle est agitée.” “J'ai acheté des airelles.” “Elle a vécu au pays des airelles.” Vous n’avez pas idée des conversations que nous arrivions à tenir par ce moyen.
— Je suppose que tous les enfants jouent à cela, dit Phyllis Meux en clignant ses yeux de chatte.
— Ne trouvez-vous pas qu’il règne ici une curieuse odeur d’ozone ? demandai-je.
— C’est l’orage, répondit l’inconnue.
— Et ce bourdonnement continuel, comme d’une machine ?
— Je n’entends rien, dit l’inconnue.
— C’est parce que vous vous y êtes habituée. »
Je pris brièvement congé de la petite compagnie et rentrai chez moi à pied. De l’orage, plus la moindre trace. Mais un gigantesque ectoplasme de brouillard jaune, qui avait déjà noyé toute la ville basse, s'enroulait autour des arbres du parc, se lançait à l’assaut les maisons au faîte de la colline. Par une illusion d’optique, le brouillard semblait, en se condensant, créer les arbustes, les pelouses, le kiosque à musique.
Le stridulement était devenu rythmique, et ce battement lancinant m’évoquait une rage de dents. Dans l’allée du parc, le brouillard était si épais que je faillis buter sur un noctambule. C’était un monsieur qui promenait son chien.
Nous commençâmes une conversation décousue.
« Sans doute quelque usine ? suggérai-je.
— De quoi ?
— Ce sifflement.
— Je n’entends rien du tout, protesta le voisin, qui devenait moins distinct dans les volutes jaunes.
— Et cette odeur ?
— Sens rien, émit brièvement le quidam, qui ne se distinguait plus que malaisément du brouillard.
— Pourtant il me semble...
— Madame est étrangère, sans doute, fit le loustic amusé.
— Enfin, dis-je exaspérée, je ne suis pourtant pas le jouet d’une illusion.
— Madame, dit le promeneur avant de disparaître, cela fait trente ans que j'habite le quartier, et il n'y a jamais eu d'usine. »

Augusta Meiklejohn

Dolly Myerscough

Clara Bagehot