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Extraits du journal de Harry Morgan 2017
MASSACRE, DÉNI, HACHIS ET ÉPOUVANTE
Les derniers jours de Cretinia

Vers le début du Journal 2017

7 août. — Conversation nocturne avec ma mère. Me gardant prudemment d’aborder le sujet de mes névroses, je m’inquiète seulement si, quant à elle, elle n’a pas été la proie de regrets posthumes. Mais ce qui n’est peut-être bien après tout qu’une autre forme d’accusation déguisée ne produit guère de résultats, ma mère jugeant la question sans intérêt et laissant entendre que son purgatoire est consacré à tout autre chose. Et, rompant l’entretien, elle s’éloigne au milieu d’une file de ses co-décédés.

9 août. — Nouveau drainage, pour tâcher de pallier les problèmes d’infiltrations à la cave, côté septentrion. Travaux réalisés sous ma surveillance. Même ainsi, l’artisan et son acolyte font n’importe quoi. C’est très décourageant.

11 août. — Poursuite des travaux hydrauliques. Creusé à la bêche un chemin, avec l’idée que l’eau ruissellera vers le nord, loin de la maison.
Le soir, violent orage. Inondation de la cave, du jamais vu, deux centimètres d’eau. Comme il fallait s’y attendre, les travaux de drainage d’il y a deux jours ajoutent au désastre, toute l’eau qui ne s’infiltre plus au nord (elle tombait dans un seau, que je vidais à mesure), entrant à l’ouest, à ras de terre, en dépit du drainage déjà installé à cet endroit.
Ayant passé une journée dans les travaux de terrassement, j’ai donc passé la nuit à éponger l’eau de la cave à la serpillière et à la vider au loin, à pleins seaux, sous une pluie battante. Étendu sur mon lit, en attendant le sommeil que doit me donner un sédatif, j’écoute le sifflement dans mes oreilles, qui s’interrompt tous les douze ou quinze battements, quand une extra-systole envoie un volume sanguin trop faible dans mes artères, puis qui reprend à la systole suivante.

12 août. — Bâché l’ensemble de la cour pour parer au plus pressé, et continué mes travaux de terrassement.

18 août. — Attaques au véhicule-bélier, sur les Ramblas de Barcelone, hier après-midi, puis, cette nuit, sur la promenade d’une station balnéaire plus au sud, dans une ambiance à la fois tendue et festive, comme dirait Le Monde.
La presse européenne fait commencer la série des chauffeurs assassins – « a worrying trend » selon la BBC – en 2014 (attaque de Dijon). Mais précisément, la République avait décidé que le chauffeur assassin de Dijon était lunatique et, le mensonge ne pouvant être effacé, les médias français ne donnent point de chronologie claire de cet inquiétant phénomène.
Il est tombé à seize heures 18 mm d’eau en quelques minutes. J’ai pu évaluer l’efficacité de mes travaux hydrauliques et d’imperméabilisation (bâche dans ma cour). L’eau s’évacue en torrent boueux par le chemin que j’ai tracé, jusqu’à une canalisation que j’ai fait passer sous le hangar. Ou bien elle s’écoule loin de la maison vers les sortes de tranchées que j’ai pratiquées, qu’elle remplit entièrement. Ne rentre finalement dans ma cave que ce qui reflue, sous terre, du collecteur d’eaux pluviales. Un demi-succès, donc. Les voisins, quant à eux, me parlent de dix centimètres d’eau dans les caves.

19 août. — Réveillé à trois heures trente du matin par la pluie battante. Il est encore tombé 11 mm d’eau. Comme la terre est saturée par le déluge d’hier et qu’il n’a pas cessé de pleuvoir, les infiltrations du côté ouest augmentent et j’ai consacré une partie de la nuit à édifier un petit barrage pour contenir l’eau à l’endroit où elle rentre, et éviter qu’elle ne se répande sous toute la maison.
Après les urgences pluviales de ces derniers jours, j’ai mal partout – la statine que je prends est réputée pour favoriser les douleurs musculo-squelettiques –, à quoi s’ajoutent les douleurs angineuses et l’arythmie. Le fait est que le type de travaux que je pratique depuis dix jours (ramasser de la flotte au balai-serpillière, pelleter de la terre détrempée) est précisément de ceux qu’on déconseille au cardiaque. Pour la première fois, j’ai pris mon spray de trinitrine avant de faire ma course légère.
Ce soir, j’ai l’impression que le cœur prend un rythme plus régulier et je produis des litres d’urine, signe peut-être qu’il y a quelque chose qui se remet en place.
On pourrait en faire un slogan : Pendant les attentats, les attentats continuent. En Finlande, en Sibérie, des prosélytes se jettent sur les passants et taillent dans la masse, au tranchoir ou au sabre d’abatis, entraînant la foule dans des farandoles enjouées porteuses de messages de tolérance, comme dirait Le Monde.
Les forces de l’ordre considèrent cette météo politique en vieux loups de mer. « Des attaques individuelles sont possibles, concluait la police finlandaise après l’attaque au tranchoir, mais le risque pour des attaques terroristes planifiées demeure faible. » Quant aux médias, ils opèrent à la façon de mes fragiles barrages contre les pluies torrentielles, en retardant un peu l’inéluctable constat du désastre. On fait au péquin la charité de lui laisser digérer les meurtres de masse en Catalogne avant de lui annoncer que ceux qui tuent aux autres bouts du continent sont également des islamistes. Sur une chaîne d’information en continu, un journaliste invité, certainement victime d’un peu de surmenage, et qui, dans la vie, est à n’en pas douter un très brave type, rendait hier soir la doctrine journalistique transparente à l’ordre politique, comme dirait Eric Voegelin : « Leur métier [aux journalistes] consiste à dire au fur et à mesure ce qui est confirmé, ce que les agences de presse confirment et ce que la presse espagnole confirme. Pour l’instant, vous pouvez dire si vous voulez que c’est un attentat islamiste – et c’est de toute façon le cas –, leur travail est de prendre des précautions avec la vérité et de dire qui a revendiqué, combien il y a de victimes... » Naturellement, tous les illuminés de la réacosphère vont interpréter l’expression « prendre des précautions avec la vérité » comme un aveu que les journalistes sont payés pour mentir, alors que ce journaliste décrit très bien cette fonction de tampon, de résistance, au sens de la résistance électrique, qu’assurent les médias.

20 août. — Éditorial de La Croix sur les attentats en Catalogne, titré, par une incroyable perversion du sens, « résister », et qui prêche la résignation : « se recueillir, partager la peine. » Du strict point de vue pragmatique il faut espérer que, face à un ennemi résolu à nous exterminer, on soit capable d’une autre réaction que « se recueillir, partager la peine ». Se révèle ici l’à-quoi-bontisme de gens qui ont perdu jusqu’au désir de vivre (voir l’entrée du 27 juillet). Il est très éclairant que ces abouliques en soient à devoir imaginer, à devoir inventer une émotion que leur état d’inaffectivité les empêche d’éprouver. Cette émotion théorique – dont il importe par dessus tout de se préserver –, ce peut être la colère (ne pas se laisser « emporter par la passion », éditorial de La Croix), ou ce peut être la peur (« je n’ai pas peur », slogan spontané post-attentat, à l’heure où l’on dépose une pacotille de peluches et de petites bougies dans les caniveaux).
Les violences terroristes ne déchirent pas seulement les chairs des victimes, elles font également un accroc dans la réalité factice édifiée par les pouvoirs. Les médias répètent que les victimes de Barcelone sont de « de 35 nationalités différentes », lointain écho sinistre de l’idéal postiche du « brassage des nations et des cultures ». Autre écho, tout aussi morbide, de cet œcuménisme forcé, la tenue à jour de la liste des villes-monde frappées par les attentats, à moins qu’on ne fasse spécifiquement la liste des villes touristiques frappées par les attaques à la voiture-bélier. Seulement, dans l’état de sidération consécutif aux attaques, personne ne comprend plus le principe de cette immense mêlerie. On se croirait chez les Hivinizikis d’Henri Michaux (Voyage en Grande Garabagne) : « Toutes les portes sont ouvertes, tout le monde est ailleurs. »
Le point crucial est celui-ci : qu’était censé apporter au juste le rassemblement victimaire, en Occident, d’ethnies, de religions, de cultures incompatibles ? On ne sait plus et, à vrai dire, on n’a jamais bien su. Le relativisme tolérantiel devait nous guérir de nous-mêmes. Le résultat, c’est le doute et le marasme, l’impuissance et la honte d’être des victimes. Pourtant c’est en face que la détérioration est la plus avancée, du côté des rejetons d’immigrés qui, entraînés par l’imam du patelin, choisissent de commettre des atrocités en pensant que cela leur redonnera une identité, pour remplacer celle qu’ils ont perdue quand leurs aînés se sont installés en Occident.
Ce qui est commun aux deux parties, c’est l’infantilisme. D’un côté, de gigantesques sales gosses, qui rêvent de décimer la population et de faire sauter les cathédrales, et à qui des puissances islamiques, pérennes ou provisoires, ont donné les moyens pour y parvenir. En face, infantilisme – mais revendiqué celui-là – des réactions médiatiquement prescrites (les petits cœurs dessinés sur des cartons, les peluches), puisque la sentimentalité bébête est le seul état affectif qui demeure permis. (Je n’insiste pas sur l’infantilisme du slogan barcelonais : même pas peur ; c’est l’héroïsme du petit garçon qu’on emmène chez le dentiste.)

21 août. — La sécurisation comme métaphore de l’agonie du sans-frontiérisme. « Tout l’enjeu désormais est d’imaginer [à la périphérie des villes] une décélération des flux, avec des sas qui permettent le contrôle. » (La Croix. C’est moi qui souligne.)
Toutes les techniques des muwahhidin, aussi primitives qu’efficaces – attaques spontanées à l’arme blanche, utilisation de véhicules-béliers – ont été testées et mises au point en « Palestine », qui est le terrain d’entraînement du mahométisme apocalyptique depuis soixante-dix ans. Cela semble une blague juive (« Je le savais, ce sont toujours les juifs qui sont servis avant les autres »). Cependant, pour reprendre le célèbre vers de Hölderlin, « Wo aber Gefahr ist, wächst das Rettende auch » (« Là où il y a du danger, croît aussi ce qui sauve »), et ce sont les Israéliens qui nous apportent les solutions pour protéger autant que faire se peut nos villes. La présence dans l’espace public de militaires en armes, devenue banale et rassurante, est certainement le signe le plus manifeste de cette « israélisation » de nos sociétés.

22 août. — Soirée avec des amis. Quand la conversation porte sur les choses de l’esprit, je suis my old self, mais sitôt qu’on parle des questions d’éducation, je ne puis dissimuler mon amertume et je livre des sortes d’instantanés sur mon métier de professeur, qui anéantissent mes auditeurs.
Une voiture pilotée par un extatique califal fonce dans une pizzéria (14 août), ou bien un monsieur islamique loue une camionnette pour écraser des femmes aux arrêts d’autobus (21 août). Le massacre improvisé s’adapte bien à ces « caractères primesautiers », comme les nommait Louis Massignon.
Le traitement médiatique de ces coups de main est immuable. Pour commencer, on feint de n’être pas sûr que ce n’est pas tout bêtement un accident (ce n’est jamais un accident). Puis le type paraît plus ou moins suicidaire ou, s’il n’est pas suicidaire, du moins il doit être bien fou (mais il s’avère invariablement que ce fou est pénalement responsable). Toutes ces dénégations successives ont cet intérêt que l’affaire est d’emblée mise sur un autre plan que les grands massacres jihadistes, ou même que les simples attaques dans l’espace public, au sabre d’abatis, de sorte que ce qui demeurera, après même qu’on aura fait justice de toutes les allégations, ce sera la tromperie elle-même : qui s’aviserait de rajouter cet acte à la liste des « attentats » se rendrait coupable d’« amalgame ».
La population, elle, comprend qu’on lui ment, et qu’on lui ment par impuissance.

23 août. — J’y vois de moins en moins pour lire, même en tenant le livre devant mon nez, tout m’apparaissant flou, et comme à travers une vitre sale. Le médecin du travail me parle d’un début de cataracte.
« Une » de Charlie Hebdo (caricature de la camionnette des Ramblas avec la légende « L’islam religion de paix... éternelle »), rassurante par sa banalité, en ces temps troublés. Un journal anticlérical dit de façon humoristique ce qu’il pense du musulmanisme et, par ricochet, de ceux qui font incessamment la promotion de cette religion.
Les médias, cependant, répètent que cette « une » choquerait « de nombreux internautes » – ce qui, dans le code journalistique, représente une sorte de condamnation par la vox populi. Dire que l’islam est une religion meurtrière équivaudrait à dire que tous les musulmans sont des meurtriers, par application du fameux principe de l’« amalgame ». Seulement, comme l’inférence est manifestement absurde, cet amalgame, ce sont bel et bien les médias qui le font, avant de le reprocher à Charlie. De fait, à lire les fameux réseaux sociaux, il semble bien que le mouvement d’indignation n’existe pas et que les médias cherchent tout simplement, face à un journal dissident, à justifier leur propre position, qui consiste, comme s’en plaint amèrement Charlie dans son éditorial, à ne jamais, en cas de frappes islamistes, faire la moindre allusion à l’islam.

30 août. — Genius loci. Quand je passe la frontière, c’est dans le Sud-Ouest de l’Allemagne que je me retrouve et, pour comprendre la mentalité, il me suffit d’invoquer mentalement mes Charentais.

31 août. — Pluies d’automne. Le patient travail d’isolation du mur de la cave que j’ai mené pendant les jours secs n’aura, expérience faite, pas servi à grand chose. L’eau coule à travers le « mastic colle » que j’ai injecté au pistolet, ou bien elle coule plus bas.

1er septembre. — Réexamen de ma liste de résolutions. J’ai tenu celle de me livrer tous les jours à la course légère, je n’ai pas tenu celle de lire du grec et du latin tous les jours, je n’ai tenu qu’à moitié celle de ne plus lire les brèves en ligne, parce que les attentats quotidiens constituent un puissant attracteur et qu’on désire sans cesse savoir « s’il est encore arrivé quelque chose ».

6 septembre. — Vu le très attachant Innocent Sinners (1958) de Philip Leacock, d’après le roman de Rumer Godden, An Episode of Sparrows. Dans le Londres d’après-guerre, une petite fille plante un jardin dans l’enceinte d’une église endommagée par le blitz. C’est son caractère d’adaptation très littérale, d’illustration filmique du roman, typique du cinéma britannique, qui fait échapper le film à l’indignité du cinéma lacrymal, car il y a des données de psychologie qu’on doit attraper au vol, des personnages dont on devine qu’ils ont plus d’importance dans l’intrigue que ne leur en accorde le film, des symboles dont le sens n’est pas immédiatement clair – de sorte que le spectateur a trop à faire sur le plan cognitif pour s’apitoyer.

7 septembre. — Lu sur un blog : « Merci pour cet article que je trouve extrêmement anxiogène. »

8 septembre. — Sans doute prêtons-nous trop peu d’esprit aux chats. Ce qui me frappe est leur faculté d’imagination. Victoria court autour de son assiette en poussant des rauquements. Cela paraît parfaitement idiot, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que cette bête est du moins capable d’anticiper de nouvelles bamboches. Butterscotch a tout un manège compliqué, qui comprend des manœuvres de séduction (n’est-ce pas que je suis un bon chat ? Et n’es-tu pas le meilleur des maîtres ?) et de brusques courses vers sa gamelle. Il y a là quelque chose qui s’assimile à la mentalité du parieur (tombera, tombera pas) et aussi à un plaisir par procuration, car la course elle-même est devenue une sorte de jeu.

10 septembre. — Festival Le livre sur la place, à Nancy. En passant devant la tente de Radio France, j’entends : « Migrants... enfants... », le ronron d’une propagande doucereuse, qui vous colle à la cervelle comme une migraine. Les « enfants migrants », ce sont ces faux mineurs (en réalité de jeunes majeurs) passés par les filières d’immigration clandestine, parce que les mafias ont trouvé là un défaut dans la cuirasse, le fait de se présenter comme mineur ouvrant automatiquement des droits (accueil aux frais des départements, scolarisation).

12 septembre. — L’artisan qui a réparé il y a trois ans les calamités de mes escrocs turcs a rouvert ses tranchées. Le tuyau du tout à l’égout s’était décroché, suite à l’affaissement des terres, et les toilettes se vidaient donc dans l’ancienne fosse septique. Voilà qui explique le mélange purineux que je recevais à la cave à la moindre ondée. Quant au drainage qu’avait installé cet artisan, trop enfoncé dans le Y où il rejoignait, dans le collecteur, l’évacuation des eaux pluviales et des eaux usées, il bouchait cette évacuation, ce qui entraînait la régurgitation de ces eaux au seul endroit ouvert, qui était précisément le tuyau décroché des toilettes. Mais je soupçonne que le tuyau du drainage était lui-même bouché et qu'au lieu d’évacuer les eaux de pluie qui tombaient le long de la maison, il était au contraire une fontaine jaillissante, à quatre pieds sous terre.

14 septembre. — Forte odeur d’humidité aux toilettes, et aussi sous la véranda. On est donc revenu, après cinq ans de travaux et de procès ruineux, au point de départ. Rien n’empêche qu’on continue comme cela ad infinitum, en repassant périodiquement par les mêmes étapes, les remontées d’égout dans les sanitaires, la cave inondée, le problème qu’on corrige à un endroit se déplaçant à un autre.

15 septembre. — Nouvel attentat dans le métro de Londres, à Parsons Green, sur cette branche verticale de la district line que les touristes ont toujours tant de mal à trouver. Grâce à Dieu la machine infernale a fait long feu. Les blessés qu’accueillent les hôpitaux ont été soit roussis soit piétinés, mais on ne déplore pas de morts.
À Chalon-sur-Saône, pendant ce temps, une nouveauté : une attaque au marteau. Le marteau est un instrument qui ne le cède en rien au sabre d’abattis pour ce qui est d’infliger de graves blessures. « Un déséquilibré », selon les autorités.
Lecteur d’Eric Voegelin, je sais que les doctrines politiques ne sont pas la source de l’ordre politique, mais qu’elles en sont l’émanation, sous forme de systèmes de symboles. Précisément, il est fascinant d’observer comment se modifie l’usage que l’on fait de cette symbologie politique, à mesure qu’évolue la situation sur le terrain.
La première réaction, paradoxale, à l’éruption sur le sol européen de la violence politique mahométane fut la réaffirmation pure et simple du dogme politique victimaire et du programme pragmatique de transformation démographique. La dénégation islamo-protectrice qui suivait les frappes (« pas d’amalgame ») n’était nullement vertueuse. En particulier elle n’était nullement prophylactique, elle ne visait pas à empêcher d’hypothétiques représailles. Elle était la simple reformulation de la doxa. C’était une façon de dire que rien n’avait changé et que rien ne changerait. Les Européens qui se faisaient massacrer sur leur sol n’obtenaient aucun droit à se dire victimes de quoi que ce soit, les musulmans conservaient intact le monopole du statut de victimes, qui faisait pour l’occasion l’objet d’une démonstration aporétique : la preuve qu’ils étaient bien les lésés dans cette affaire, c’est que l’islam s’attirait une réputation très fâcheuse du fait des massacres. En somme, cette première réaction doxique aux attentats consista à rassurer les musulmans et à intimider les autochtones.
À présent que les attentats sont un événement quotidien, on voit émerger un autre usage des symboles, la protection de la population, qui depuis vingt ans est – littéralement – le dernier souci des classes intellectuelles, devenant le souci primordial de la classe politique, car, pragmatiquement, il n’y a pas d’ordre politique du tout sans ces minima que sont la sécurité extérieure et la sécurité intérieure. Dans un tel contexte, la prémunition contre les « amalgames » prend un tout autre sens. Il s’agit désormais, pour les responsables politiques, de se protéger eux-mêmes. Le slogan « ne pas confondre islam et islamisme » perd toute nuance de reproche ou de menace, et signifie seulement que les intéressés n’ont jamais envisagé que l’islam dont on a si consciencieusement organisé l’établissement en Europe pourrait désirer de détruire les populations autochtones, que ce qu’on avait imaginé était tout au contraire une société idéale où les cultures s’enrichiraient mutuellement. « Pas d’amalgame » signifie tout d’un coup qu’on n’avait pas, soi-même, fait d’amalgame, qu’on séparait soigneusement islam et islamisme, et qu’on n’y pouvait rien, en somme, si l’islam réel, celui des populations musulmanes et de leurs avant-gardes révolutionnaires, c’était l’islamisme.

16 septembre. — Lisant, trois ans exactement après sa sortie, Le Royaume d’Emmanuel Carrère, (POL, 2014), je suis frappé par l’évident bâclage de l’ouvrage, alors que Carrère est un favori des médias et un chouchou du public, qu’il est couvert de prix, et que Le Royaume, en particulier, était manifestement destiné à devenir un best-seller, ce qui n’a pas manqué d’advenir. J’imagine très bien un directeur de collection disant à tout son monde, de son auteur à la correctrice : « Celui-là, il faudra le soigner. » Je t’en fiche. On achoppe d’abord à des bévues (« faire fonds » pour « faire fond », p. 34). Puis on commence à soupçonner que le problème est plus fondamental. On peut désirer d’écrire une langue sans chichi, et c’est toujours de la littérature, mais écrire « le second passera totalement à côté du premier » (p. 227), ou « Paul a pris du recul » (p. 284), ou « Jacques et les siens espéraient-ils un clash » (p 318), ou « il sort complètement du cadre » (p. 474), ce n’est pas écrire du tout. C’est la langue que parlent des cadres moyens quand ils déjeunent à la cantine.
Mêmes négligences en ce qui concerne la construction de l’ouvrage. Le mot de Jean-Baptiste sur le Christ dans l’évangile de Jean, « Il faut qu’il croisse et que je diminue », est, dans le début de l’ouvrage, répété ou paraphrasé à peu près toutes les quarante pages (p. 33, p. 77, p. 115), et jusqu’à la p. 611 où il apparaît pour la dernière fois. Certes ce mot a une importance particulière aux yeux de l’auteur, mais on a connu des littérateurs maîtrisant une technique littéraire plus achevée. Et il y a des répétitions que rien ne peut justifier. « Cela se passe à Corinthe, en Grèce, vers l’an 50 après Jésus-Christ – mais personne, bien sûr, ne se doute alors qu’il vit “après Jésus-Christ” » (p. 12). « Selon un décompte dont personne n’a encore l’idée, on est, à un ou deux ans près, aux alentours de l’an 50 » (p. 148). « Il a exercé les fonctions de proconsul à Corinthe de juillet 51 à juin 52. Bien sûr, ce ne sont pas ces dates qui figurent sur l’inscription car personne ne se doutait alors qu’il vivait “après J.-C.” » (p. 222.)
Enfin, on relève ce qu’il faut bien appeler des saugrenuités. Il y a un perroquet p. 217 qu’on voit dressé sur ses ergots (confusion regrettable avec les poules). L’auteur mentionne « tous les grands pamphlétaires de la droite catholique, Barbey D’Aurevilly, Léon Bloy, J. K. Huysmans » (p. 180). Barbey D’Aurevilly et J.-K. Huysmans (qui a perdu son trait d’union) sont-ils des « pamphlétaires » ? Les Confessions de S. Augustin sont qualifiées de « livre édifiant » tout comme le Récit d’un pèlerin russe ou l’Introduction à la vie dévote (p. 67). Tout ouvrage de spiritualité est-il « édifiant » ?
J’ai l’air de pinailler horriblement, mais je note ici ce qui m’a sauté aux yeux à première lecture.
Dans la première partie du livre, Carrère parle de lui-même. Dans la suite de l’ouvrage, qui comporte trois autres parties, il raconte la vie de S. Paul et celle de S. Luc, mais sans cesser de faire des digressions sur soi. Dans un épilogue d’une trentaine de pages, il revient à nouveau abondamment sur son intéressante personne.
La première partie est la moins intéressante. C’est aussi celle dont la lecture cause le plus de gêne, à cause de ce que raconte l’auteur d’un bref engagement dans la religion chrétienne, qui donne l’impression d’une incompréhensible méprise. « Le besoin d’accrocher son angoisse à une certitude ; l’argument paradoxal selon lequel la soumission à un dogme est un acte de suprême liberté », note-t-il rétrospectivement, p. 566. Carrère aurait donc pris sa carte dans une sorte de PCF de l’âme. Mais je soupçonne, moi, qu’il avait saisi un prétexte religieux pour, sous des prétextes d’examen de conscience, s’inspecter le nombril pendant trois ans, durée de sa « conversion ». Cette première partie est embarrassante aussi pour le lecteur à cause de l’insistance de l’auteur à faire défiler son ex, sa compagne, ses enfants, sa marraine ; il ne manque que le chien, il n’est inexplicablement jamais question du chien. On comprend en lisant cela que cet homme est non pas un bourgeois, mais qu’il est le bourgeois, qu’il incarne la figure du bourgeois. Carrère donne un corps à ce terme d’argot sociologique, « bobo » (« nous autres bobos » écrit-il au début de son livre pour se présenter ; dans la suite, pour une raison que j’ignore, il écrit non « les bobos », mais « les modernes »). Le « bourgeois bohème », c’est le bourgeois tout court, c’est le bourgeois de Flaubert. Mais c’est un bourgeois radicalisé dans sa bourgeoisie. C’est un danger public.
Les trois parties suivantes se lisent avec plus d’agrément. Carrère fait la classe, un cours d’histoire sainte, en l’occurrence, mais qui n’apprendra rien au lecteur qui a récupéré dans sa paroisse une petite édition commentée des Actes des apôtres. L’auteur présente les défauts typiques des mauvais profs : il « nous raconte sa vie » (forme de remplissage détestée par les élèves), et il est, pédagogiquement, démagogue, amenant constamment, pour qu’on comprenne, des références familières mais complètement anachroniques. Les pharisiens sont des oulémas (p. 169). S. Paul agit comme Lénine (p. 214), la philosophie stoïcienne était « ce qu’on appellerait aujourd’hui une méthode de développement personnel », et cela explique son succès « presque égal à celui du bouddhisme auprès des modernes » (p. 223, les modernes, ce sont les bobos, voir plus haut). S. Luc se rendant en Palestine, avec les délégués des églises de Grèce et d’Asie, ce sont des pratiquants du yoga quittant Toulouse ou Düsseldorf pour un séjour en Inde (p. 278). S. Marc grandit comme un petit Amish ou un petit Mormon (p. 373). C’est comme cela dans tout le livre. Il n’est question que de playboys, de jihadistes, de terroristes, de marxistes-léninistes, de bouddhistes et de lois karmiques. Ce sont les Actes des apôtres récrits par l’AFP.
Le plus embêtant est que l’auteur semble persuadé que sa façon de faire est la bonne, que la méthode consistant à tout ramener à soi, ou à ce qu’on connaît, est une excellente méthode critique. « Cela ferait jaser aujourd’hui dans une ville de province française et je ne vois pas de raison que cela n’ait pas fait jaser dans une ville de province macédonienne du 1er siècle. » (p. 186.)
Carrère exprime un refus brutal du roman antiquisant (« Faire dire à des personnages de l’Antiquité, en toge ou jupette, des choses comme ”Salut à toi, Paulus, viens donc dans l’atrium”, il y a des gens capables de faire ça sans sourciller, moi pas », p. 381-382) Cela vaut sans doute mieux, car Carrère aurait produit un pastiche involontaire d’Astérix plutôt que de Quo Vadis. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple, il parle du christianisme sur lequel aucune personne raisonnable n’aurait « misé un sesterce » (p. 182). Un Romain n’aurait pas misé un as. Le cours du sesterce, à parité avec l’euro (p. 225), laisse également perplexe.
Ce que fait Carrère sans sourciller, c’est enfiler les aperçus, les spéculations, les menus propos à bâtons rompus. (« En bon moderne, je préfère l’esquisse au grand tableau », p. 382.) Le mot qui revient le plus souvent sous sa plume, c’est scénario. Il raconte quelque chose de plausible, en fonction de ce qu’il a retenu de ses lectures – mais on ne retient jamais que ce qui vous ressemble –, et en fonction de ce qui lui sied, de ce qui lui va au teint. Car l’auteur ne s’est jamais quitté et on finit par comprendre que le S. Luc qu’il affabule avec tant de sans-gêne, c’est lui-même. « Je trace le portrait d’un évangéliste homme de lettres, scénariste, pasticheur. » (p. 567.) 
Carrère écrit à propos des épîtres de S. Paul qu’elles sont « les textes les plus modernes de toute la Bible » parce que ce sont « les seuls dont l’auteur soit clairement identifié et parle en son nom propre » (p. 213). Modernes comme Carrère, donc, qui, quel que soit le sujet, ramène tout à soi et n’arrive à parler que de soi. Et pour être sûr d’être bien compris, l’auteur ajoute à propos de ces épîtres de S. Paul : « Elles expriment sa pensée aussi directement que ce livre exprime la mienne. » (p. 213.)
Sur ces mêmes épîtres : « Grâce à elles, on saisit sur le vif ce qu’était la vie quotidienne de ces premières communautés, leur organisation, les problèmes qui les agitaient. Grâce à elles aussi, on peu se faire une idée des allées et venues de Paul, d’un port à l’autre de la Méditerranée, entre 50 et 60. » (p. 215). Il n’est pas douteux que Carrère parle ici de son livre, de ce qu’il aurait aimé que fût son livre.
Il faut avouer que c’est raté. L’auteur se demande à un moment (p. 234) pourquoi la peinture religieuse n’a jamais abordé la Circoncision de Timothée, ou Lydie et ses compagnes écoutant Paul au bord de la rivière, ou Les Thessaloniciens pleurant leurs premiers morts, autrement dit les instantanés qu’il nous a tracés. Et la réponse c’est qu’il n’y a rien, rigoureusement rien, à tirer de cela, que cela ne marcherait pas en peinture, que cela ne marcherait pas en roman antiquisant, et que cela ne marche même pas en tant qu’hypothèse de roman, en tant qu’instantané, en tant que scénario, au sens que donne Carrère à ce mot.
Finalement, l’épilogue du Royaume retourne au sujet principal, qui est l’auteur, avec un petit reportage très émouvant, en immersion dans la communauté de l’Arche, on a l’impression de lire l’édition du samedi-dimanche de La Croix. Et pour cause. La forme littéraire du bourgeois, c’est le journalisme, naturellement.
Est-ce qu’il y a quelque chose à tirer de ce fatras, pour un croyant, pour un incroyant, pour un agnostique, pour un amateur d’histoire, pour un amateur de lettres ? La réponse est négative. Il n’y a rien à tirer de ce livre, pour personne, pour l’excellente raison que l’auteur, bourgeois radicalisé dans sa bourgeoisie, est naïvement progressiste, et que le progressisme, comme le dit l’excellent Sylvain Fort que j’entends en ce moment même à Répliques, consiste à croire que ce qui se fait aujourd’hui est bon simplement parce que cela se fait aujourd’hui. Et on peut refaire la phrase de Sylvain Fort à propos de la pensée. Ce qui se pense aujourd’hui chez les bobos (que Carrère appelle les « modernes »), ils le trouvent juste simplement parce que cela se pense aujourd’hui.
« Les accusations de pudibonderie, de machisme et d’homophobie » pleuvent sur S. Paul, qui s’attire même « une réputation de rabat-joie (...) parmi les modernes ». (p. 199.) Comme ces accusations sont, par définition, anachroniques, on serait tenté de conclure qu’on s’en fiche un peu. Mais Carrère ne s’en fiche pas du tout, lui si prompt à dénoncer « le genre de catholiques qui défilent contre le mariage des homosexuels et le trop grand nombre d’immigrés » (p. 620 ; on admirera la subtilité éléphantine de l’association polémique). Et notre auteur de s’empêtrer dans ses contradictions dialectiques, comme on disait au temps du marxisme. « Je ne veux pas caricaturer : l’extinction du désir n’est pas seulement l’idéal de bigots puritains, mais de gens qui ont beaucoup réfléchi à la condition humaine, comme les bouddhistes. » (p. 295.) Traduction : quand un chrétien parle de continence ou de chasteté, il faut le traiter d’arriéré et de bigot ; si c’est un bouddhiste, il faut expliquer que ces gens ont atteint la sagesse. C’est ce que l’auteur appelle ne pas caricaturer.
La méthode de Renan, écrit Carrère, « m’apparaît, et devrait apparaître, je pense, à une grande partie de mes lecteurs comme une exigence minimale de rigueur et de raison » (p. 180). Une exigence minimale de rigueur et de raison, pas moins. Si on s’écarte de l’exigence minimale, on entre en déraison. Or la méthode de Renan consiste à écarter a priori, au nom du rationalisme, tout ce qui paraîtrait relever du surnaturel. Renan est suffisamment intelligent pour convenir qu’avec un tel principe il ne peut strictement rien apporter à quelqu’un qui se place du côté de la théologie ou de la mystique (« Il est donc impossible que l’orthodoxe et le rationaliste qui nie le surnaturel puissent se prêter un grand secours en de pareilles questions. » Vie de Jésus, Préface de la treizième édition). Carrère, lui, pense qu’avec une telle « exigence minimale de rigueur et de raison » il peut éclairer ses lecteurs – une grande partie de ses lecteurs – sur le christianisme, et il n’a fait son livre que dans cette intention.
Voilà donc ce que pense M. Carrère de Renan. Ce n’est certes pas à M. Carrère qu’il faut rappeler ce qu’écrit Péguy, dans les Cahiers de la quinzaine, à propos du même Renan et de ses semblables : « ... Du même mouvement, de la même courbe qu’ils abandonnaient le dogme catholique et généralement le dogme chrétien, du même geste, du même mouvement, du même accomplissement de courbe, ils inventaient, ils fondaient, ils imposaient un dogme infiniment plus autoritaire, infiniment plus plein de difficultés infinies infiniment plus difficiles, d’impossibilités infinies infiniment plus impossibles, infiniment plus plein de contrariétés infinies infiniment plus contraires, tout sommaire enfin, tout plein de grossièretés. » (3e cahier de la 8e série, 30 octobre 1906, p. 68.)
Conforté par l’aveuglante évidence de la supériorité intellectuelle et de l’infaillibilité doctrinale que confère le fait de vivre à notre époque, Carrère exprime carrément, dès le tiers de son ouvrage, le fond de sa pensée. Et même, ce fond de sa pensée – faut-il qu’il en soit fier –, il le gratte, il le rassemble, il nous le met sous le nez au bout de sa cuillère en bois au détriment de son projet littéraire, puisque l’ambiguïté maintenue et l’illusion de complexité sont normalement inséparables du genre dans lequel exerce l’auteur. Le fond de la pensée de Carrère, c’est la philosophie du pharmacien Homais : « Que la résurrection est une chimère comme le jugement dernier, qu’il faut jouir de la vie tant qu’on est vivant et que les chrétiens sont bien à plaindre si le christianisme c’est cela : ce qu’enseignait Paul » (p. 241).

17 septembre. — L’auteur de l’attentat raté de Parsons Green est un « réfugié » irakien, prétendument orphelin, prétendument mineur, qui a fabriqué sa bombe dans l’appentis de sa famille d’accueil, un couple âgé. Il a été arrêté à Douvres, au terminal des ferry-boats, où il s’apprêtait à s’embarquer vers de nouvelles aventures.

24 septembre. —  Petit séisme électoral en Allemagne. Le parti national-conservateur Alternative für Deutschland entre au Bundestag (il siégeait déjà dans plusieurs parlements régionaux), chrétiens-démocrates et socio-démocrates faisant quant à eux leurs pires scores depuis la guerre. Il y a là – quoi qu’on pense du parti AfD lui-même, qui au demeurant, du fait de sa nature fissile, ne semble pas avoir de doctrine établie – indéniablement un retour à la vérité pragmatique sur les questions migratoires et sécuritaires.
Le cas allemand présente une particulière gravité. On a, durant sept mois, de l’automne 2015 au printemps 2016, sur une décision de la chancelière que celle-ci n’avait, semble-t-il, constitutionnellement pas le droit de prendre, suspendu purement et simplement l’État de droit, en laissant entrer sans aucun contrôle les troupes d’une sorte de nouvelle croisade des pastoureaux. – Comme ce mot de croisade ne semble pas approprié dans le cas de musulmans, sans doute convient-il d’utiliser à sa place le mot qu’employèrent et qu’emploient toujours les médias arabes : il s’agissait d’une hijra (d’un hégire) ; les participants d’une hijra sont des mouhajiroun.
La réaction des autorités allemandes et des médias de toutes tendances devant cet afflux de millénaristes en goguette, ce fut la mauvaise foi érigée en principe et l’accord général pour nier l’évidence. L’irruption, en très de temps, de plus d’un million d’hommes, dont une proportion impossible à préciser nourrissait des intentions hostiles, fut justifiée comme la fuite d’innocentes victimes de guerre, et la population fut invitée par une vigoureuse propagande à faire bonne figure aux « réfugiés ». Devant ces images de foule brandissant des ours en peluche et des petits cœurs à la gare de Munich, en septembre 2015, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec les mêmes ours en peluche et les mêmes petits cœurs déposés dans les flaques de sang par des foules semblables après les tueries sur le sol allemand, par exemple après les quatre attentats perpétrées en moins d’une semaine en juillet 2016, dont trois étaient le fait des mouhajiroun, le quatrième étant l’initiative d’un Iranien né sur le sol allemand.
Au reste, cette propagande, si elle invitait la population à s’impliquer dans « l’accueil des migrants », n’avait nullement pour fonction de persuader l’opinion du bien fondé de la décision de Mme Merkel. C’est certainement le plus frappant de toute l’affaire. Aucun responsable politique ne jugea nécessaire de justifier l’ouverture inconditionnelle des frontières (la chancelière déclara fameusement à la télévision, en guise d’explication, que « c’était son devoir »). À l’interrogation : « Mais pourquoi devrions-nous accueillir tout ce monde ? », la réponse commandée consistait à incendier celui qui était pris en flagrant délit de refus d’ouverture à l’autre. Cela ne pouvait que rappeler aux intéressés des époques compliquées où l’on était pendu avec de la corde à piano, dans l’environnement feutré d’un camp de concentration, pour avoir manqué de foi dans le caractère inéluctable de la victoire finale, ou incarcéré par la police secrète pour avoir révoqué en doute l’avènement de la société sans classes. Les Allemands de 2015 apprirent eux aussi à tenir leur langue, en particulier sur leur lieu de travail et dans le cercle de leurs relations sociales, ne délivrant leur cœur qu’auprès d’amis sûrs.
Une pareille affaire, qui se présentait sous les atours d’une banale « campagne citoyenne » du style « adoptons les légumes moches » ou « ensemble contre les sacs de caisse », dissimulait, que cela plaise ou non aux âmes délicates, des ressorts fort obscurs. On est frappé par un double déséquilibre. Déséquilibre numérique entre la population en proie au doute – un doute qui devait le céder rapidement à l’inquiétude devant l’évolution de la situation – et une minuscule élite politico-médiatique, gardienne de la ligne officielle. Déséquilibre entre la réalité – anarchie migratoire, chaos sécuritaire – et la représentation de cette réalité : une crise humanitaire, dont les victimes, par un extraordinaire hasard, étaient quasi-intégralement des jeunes adultes mâles, qui, par une autre coïncidence remarquable, suivaient tous la loi mahométane.
La population comprit finalement qu’on s’était joué d’elle. Le révélateur, ce ne fut pas tant les attentats, pour sanglants qu’ils fussent (attentat « à la française » sur un marché de Noël de Berlin, le 19 décembre 2016, commis par un Tunisien enregistré sous au moins six identités), que les femmes outragées. Le pays fut traumatisé par le viol et l’assassinat d’une étudiante à Fribourg, en octobre 2016, par un faux mineur, qui avait déjà jeté une femme du haut de la falaise lors de son passage en Grèce. Cependant l’événement crucial fut la chasse aux femmes (Frauen-Jagd), organisée à Cologne et dans d’autres villes par les mouhajiroun, le 31 décembre 2015. Ces colognades ramenèrent dans tous les esprits l’image spectrale, l’image interdite, de l’armée de soudards. Elles attestaient l’effondrement de l’État de droit et permettaient de vérifier les avantages tactiques de la supériorité numérique et de l’impunité organisée. Un million d’hommes qu’on introduit brusquement dans un pays est à peu près libre d’y agir à sa guise (l’armée allemande compte, paraît-il, 200 000 hommes, la police fédérale et la police des Länder en réunissent ensemble 250 000). Ces hommes jouissent d’une immunité à peu près complète dès lors qu’on n’a aucun moyen de les identifier.

25 septembre. — La presse européenne se contente ce matin de reprendre les slogans que répétait hier soir la presse allemande – l’AfD, ce sont les nazis –, stratégie qui pouvait paraître maladroite, et même contre-productive, au moment où les électeurs venaient de porter au Bundestag la petite formation nationaliste.
Quant aux journalistes du continent, ils devraient en toute logique également considérer comme nazis ceux de leurs confrères qui pensent que l’ouverture inconditionnelle des frontières allemandes était une erreur. Un tabloïde anglais comme le Daily Mail, un hebdomadaire conservateur comme le Spectator, un mensuel français comme Causeur sont tous des organes de presse nazis.
Pareille obstination des médias à s’en tenir à « la ligne officielle » d’un parti qui n’est autre qu’eux-mêmes est – j’y faisais déjà allusion hier – comme un aveu de visées ténébreuses, et on reste perplexe devant une aussi complète inintelligence de la situation. Je crois que l’explication tient en partie à ce que les médias confondent leur propre existence avec celle de la démocratie. « Pas de démocratie sans médias libres ; or nous sommes les médias ; donc nous sommes la démocratie », telle est, en gros, la démonstration (je la retrouve dans presque toutes les contributions à un opuscule vengeur paru cette année chez KiWi et titré Lügenpresse, Anatomie eines politischen Kampfbegriffs, soit : “Presse à bobards”, anatomie d’un terme politique à usage polémique). Or si la présence d’un libre marché des idées est une condition (parmi beaucoup d’autres) de la démocratie, les médias sont seulement des intervenants sur ce marché. Encore faut-il qu’ils se livrent, sur ce marché des idées, à une concurrence loyale, en défendant une réelle pluralité d’opinions, ce qui n’est évidemment pas le cas à l’heure actuelle.
Un constat qui ne fera plaisir à personne, c’est que l’« idéologie » des médias, qui est aussi celle des pouvoirs, est une idéologie fantôme. Les médias, par leur nature même, substituent à la réalité l’image de la réalité, c’est-à-dire rien, une apparence, alors que ce qu’on nomme ordinairement idéologie, c’est-à-dire un dogmatisme politique ou religieux, constitue du moins une réalité secondaire. L’« idéologie médiatique » m’évoque l’image d’un vitrail où l’on reconnaît, à la façon dont ils filtrent la lumière, des fragments disparates des doctrines plus ou moins « progressistes » du passé. Il y a ainsi des éclats d’universalisme dans l’exigence faite aux Européens de se renier – d’abandonner leur religion, leur culture ou leur histoire. Quant aux idéaux socialistes que sont la fabrique de l’homme nouveau et l’établissement de la société utopique, ils passent désormais par les filtres de la revendication communautariste (identity politics) et de l’ouverture des droits à l’infini. Même le terrorisme est interprété comme l’expression d’une protestation victimaire, ouvrant à la communauté d’appartenance des assassins des droits inédits. Car ce qui colore tout est le « compassionnel », issu non du christianisme, mais de la « religion de l’humanité ». Et la compassion s’étend désormais jusqu’à l’obligation de crédulité. Pourquoi douterions-nous que tel « migrant » est mineur, puisqu’il affirme l’être ? Pourquoi ne pas croire qu’il est Afghan, Syrien, Iranien ? Il peut être les trois, successivement, cela n’y change rien. Il faut le croire. La jobarderie est devenue une injonction éthique.
Son inconsistance, son caractère spongieux, pour ne pas dire ectoplasmique, ne rend pas cette « idéologie médiatique » moins virulente. Je dirai : au contraire. Je ne suis pas éloigné de penser qu’elle dépassera, pour la nocivité, les grandes constructions criminelles du XIXe et du XXe siècle, précisément parce que ses caractéristiques la mettent d’emblée hors de la réalité et parce qu’une telle situation de perte de la réalité amène fatalement – je renvoie ici une fois de plus à Eric Voegelin – le symbolisme de la fin de l’histoire, autrement dit une eschatologie immanentisée.
La crise migratoire allemande est, sur ce point encore, exemplaire. On est nécessairement amené ici à user d’un vocabulaire théologique, moins en considération des arrivants, qui frayent la route d’Europe aux nations mahométanes, qu’en considération de ceux qui les ont accueillis. Qui douterait du caractère gnostique de la Wilkommenskultur de Frau Merkel n’aurait qu’à lire ce propos du directeur d’une clinique catholique de Würzburg : « La gare de Munich, où arrivait (sic) en 2015 des milliers de réfugiés chaque jour, était comme une petite préfiguration du règne de Dieu » (La Croix, 26 août 2017), ou ce bref extrait d’un article extatique du Guardian, daté du 6 septembre 2015 : « Thousands of Germans have pitched in ; they take food and clothes to the camps, take refugees to meetings with the authorities in their own cars, pay their fares, foot their medical bills, teach German, translate forms, share couches and bikes, act as nannies, open up soccer clubs, schools and kindergartens for refugee kids, and go on demonstrations against rightwing attacks across the country. »
On est ici dans un bouleversement de l’ordre des choses, causé par un enthousiasme sacré, un analogue de l’instauration de la République chrétienne et religieuse par Savonarole à Florence en 1494, ou de l’établissement de la Nouvelle Sion à Münster en 1534. Remarquable, en ce nouvel âge charismatique de l’Automne allemand, est l’organisation spontanée, horizontale, providentielle, palliant les imperfections des hiérarchies ordinaires. L’idée typiquement gnostique que le monde est mal fichu débouche immédiatement sur une action correctrice, qui constitue elle-même l’acte salvifique.
Même les symbolismes convoqués sont gnostiques. La longue marche des mouhajiroun à travers les Balkans et la vallée du Danube correspond au symbole de la peregrinatio, inséparable du mouvement vers la perfection, l’accueil par les autochtones étant, quant à lui, l’événement eschatologique confondant les populations anciennes et nouvelles dans le corpus mysticum de la nouvelle religion humanitaire, l’acte de pur amour établissant dès ce monde la société parfaite.

28 septembre. — J’indiquais naguère dans ce journal (20 avril 2014) comment il faudrait raconter le récit évangélique si l’on voulait rendre justice, à hauteur d’humanité, à la tension qu’il contient. Le Christ vivrait sa Passion et mourrait sur la croix. Et le lendemain, sans que le texte en donne la moindre justification, la vie reprendrait. La vie d’avant. Les gens sauteraient du lit, se secoueraient pour chasser les images d’un songe affreux, puis courraient tout joyeux pour aller écouter ce prophète merveilleux qui annonce le royaume et prêche la dignité des humbles.
Mais mon invention, dont j’écrivais fort imprudemment qu’elle prenait le contre-pied des évangiles, n’est, à mieux examiner, pas tant une invention qu’une paraphrase de S. Marc.
On sait que l’évangile de Marc s’arrête, dans sa version initiale, au chapitre 16 verset 8 et que le reste, chapitre 16, versets 9 à 20, est un ajout, et on s’interroge depuis des siècles sur la brusquerie de cette première fin. Voici cette fin initiale, de 16, 6 à 16, 8, dans la version de la Bible protestante de Louis Segond : « Elles entrèrent dans le sépulcre, virent un jeune homme assis à droite vêtu d'une robe blanche, et elles furent épouvantées. Il leur dit: Ne vous épouvantez pas ; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié ; il est ressuscité, il n'est point ici ; voici le lieu où on l'avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu'il vous précède en Galilée : c'est là que vous le verrez, comme il vous l'a dit. Elles sortirent du sépulcre et s'enfuirent. La peur et le trouble les avaient saisies ; et elles ne dirent rien à personne, à cause de leur effroi. »
Ce que raconte l’ange du sépulcre aux Saintes Femmes c’est précisément que la vie continue, en toute contradiction. C’est ce qui fait à mes yeux de ce « il vous précède en Galilée » la plus belle phrase des évangiles. Les disciples rentreront en Galilée. Ils y trouveront leur Maître, qui les y attendait, et rien n’aura changé. Et le récit de marc s’achève sur le tableau de ces femmes qui n’y comprennent plus rien, et qui – singulier préliminaire à la fondation d’une religion – sont trop terrifiées pour parler.

30 septembre. — Lectures de ces dernières semaines, les Œuvres autobiographiques d’Arthur Koestler, dans la collection Bouquins Laffont, les histoires du « petit monde » de Don Camillo, de Giovanni Guareschi, que, adolescent, j’ai beaucoup lues en français, et que je relis en italien et en édition intégrale (deux forts volumes dans la Biblioteca Universale Rizzoli, plus un volume de table analytique dont on se demande à quoi il sert au juste).
L’homme Koestler demeure pour moi une énigme. Mon impression, évidemment absurde, est que, en journaliste consciencieux, il choisit le communisme comme on choisirait une ligne éditoriale, avant de prendre conscience de son erreur tragique à l’occasion d’un voyage en URSS (il tombe au milieu du Holodomor et on lui explique que les milliers de gens qui sont en train de périr d’inanition sur les quais des gares sont des koulaks qui refusent de travailler), et surtout à l’occasion de la guerre d’Espagne, où l’attente de la mort dans une geôle franquiste (il sera sauvé par une campagne de presse internationale) lui vaut une sorte d’expérience mystique de nature platonicienne (il est bouleversé par la démonstration euclidienne de l’infinité des nombres premiers, souvenir de ses années de lycée).
Koestler s’est inévitablement exposé, de la part des communistes et de leurs alliés, à l’accusation de trahison, qui nous paraît aujourd’hui folle, puisque nous savons la vérité, mais dont on ne se dépêtrait pas si facilement à l’époque. Après tout, le danger des idéologies n’est pas qu’elles soient fausses – elles sont fausses pas définition –, mais qu’elles soient triomphantes.
Au-delà de la polémique, Koestler propose une littérature moyenne. C’est ce caractère moyen qui définit son grand roman sur les procès staliniens, Darkness at Noon. Et c’est par là que Koestler rejoignait, au long de mes soirées, les histoires de Don Camillo et du maire Peppone, de Guareschi, dont la simple leçon est que les hommes valent mieux que les idées qu’ils portent.

2 octobre. — Comme j’étais occupé à Dieu sait quoi, je dois être le dernier en France à avoir vent du plus récent attentat, deux jeunes femmes assassinées hier au couteau de boucher, devant la gare principale de Marseille, par un fou coranique. On vérifie dans ces occasions que le scénario du crime repose précisément sur le fait que toute la population a en permanence le regard rivé sur les écrans.
La solution du problème que posent au pouvoir les attentats passe elle aussi par la saturation médiatique. On nous rabâche les mêmes bribes d’informations jusqu’à ce qu’arrivés à satiété nous nous déclarions incapables d’entendre ou de lire un mot de plus sur le sujet. Du moins avons-nous conscience que nous réagissons au matraquage médiatique et non aux événements eux-mêmes. Mais pour la population à demi-éduquée qu’on nous fabrique, cette distinction s’abolira, je crois, et on estimera l’affaire classée sitôt qu’on se sera lassé d’en entendre parler. (« Ils nous saoulent avec l’attentat de Marseille. ») Ce sera naturellement une réaction d’enfant, mais une réaction d’enfant est une réaction possible.
Cette curieuse remarque d’un universitaire (La Croix de ce jour) : « C’est comme si un attentat chassait le précédent, on redécouvre sans cesse les choses, on rouvre les mêmes débats. »

3 octobre. — Dans La Croix, sous la plume de l’excellent François Sureau, deux expressions, « les criminels religieux » et « le satanisme islamique ». Je retiens, de crainte de paraître à mes propres yeux infatué, l’exclamation : « On dirait du moi. » Du reste, je n’eusse employé le mot de satanisme. Ce mot ne vient sous la plume de M. Sureau que parce que le P. Hamel avait lancé la phrase de l’évangile : « Arrière, Satan », à son assassin musulman, un jeune homme qui habitait le quartier et qu’on avait libéré sous bracelet électronique. Il n’empêche que cette expression de « satanisme islamique » est fort éloignée du « ça n’a rien à voir avec l’islam », qui constituait il y a moins de deux ans la ligne de l'éminent quotidien catholique.
Je relève aussi l’inutilité, une fois qu’on a identifié l’ennemi, du distinguo entre islam et islamisme (M. Sureau n’a pas écrit « le satanisme islamiste » mais bien « le satanisme islamique » ; il y a quelques mois seulement, on l’eût pendu au-dessus d’un bûcher, après lui avoir arraché la langue avec des tenailles). Par un paradoxe qui n’est qu’apparent, ceux qui ont encore besoin de la distinction entre le « bon » islam (supposé pacifique) et le « mauvais » (qui sème quotidiennement la désolation en Occident) sont précisément ceux qui se sont compromis.

4 octobre. — Que j’écris mal et difficilement. Une journée de travail produit rarement plus d’un feuillet.

5 octobre. — Un islamiste a couché en joue un prêtre, en pleine messe. Une paroissienne arrivée en retard à cette messe a croisé l’individu qui lui a déclaré : « Je vais rentrer, je vais tirer partout. On va parler de moi. »
On comprend du coup pourquoi cet homme est nécessairement fou, puisque, s’il n’était pas fou, les fous, ce serait nous, qui glorifions de tels individus et étalons leurs exploits à la une de tous les journaux et sur tous les écrans.

7 octobre. — Bizarre campagne de propagande pour l’écriture « inclusive », prolongeant les exactions orthographiques du précédent gouvernement. L’écriture « inclusive » est censée corriger non la langue mais la société, et spécifiquement les inégalités entre les hommes et les femmes. Il faut écrire : tou.te.s les candidat.e.s (je n’arrive pas à faire le point, qui doit être au milieu de la ligne). L’exercice se complique quand on veut célébrer les courageu.x.ses explorat.eur.rice.s inventi.f.ve.s qui refont l’usage. On se demande du reste comment il faut prononcer cela. Mais peut-être bien, justement, que cela ne se prononce pas, que l’écriture inclusive n’est plus une écriture tout à fait, et que, en pratique, on nous tiendra quittes pour les « toutes et tous » (tou.te.s) et les « celles et ceux » (ce.ux.lles ? ce.lles.ux ?) qu’on entend aujourd’hui dans toutes les réunions.
Plus bizarre encore, la recommandation de privilégier des « noms épicènes », c’est-à-dire qu’on peut employer indifféremment au masculin et au féminin. (Épicène au sens 2. du Dictionnaire de l’Académie : « qui peut être utilisé à l'un ou l'autre genre sans variation de forme ». “Élève” est un nom épicène, “je”, un pronom épicène, “agréable”, un adjectif épicène. “Claude” est un prénom épicène. ») On recommande particulièrement les terminaisons en able, en aire, en aphe, en aste, en crate, en ègue, en gène, en iatre, en ique, en iste, en istre, en ogue, en mane, en naute en nome, en pathe, en peuthe. Vaut-il mieux écrire « les pédagogues », plutôt que « les enseignant.e.s », qui est ridicule, ou « les professeur.e.s », qui est fautif, de surcroît ?
Le matériel de campagne appelle aussi « épicènes » des termes dont le genre est marqué mais qui désignent indifféremment les deux sexes, comme « les personnes » (à préférer paraît-il à « les hommes »), ce qui correspond donc à épicène au sens 1 du Dictionnaire de l’Académie (« qui désigne indifféremment le mâle ou la femelle d'une espèce. Les mots « souris », « crabe », « hirondelle » sont des noms épicène »).
En somme, est « épicène » tout mot qui a l’air de s’être engagé en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes, et qui s’arrange pour ne pas paraître « exclusif », c’est-à-dire pour ne pas paraître masculin. (« Le terme de “féminisation” pour désigner ces pratiques n’est pas forcément adapté, écrit un blog spécialisé. L’idée est, avant tout, de rendre la langue moins masculine. ») Le « nom épicène », qui ramène, grammaticalement ou sémantiquement, à un « neutre » qui n’existe pas en français, vient donc compléter la graphie avec « point médian », qui elle, comporte les marques des deux genres. Je retrouve ici la tournure d’esprit vétilleuse et littérale, caractéristique des natures militantes. (Le même blog, à propos de la graphie « les ami(e)s » : « La parenthèse est à mon avis à éviter : mettre le féminin en évidence, ce n’est pas le mettre entre parenthèses… »)
Mais décidément, on n’est pas si loin de la néologie de l’ancienne ministre de l’Éducation. Il n’y a plus de « droits de l’homme », mais des « droits humains ». Cette expression ne figure ni dans le vocabulaire philosophique, ni dans le vocabulaire juridique, ni dans le vocabulaire politique et, à proprement parler, elle ne signifie rien. La première fois que j’ai rencontré ces « droits humains », j’ai cru à un décalque de l’anglais (« human rights »), un analogue de ce tic caractéristique de l’illettrisme médiatique, qui consiste à construire enjoindre comme un verbe transitif direct (« enjoindre quelqu’un », sur le modèle de « enjoin someone »). Mais, renseignement pris, il faudrait écrire « droits humains » parce que « droits de l’homme » oublierait la moitié de l’humanité, autrement dit les femmes – et serait même lu par la paranoïa victimaire comme une proclamation d’inégalité : les hommes se seraient arrogé des droits, dont précisément ils auraient privé les femmes.

8 octobre. — Je relis ce que j’écrivais hier. Au fond toutes ces inventions (tolérances orthographiques de 1990, activité de néologie au sein de différents ministères, écriture « inclusive ») se ressemblent dans leur puérilité et dans leur ambition. Elles reposent toutes sur l’idée de la révolution déjà faite. Se retrouvant face à ce qui, est, de leur point de vue, un débris de l’ancien monde – ici, la langue française –, les révolutionnaires posent la question interloquée : « Comment, c’est encore là ? »

24 octobre. — J’ai essayé de faire part à deux personnes différentes de la mort, annoncée dans le Telegraph de Londres, d’un important grand-prêtre de la Wicca, autrement dit d’un « sorcier » païen. Mais pas moyen de me souvenir du nom de cette éminence (Raymond Buckland). La Wicca fait partie des nouveaux mouvements religieux mais elle a un beau pedigree, puisqu’elle tire son origine de The Witch-Cult in Western Europe (1921) de la folkloriste Margaret Murray, qui voit dans la sorcellerie une religion organisée, descendante d’un culte de fertilité pré-chrétien, et mettant en scène un « dieu incarné » et qui périra dans un sacrifice (l’influence de Frazer est évidente). Les spécialistes notent que Margaret Murray eut suffisamment de poids institutionnel pour rédiger l’article Witchcraft dans la quatorzième édition de l’Encyclopedia Britannica (1929). Pourtant plus personne n’accorde le moindre crédit à ses thèses.

25 octobre. — Est-ce une conséquence de l’entrée au Bundestag des nationaux-conservateurs de l’Alternative für Deutschland ? Je découvre dans La Croix que l’Allemagne a lancé lundi 23 un site sur la Toile pour décourager les migrants.
Le point crucial est que la politique migratoire en Europe est définie de facto par les réseaux criminels. Il s’agit dès lors pour le ministère allemand des affaires étrangères de faire pièce aux mensonges et aux bobards des passeurs – on serait assuré d’une maison individuelle en Allemagne, on recevrait 2000 euros dès son arrivée, les entreprises vous embaucheraient immédiatement en application d’une politique de quotas ; quant aux enfants, ils seraient régularisés automatiquement dès leur arrivée. Le site de la Wilhelmstraße précise, sinistre, que rien de tout cela n’est vrai, qu’il n’y a aucun passe-droit, que tous les cas sont examinés individuellement, qu’il n’y a pas de maison individuelle mais qu’on finira dans quelque abri sinistre, aux lits superposés, dans un endroit perdu d’Allemagne où personne ne comprend un traître mot de votre langue.
Si les fabuleuses promesses des passeurs sont, après tout, typiques de la Toile, où l’on promet toujours des fortunes rapides aux nigauds, on ne peut pourtant s’empêcher de penser à tout ce que l’affaire allemande suppose, non de naïveté, mais de vanité. L’infatuation mahométane explique l’enflure des prétentions et l’absurdité des attentes chez les migrants, qui se persuadent facilement qu’on leur doit tout. Quant aux occidentaux, ils sont tout de même bien pour quelque chose dans cette caricature de leur civilisation comme un pays de Cocagne, où les oies rôties vous volent tout droit au milieu du bec.
Un peu sur le même sujet : numérisation et mise en ligne de L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert par une équipe scientifique menée par Alexandre Guilbaud. « Pourquoi, en 2017, numériser et rendre accessible une œuvre publiée entre 1751 et 1772 ? Simplement parce qu’elle “est d’une troublante actualité et que nombre de ses articles, sur l’intolérance, le fanatisme… font écho à ce que nous vivons aujourd’hui”, affirme Alexandre Guilbaud. » (La Croix de ce jour.)

26 octobre. — L’Académie française se fend d’une « solennelle mise en garde » contre l’écriture dite « inclusive » : « La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. On voit mal quel est l’objectif poursuivi et comment il pourrait surmonter les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation. »
À la réflexion, je ne suis pas persuadé que l’impossibilité de la lecture à haute voix ou de la prononciation, que je relevais ici même, soit le meilleur argument contre l’écriture « inclusive ». Après tout, la technologie nous offre déjà maintes écritures qui ne se prononcent pas, à commencer par le potage alphabétique et iconique des messageries. Comment lire MDR suivi d’un smiley face ? Et que dire de la lecture à voix haute de l’hypertexte ? La plus piètre entrée de l’Encyclopédie des crétins se démultiplie sous le passage de la souris par la prolifération des gloses. « Dès 1948, année bissextile commençant un jeudi, l’adolescent est placé à Villejuif, commune française située dans le département du Val-de-Marne en région Île-de-France, avant d’être envoyé en Allemagne, en forme longue République fédérale d’Allemagne, pays d’Europe centrale entouré par la mer du Nord... » (biographie du cinéaste François Truffaut.) Il y a là une source que l’on consulte, dans laquelle l’œil se déplace et prélève, mais cela ne se lit pas, ni à haute voix, ni d’ailleurs en lecture silencieuse, pas plus qu’on ne lit un index thématique ou un apparat critique.
L’écriture « inclusive » tient en quelque sorte le milieu entre mes deux exemples. Sa surcharge orthographique relève de l’iconicité, comme le smiley face ; elle est en réalité l’équivalent de petits drapeaux LGBT plantés tout au long des phrases. De l’autre côté, sans aller jusqu’à la prolifération hypertextuelle, les phrases semblent chercher du moins à se dédoubler, comme si elles étaient vues à travers un cristal biréfringent.

27 octobre. — J’y voyais si mal samedi dernier que je me demande comment je suis arrivé à bon port, au bout de mon heure de conduite. Mardi, au contraire, amélioration incompréhensible de ma vue. Cela valait aussi pour la vision de près. Je lisais en tenant comme de coutume le livre près de mon visage. Caractère nets, à ma grande surprise.
Ce vendredi matin, ma vision est redevenue normale, c’est-à-dire médiocre, la vision très dégradée de samedi, celle très améliorée de mardi représentant en somme des points extrêmes. Décidément, je ne connais pas de meilleure définition de la maladie à l’usage : il y a de bons et de mauvais jours.

29 octobre. — Si j’en juge par ce que je lis sur la Toile, l’opinion et les médias eux-mêmes se montrent majoritairement sceptiques face à l’écriture « inclusive ». Décidément, la France est lasse des bouleversements et des misères du « changement de civilisation ».
Est-ce qu’au moins – puisque cette nouvelle trouvaille « sociétale » était, comme de coutume, noyée dans les bons sentiments et dans l’humanitarisme – on marchait, fût-ce de façon incrémentale, vers plus de justice, ou plus d’égalité ? Non, puisque la « prise de conscience citoyenne » n’était que le paravent de la quérulence, qu’il s’agissait, en somme de rabaisser le caquet des hommes, et que les activistes n’invoquaient un « langage non sexiste » que parce que, dans l’idéologie contemporaine, c’est la réclamation victimaire qui légitime l’agitation politique.
Cette dépêche AFP en date du 28 : « Environ 300 personnes se sont rassemblées samedi à Bobigny. Dans la foule, des panneaux clamaient “La vie des noir.e.s compte”. »
Voilà des gens – les émules français des émeutiers du mouvement américain Black Lives Matter – qui manient à la perfection, et comme instinctivement, l’écriture « inclusive ».

30 octobre. — Pour Le Bas Monde. — Les exilés dans le micro-monde. — Depuis sa miniaturisation, Léon travaille dans une ruche. « Je suis à l’entrée, là où décollent et se posent les abeilles. Comme, dans ma vie précédente, j’étais contrôleur aérien, j’ai rapidement trouvé mes repères. »
Au fond, Le Bas Monde devrait s’intituler Les Bas-Étages, puisque je fais un livre avec les formes du récit les plus populaires, les chroniques médiévales, les vies de saints, les romans de chevalerie, les nouvelles au sens du XVIIe siècle, les contes philosophiques dans le goût du XVIIIe siècle, les contes de fées, les voyages imaginaires, etc.

1er novembre. — Une histoire de Halloween. Couché avec les poules, je suis réveillé à quatre heures du matin par un cauchemar, une affaire inextricable où je dois ramener un chariot de supermarché en le poussant sur une piste cyclable. Mes amis sont en auto, et, comme ils constatent qu’ils ne peuvent pénétrer sur la piste cyclable, que c’est trop étroit, il est convenu qu’on se retrouvera au bout. Puis, comme en rêve tout se modifie tout le temps, il n’est plus question de moi mais d’un brave policier noir, et c’est à présent un vélo, et non un chariot de supermarché, qu’il vient de ramener à son propriétaire. Et voici que deux bandits le poignardent dans la rue, en plein jour, en pleine foule, au moment où il rentre dans son quartier. À ce moment, je redeviens, moi, ce malheureux, et je sens la lame entrer dans ma chair.
Sachant que je ne dormirai plus, je me lève et, en mettant machinalement la BBC, j’apprends qu’il y a eu un attentat à New York : un Ouzbek a lancé sa camionnette sur une piste cyclable et a écrasé les vélocipédistes.
Je note que, comme dans tous les cas de métagnomie, la figuration de l’événement est tout ensemble enfantinement littérale et symboliquement élaborée. D’un côté, la piste cyclable, le vélo (qui est d’abord un chariot de supermarché), la présence de mes amis en auto, correspondent à autant de fragments d’images qui accèdent à la conscience subliminale – ou qui, au contraire, sont rejetées par elle (l’image du véhicule qui s’engage sur la piste cyclable est refusée, comme impractical). De l’autre côté, la vision du policier noir qui se fait poignarder reprend de façon générique les caractères communs de tous les attentats : l’ordre institutionnel, symbolisé par le policier, est renversé, d’où l’image des assassins frappant en plein jour, en pleine impunité. Ici, c’est la lisibilité du symbole qui importe, et non l’exactitude des détails, de sorte que parmi toutes les modalités possibles d’un attentat, c’est l’attaque au couteau qui est figurée, comme la plus immédiatement intelligible.

2 novembre. — Le régime de l’attentat, c’est le régime des médias qui les rapportent, qu’on pourrait résumer par l’adage : « Les jours se suivent et se ressemblent. » Considérés du point de vue des médias, les attentats sont à la fois banals, puisqu’il y en a tous les jours, et extraordinaires, sans quoi naturellement on n’en parlerait pas, – ce caractère anomalique étant poussé dans l’espèce jusqu’à une abolition pure et simple de l’ordre social, n’importe qui s’avisant soudain de tuer autant de monde que possible autour de lui, dans une sorte d’illustration littérale de l’état de nature de Hobbes (guerre de tous contre tous).
Jour des morts. Je retire toujours du chagrin de l’évocation de mes disparus, parce que cela me ramène inévitablement à un passé pas gai. Au fond la seule partie sympathique à mes yeux de la Toussaint, c’est la tournée nocturne des enfants qui viennent frapper à votre porte et réclament des bonbons. Ce serait encore plus drôle si les animaux de compagnie agissaient de même, et venaient gratter, les chiens déguisés en chats, les chats déguisés en chiens, ou en n’importe quoi, en martres, en renards, en humains, en réclamant des friandises.
Mon dégoût des chrysanthèmes ne va pas mal avec mon catholicisme. Le christianisme est cette religion remarquable où l’on fiche la paix aux morts, et où les morts fichent la paix aux vivants. Les morts sont parfaitement bien et n’ont besoin que de nos prières. Inutile de changer leurs draps. Il n’y a pas de spectres, pas de revenants à apaiser, pas de comptes à régler.

4 novembre. — Ce n’est pas la première fois que, dans la prédication de l’oubli, j’observe un partage selon le niveau scolaire de la cible. À la plèbe, on rabâche le caractère artificiel du « roman national », et on explique que c’en est bien fini de Vercingétorix, d’Henri IV et de Napoléon. Aux instruits, on prêche la fin du monde antique. L’autre jour, sur France Culture, la présentatrice parlait, comme d’une chose qui allait de soi, de « l’invention de la Grèce au XIXe siècle ». La Croix du 2 novembre imprime ceci : « Aujourd’hui encore, l’importance de la “Méditerranée, berceau de la civilisation”, fait partie des clichés les mieux partagés du discours politique. » Ainsi, la distinction entre les bourgeois (qui vont au lycée et apprennent le grec et le latin) et le peuple (qui va jusqu’à la classe de fin d’études primaires et apprend l’histoire de France) s’est conservée intacte, à travers toutes les vicissitudes, soixante ans après que ce partage a cessé d’exister dans la réalité scolaire, et force est d’en tenir compte dans l’entreprise même d’effacement de notre culture.
Je n’ai pas besoin de dire ce que m’inspire cette tentative de liquidation de l’Antiquité. Ou si je dois le formuler, ce sera à travers ce qu’écrivait Péguy dans les Cahiers de la quinzaine : « J’ajoute qu’un homme cultivé, vraiment cultivé, ne comprend pas, ne peut pas même imaginer, ce que cela pourrait bien vouloir dire que de prétendre avoir dépassé Platon. » (11e cahier de la 8e série, 29 janvier 1907 p. 64.)

« Je suis mort, dit le mort.
— Corporellement, oui, répond l’ange, mais pas votre âme. Jamais votre âme.
— Fichaises ! L’âme n’existe pas.
— Si vous êtes mort, comment se fait-il que vous soyez en train de me parler, à moi, votre ange gardien.
— Illusion ! Les délires d’un mort. The ravings of a dead man. »

7 novembre. — Décidément il souffle un vent nouveau. C’est l’essayiste britannique Peter Hitchens qui, à la télévision, corrige automatiquement un journaliste, et rectifie son « anti-immigrant sentiment » en « anti-immigration sentiment ». De fait, il n’y a aucune raison de supposer que tous les Européens qui sont légitimement préoccupés par les conséquences de l’actuel dérèglement migratoire soient le moins du monde « racistes ». Ou bien c’est le philosophe Rémi Brague qui note dans Le Figaro que la « laïcité », dont tout le monde se gargarise, a été « taillée à la mesure du christianisme », et a été forgé contre le christianisme. Qu’elle n’est d’aucune utilité face à l’islamisme, n’en déplaise à ceux qui, devant le péril, invoquent aujourd’hui « la République », comme hier ils invoquaient le « vivre-ensemble ».
Ce sont là, à bien les considérer, de parfaites banalités, mais le point crucial est qu’elles aient à présent leur place dans les médias. Dans le monde où nous vivions, non seulement les vérités banales n’allaient pas de soi, mais elles ne laissaient point d’être dangereuses, et ceux qui les portaient se méfiaient des autres et, ce qui est plus grave, se méfiaient d’eux-mêmes. Je verse ici à titre de document un extrait du journal dessiné pour l’année 2015 de Joann Sfar (Si Dieu existe, collection Shampooing, chez Delcourt), qui illustre de façon frappante cette culpabilité à penser le réel. L’extrait est daté du 19 janvier, les dessinateurs de Charlie ont été tués le 7 janvier, les manifestations monstres datent des 10 et 11 janvier. « Dans ces pages je dois promettre de toujours décrire ce que je vois. La France est malade de déni de réel. On tente toujours, parce qu’on aime Rousseau, de dépeindre le monde moins merdique qu’en vrai. Ça ne nous sauvera pas. Je veux n’avoir jamais de haine, ne pas perdre espoir. Mais je vais m’efforcer de ne pas décrire un autre monde que celui que voient mes yeux, sans édulcorer. Et tant pis si ce que je vois ne fait pas plaisir à ma fibre humaniste. »
Voilà l’homme en lutte contre la doxa, mais surtout en lutte avec lui-même et qui a l’impression désespérante, en prenant simplement conscience du réel, de se trahir (de ne pas faire plaisir à sa fibre humaniste).

8 novembre. — Depuis une semaine, centaines de menaces de mort visant Charlie Hebdo sur ces murs de latrines électroniques que sont les réseaux sociaux. « Charlie Hebdo sont (sic) un tas de déchets, et s'il faut d'autres tueries pour le rappeler, je dis que ça ne nous ferait pas que du mal. » « Une erreur et on retiens (sic) la leçon mais vous voulez continuer à jouer venez pas pleurer quand y' aura vos corps en morceaux. » « Ils méritent un deuxième round Charlie Hebdo de mes couilles ça ne leurs (sic) a pas suffit (sic). » (Exemples relevés par Marianne.)
Étonnement général. Pensez ! après ce qui s’est passé... Ainsi, nous commettons perpétuellement la même erreur, qui est de considérer les frappes à notre point de vue, alors qu’il faut, pour comprendre de quoi il retourne, les considérer du point de vue de la mahomerie : les assassinats du 7 janvier 2015 étaient une salutaire raclée administrée aux insolents koufars ; s’ils oublient la leçon, il faudra la répéter. Ou alors il faut considérer les choses du point de vue des commanditaires, pour qui l’affaire se ramène à des expéditions militaires dans un hinterland colonial qu’on appellera peut-être un jour l’Occident musulman.

13 novembre. — Cette remarque sinistre du critique du Figaro, à propos des mémoires d’un survivant des attentats parisiens d’il y a deux ans : « On retient qu’avec une aide médicale adaptée et beaucoup d’amour, on peut aller mieux. »
Dans l’actuelle guerre des idées qui accompagne la guerre sur le terrain, ce qui me frappe est la prédominance du ressentiment. Il y a une semaine, Le Figaro titrait : « Enquête sur les agents d’influence de l’islam. » Un agent d’influence, c’est quelqu’un qui travaille pour une puissance ennemie, en relayant sa propagande, et qui est payé pour cela ; c’est Verloc dans The Secret Agent de Conrad. Toute les chroniques du quotidien pourraient s'intituler « Les réflexions de monsieur (ou de madame) Vinaigre ». On rabâche la gravité du péril et l’insuffisance des autorités, on ressasse les avanies qu’on a subies pour avoir les premiers averti du danger ; surtout, on s’obstine à ne pas comprendre qu’on a partie gagnée, que les événements nous ont donné raison, et on continue à s’escrimer contre un ennemi intérieur (les « islamo-gauchistes ») dont on se demande s’il existe ailleurs que sur les plateau de télévision et dans certains médias internétiques. C’est absolument improductif, et ce l’est d’autant plus que, j’en suis persuadé, on ne fera pas l’économie d’une explication générale sur les responsabilités dans l’actuelle crise. En attendant cette inévitable mise à plat, il faudrait, au lieu d’accuser, de se plaindre et de se justifier, relever les revirements des habiles et des prudents, et se moquer bruyamment des idéologues, des mabouls et des militants.

15 novembre. — Vague mondiale de dénonciation des comportements masculins, faisant chuter maintes vedettes de la scène politique ou médiatique, ou de la scène tout court. J’ai pensé d’abord qu’il y avait là un de ces scandales fantômes qui occupent l’actualité pendant quinze jours, et dont le véritable but est d’augmenter le taux de clics sur les réseaux sociaux et dans la presse en ligne. Mais après tout l’inconduite fait partie des invariants sociologiques et, si on lance son filet de ce côté-là, on est assuré d’une pêche miraculeuse.

Émergent de ce flot d’immondices, comme dans un cauchemar, les images anciennes d’une campagne de diffamation lancée par les Jeunes Socialistes contre la Manif pour tous, accusée de favoriser le viol, pas moins. (Le contexte était la dénonciation par la Manif pour tous du fameux programme d’éducation contre les « stéréotypes de genre » à l’école maternelle et élémentaire, l’« ABCD de l’égalité ».) L’un des messages des Jeunes Socialistes était ainsi libellé : « S'il avait appris à l'école qu'une femme n'est pas un objet, il ne l'aurait peut-être pas violée. Non à la manif des réacs. » Le visuel montrait un jeune homme plaquant contre un mur une fille qui, au lieu de se défendre, lançait à l’objectif du photographe un regard charbonneux et accusateur. Traduction : Pourquoi, vous qui voyez ce message, ne faites-vous rien contre les brutes en loden qui sont les véritables responsables de ce qui m’arrive ?
On apprend aujourd’hui que l’instigatrice de cette campagne, Laura Slimani, qui présidait alors le Mouvement des Jeunes Socialistes, succédait à ce poste à un jeune homme qui était si réputé comme prédateur sexuel que « l’orga » avait fini par lui affecter un coach dédié, censé l’arrêter avant qu’il n’attaque une nouvelle militante (« t’arrêtes tes conneries »). Libération rapporte le cas de cette cadre de l’« orga », envoyée pour intimider une victime (« c’est mauvais pour toi, il va être président ») alors qu’elle avait elle-même été victime (« comment j’ai pu faire ça alors que ça m’était arrivé à moi, je ne sais pas. J’ai mis un très grand mouchoir sur ce qui m’était arrivé. »)
Voilà qui donne ample matière à réflexion. L’évidente absurdité de la fameuse campagne de communication s’éclaire d’un jour nouveau quand on sait que l’organisation de jeunesse à l’origine de cette dénonciation de la réaction catholique était un lupanar. Le salaud, « le réac », source de tous les maux, quoique par un enchaînement causal aberrant, est un être abstrait, à demi mythique, un coupable « théorique » et, en dernière analyse, un simple épouvantail, né de la projection. Le crime dénoncé a lui aussi quelque chose d’irréel et d’indécis, puisque le viol devient le résultat de l’ignorance ou de la mauvaise éducation (le garçon sur l’image ne serait pas passé à l’acte si on lui avait expliqué, si on lui avait appris), et en dernière analyse le violeur est innocenté (ce n’est pas sa faute, puisqu’on ne lui a pas appris). Mais cette disculpation passe paradoxalement par une incrimination générale, puisqu’il est entendu que, à défaut de la leçon prodiguée par l’école, la façon des jeunes gens est de violer les jeunes filles, et que la pédagogie elle-même n’écarte cette issue que moyennant un pathétique « peut-être ».
Face à des adversaires politiques qui se montrent constamment déloyaux, la première réaction est l’incrédulité, la seconde l’inquiétude, car l’honnêteté est impuissante contre la fraude. Les choses se simplifient considérablement lorsqu’on découvre qu’on avait affaire à des canailles.

17 novembre. — Sept heures moins dix. J’allume machinalement France Culture, que je n’écoute plus guère. Surprise : les « Enjeux internationaux » de Thierry Garcin sont remplacés par une émission de bourrage de crâne portant le même titre. Voilà une radio dont on pourra dire, en employant une approximative métaphore journalistique, qu’elle aura connu une longue descente aux enfers.
À noter que, à l’instar d’un célèbre média qatarien chargé de prêcher en Occident l’islam frériste, cette radio de combat adopte un ton qui n’est nullement agressif ; tout au contraire, son style est la déploration commisérative. C’est un défilé de persécutés, de disgraciés, de mal portants, qu’accompagne un défilé symétrique de lieux communs, puisque tous ces gens se montrent dignes dans l’adversité, que tous ont droit à notre solidarité, etc. On utilise donc pour parvenir à ses fins les registres de la compassion et de la réparation, qu’on sait les mieux faits pour nous émouvoir.
Cela m’a fait penser qu’il y a des péchés vertueux, qui ne sont peut-être pas les moins graves. Tout s’éclaire quand on pose la question en ces termes : les réseaux criminels prospèrent sur nos faiblesses. Dans le cas général, ils tirent parti de nos vices, intempérance (drogue), luxure (prostitution), cupidité (évasion fiscale), etc. Cependant il semble qu’il y ait place pour des criminels d’un type supérieur, qui tirent parti de nos vertus, des saints du crime, en quelque sorte, qui vivraient des crimes des saints.

Notes de l’oreiller. — Il a beaucoup plu, mais ce matin, par hasard, la route est sèche. On en est tout surpris, et cela procure aussi une inexplicable sensation de confort, comme si la route elle aussi était « à l’intérieur ».
La neige de la nuit a fondu. Maisons et jardins ont l’air d’avoir été redessinés d’une main plus ferme.

27 novembre. — Enseignants qui font serment, via un manifeste, de n’employer que l’écriture « inclusive » et qui se font rappeler à l’ordre par le ministre de l’Éducation lui-même, pendant les questions à l’Assemblée. Adversaires de Charlie Hebdo qui, fâchés d’être brocardés par l’hebdomadaire satirique, crient que le journal fait la « guerre contre les musulmans », et qui découvrent avec surprise que cette accusation d’islamophobie, qui hier encore écrasait son destinataire, perd aujourd’hui celui qui la lance. Médias qui retournent leurs vestes et débusquent à présent les « antiracistes », comme ce co-fondateur de l’association Potes-Chambre, préoccupé par le lobby juif. Il n’y a pas à s’y tromper. C’en est fait de la suprématie de ce que Le Figaro appelle « la gauche morale » et les loustics « le camp du bien » (d’après « l’Empire du Bien » de Philippe Muray). Cet ordre désormais déclinant avait ses institutions (les « associations », les médias, une partie du monde de la culture), son ingénierie juridique ou, plus exactement, son ingénierie justicière : les fameux dradlom (ou drouadlom), qui permettaient de suspendre l’application normale du droit au profit de telle catégorie victimaire, et même sa langue, le « sur comment », parlée par sa bureaucratie, à commencer par les enseignants (« travailler sur comment se construisent les stéréotypes de genre, en réfléchissant à qui vient chercher les enfants à l'école ».) C’était un ordre paradoxal, à la fois despotique – son principal outil de terreur était la dénonciation comme incivique – et bébête. On allait nous guider par les bons sentiments.

3 décembre. — Les scandales sexuels se multiplient, dans une atmosphère qui tourne à l’hystérie. Dernier exemple en date, le chef d’orchestre du Metropolitan Opera de New York, dont la carrière est brisée net après que le New York Times publie en une les témoignages de messieurs qui déclarent avoir subi, adolescents, des attouchements.
Ce titre incroyable dans Le Figaro : « Harcèlement sexuel : une culture de la dénonciation différente selon les pays. »

9 décembre. — Salon des ouvrages sur la bande dessinée, mingling with the dessus du panier.

10 décembre. — À la messe à S. Jacques, la dame à côté de moi converse à mi-voix avec sa feuille de messe, qu’elle tient près de son visage. Elle est folle, ou bien peut-être pas folle exactement, mais rendue folle par la douleur, car je comprends aux mots que je saisis malgré moi que les chaînes qu’elle porte lui sont entrées profondément dans la chair. La chose horrible, c'est que les griefs d’amour-propre qu’elle exprimait auraient pu être ceux de tout le monde ; ils auraient pu être les miens.

11 décembre. — Les lendemains de voyage ont toujours été pour moi synonymes de fatigue et de migraine, avec ses conséquences neurologiques (agraphie). Mais naturellement le fait de souffrir d’une affection chronique aggrave tout.
Attentat dans le métro de New York – attentat raté, la bombe ayant fait long feu – par un Bangladeshi, bien nommé, puisqu’il s’appelle Houlà. La préfiguration de ce qui nous attend, à présent que le califat est tombé au Levant. Car l’opposé de la guerre territoriale, dans l’islamisme, ce n’est pas la paix, c’est la guerre déterritorialisée, c’est la guerre partout et tout le temps.

12 décembre. — L’activiste qui a tué un couple de policiers à leur domicile en juin 2016 n’était nullement un « loup solitaire » comme on nous le rabâchait. On a trouvé sur les lieux du crime l’ADN d’au moins un complice. À bien réfléchir, cette invention médiatique du « loup solitaire » témoigne d’une incompréhension de la violence islamiste. La conception même du « loup solitaire » est une idée chrétienne, parce qu’un chrétien, héritier des Grecs, voit dans le criminel la séparation avec le monde, l’« isolation tragique ». (Il y a par exemple un pan entier du cinéma britannique qui repose sur cette thématique.) Mais en islam, celui qui tue le fait au nom de l’oumma, l’important dans le mahométisme étant précisément la glu communautaire, et l’attaque, loin d’être perturbatrice, est un élément de pédagogie islamique, qui renforce dans la violence la cohésion du groupe.
On enterre des gens connus, un écrivain, un chanteur yéyé, et on leur fait des funérailles nationales, ou à peu près. C’est un curieux témoignage de la dépendance aux médias, à la télévision en particulier. Les banderoles que tiennent ces « fans » devraient porter en toute logique : « Ils ont occupé nos dimanches. »

13 décembre. — « La Commission européenne peut donc désormais confirmer l’autorisation de l’utilisation d’acide phosphorique, de diphosphates, de triphosphates et de polyphosphates (E338-452) dans la viande de kebab, qu’elle soit issue du mouton, de l’agneau, de veau, du bœuf ou de la volaille. »
Voilà une information qui, gastronomiquement, rend tout son fumet quand on sait que les phosphates sont en théorie prohibés dans les produits carnés. Cependant la règlementation européenne présentait une faille en ce qui concerne les produits surgelés, et donc notamment en ce qui concerne les « broches de viandes congelées verticales » des sandwicheries turques. C’est précisément ce qui a donné à la Commission l’idée de « clarifier » la règlementation en autorisant aux fast food islamiques la viande trafiquée aux phosphates. Le Parlement européen a dédaigné hier d’opposer son véto à cette originale proposition, passant outre à une résolution inquiète de la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire, ce qui nous vaut ce matin ce communiqué triomphal de l’exécutif européen.
Ces affaires de phosphates ajoutés aux « broches de viandes verticales » ne sont pas des petits détails. Les « viandes congelées » ottomanes sont congelées plus d’une fois avant d’atteindre l’estomac robuste des consommateurs. Les phosphates permettent de « conserver la saveur et de maintenir l'eau » – autrement dit, ils retardent, ou ils déguisent, la corruption. Au surplus, les phosphates eux-mêmes ne sont pas sans danger pour la santé. Une étude écossaise concluait à une espérance de vie réduite de quatorze ans pour le prolétaire mâle consommateur régulier de charcuteries assaisonnées aux phosphates, si on le comparait à un groupe témoin des beaux quartiers, mangeur de brocolis.
À noter l’efficace action de relations publiques des lobbyistes, notamment sur les réseaux sociaux, puisqu’on a fait fuiter que « L’Union européenne allait interdire les kebabs », ce qui n’a pas manqué de susciter les protestations humoristiques de tous les inconditionnels de la viande avariée. On peut en conclure que le populisme n’est nullement cantonné à la frange extrême-droitière et xénophobe de l’opinion, puisque la dénonciation démagogique de « Bruxelles » et de ses règlements a servi à sanctuariser des pratiques chimiques et sanitaires dont le consommateur européen se croyait naïvement protégé.

14 décembre. — L'ophtalmologiste me parle d’une « légère opalescence du cristallin gauche ». On ne s’était donc pas trompé en me parlant d’un début de cataracte. Outre la gêne pour lire, plus accentuée quand le papier est brillant, un signe révélateur était que, à l’extérieur, une journée ensoleillée me faisait voir plus mal qu’un temps couvert.

18 décembre. — Je savais bien, après mon expédition parisienne de la semaine dernière, que je n’en serais pas quitte pour la fatigue. Paroxysme de ma bronchite cette nuit. Je ne dors pas, puisque je m’étouffe. Et pas moyen de me réchauffer, l’échine est sans cesse parcourue de frissons. Ayant ouvert en grand le radiateur, et poussé à fond le petit radiateur électrique qui me sert de chauffage d’appoint, m’étant casematé contre le froid en disposant stratégiquement des édredons et mes chats, je finis par trouver une position, la tête surélevée par un oreiller, dans laquelle je parviens malgré tout à m’assoupir un peu.
Attentats partout, dans une église méthodiste au Pakistan, dans une gare de Hambourg. Tentative déjouée contre la cathédrale Notre-Dame de Kazan, à Saint-Pétersbourg, pas moins ! Pas d’autre « stratégie » que de faire un maximum de morts. Pas d’autre motivation que la vengeance. Des gens qui se font sauter au milieu d’une foule, en hurlant : « Caca ! »

23 décembre. — Dans la presse en ligne, la lettre de revendication d’un converti américain qui préparait un massacre de masse à San Francisco, le jour de Noël, intéressant témoignage de ce que les intéressés pourraient nommer leur théologie militaire, mais qui sera plus exactement décrit comme une théologie criminelle (j’harmonise la ponctuation et la casse) :

« I Abdallah abu Everitt ibn Gordon have committed these acts upon the Kuffar in the name of Dar al Islam, Allahu Akbar ! You all have brought this upon yourselves. There are no innocent Kuffar ! Each and every Kuffar in this Nationalistic Godless society has a hand in this. You’ve allowed Donald J. Trump to give away Al Quds to the Jews. Both you and he are wrong, it belongs to the Muslemeen. We have penetrated and infiltrated your disgusting country. These acts will continue until the Lions of Islam overtake you. Turn to Allah, make tawbah and fight with us, the soldiers who fight in the day and the night. Allah SWT is most forgiving, I am not. Long live ISIL, long live Abu Bakr al-Baghdadi. Allahu Akbar !
[signé] Abdallah abu Everitt ibn Gordon al-Amriki

Sur le plan du style et de l’organisation des idées, le document est conforme à ce qu’on peut attendre d’un monsieur qui a été marine, et qui, ayant été réformé à cause de son asthme, exerçait jusqu’à son arrestation la profession de camionneur. On note que, comme tous les moudjahidin, Abdallah ibn Gordon frappe au nom du monde musulman  (« in the name of Dar al Islam »), et nullement au nom d’un quelconque « État islamique ». Le caractère national des États-Unis est d’ailleurs explicitement donné comme l’un des critères qui justifie qu’on tue l’ensemble des Américains (« each and every Kuffar in this Nationalistic Godless society »). Cependant la culpabilité générale et inconditionnelle des non-musulmans (« there are no innocent Kuffar ») est relativisée par une référence à la dernière humiliation infligée à Dar al Isam : la reconnaissance américaine, le 6 décembre, de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël (« you’ve allowed Donald J. Trump to give away Al Quds to the Jews »). C’est l’occasion de rappeler la position musulmane sur le statut de la ville sainte, qui est que celle-ci appartient entièrement et exclusivement aux musulmans (« it belongs to the Muslemeen »), position que la presse internationale parvient en général à rendre incompréhensible par l’usage de formules conventionnelles, telles que « Jérusalem, troisième ville sainte de l’islam ».
Tout ce début, encore qu’il soit rédigé dans une langue emphatique et artificielle, et qu’il relève de l’invective (il s’agit, dans un message qui, normalement, est posthume, d’accuser et d’accabler les gens qu’on vient de décimer), reflète, en dépit de ses approximations de style, une doctrine impériale assise sur un conception politique du sacré, et étayée sur la distinction canonique entre le Dar al Islam, le « territoire de l’islam », et le Dar al Harb, le « territoire de la guerre », désignant les territoires limitrophes du monde musulman dont les dirigeants ont été sommés de se soumettre. (Mahomet avait envoyé de telles injonctions de conversion aux empereurs perse, abyssin et byzantin).
Le reste est moins réussi et témoigne des difficultés et des contradictions de l’entreprise militaire. Abdallah ibn Gordon se prend lui-même comme exemple réussi de « l’infiltration de votre pays dégoûtant » par des Lions du Califat, oubliant qu’il était, jusqu’au moment de passer à l’action directe, un camionneur américain répondant au nom d’Everitt Aaron Jameson. Son action terroriste est mise en relation avec le plan de conquête impériale, sans que cette relation soit élucidée, d’où une formule proche de la tautologie ou du slogan (« these acts will continue until the Lions of Islam overtake you »), sorte de « ¡ Hasta la victoria siempre ! » islamique. Et la formule finale (« Allah, [May He be praised and exalted], is most forgiving, I am not ») est digne d’un western spaghetti. Mais cette formule témoigne aussi de l’état de dissonance cognitive d’un individu de culture chrétienne converti à un système religieux où Dieu « le compatissant, le pardonneur », est une divinité guerrière, et confronté, en dernière analyse, à ses propres intentions homicides, dont il est permis de penser qu’elles sont l’origine, et non le résultat, de sa conversion.
À en juger par cet éclairant spécimen de prose, l’erreur serait, en somme, de se fier à la rhétorique des moudjahidin : le rétablissement du califat, la chute de Rome (le magazine du califat s’appelle Rumiya, c’est-à-dire Rome), la conquête de l’Occident tout entier, ce sont là de vaines songeries. Ce que veulent ces gens, en réalité, ils l’ont déjà obtenu, et ils l’ont obtenu dès la première tuerie aveugle, puisqu’ils nous ont fait basculer instantanément dans ce mélange de violence frénétique et de marasme qui définit leur monde.

29 décembre. — J’achève l’année en classant et en jetant des papiers, ainsi qu’en effaçant des fichiers informatiques.
Si je m’en fie au Figaro, les maux de l’époque, ce serait d’abord la « dictature du politiquement correct » (cas de cette comptine pour école maternelle, dénoncée sur les réseaux sociaux parce qu’elle parle d’un petit chinois qui mange du riz, que c’est un stéréotype, et qu’un stéréotype est forcément raciste), et ce seraient ensuite les « polémiques au nom de la laïcité » (cas de ces institutrices qui auraient fait arrêter la projection à leurs classes du dessin animé de Sony Pictures L’Étoile de Noël quand elles se seraient rendu compte que cela parlait de la Nativité), et ce serait encore, et pour résumer le tout, la « tyrannie des minorités » (le romancier Tom Wolfe, aujourd’hui octogénaire, note très lucidement que M. Trump est devenu président des États-Unis parce que « l’aristocratie démocrate a pris le parti de favoriser une coalition de minorités et d'exclure de ses préoccupations la classe ouvrière blanche »).
Je ne disconviens nullement que la « dictature du politiquement correct », les « polémiques au nom de la laïcité » et la « tyrannie des minorités » sont d’embarrassants problèmes. Mais ils n’ont rien de spécifique à notre temps. Les chroniques hebdomadaires que G. K. Chesterton écrivit pendant trente et un ans pour l’Illustrated London News, du 14 octobre 1905 au 20 juin 1936, et dont je viens de compléter la collection en onze forts volumes chez Ignatius Press, révèlent que les maux de son époque étaient exactement les mêmes. La « dictature du politiquement correct » ? On annule une production du Mikado de Gilbert et Sullivan, parce que l’opérette serait offensante pour les Japonais (20 avril 1907). Les « polémiques au nom de la laïcité » ? La « guerre contre Noël » ? La chronique de l’Illustrated London News du 27 décembre 1919 est titrée précisément « The New Attack on Christmas ». (« Ils mènent avec des armes laïques ce qui est en réalité un conflit spirituel. ») La « tyrannie des minorités » ? C’est le titre de la chronique du 1er janvier 1927 (« The Tyranny of the Minorities »). « Je m’élève, écrit Chesterton, contre la faculté donnée à des minorités devenues folles de traiter la majorité comme si elle était elle-même une minorité. »
Les journalistes, à défaut de lire les littérateurs, qui sont hors de leur portée, devraient lire les bons journalistes du passé (Chesterton ne s’est jamais défini autrement que comme un homme de presse). Ils apprendraient leur métier, et ils apprendraient beaucoup sur leur époque.

Vers le Journal 2018