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Extraits du journal de Harry Morgan 2018
MASSACRE, DÉNI, HACHIS ET ÉPOUVANTE
Les derniers jours de Cretinia

1er janvier. — Je bouquine Masudi, Les Prairies d’or, dans l’édition de Barbier de Meynard (1861-1877). Masudi est connu comme « l’Hérodote des arabes ». Cependant, sur les neuf volumes, il n’y a que les trois premiers qui traitent d’histoire et de géographie universelle. Dès le quatrième volume, au chapitre LXX, on arrive à l’histoire des califes, c’est à dire à une chronique détaillée des intrigues, des trahisons et des massacres des successeurs de Mahomet, et cette histoire court à travers les cinq volumes ultérieurs, jusqu’à la fin de l’ouvrage. Ainsi, ce n’est pas avec Hérodote que le rapprochement s’impose, mais avec Grégoire de Tours, qui relate comme s’il était un historien romain de la guerre civile ce qu’Erich Auerbach décrira plus exactement comme « les rixes incohérentes, les brigandages et les assassinats » des Mérovingiens.
Ce rapprochement entre Les Prairies d’or et l’Historia Francorum est des plus éclairants. Le pauvre évêque de Tours, qui fait pourtant de son mieux pour donner un récit édifiant, apparaît presque comme l’otage des brutes chevelues occupées, le plus littéralement du monde, à casser la vaisselle, et qui prétendent imposer leur autorité par toutes les Gaules. Tandis que les guerres intestines des belliqueux héritiers du prophète, aux yeux de Masudi, c’est la marche même de l’islam, les belligérants ne faisant pas autre chose en s’entre-massacrant pour obtenir la suprématie que de réaliser le plan prophétique.

2 janvier. — Toujours dans Masudi. Au-delà du caractère fantastique des aperçus historiques et géographiques, qui font l’intérêt, à mes yeux, de cet auteur, ce qui me frappe, c’est une pensée entièrement renfermée sur elle-même, une doctrine qui est la preuve d’elle-même. Adam est un imam (ch. III). Alexandre le Grand ne manque pas de faire graver aux portes d’Alexandrie une inscription inspirée de la fatiha : « Gloire à Dieu, maître des mondes, il n’y a pas d’autre Dieu que lui, le souverain de l’univers » (ch. XXXII). La meilleure preuve de l’origine divine du message de Mahomet, ce sont les miracles du Christ, puisque le Christ est musulman (ch. LXIX).
La toute-puissance de Dieu (Dieu-Fouettard). L’unité de Dieu (polémique anti-trinitaire). L’élection de Mohammed et de sa famille ajoutée par Dieu dans l’intelligence des créatures, d’où il découle que ceux qui nient cette élection sont sans excuse, puisque Dieu a montré le droit chemin à toute la création longtemps avant qu’il ne révèle le Coran à Mahomet. Or ceux qui restent dans les ténèbres seront l’objet de la colère de Dieu (Dieu-Fouettard). La preuve : Dieu a fait périr certains peuples pour les punir de leurs crimes et de leur infidélité (ch. LXIX).

3 janvier. — Images de lynchage sur les réseaux sociaux. Une policière roulée en boule, et qui est ballottée sous les coups de pied, hurle de terreur tandis que l’opératrice anonyme qui filme l’orgie sanglante avec son téléphone portable rit aux éclats. Forme particulière que prend la fureur démoniaque des lyncheurs : ce coup de pied donné en pleine tête, de toutes ses forces, en prenant de l’élan, comme on tape dans un ballon.
Il est intéressant de comparer cette imagerie digitale avec cette autre imagerie de persécution que sont les cartes postales éditées dans le Sud des États-Unis, il y a un siècle, quand on pendait un noir. Sémiotiquement, les deux imageries adoptent des solutions contraires. L’imagerie postale des pendaisons est essentiellement statique, l’important étant le cadrage – il faut que la corde soit bien d’équerre avec le bord de l’image, que le corps du pendu soit au centre du champ iconique, qu’on voie bien la distance entre les pieds du cadavre et le sol ; tout enfin doit dire : voyez comme on l’a bien pendu. L’imagerie téléphonique, tout à l’inverse, est essentiellement dynamique, et même, elle est essentiellement cinétique. Sa brièveté, son caractère haché et bousculé, mettent en valeur la violence des coups – qui sont destinés, sinon à tuer, du moins à infliger des séquelles neurologiques irréversibles. Mais la prise de vue témoigne aussi de la participation extatique de la foule, à commencer par la personne qui, en filmant cette exécution à coups de pied, s’y associe. La saturation de la bande son par le bruit de la fête de sang, et par les propres commentaires et les réactions thymiques de la cinéaste improvisée, augmentent cette impression d’une expérience partagée, profondément ressentie, et vécue dans la pleine conscience de l’instant, et, au fond, l’opératrice décrirait parfaitement la nature de ces images et la nature de sa propre réaction en reprenant le slogan agrammatical d’une célèbre chaîne de restauration rapide : « I’m loving it. »

4 janvier. — Numéro commémoratif de Charlie Hebdo, trois ans après le massacre de la rédaction. S’il y a un leitmotiv dans les textes, c’est le constat que la satire, imagière ou autre, n’est plus comprise, seul existant désormais, dans un débat publique défini par les réseaux sociaux et informé par la politique identitaire, le sentiment d’offense, en sorte que le mieux qu’un humoriste puisse espérer, c’est qu’il se trouve, au milieu de la meute internétique, un courageux qui proteste que le « contenu » attaqué est anodin, qu’en tout état de cause il ne correspond toujours pas à la définition d’un « contenu raciste ».

5 janvier. — Continué mes incursions dans les encyclopédistes arabes. Ibn Khaldoun disserte sur les voyants et les thaumaturges (Prolégomènes, 1e section, 6e disc. prélim.). Un auteur grec ou latin, un auteur chrétien, feraient à cet endroit tissu d’anecdotes. Mais la section n’est que pour dire que le plus grand miracle de tous, c’est le Coran, que le seul véritable inspiré c’est le prophète. Et la notion même de prophétie (au sens biblique), cette idée qu’un vieillard, ou qu’un petit brin de femme voit le ciel ouvert, et adresse des remontrances aux rois iniques, est retournée comme un gant : « Les prophètes reçoivent leur mission (...) lorsqu’ils ont un parti assez fort pour les protéger contre la violence des infidèles, et pour les soutenir jusqu’à ce qu’ils aient rempli leur mission et accompli la volonté de Dieu en achevant le triomphe de la religion et du parti qui la professe. »
Autre grande distinction, pour Ibn Khaldoun : les inspirés païens, juifs, ou chrétiens ont obtenu des visions, que, sortis de transe, ils ont décrites avec leurs mots. Tandis que le Coran a été dicté au Messager, son par son. Il est, pour traduire la pensée de l’historiographe arabe en langage moderne, un enregistrement parfait de la voix de Dieu.
On a fait à Ibn Khaldoun une réputation de théoricien politique. Certes, on pense parfois en le lisant aux historiens grecs : « Le caractère véritable de l’empire, c’est d’être une réunion d’hommes produite par la force des choses et rendue nécessaire par l’esprit de domination et de force qui provient de l’appétit irrascible et de l’animalité. » (Prolégomènes.) Voilà qui n’est pas si loin du Dialogue mélien de Thucydide : « Les dieux, d'après notre opinion, et les hommes, d'après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n'est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l'appliquer. Elle était en pratique avant nous ; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. » (5.105)
Seulement, cette lucide observation sur la « force des choses » et sur « l’esprit de domination », qui dévoile la nature de la conquête musulmane, Ibn Khaldoun s’arrange pour l’annuler aussitôt. Ayant observé qu’invariablement la révolte des populations conquises contraint le prince à adopter un code de lois que ses sujets acceptent, l’historiographe prend aussitôt la tangente et note que la meilleure des lois est celle que Dieu aura fait promulguer par un législateur divinement inspiré. En effet l’homme a été mis au monde pour pratiquer la religion, et le calife dirige les hommes selon la loi divine, afin d’assurer leur bonheur non seulement dans cette vie, mais aussi dans l’autre. Ainsi, le contenu pragmatique chez Ibn Khaldoun le cède immédiatement à une paraphrase du Coran et à une justification de l’ordre islamique.

6 janvier. — En chemin vers l’exposition sur les chrétiens d’Orient, à l’institut du monde arabe, je me suis arrêté rue Nicolas Appert. Je cherchais surtout, en arpentant le lieu physique du massacre du 7 janvier 2015, à me convaincre que « c’était bien vrai », car je ne puis décidément me réconcilier avec cette idée que Cabu, Charb, Wolinski et les autres sont tombés sous les balles musulmanes. J’ai gardé, trois ans après, cette impression d’avoir mis les pieds dans un univers parallèle, et je cherche toujours comment regagner le mien.
Quartier très calme. Rue déserte. On entend, par une fenêtre ouverte, jouer un violoniste. Un monsieur vient déposer des fleurs et se recueillir. Trois dame passent pour prendre des photos.
Cependant, au lieu de réassurance, c’est de l’agacement, et même de l’inquiétude, que j’ai ramené de ma promenade, à cause de la plaque d’hommage, la fameuse plaque posée il y a tout juste deux ans, (voir l’entrée du 5 janvier 2016), dont la lourdeur éléphantine est typique du style tout en circonlocutions embarrassées de la présidence de la République d’alors :

« À la mémoire des victimes de l’attentat terroriste contre la liberté d’expression perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. » (Suit la liste des noms.)

Il n’y a jamais eu d’attentat à Paris contre la « liberté d’expression ». L’attentat contre Charlie visait, selon les slogans hurlés par ceux-là mêmes qui venaient de perpétrer le massacre, à « venger le prophète Mohammed ». Ainsi, au lieu de rappeler un événement tragique, l’inscription est une interprétation de cet événement par le pouvoir politique du moment, en fonction des intérêts politiques du moment. Pendant l’affaire des caricatures danoises, en 2006, l’invocation de la « liberté d’expression » avait pour fonction de renvoyer dos à dos les victimes et leurs persécuteurs, puisqu’elle était systématiquement mise en concurrence par les entrepreneurs identitaires avec un imaginaire « droit au respect de ses croyances », qui naturellement devait triompher au non de l’« antiracisme ». Neuf ans plus tard, au moment du massacre à Charlie, l’expression permettait de ne jamais prononcer le mot d’islam et de ne jamais citer le mobile du massacre. Demeuraient seulement dans le débat la « liberté d’expression » et « ceux qui s’en prennent à la liberté d’expression ».
Les réflexions désabusées des membres de la rédaction, dans le dernier numéro de Charlie, mettent bien en lumière le caractère « hors-sujet » de cette interprétation « officielle » du massacre. Charlie ne paraît pas chaque semaine comme un relevé du degré ambiant de liberté d’expression en France, comme il y a un organisme qui surveille la qualité de l’air en région Île-de-France. C’est un hebdomadaire d’opinion, à vocation humoristique, avec une ligne éditoriale précise, et dont il se trouve qu’il ne peut être fabriqué dans des conditions normales, parce que la vie de ses collaborateurs est menacée. On peut faire la comparaison – elle fera certainement très plaisir à la rédaction – avec les chrétiens persécutés, par exemple en Égypte, qui cette nuit célèbreront Noël dans des églises transformées en bunkers. Le souci de ces malheureux n’est pas de mesurer le degré de liberté religieuse dans leur charmant pays ; il est de préparer et de célébrer une messe sans y laisser leur peau.
Ainsi, la question est toute concrète. Mais précisément, il est interdit de la concréter, puisqu’il faudrait alors se demander ce qui a changé au cours des dernières décennies, qui empêche à présent qu’un journal vive normalement, question que – soyons juste – les propres rédacteurs de Charlie n’abordent qu’avec une certaine gêne.
La formulation de la plaque contient au surplus ce qui est soit une réserve cauteleuse soit une contradiction. On ne parle pas d’un attentat « contre Charlie Hebdo », mais d’un attentat « perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo » et qui ne visait pas Charlie mais la « liberté d’expression ». À moins que la précision « perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo » ne fût dictée par le souci de rendre hommage aux morts qui ne faisaient pas partie de l’équipe du journal, le policier Franck Brinsolaro, chargé de la protection de Charb, le journaliste Michel Renaud, qui était passé à la rédaction pour rendre des dessins à Cabu, l’agent de maintenance Frédéric Boisseau. Mais ces victimes, si elles sont bien mortes parce qu’elles se trouvaient « dans les locaux », n’ont aucun rapport, même indirect, avec la « liberté d’expression ». Faut-il comprendre alors que ce sont des victimes collatérales ? Curieuse façon de leur rendre hommage.
On m’objectera que la formulation est peut-être maladroite mais que l’invocation solennelle de la liberté d’expression visait à défendre la mémoire des caricaturistes contre ceux, musulmans ou non, qui trouvaient qu’ils avaient mérité leur sort. Mais même ainsi, la formule reste exécrable. Elle est exécrable d’abord parce qu’elle présente un caractère d’anomalie. Les écoliers juifs tués par Merah n’ont pas été déclarés victimes d’un attentat contre la « liberté de scolariser ses enfants dans un établissement privé, en application de la loi Debré ». Personne n’a parlé à propos du massacre du Bataclan d’un lâche attentat contre « le droit de jouer et de venir entendre de la musique ». Et ceux qui se sont fait mitrailler à la terrasse des cafés ne sont pas davantage des martyrs de « la liberté de consommer de l’alcool dans l’espace public ». Il n’y a que les victimes de Charlie qui aient besoin d’explications spéciales. La formule est exécrable ensuite parce qu’en se plaçant sur le terrain de l’atteinte à une liberté fondamentale, on se place sur le terrain de la justification. Autrement dit, on fait droit au grief islamique, ou au grief des offensés professionnels de l’« antiracisme ». Loin de produire la norme constitutionnelle pour couper court au débat, on dégrade cette norme dans des discussions de marchands de tapis. C’est à un « oui, mais... » des gens qui trouvaient choquants les dessins de Charlie qu’on a désiré de répondre. Or il ne fallait surtout pas leur répondre. Il fallait se conformer à la tradition lapidaire française. La plaque eût dû comporter : « À la mémoire des victimes de l’attentat terroriste perpétré contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 », suivi de la liste des morts, et rien d’autre.
Le plus retors de l’affaire, c’est que l’interprétation de la formule est laissée à la discrétion du lecteur. On peut très bien comprendre que les dessinateurs étaient des sortes d’intégristes de la liberté d’expression, ou simplement qu’ils ont pris des risques inconsidérés. Les dessinateurs de Charlie deviennent alors des « martyrs de la liberté d’expression », comme il y a des martyrs de la science, comme si la liberté d’expression était un produit chimique particulièrement instable et que les dessinateurs eussent succombé dans l’explosion de leur laboratoire. Et l’on rejoint par ce biais-là, tout en gardant les apparences de la dignité, les rangs de ceux qui trouvent que les dessinateurs « l’ont tout de même un peu cherché ».

7 janvier. — Tout à mes réflexions sur la plaque commémorative de l’attentat à Charlie, je n’ai pas noté la visite d’hier à l’institut du monde arabe. Je n’y avais plus mis les pieds depuis l’exposition sur les Coptes, il y a dix-sept ans, quoique étant régulièrement passé devant. Que ce bâtiment est laid. Je n’en connais point d’aussi laid à Paris, ni même qui approche sa laideur. Une façade aveugle, à moucharabiehs. Cet exercice architectural d’à-plat-ventrisme débouche dans l’orientalisme le plus pur. Il est naturellement impossible de trouver l’entrée d’un bâtiment qui ressemble à un mur de salle de bain ; il y a donc des panneaux qui indiquent par quel trou il faut se faufiler. À noter que les fameux moucharabiehs sont munis de diaphragmes, comme un appareil photo, et doivent s’ouvrir plus ou moins, selon l’ensoleillement, mais il paraît que cela n’a jamais fonctionné. Ce détail-là, du moins, est authentiquement, quoique involontairement, oriental.
Dans l’exposition sur les chrétiens d’Orient, qui ferme demain, on se marche sur les pieds. Public studieux, on prend en photo tous les artefacts, on recopie les cartels sur son calepin. Mes voisines identifient l’iconographie d’une hymne acathiste, et sont capables d’y distinguer la Visitation, la Fuite en Égypte, le vieillard Siméon.
Une chose ravissante, un manuscrit de l’Évangile arabe de l’enfance, avec des illustrations dans le goût oriental, ouvert à la page de la fuite en Égypte, où l’on voit en vis-à-vis les rois mages devant Hérode.

8 janvier. — « “Je ne vois pas l’objet qu’il prend et j’allais tirer quand je le vois se mutiler avec la raclette à dégivrer !” »
C’est un policier qui parle. Un Nord-Africain en pleine crise d’hystérie avait pris un giratoire à contresens et engagé une « course-poursuite » avec les policiers, qui étaient parvenus enfin à immobiliser son véhicule. Et le policier d’expliquer : « Vêtu d’une djellaba, de type nord africain, son comportement en criant Allah akhbar correspondait aux consignes de tir possible que l’on nous donne aujourd’hui. »

12 janvier. — Dans Le Figaro, cette réflexion d’un monsieur qui fabrique des sondages : « Les catholiques peinent à accepter [sic] de devoir se rendre à la messe de Noël sous la vigilance de soldats en armes. »
C’est un constante de l’esprit militant que l’aveu le plus complètement cynique voisine avec la dénégation véhémente. On nie avec effronterie que rien n’ait changé dans ce pays, dans ses mœurs, dans son ordre politique, et on traite de crétins et de salauds ceux qui s’obstinent à discerner de tels changements. Puis, l’instant d’après, et sans qu’il y ait là aucune contradiction, on se plaint qu’il y ait des gens très fâcheux qui n’ont toujours pas compris que la situation était différente, que la société était différente, qu’on ne reviendrait plus au passé.

13 janvier. — Je lis la presse, puis je lis Eric Voegelin ou, dans un tout autre genre, les Characteristics de Shaftesbury (« Sensus Communis : An Essay on the Freedom of Wit and Humour »), et j’ai l’impression, comme dans mes interminables promenades hivernales, ayant pataugé dans une fondrière boueuse, d’entamer sans effort l’ascension d’une colline inondée de soleil, et de faire défiler à mes pieds les cimes des bosquets, en emportant avec moi le ciel.
Voegelin, dans ses réflexions autobiographiques (CW34), parle de l’ambiance viennoise dans l’entre-deux-guerres, et de la pourriture des « vulgarians », pourriture qui, pour un lettré, était à chaque instant visible dans la presse. Et le philosophe signale les espaces de résistance constitués précisément par ceux qui tentaient de sauver la langue (Voegelin cite Die Fackel de Karl Krauss, et la poésie d’un Stefan George). Il me semble qu’on pourrait faire des réflexions très semblables pour notre époque, elle aussi caractérisée par la destruction de la langue, la décomposition de la société et le danger de l’ochlocratie.
Voegelin relève aussi l’incapacité des sciences sociales et de la philosophie de son temps d’appréhender le danger que représentaient les totalitarismes, et voit dans cette cécité l’une des impasses du positivisme, avec son refus des phénomènes non-objectifs et sa neutralité axiologique. Or, face à de nouveaux dangers, nous sommes plus désarmés philosophiquement que la Vienne des années 1930.

23 janvier. — Dépêche AFP : « Les forces de sécurité françaises ont déjoué la semaine dernière le premier projet d'attentat de l'année. » On en est à l’attentat comme événement. Est-il sportif ou mondain ? Sans doute un peu des deux.

24 janvier. — Vu in extremis la belle exposition « Néogothique ! » à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg. Il y a cinquante ans, on eût titré cette exposition « Léon Schnug et son cercle » et cela n’eût pas intéressé au-delà du public des érudits.

25 janvier. — Festival d’Angoulême. Magnifique exposition consacrée à Osamu Tezuka, au musée municipal. Les planches originales de Tezuka ont une « aura » prodigieuse.
Allant de ville en ville, et d’exposition en exposition, autant que ma santé et mes finances le permettent, j’ai de notre vieille Europe l’image d’une sorte de labyrinthique musée-bibliothèque, qui s’étendrait à travers le continent et où l’on tomberait à chaque pas sur des trésors. Cependant ce n’est pas ainsi que marche notre monde, et ce qu’on célèbre en exposant Tezuka, ce sont les arts de consommation. L’érudition que convoquent les visiteurs de l’exposition qui le connaissent mal, c’est celle de dessins animés entrevus à la télévision. Cependant, de tous, les plus imbéciles, ce sont précisément ceux qui vous diront que « tout de même, Tezuka n’est pas Balzac ».

29 janvier. — Relu des pages anciennes de ce journal, avec l’impression de visiter des placards de cuisine et d’y découvrir des produits périmés depuis des lustres. Curieux de retrouver, à vif et hâtivement pansés, des bobos professionnels, des meurtrissures amoureuses, dont il ne restait rien dans ma mémoire, outre le regret de m’être montré piètre. Ce qui demeure d’actualité dans ces feuillets anciens, ce sont les événements politiques, c’est cette guerre dont nous, occidentaux, avons pris conscience en 2001, au moment des frappes sur New York, et dont on s’est ingénié depuis à nous dissimuler la nature, en nous la cachant, pour ainsi dire, en pleine lumière.

2 février. — Un triomphe de la lutte contre le « décrochage scolaire ». Un lycée professionnel de Toulouse est mis en coupe réglée par les élèves décrocheurs qu’on a raccrochés. La presse insiste complaisamment sur l’aspect pénal et pénitentiaire du problème, élèves qui viennent sous bracelet électronique, ou bien qui alternent entre le lycée et l’incarcération, sans parler de ceux qui sont fichés pour atteinte à la sûreté de l’État (fichés S). Mais à lire les témoignages des professeurs d'un œil professionnel, il s’agit d’un lycée somme toute ordinaire, où les comportements des élèves sont ceux qu’on peut attendre de jeunes gens et de jeunes filles d’aujourd’hui, mais dont la direction impose de façon rigoriste aux personnels enseignants la consigne du « c’est à vous de les gérer, vous n’avez pas le droit de les exclure de votre cours ».
Le ministre de l’Éducation parle de « partenariats engagés avec la police et la justice afin de restaurer les conditions d’un climat scolaire propice au travail ». Curieuse épitaphe à la « pédagogie de la bienveillance ». On continuera à être bienveillant... sous protection policière.

3 février. — À Macerata, dans la province des Marches, un extrémiste a tiré au hasard sur des noirs, sans tuer personne, grâce à Dieu, avant de faire théâtralement le salut romain et de se laisser arrêter par les carabinieri. Le journaliste de France Culture ne cherche aucunement à dissimuler sa joie en rendant compte de cet événement qui justifie son obsession du péril fasciste. Ce journaliste est-il moins blâmable que ses rivaux d’extrême droite, qui, eux, rapportent avec délectation que la fusillade est un acte de rétribution, après que les clandestins nigériens ont tué et dépecé une blanche ? L’actualité politique semble aux mains de goules.

4 février. — Curieux article de Jacques Juillard dans Le Figaro, exprimant des sentiments victimaires à l’endroit des chrétiens. L’auteur va jusqu’à écrire qu’après le génocide au Levant « un certain anticléricalisme, qui est réapparu chez nous comme marqueur de gauche quand d'autres marqueurs ont disparu, est devenu insupportable, comme les blagues antijuives au lendemain d'Auschwitz ». J’ignore comment en jugent mes coreligionnaires mais, quant à moi, il m’est bien indifférent qu’on soit ou qu’on ne soit pas anticlérical. Le pathos compassionnel, la demande de « respect », ce sont les manières de canailles de la pire espèce, et des gens honnêtes dédaigneraient d’en user.
Plus curieuse encore, chez Juillard, l’explication de la droitisation des catholiques de France : « Ils étaient devenus une minorité. Dès lors, il était inscrit dans la nature des choses (...) que le catholicisme identitaire prît sa revanche sur le catholicisme d'ouverture que l'on avait cru dominant depuis Vatican II. » Je ne crois pas qu’il y ait là autre chose que l’erreur d’appréciation d’un publiciste, enfermé dans les catégories journalistiques et qui, même s’il arrive à faire le constat de la persécution, ce qui est inhabituel chez les représentants de sa catégorie sociale, ne peut se résigner tout à fait à ce que les catholiques se rebiffent : s’ils prennent conscience d’eux-mêmes, c’est forcément qu’ils renoncent à « l’ouverture » et qu’ils deviennent « identitaires ». En réalité, les chrétiens de France sont parfaitement adaptés à une France déchristianisée, et ils ont été préparés à cette société nouvelle, où ils sont minoritaires, précisément par le concile. Ainsi, le très peu de vérité que Juillard révèle et déguise tout à la fois, c’est qu’un chrétien est (et doit être) pour le monde un signe de contradiction, sêmeion antilegomenon (Luc 2, 34).

5 février. — « L’Europe entière suspendue aux paroles d’un seul homme. » Titre du journal radiophonique de France Culture de ce matin. Ce prophète inouï, c’est le terroriste Abdeslam, qu’on s’apprête à juger en Belgique.

6 février. — Le terroriste Abdeslam est devenu pour les médias « le seul survivant des commandos du 13 novembre  », autrement dit la victime ultime, puisque « le seul survivant », c’est normalement celui qui a réchappé par un miracle à une grande catastrophe. Je crois sans précédent qu’une classe sociale (celle des journalistes) ait perdu jusqu’au langage et qu’elle soit obligée, pour parler des bourreaux, d’employer le lexique victimaire. C’est réellement, comme chez Orwell, une langue qui guide la pensée comme à travers des tuyaux.

8 février. — Indice de mon degré de fatigue : quelle que soit l’heure où je me mets au lit – ce peut être très bien huit heures du soir –, je m’assoupis et je dors neuf heures d’horloge. Cette nuit, battu mes propres records. Dormi onze heures.
L’entrepreneur excentrique Elon Musk, qui a l’air de sortir d’un roman de Robert Heinlein, envoie son roadster électrique dans l’espace pour faire la démonstration de sa super-fusée permettant d’aller dans la planète Mars. Cette voiture dérivant devant le globe terrestre remue des images de science-fiction (par exemple cet épisode du strip britannique Jeff Hawke où un type va dans l’espace avec sa Mini Cooper parce qu’il a eu la bonne fortune de récupérer un moteur de soucoupe volante), et des thématiques habituelles, par exemple l’espoir que le véhicule de Musk sera découvert par des extraterrestres dans quelques millions d’années, car tout ce qu’on envoie dans l’espace devient subitement archéologique.
Sur le site du Figaro, des dizaines de messages de protestation. Thème unique : « Ça pollue. » L’espace interplanétaire, avec ses radiations mortelles et sa population de cailloux, est considéré comme un espace naturel, vierge de pollution. L’un des éléments du nouveau « civisme » enfoncé dans les crânes à coups de maillet (« s’ouvrir à l’Autre » et « préserver la nature »).

12 février. — On prépare l’opinion au retour des moudjahidin et de leurs familles. Ces combattants aguerris, ces femmes et ces enfants endoctrinés, entraînés à tuer, s’ajouteront aux centaines d’agents « dormants » introduits sur le continent avec la hijra. Quelle forme prendront leurs atrocités ? Il importe peu. L’élément crucial, c’est qu’on est face à du terrorisme, au sens strict du terme : il s’agit de modifier la teneur de notre politique par le moyen consistant à terroriser les populations. Ces gens tuent parce qu’ils savent qu’en face, une fois passées les étapes classiques de la sidération, du sentiment de révolte et de la dépression réactionnelle, on commencera à négocier. Or ce n’est pas la culture mahométane du conflit qui est en cause ici, mais bien la nôtre, puisqu’on réagit aux frappes terroristes comme on réagirait à un mouvement de « grogne » sociale.

15 février. — J’achève la lecture d’Augustin ou Le Maître est là de Joseph Malègue (1933). Je m’étonne que ce roman ne soit pas mieux connu. Je crois à la vérité qu’il l’est très peu, y compris dans les milieux catholiques ; et naturellement, hors de ces milieux, le catholicisme de Malègue joue contre lui.
Ce roman catholique est particulièrement sinistre. Toutes les entreprises ratent. Tout le monde meurt. On est à mille lieues de ce christianisme pour gens bien portants qu’on propage aujourd’hui avec les meilleures intentions du monde, dans lequel Dieu désire qu’on soit heureux, demande seulement qu’on soit gentil avec les autres, et nous aide dans les moments de crise, sans rien exiger en échange.
Le fond du récit, du moins dans sa première moitié, est la crise moderniste. La crise religieuse du normalien Augustin Méridier naît de ses doutes philosophiques et historiques, mais ce que l’auteur montre admirablement, c’est que cette crise est au premier chef une affaire intime, qui adopte seulement la forme, le prétexte, la dramaturgie, pour ainsi dire, de doutes intellectuels, de sorte que, quand la crise est résolue, Augustin se retrouve agnostique vis-à-vis de ses doutes mêmes, les arguments qui le lancinaient, et qu’il croit à l’origine de la rupture, lui apparaissant dans leur faiblesse, sans qu’il renoue pour autant avec la foi, car la foi ne procède évidemment pas d’une double négation, elle ne peut surgir du doute qu’on a sur ses propres doutes.
Si le roman échappe heureusement à la sociologie, il y a tout de même, en particulier dans le récit de l’enfance, qui est, comme toujours dans les récits semi-confessionnels, le plus intéressant, des aperçus fort intéressants sur l’école de la Troisième République. Par exemple, le père Méridier, professeur de lycée, est un enseignant chahuté, ce qui bloque son avancement. On pouvait donc être chahuté à une époque où la proportion des bacheliers dans la population dépassait à peine 1 %. Ce qui fait la différence avec l’Éducation nationale moderne, c’est que cette incapacité, ou ce refus névrotique, du père Méridier de « tenir » sa classe est connu, et que personne dans l’institution n’aurait l’idée d’accabler ce malheureux, ses supérieurs lui manifestant au contraire la haute estime dans laquelle ils le tiennent, car le père Méridier est un excellent professeur. Toute différente est la situation actuelle, où le chahut est généralisé, mais où, paradoxalement, les enseignants le cachent honteusement, comme s’ils étaient, eux, les responsables de ce règne d’anarchie. « Combien d'enseignants gardent pour eux ces violences intra-muros ? écrivait Barbara Lefebvre, dans Le Figaro du 18 octobre dernier. Certains de nos collègues, par discrétion, par honte, par peur du jugement de leurs pairs, ont décidé que les murs de leur classe serviraient aussi à enfermer leur secret. »

17 février. — À Répliques, un entrepreneur communautaire issu de l’élite immigrante multiplie les distinguos entre « les islamistes » et « les musulmans silencieux », tout en convenant placidement que « les musulmans de France » sont en voie de réislamisation. Ainsi, on peut pratiquer un mahométisme de plus en plus rigide et intolérant sans que cela porte à conséquence, puisque ce n’est toujours pas de l’islamisme. Les mots désormais opèrent par leur vertu propre, ce qui signifie que nous baignons dans la magie, que le nouvel ordre politique opère entre barbarie et magie.
Je m’aperçois que j’ai déjà entendu cet individu. Le mois dernier, toujours sur France Culture, il dénonçait l’« oppression » que représente selon lui l’exigence républicaine d’assimilation. Comment peut-on poser à l’homme raisonnable, tout en se prétendant victime du pays où l’on vit ? L’habitude prise de se plaindre, la conscience d’avoir perdu brutalement, à cause des attentats, ce qu’on avait grignotés depuis trente ans, la rumination des avanies, le simple ressentiment –, sans doute, tout cela entre en jeu. Mais ce qui domine, ici encore, c’est le calcul, et la contradiction n’est qu’apparente entre la modération du ton, l’affectation de s’en tenir aux faits, la lucidité de l’analyse, et la stridence des accusations. Le risque, en somme, c’est qu’on se trompe au ton raisonnable, aux protestations de civisme. Ce qu’il nous faut, à présent, c’est un moratoire sur la crédulité.

22 février. — Après les réclamations des entrepreneurs identitaires, voici celles des mosquées. « Je vous rappelle que nous sommes les premières victimes de l’islam radical », déclare sans sourciller au Figaro le président du Conseil français du culte musulman, un frériste turc. Les guerres intestines dans le monde islamique se ramènent donc à ceci que les musulmans sont des victimes. Certes, ils sont leurs propres victimes, mais voici une nouvelle démonstration de la vertu magique du langage, puisqu’il suffit d’ajouter le qualificatif « radical » pour que l’islam devienne étranger à lui-même, et que « les musulmans » prennent rang parmi les persécutés chrétiens ou yézidis.
Deuxième raison que trouve notre homme d’être victime : « l’effet d’amalgame ». En somme, la mosquée juge qu’on n’aurait pas dû tant parler des attentats, sentiment parfaitement adéquat à la rhétorique « antiraciste », la fameuse dénonciation des « débats malsains qui stigmatisent ». De fait, dans le monde musulman, on n’en fait pas tout un plat. On poignarde un prêtre devant son église, on tue un tas de chrétiens, après une accusation controuvée de blasphème, et on brûle leurs maisons. La terre ne s’arrête pas de tourner.
Il me semble que la dénonciation de l’« amalgame » par le représentant des mosquées, ou celle d’une « xénophobie virulente » par l’entrepreneur identitaire entendu l’autre jour, reposent sur une double méprise, les intéressés étant incapables premièrement de faire la distinction entre la critique des idées et la critique des personnes, incapables en second lieu de séparer la critique qui peut viser leur culte d’arrière-pensées chauvines. Or les Français ont accueilli avec une parfaite équanimité la religion nouvelle, et ils traitent les doctrines musulmanes comme ils traiteraient n’importe quelles doctrines politiques ou religieuses. Ces doctrines, ils les abhorrent, parce que, de leur point de vue, elle font violence à la simple humanité. Chacun en jugera naturellement selon ses convictions. Mais prétendre que la tolérance européenne n’est qu’une simagrée, que l’islam est systématiquement renvoyé à son extranéité, et que la méfiance des Français vis-à-vis des préceptes coraniques est dictée par le racisme, c’est opter délibérément pour une interprétation malveillante. Or, en ces temps troublés, une telle interprétation n’a pas pour unique effet d’augmenter le capital victimaire de celui qui se plaint et qui réclame ; elle arme les assassins.
Le représentant des mosquées, contrairement à l’entrepreneur identitaire, n’a pas du tout renoncé à la langue de bois. Il prend même très clairement les lecteurs du Figaro pour des idiots : « Notre première responsabilité est d’assurer que nos mosquées ne tombent pas dans la radicalisation. Je peux vous dire qu’elles sont immunisées contre la radicalisation. Quant aux mosquées dites radicales, au sens du ministère de l’Intérieur, nous demandons à ce dernier, en toute transparence, de diffuser la liste et de faire connaître ses critères de radicalité. » Bien sûr, c’est le ministère qui ment.

23 février. — Je n’en ai pas fini de mes réflexions d’hier. Surprenante dans le discours islamique est la place que tient le voilement des femmes. La grande affaire de l’entrepreneur communautaire dont j’ai plusieurs fois parlé, c’était un prétendu double bind auquel seraient soumis les musulmans : « Disparaissez en tant que musulmans, la religion est une affaire privée » (visant l’islamisation visible), mais : « Condamnez les attentats en tant que musulmans pour montrer que vous êtes de notre côté. » Il faudrait donc à la fois disparaître et se manifester comme musulman, ce qui est naturellement impossible. Cependant, en mettant des mots dans la bouche des non-musulmans, notre homme inventait un kafir en quelque sorte théorique. Personne à l’évidence ne réclame d’une femme voilée ni qu’elle « disparaisse en tant que musulmane », ni qu’elle déclare « je suis Charlie », chacun sait parfaitement à quoi s’en tenir. La vérité, c’est que le voilement est utilisé comme une sorte de testing permanent et que les réactions négatives qu’il suscite dans la population alimentent les protestations victimaires, qu’on peut alors moduler à son gré, comme le fait mon entrepreneur communautaire, depuis la démonstration pédante et sophistique d’une prétendue injonction paradoxale jusqu’à la dénonciation militante d’une « oppression » des musulmanes.
Dans le séparatisme musulman, tel qu’il est prêché par exemple sur les sites communautaristes, le voilement, qu’il soit revendiqué comme un « droit » religieux, ou qu’il soit justifié au moyen d’un sophisme (« ce n’est pas interdit »), est une réponse paradoxale à l’individualisme occidental, une démonstration par l’absurde que cela ne peut pas fonctionner : « Chez vous, l’individu fait ce qu’il veut, n’est-ce pas ? » De façon similaire, le voilement est une réponse islamique à l’athéisme post-moderne et aux droits de l’homme, considérés comme religion de substitution. Les Occidentaux ne croient plus en Dieu, qu’ils ont remplacé par les droits de l’homme, mais ce sont des hypocrites qui ne croient pas davantage à leurs fameux droits de l’homme. La preuve ? Ils veulent empêcher les musulmanes de se voiler. Enfin, pour les islamistes de toutes tendances, le voile des femmes, la barbe et le kamis pour les hommes, c’est une façon de créer de l’hostilité et de la tension là où il n’y en avait pas. Ceci incline à penser que la lutte contre le préjugé et la xénophobie, qui nous a servi d’idéologie pendant quarante ans, était la lutte contre un fantôme. Mais précisément, la self-pity mahométicienne a donné consistance à ce fantôme, puisque tout, y compris la vive émotion mêlée de dégoût qui accueille les atrocités des muwahhidin ou des « déséquilibrés », est interprété en termes de racisme, ce qui montre que la déploration victimaire n’est pas une manifestation sentimentale qui voisine de façon paradoxale avec l’hyper-agressivité mahométane. Elle est cette agressivité même.
Sur le point précis de l’opposition occidentale au voile, l’identification polémique systématiquement osée, c’est à l’antisémitisme des années 1930 et à Vichy. Cette présentation par eux-mêmes des musulmans comme les nouveaux juifs relève du paradoxe. L’obsession de l’antisémite d’avant-guerre (qui n’entretenait pas forcément de desseins homicides) c’était la double allégeance. L’antisémite voyait dans le juif un étranger d’autant plus dangereux qu’il était indiscernable de l’autochtone. Le catholique Chesterton, qui ne plaisantait qu’à demi, et son ami Hilaire Belloc, qui, lui, ne plaisantait pas du tout, demandaient ainsi un costume distinctif pour les juifs (« that every Jew must be dressed like an Arab »), afin que leur appartenance à la nation juive, distincte de la nation britannique, fût claire, moyennant quoi, selon Chesterton, un juif pouvait parfaitement devenir Lord Chief Justice. On est donc, au début du XXIe siècle, à front renversé, puisque ce sont les musulmans qui réclament, au moins pour leurs femmes, ce costume distinctif et que les autochtones sont assimilationnistes.
Cela me ramène au point précédent. Il était impossible d’être plus tolérants que nous l’avons été, en faisant fi des caractères ethniques et des caractères religieux des nouveaux venus, et en nous dépouillant de notre propre culture pour mieux réussir leur accueil. Ainsi, tout le monde était le bienvenu, on pouvait « faire France de tout bois », pour reprendre le slogan d’un tribun de la gauche populiste. Devant cette ultra-tolérance, l’adversaire réagit en retroussant le sens des mots et déclare que c’est impardonnable, que c’est là-dedans précisément que réside notre racisme.
Décidément l’actualité ne laisse pas de me surprendre. Après le programme de la mahomerie, voici celui de la République. Il n’y a pas apparence que la gauche bipolaire, comme l’appelle Le Figaro, fasse mieux que la gauche psychotique (loony left) du précédent quinquennat. Plan de lutte contre la radicalisation, le quatrième en trois ans. La nouveauté : on ne déradicalise plus, on désengage. C’est la sénatrice Esther Benbassa qui donne le pot aux roses. Le mot « déradicalisation » n’est pas bon. Pour commencer, la sénatrice se considère elle-même comme une « radicale », puisqu’elle appartient au groupe communiste et écologiste, c’est-à-dire à la gauche radicale. Ensuite, le mot « déradicalisation » est trop associé à l’islam. Or on ne touche pas à l’islam. Le politique finit donc par paraphraser le discours de la mosquée : il n’y a pas à envisager de déradicalisation puisqu’il n’y a pas de radicalisation.
Rapport du préfet Clavreul sur la laïcité. Si, sur la question du voile à l’école, qui a fait couler tant d’encre, l’islamisme a, semble-t-il, perdu la partie (très peu d’incidents en milieu scolaire, les gamines laissant le voile au vestiaire qu’on leur a aménagé à l’entrée des établissements), les offensives se multiplient en ce qui concerne l’occupation de l’espace public (prières de rue non déclarées), la restauration scolaire (exigence du halal, ségrégation volontaire des « sans-porc » d’avec la « table des porcs »), la communautarisation des commerces (cafés où l’on cesse de servir de l’alcool et où, en pratique, les femmes ne vont plus), la création d’activités parascolaires islamiques (écoles coraniques dès le plus jeune âge) ou le noyautage des activités existantes (clubs sportifs devenant non mixtes et tenus par des animateurs prosélytes). S’ajoutent les manquements aux usages, très choquants pour ceux qui en sont les les victimes ou les témoins (refus de serrer la main aux femmes), et la contestation des programmes scolaires, « pas toujours ouverte ou véhémente », note le préfet, mais organisée comme une « résistance passive » (inscription « ils disent que » en tête de la feuille du cahier lorsque l’enseignement est jugé contraire à l’islam). Tout cela a les allures d’une guerre des civilisations, même si le préfet s’efforce de trouver, dans le tas, des contrevenants chrétiens (prières publiques « sauvages » dans les manifestations contre le mariage homosexuel, ou en soutien aux chrétiens d’Orient) ou juifs (occupation de l’espace public par les hassidim, accompagnée de tapage). Un détail révélateur : tous les interlocuteurs du préfet signalent un raidissement notable à partir de 2013-2014. Ces dates correspondent à l’instauration de l’État islamique et à la proclamation du Califat.
Au lieu de rendre compte de cet intéressant morceau de sociologie, les médias fumigènes, qui ne peuvent évidemment lâcher la vérité sur l’islamisme contemporain sans révéler leur complaisance ou leur aveuglement, titrent sur la « polémique » que suscite ce rapport, ce qui est une façon typiquement médiatique de le récuser en gardant les apparences de la neutralité (du rapport lui-même on ne parlera pas, puisque l’actualité, ce n’est plus le rapport, mais la « polémique » qui s'est engagée à son sujet).

24 février. — De l’avion, dans la phase de descente, j’aperçois un paysage paléolithique, des collines usées par les glaciations, avec des champs tout ronds, des fleuves encaissés.
Je découvre dans Madrid, que je n’avais pas visitée depuis mon adolescence, une ville impériale, un Londres en plus lâché, et qui aurait le soleil toute l’année. Dans la cathédrale, à l’extrémité sud du transept, une belle idée, l’escalier de la Vierge, par lequel la file des pèlerins monte jusqu’à la Virgen de la Almudena.
Basilique royale de Saint-François-le-Grand (Real Basílica de san Francisco el Grande) et couvent attenant. Débauche de fresques et de tableaux, qui vont de Zurbaran et de Goya jusqu’à des peintres de la fin du XIXe siècle, travaillant dans un style d’illustrateurs ou d’affichistes. Visite guidée à l’ancienne, c’est-à-dire au pas de charge, par un guide qui débite les noms, pense que nous sommes ravis de les entendre, et s’étonne que nous nous attardions à regarder les tableaux.

Je cherche ce qui n’a pas changé depuis l’Espagne que décrit Honor Tracy dans Silk Hats and No Breakfast, qui est l’Espagne de 1957, mais qui pourrait tout aussi bien être l’Espagne de 1457. Je ne trouve que ces deux éléments. Premièrement, il y a toujours des mendiants partout. Deuxièmement, même à Madrid, la désorganisation reste perceptible. Ainsi, le bus qui mène de l’aéroport au centre-ville, et qui, le dimanche, ne passe que toutes les vingt minutes, nous file sous le nez, soit qu’il ne contienne plus une place, même debout, soit, plus vraisemblablement, parce que nos têtes ne reviennent pas au chauffeur.

25 février. — Entendu la messe aux Jérónimos, puis dévalisé la boutique de bande dessinée ancienne El Coleccionista. Deux heures et demi à ouvrir et à me faire ouvrir des comic bags. Je ressors avec les aventures du Paladin masqué, du Capitaine Tonnerre et du Spadassin au loup de velours.
J’ai compris ce qui m’avait tant rebuté, en janvier, à la vue de l’Institut du Monde Arabe, en découvrant le bâtiment moderne du musée Reina Sofia, qui est du même architecte (Jean Nouvel). C’est qu’un musée arbore normalement non pas un, mais de multiples visages, sous forme de kakemono, d’affiches, de fresques temporaires s’étalant sur une façade entière. Par exemple, le bâtiment Nouvel du musée Reina Sofia présente, entre autres, la physionomie pleine de personnalité du Krazy Kat de George Herriman, qui est la raison de mon séjour à Madrid. Or l’Institut du Monde Arabe se conforme largement à l’aniconisme mahométan. Si l’étroite façade ouest, sur rue, a droit, le cas échéant, à sa grande image, la façade sud à moucharabiehs reste vierge de toute représentation. C’est précisément ce qui lui donne cet aspect navrant de mur de salle de bain. C’est absolument contradictoire avec la notion même d’un musée.
Galopé jusqu’au monument à Cervantès de la Plaza de España et au temple égyptien de Debod, puis galopé en sens inverse pour aller au Prado, qui est gratuit à partir de 17 heures, et regardé les Fra Angelico, les Bosch et les Goya.

26 février. — Réveillé trop tôt par le départ d’une famille nombreuse, qui occupe la chambre voisine. Trois heures à l’exposition George Herriman et Krazy Kat, au musée Reina Sofia, à tout lire et tout photographier.
Pour reposer mes pauvres yeux, longue promenade au parc du Retiro et au Palacio de Cristal. Une heure devant les primitifs du musée Thyssen. Poussé jusqu’au Monumento al Descubrimiento. Retour au Prado, mais la file trop longue me décourage d’y entrer. Nouvelle promenade, à la recherche d’un restaurant asiatique, car j’ai besoin de manger épicé pour apaiser une situation intestinale marquée par la discorde, mais ils sont tous fermés le lundi. Fini dans un boui-boui chinois, à manger des « boulettes de viande végétariennes », qui, du reste, remplissent parfaitement leur office.

27 février. — Je croyais m’être réveillé au milieu de la nuit et j’entretenais même les glauques pensées des réveils nocturnes, mais il était huit heures du matin et j’avais dormi dix heures après ma longue marche d’hier et la nuit dernière raccourcie par mes bruyants voisins.
Museo Arqueologico sous la neige. Je suis fasciné par les « dames » de la culture ibère (Dama de Elche, Dama de Baza), qui semblent sorties de quelque Atlantide.

J’achève par la reconstitution de la salle des bisons d’Altamira, de sorte que la dernière chose que j’aurai vue en Espagne ressemblait à la première, ce paysage en ronde bosse aperçu depuis l’avion.
À l’hôtel, où j’ai récupéré mon bagage, les réceptionnistes ont voulu me rendre solennellement le petit pot de crème Nivea que j’avais abandonné dans la salle de bain, car une telle substance est éminemment suspecte dans les aéroports. J’ai dit que je n’en avais plus besoin. Petits sourires. J’ai su ainsi comment j’apparaissais aux yeux de ces très jeunes gens, qui m’ont observé pendant quatre jours, un vieux pépé un peu ridicule, avec sa crème pour les mains et ses deux paires de gants.

28 février. — Retour d’Espagne, j’allume France Culture machinalement. En dépit des efforts intenses des lobbyistes, le Parlement européen a dédaigné d’opposer son véto à l’inscription par la Commission européenne de la Tunisie islamiste sur la liste des pays pratiquant le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. La Tunisie devient donc officiellement un État voyou. Mais, vérification faite, le sujet date du 7 février et France Culture ne le traite tardivement que pour donner la parole à une lobbyiste, précisément. L’euro-députée explique que la Tunisie « est dans une phase progressive », et que « ce n’est pas donner un signe d’encouragement à un pays quand il est en progression que de le blacklister ». Ce charabia n’a pas de sens à proprement parler, la position exprimée est absurde, mais la lobbyiste nous indique ce qu’il nous est demandé de croire, par idéologie, qui est par définition contre-factuel, sans quoi, naturellement, il ne serait pas nécessaire de nous l’expliquer.

3 mars. — Repris mes lectures de philosophie politique. Je suis dans les néoplatoniciens arabes, Al-Kindi, Al-Farabi. S’ouvre avec ces auteurs la possibilité au moins théorique d’accorder la philosophia perennis avec l’islam. Al-Farabi pensait suivre les instructions laissées par Platon et par Aristote pour rétablir la philosophie si celle-ci se corrompait ou se perdait, et il croyait ce rétablissement possible, nonobstant l’habitude déplorable des différentes sectes et factions islamiques de s’entre-exterminer. Cependant une telle entreprise demande ruse et circonspection. Les procédés d’Al-Farabi pour indiquer de façon hermétique ses véritables opinions, au-delà de la lettre de ses ouvrages, sont le point de départ de la magistrale étude de Leo Strauss, Persecution and the Art of Writing (1952). Quant à Al-Kindi, je ne saurais mieux faire que de reprendre une phrase d’Alfred L. Ivry (Al-Kindi’s Metaphysics, 1974) : le philosophe part d’un corpus de littérature et de traditions philosophiques, en le mettant en conformité avec la doctrine religieuse chaque fois qu’il le peut, et en affirmant le dogme religieux chaque fois qu’il le doit.
Mes auteurs sont néoplatoniciens sans le savoir. Ils croient être aristotéliciens. Celui qu’ils prennent pour Aristote, c’est Plotin (la Théologie d’Aristote, en réalité un résumé partiel des Ennéades), ou c’est Proclus (Liber Aristotelis de expositione bonitatis purae, en réalité un commentaire des Éléments de théologie). Reste que, d’Al-Kindi et d’Al-Farabi jusqu’à Avicenne, c’est la possibilité d’une mise en adéquation de la théologie islamique avec la philosophie des Anciens et la virtualité d’une sorte de thomisme arabe, quand bien même celui-ci se cantonnait à un cercle ésotérique dont l’existence même devait demeurer inconnue de la foule. Au surplus tout s’arrête au début du XIIe siècle, avec le dangereux Al-Ghazali, et l’islam fait ce choix crucial d’interdire la falsafa, la philosophie.

4 mars. — On comprend beaucoup mieux les incohérences et les absurdités de l’« écriture inclusive » quand on sait qu’elle n’est pas un bricolage de grammairiens ou de linguistes, mais la fabrication d’une agence de communication, l'« agence de communication d'influence Mots-Clés », dont le programme orwellien mentionne que « c’est par la capacité à imposer ses mots, ses expressions et ses narratifs, que l’on exerce pleinement son influence. »
Je me demande comme traduire l’inscription du Panthéon, « Aux grands hommes la patrie reconnaissante », en écriture inclusive, et je trouve ceci :

À celles et ceux qui furent grand.e.s
La patrie reconnaissante.

5 mars. — Le grand amateur de radio que je suis connaît très bien cet être vocal qui procède de l’émission radiophonique. Quand on découvre en photo, ou qu’on rencontre dans la vie réelle, une « voix » radiophonique, on est toujours surpris de voir que cela ne colle pas, que le type n’est pas le bon, qu’il y a eu substitution de personne – une manipulation, à n’en pas douter, des services secrets radiophoniques –, et même après qu’on se sera habitué à la tête du quidam, l’individu vocal demeurera dans l’esprit, comme un demi-souvenir.

7 mars. — Un projet de réforme orthographique que je soumets à l’actuel pouvoir : éliminer les e muets au masculin. On écrirait : « Dimanch douz novembr, les lièvrs de la commune rurale de Petit-Couronn ont vu passer dès l’aube le ministr écologist en conversation avec deux philosophs, se dirigeant de la gare vers le musé Pierr Corneill. » Le e muet deviendrait ainsi la prérogative du féminin. On pourrait appeler ce français rogné l’écriture abréviative, ou l’écriture diminutive, ou l’écriture soustractive.

10 mars. — Mes lectures en philosophie politique ne laissent pas de m’éclairer sur les questions de l’heure. Si l’on réduit le problème à l’essentiel, on arrive à ceci que, dans le monde chrétien, la religion est une foi, alors que, dans le monde musulman, elle est une loi. L’islam n’enseigne pas ce que Dieu est, mais ce que Dieu ordonne. La doctrine mahométane ne contient du reste nulle idée d’Alliance, et elle n’est pas une doctrine salvifique, mais une doctrine de la puissance temporelle, de sorte que l’appellation même de religion me paraît sujette à caution (la religion, c’est le rapport au divin ; or dans le musulmanisme, un tel rapport est inconcevable).
De là ce perpétuel dialogue de sourds. L’enseignant qui discute avec ses élèves note que ceux-ci envisagent la religion « uniquement en termes d’obligations et d’interdits », et que, au surplus, ils ne se considèrent pas comme français, puisque c’est par leur religion qu’ils se définissent. Mais pour les intéressés, il y a là une bonne évidence, l’islam n’étant pas autre chose que l’obéissance à la loi coranique, et les Français obéissant à une autre loi. Ainsi, le professeur pétri de bonnes intentions qui essaie de ramener ses élèves à l’idée de la citoyenneté commune et à la foi comme aventure singulière commet l’erreur qu’il sanctionne si sévèrement sur les copies : il est « hors sujet ».
Il n’y a au fond pas de plus mauvaise expression que celle d’« islam politique » (qui s’oppose implicitement à l’« islam religion »). En parlant de la sorte, on trace des sillons dans le sable, en opérant des distinctions là où elles n’existent pas, puisqu’il n’y a pas d’islam qui ne soit un ordre juridico-politique. Mieux vaudrait parler, à propos de l’islam hyper-rigoriste à l’intérieur de sa communauté, et hyper-agressif à l’extérieur de cette communauté, de cléricalisme musulman.

11 mars. — Ajout à la note d’hier sur la religion chrétienne qui est une foi et la religion musulmane qui est une loi. Il y aussi une religion qui est – littéralement – sans foi ni loi : c’est la religion des médias. On pourrait décrire sa finalité comme la perversion de la morale avec les outils de la communication.

16 mars. — « L'auteur de l'attentat de la station de métro londonienne de Parsons Green, Ahmed Hassan, un Irakien de 18 ans, a été déclaré coupable vendredi de tentative de meurtre par la cour criminelle de l'Old Bailey, à Londres », écrit l’AFP. Voilà une information dont le lien à la réalité est si effiloché qu’il ne tient plus qu’à cet unique brin : « un Irakien de 18 ans ». Cet âge de 18 ans, que l’intéressé atteint pour la deuxième fois, c’est l’ultime notation, subtilisée, cryptique, indéchiffrable pour qui n’en a pas la clé, du fait que le terroriste était un faux mineur et faux réfugié, ayant subi un entraînement par le Califat (les journaux de Londres du 7 mars), et qui a fabriqué sa bombe dans l’appentis de sa famille d’accueil (les journaux de Londres du 19 septembre).
Il a également fêté en terre chrétienne ses deuxièmes 18 ans, ce « mineur » visiblement trentenaire, arrivé en Allemagne en 2015, avec la hijra, qui vient d’assassiner sa petite amie allemande à Flensburg, parce qu’elle refusait le voilement et la réclusion domestique, répétant presque exactement le meurtre d’une autre gamine, par un autre faux mineur, à Kandel, le 27 décembre.
Face aux capricieux idéologues occidentaux, des pragmatiques astucieux. « Vous avez bien dit que si l’on était persécuté, on avait le droit de venir chez vous ? Eh bien, nous sommes persécutés, tous autant que nous sommes, et comment ! Et vous avez bien dit que les mineurs bénéficiaient d’une protection spéciale ? Comme cela se trouve ! nous sommes tous mineurs ; nous sommes plusieurs millions de mineurs. » La réalité devient ici indissociable de sa propre satire.

17 mars. — Au laboratoire d’analyses médicales, en attendant mon tour, je lis les faits divers du journal local, que je n’ai pas ouvert depuis quinze ans (je le lisais chez ma mère). Curieuse impression de changement d’univers ; en petit, l’impression que j’ai ressentie après le massacre à Charlie. À la place des rixes entre assoiffés, des trafics de petits voyous doués pour le commerce, qui faisaient autrefois l’ordinaire de cette rubrique, on rend compte aujourd’hui des brigandages et des violences de bandes mafieuses appartenant aux ethnies les plus diverses, mais qui ont en commun d’être très organisées et très dangereuses ; on suit le destin pénitentiaire de l’un des muwahhidin du 13 novembre, incarcéré à Strasbourg mais qui s’en va apprendre la menuiserie, en prévision sans doute d’une prochaine libération ; on narre l’histoire d’une femme qui veut rentrer du Califat, et dont la famille a perdu la trace. Le journaliste se croit tenu de rédiger tout cela en style compassionnel. Ainsi, cette femme était partie au Levant pour faire de l’humanitaire, comme du reste le terroriste du 13 novembre, ce sont là des choses qui vont de soi. C’est la famille de la « revenante » qui, résignée et raisonnable, note que, si elle parvenait à rentrer en France, elle devrait rendre compte de son engagement humanitaire devant la justice.
L’esprit s’effare devant ce philanthropisme d’aliéné, cette folie de journaliste qui double la folie criminelle des terroristes. On voudrait crier au publiciste cet avertissement : la bienveillance est mauvaise conseillère.
On a inventé un droit à l’euphémisme, et même un droit à la louange, au bénéfice des assassins, dans un contexte où les classes dangereuses sont passées, moyennant une conversion religieuse, au meurtre de masse. Même le terroriste de Parsons Green a osé plaider devant l’Old Bailey qu’il a construit sa bombe de façon à ce qu’elle n’explose pas. Quand le coup rate, le criminel devient à ses propres yeux le sauveur des gens qu’il n’a pas réussi à tuer.

23 mars. — Le dernier massacre prend les politiques et les médias au dépourvu, et l’on s’aperçoit que ces gens croient aveuglément à leurs propres mensonges et qu’ils s’imaginaient que la « séquence des attentats » allait prendre fin avec la chute du Califat. Et voici qu’un petit voyou musulman en quête de gloire et de paradis sème la mort sur les routes et dans un supermarché de l’Aude.
On a appris presque tout de suite que, pendant la prise d’otages dans le supermarché, un gendarme s’est substitué à un otage, s’est « constitué prisonnier » comme l’écrit joliment le journaliste du Figaro. Se constituer prisonnier, en français, signifie se livrer à la justice ou à l’autorité. Voilà un journaliste qui pousse à bout l’inversion lexicale. Le courageux officier a pris plusieurs balles et serait entre la vie et la mort.

24 mars. — La nouvelle de ce matin, c’est que le gendarme qui s’est offert en place de l’otage est mort.

25 mars. — Dimanche des rameaux, un dimanche de printemps superbe, après un hiver interminablement gris. Mais cette messe des rameaux d’ordinaire si joyeuse prenait cette année un tout autre sens, car le geste d’héroïsme du gendarme, mort à la place d’un autre, a bouleversé la population, et nous devions être plusieurs, dans les bancs, à penser que nous lui tendions collectivement la palme du martyre.
Cet officier se serait-il sacrifié s’il n’avait pas été chrétien ? Il y a en tout cas dans son geste d’héroïsme un message, d’abord pour les servants d’une idéologie putréfaite, pour laquelle la victime, c’est le petit voyou passé au meurtre de masse, victime parce que voyou, et en second lieu pour la population majoritaire, la population de culture chrétienne, dans un climat intellectuel où tout ce qui pourrait nous grandir est ramené avec mépris à un « roman national ». Je crois que bien des yeux se sont écarquillés devant le sacrifice incompréhensible de cet homme, parce qu’il y avait là, sur le plan de l’expérience partagée, le retour à des idées dont on nous jurait qu’elles étaient fausses, à des valeurs qu’on nous certifiait illusoires. L’honneur, l’héroïsme, cela existe bel et bien, et jusqu’au sacrifice suprême.

26 mars. — Nouvelle du jour : le terroriste du supermarché était surveillé. Il a pu tuer quand même. Embarras des autorités pour qui les choses seraient plus simples si le fanatique avait échappé à la détection, parce qu’elles pourraient continuer à rabâcher, comme après chaque attentat, que « le risque zéro n’existe pas ».
Une octogénaire poignardée chez elle et le feu mis à son appartement. Le sujet de la dépêche de l’AFP n’est nullement le meurtre lui-même, qui est une chose d’une complète banalité, mais sa qualification, et spécifiquement le fait que la justice retienne le motif antisémite, au risque de « stigmatiser ». Cette dame avait échappé, petite fille, à la grande rafle du Vel d’Hiv. Elle n’aura pas échappé au nouvel ordre. Si, comme le font les journalistes, on avait à cœur d’employer pour les victimes les mots réservés d’ordinaire aux criminels, on pourrait même parler, à propos de cette dame, d’une « longue cavale », ou d’une « longue impunité ».
Sur une chaîne de télévision, cette révélation embarrassante d’un expert du contre-terrorisme : « On ne peut pas déradicaliser quelqu’un en lui disant que l’islam est une religion d’amour car ils connaissent les textes du Coran. »

27 mars. — Tous les médias brodent sur le thème du gendarme héroïque et, ma parole, ils en retrouvent même leur français : le gendarme ne s’est plus « constitué prisonnier », mais a « échangé sa vie contre celle d’une otage » ; une presse qui, en proie à une soudaine crise d’attendrissement, ne se montre pas à la hauteur de ses aveuglements.

28 mars. — On a sonné le glas, ce matin, dans mon village.
Un élément nouveau et que je crois très important, dans un univers médiatique qui est régi par les symboles : c’est le visage du gendarme qui s’affiche depuis cinq jours à la une de tous les journaux et sur tous les écrans, et non, comme à l’habitude, le visage du muwahhid. On a donc, cette fois au moins, renoncé à héroïser et à glorifier le terroriste. À verser au même chapitre : au lieu de la dégoûtante cérémonie des petites bougies posées sur le pavé gras, la commémoration, le recueillement passent le plus naturellement, le plus évidemment du monde par les églises. Le fait est d’importance, car cette religiosité médiatique du caniveau était aussi transitoire que l’actualité elle-même. Elle n’était qu’une sensiblerie niaise, on déposait une bougie, une petit carte ou une peluche dans la gadoue, on pleurnichait, et puis – tel était précisément le but recherché – on oubliait, jusqu’au prochain attentat. Au lieu que, dans les églises, on prie, on se fortifie, on prend des résolutions.
Le gendarme héroïque n’a pas succombé aux balles que, dans la lutte, le terroriste à tiré à bout portant, mais à des « lésions mortelles » faites à l’arme blanche au niveau du cou, d’après le rapport d’autopsie. Il est mort « poignardé au cou », comme l’écrivent les médias, parce qu’il n’est pas permis d’écrire « égorgé ».
Si j’étais un caricaturiste de Charlie Hebdo, je ferais un dessin où l’on verrait de pauvres bêtes ensanglantées, des moutons, des chèvres, la tête à moitié détachée du corps, avec comme slogan : « Les premiers à se faire égorger, c’est nous. »

29 mars. — Décidément ceux qui, dans ce pays, voulaient assurer la suprématie de la mahomerie ont tout perdu lorsqu’ils ont concédé la distinction entre islam et islamisme, puisque, dès lors, il est permis de dénoncer le mal, à condition qu’on emploie pour le désigner cet euphémisme d’islamisme – le président de la République lui-même fustigeait hier l’« hydre islamiste » et « les imams de haine et de mort », en pleine cérémonie militaire aux Invalides. Il y a là une leçon de philosophie politique. Les idéologues du « changement de civilisation » ont raté leur coup non par excès mais par défaut de dogmatisme, parce qu’ils n’ont pas su construire une idéologie cohérente, c’est-à-dire une réalité secondaire complète et autonome. Il fallait pousser jusqu’en ses plus lointaines conséquences le mensonge rien-à-voiriste : il fallait continuer à proclamer que les terroristes n’étaient pas des musulmans, qu’ils n’agissaient pas au nom du Coran, contre l’évidence, en menaçant de poursuites pénales les réfractaires, sous le chef d’incitation à la haine raciale. Par ce moyen, on tenait les médias, on tenait l’opinion. On était dispensé de toute action et on pouvait quiètement regarder massacrer sa population, tout en travaillant à la consolidation de l’islam en France.
Il demeure quelque chose de cette exonération de responsabilité dans l’argument selon lequel les radicalisés seraient trop nombreux pour qu’on puisse les surveiller tous, de sorte qu’il n’y aurait qu’à s’habituer aux massacres. Mais, précisément parce que l’adversaire est identifié, cette référence implicite au cas de force majeure devient paradoxale, et la résignation devient, aux yeux de l’opinion, de la faiblesse.

30 mars. — Le colonel martyr n’a pas seulement redonné au pays foi et espoir. Il a fait sauter la centrale du mensonge. De la triade des réactions médiatiquement commandées après les attentat, aucune cette fois ne s’est observée de façon pure. Pas d’euphémisme, pas de mensonge – sauf si l’on compte la révélation tardive que le colonel a été égorgé. Pas d’insistance particulière sur l’islam « religion de paix », ni sur les musulmans « premières victimes » ; on a dit ce qu’il y avait à dire, même si c’était au sujet d’un épouvantail qu’on a baptisé l’islamisme. Pas de jérémiades compassionnelles, mais la célébration d’un héros, empreinte de tristesse et de fierté. C’est comme si, par l’acte héroïque d’un seul, la doctrine illusoire s’écroulait d’un coup.
Comment sortir de la prédication contrefactuelle ? Il faudrait, pour commencer, avoir raison de deux affirmations jumelles, systématiquement répétées, et dont, au demeurant, personne n’a l’air de s’apercevoir qu’elles sont contradictoires. La première, qui reflète une vanité et une suffisance toutes occidentales, c’est que l’islam aurait à se réformer. (C’est ce qu’a fait l’islam à partir du XVIIIe siècle, et c’est précisément ce qui a donné ce qu’on nomme aujourd’hui l’islamisme.) La seconde est que l’islam serait fondamentalement pacifique. Cette essentialisation, à l’historien, apparaît incompréhensible, car il ne s’est rien dit de tel avant que des musulmans ne s’installent en Occident. « In matters political Islam is a system of despotism at home and aggression abroad », lisait-on dans la Catholic Encyclopedia de 1911, qui résumait l’opinion générale. Sur la belligérance de l’islam, je ne saurais mieux faire que de verser la citation d’Ibn Khaldoun que j’ai déjà donnée dans ce journal : « Les prophètes reçoivent leur mission (...) lorsqu’ils ont un parti assez fort pour les protéger contre la violence des infidèles, et pour les soutenir jusqu’à ce qu’ils aient rempli leur mission et accompli la volonté de Dieu en achevant le triomphe de la religion et du parti qui la professe. »
Compte tenu de la dichotomie entre islam et islamisme, cette thèse paradoxale de l’innocuité de l’islam s’articule en deux propositions : 1. l’islam est une religion de paix. 2. cette religion est dévoyée par quelques fanatiques, qui, eux, sont en guerre contre le monde entier. Or, ces deux assertions doivent être retournée terme à terme : 1. L’islam commande à ses fidèles la conquête du monde (« A religious war is a sacred duty whenever there is a chance of success against the “Infidel” », écrivait la Catholic Encyclopedia) ; 2. Mais ce projet panislamiste n’a jamais tenu devant les réalités géopolitiques.
Certes, parmi toutes les sectes du mahométisme, certaines sont absolument pacifiques. La dernière venue, l’ahmadisme, est théosophe. Les paisibles alévis, néoplatoniciens, furent victimes de pogroms des Ottomans. L’ismaélisme est néoplatonicien, lui aussi, quoique fortement imprégné de gnosticisme, et l’on a calomnié la secte ismaélite des Assassins. D’autres sectes, et non des moindres, sont tout à fait criminelles, et prétendre par exemple que, des quatre écoles de jurisprudence sunnites, seule l’école hanbalite, avec ses wahhabites et ses salafistes, serait dangereuse est une simplification outrancière. Notre grande erreur, en somme, aura été que nous avons dédaigné de connaître les différentes obédiences des mahométans et les diverses doctrines dont ces ignorants s’infatuent, comme dirait le Comte de Gabalis.

31 mars. — L’opinion, qui a compris que la « séquence terroriste » ne s’arrêtera pas, réclame des mesures de sécurité publique, qu’elle n’obtiendra pas, parce qu’on veut, paraît-il, « protéger l’État de droit ». Il n’existe évidemment plus rien de tel si des enthousiastes religieux ont droit de vie ou de mort sur la population, et, pragmatiquement, l’impératif est tout à l’inverse de restaurer l’État de droit, en rétablissant l’ordre républicain. Cependant la spéciosité même de l’argument est riche d’enseignement. La vérité, c’est qu’on pourrait assez facilement soit expulser, soit reléguer la vingtaine de milliers de radicaux fichés (fichier FSPRIT), mais qu’on ne le fera pas, parce que ce serait reçu par la communauté musulmane comme une déclaration de guerre. Aussi bien, les distinctions faites par prudence politique ne tiennent pas devant la réalité des allégeances et des animosités. Le (très gros) traité de polémologie que nul n’écrira jamais divise la matière en deux tomes. Le premier est titré Les Aversions fondatrices. Le second Les Inimitiés particulières.

7 avril. — Un schizophrène allemand fauche en camionnette la foule des terrasses. Soulagement général sitôt qu’est confirmée l’origine ethnique du meurtrier de masse : il n’est pas musulman et par conséquent « la piste de l’attentat est écartée ». Le mot d’attentat – de façon tout à fait paradoxale – réfère exclusivement aux frappes mahométanes. Il présente cette caractéristique supplémentaire qu’il ne peut s’employer que dans des phrases négatives ou au sens négatif. D’où ce curieux algorithme. Si le tueur de masse est musulman, ce n’est pas un attentat, puisque l’islam ne commet pas d’attentats. Si le tueur de masse n’est pas musulman, ce n’est pas un attentat, puisque ce n’est pas une frappe mahométane.

8 avril. — À en juger par ce que j’observe autour de moi, complet retournement du pays. L’élu, l’ecclésiastique, l’enseignant lui-même, évoquent volontiers un passé pluri-séculaire, voire pluri-millénaire, la tradition, la fierté d’être nous-mêmes. Et en face, la dénonciation hargneuse prend valeur d’aveu, puisqu’on est « inquiétant », qu’on « file un mauvais coton », simplement parce qu’on parle, comme d’une évidence, de nos quinze siècles de christianisme, de notre héritage grec et latin. Ainsi ce qu’on nous prêchait, ce n’était nullement la tolérance, mais notre propre disparition.
Il semble d’ailleurs que les « valences » des étiquettes politiques se soient inversées. « Conservateur » qui, hier encore, était injurieux, est devenu positif. C’est « progressiste » qui est désormais péjoratif. Un « progressiste », c’est un « gauchiste » ou un « islamo-gauchiste ». (Je persiste à penser que l’« islamo-gauchiste » est un animal fabuleux.)

15 avril. —Lecture du jour : « Vous avez réclamé la grâce d’un assassin. » (Actes 3, 15.) Je pense à ces paroles de l’apôtre Pierre, relatives à Barabbas, à chaque fois qu’un militant plaide pour l’élargissement d’un tueur de flic, qu’un avocat demande le rapatriement d’un génocidaire du Califat, qu’un sociologue rabat la violence meurtrière des bandes ethniques sur des frustrations sociales.

16 avril. — Je replonge ce matin dans le marais fangeux des médias. Entrevue présidentielle avec deux éditorialistes, qui prennent bien soin de se montrer avec le chef de l’État aussi insultants que possible, coupent la parole, n’écoutent rien.
Même ambiance chez les étudiants bloqueurs d’universités, chez les occupants illégaux de Notre-Dame-des-Landes, les pouvoirs publics découvrant dans les deux cas qu’il n’y a guère moyen de discuter parce que le discours, que la pensée, ne sont pas assez construits pour qu’on arrive à des revendications. On est dans le verbiage (« ouvrir des possibles ») ou dans l’enragement (« Macron, démission »). Donc on crie, on fait du tapage et on n’écoute pas. Le régime finit dans le chahut. Tous profs, en somme.

19 avril. — Le temps édénique, dans la nature, c’est le printemps. Tous les gazons du monde sont une référence à cette fourrure verte des mois d’avril. Les parfums de tous les produits de beauté ou de droguerie reconstituent les effluves des floraisons. La température elle-même sur laquelle nous réglons le thermostat, c’est celle des après-midi printaniers. On pourrait multiplier les exemples.
Des nouvelles de l’affaire Ghlam. Le terroriste visait-il, comme croit le savoir Le Figaro, l’église copte orthodoxe de Villejuif ? Soumettre les coptes en France au même régime que les coptes en Égypte, c’est-à-dire au massacre intermittent, par exemple à l’occasion des grandes fêtes chrétiennes, ce serait évidemment le parachèvement de la conquête islamique, puisque l’islamisme dirait à ses victimes : désormais il n’y a plus un endroit sur terre où vous pourrez vous cacher.
Les journaux ont complètement renoncé au bobard du « loup solitaire ». Le Figaro insiste au contraire sur la minutie des préparations de Ghlam, la complexité du réseau terroriste.
Reste le cas de la courageuse jeune femme que Ghlam a tuée pour lui voler sa voiture, qui est morte en se défendant, et qui a fait manquer le coup, puisque Ghlam s’est  – littéralement – tiré dans le pied et qu’il a lui-même appelé les secours. Cette jeune femme n’a pas montré moins de bravoure que le colonel de gendarmerie de l’Aude, et elle a évité ce qui aurait été selon toute probabilité l’un des plus grands massacres sur le sol français, et aussi l’un des plus symboliques, puisqu’on tuait les fidèles en pleine messe dominicale. Or les médias ont été depuis le début – et continuent d’être – singulièrement évasifs sur cet épisode, comme s’il eût été incongru de dire que cette jeune femme a été héroïque, alors qu’on a scrupuleusement rapporté tout ce qu’inventait Ghlam, y compris le fait qu’il était, lui, le héros, puisqu’il aurait été blessé précisément en voulant empêcher un complice non identifié de tuer son otage.
Pour les médias, diffuseurs d’une pédagogie de la veulerie, il ne peut y avoir de héros, de gens qui sont morts en combattant, en résistant. Il n’existe que des victimes, qu’il faut honorer dans une sorte d’hébétude médicamenteuse, et des survivants, qui ont réussi à s’enfuir ou à se cacher, et à qui il appartient de se « reconstruire », c’est-à-dire de faire un long chemin pénitentiel pour rejoindre le monde des vivants.
Pour Ghlam, à l’inverse, il y a forcément un héros, l’acte terroriste étant par définition héroïque, et ce héros, c’est lui-même, fatalement, à telle enseigne que si le coup rate, il s’attribue l’héroïsme de sa victime, qui le met aux prises avec lui-même, avec son ombre, son double maléfique, ce mystérieux complice non identifié qui voulait tuer l’otage.

20 avril. — Les hannetons exécutent leur danse nuptiale dans le halo du réverbère et traversent la maison par les fenêtres ouvertes, comme des missiles. À l’émission que j’écoute distraitement sur la Toile, un philosophe à la voix haut perchée parle d’un ton querelleur, qui doit être son ton de conférencier. Je bouquine ensemble Louis Massignon et Charles Maurras. Voilà deux auteurs qui ne se contentent pas de se suivre dans les bibliographies, à la lettre M, mais qui sont l’un et l’autre de fameux antisémites. Cependant on continue de nier l’antisémitisme de Massignon, avec ce mépris apitoyé dont on use envers les esprits faibles que nous sommes, parce que l’orientaliste a longtemps servi de caution savante au « rapprochement islamo-chrétien ». Massignon, qui était capable d’écrire en 1938 que « pour nous remercier de leur avoir donné asile, tant de réfugiés israélites travaillent à notre destruction. Singulier destin de ce peuple insatisfait, dissocial et pourtant prédestiné ».

21 avril. — Il n’y a pas trente six définitions du mot décadence. On s’effare en constatant à quel niveau est tombé ce pays. Cette décadence est le résultat de près de quarante années d’une politique de déculturation. Réduite à sa plus simple expression, l’opération visait à détruire une haute et antique culture pour la remplacer par rien. (Les paranoïaques disent : pour la remplacer par l’islam. Je pense quant à moi que l’islam a poussé là-dessus comme un tapis de mousse sur un bâtiment ruiné.) Cependant ceux qui désiraient cette perte de notre civilisation l’avaient, pour leur compte, déjà perdue : c’est précisément la disparition de l’episteme politike, de la science politique, qui contraignait à traiter le politique par le biais de la doxa, et cette doxa était traduite à son tour en un système de symboles secondaires, correspondant à la production médiatique, c’est-à-dire à la propagande.
Cette dangereuse entreprise se conforme très étroitement au schéma gnostique que donne Voegelin dans The New Science of Politics (1952).
1. Tout part d’un sentiment de malaise existentiel, d’inadéquation au monde, et de la conviction que sa source se trouve, non en soi, mais dans le monde, qui est foncièrement mauvais. Je trouve de ce mécanisme une illustration frappante dans les propos qu’un journaliste, activiste, réalisateur et député de la gauche radicale confie au bimensuel Society : « On se sent rétrécis. On aspire à davantage. C’est assez flou, je l’entends. Mais je pense qu’il y a une espèce d’élan vital partagé, qu’on se sent cadenassés, qu’il y a un truc qui demande à être libéré. » Ces propos décrivent très bien ce malaise diffus, indéfinissable, qui est purement personnel, mais que le sujet attribue, lui, à un monde déchu (le passage cité à l’instant est précédé par cette phrase : « Le ciel bas et lourd de la finance pèse sur nous »). Dans le gnosticisme contemporain, c’est seulement le monde occidental qui est mauvais, d’où : vision ultra-pessimiste de l’histoire, croyance aux crimes de l’Occident, remords institutionnalisé.
2. La spéculation gnostique est le fait d’une élite spirituelle et cognitive, qui se donne littéralement la tâche d’extirper le mal du monde. Cette élite gnostique est aujourd’hui auto-désignée à partir de critères politiques (gauche radicale), ethno-religieux (les « racisé.e.s ») et/ou comportementaux (LGBTQI et autres activistes du lifestyle) et elle se conçoit elle-même comme une association de justiciers. Cependant la vision qu’a cette élite gnostique de la réalité et de ses propres capacités est si outrancièrement caricaturale qu’elle confine à l’auto-parodie (organisation sociale perçue comme « matrice de domination », oppressions multiples imbriquées dans l’expérience vécue des individus, « intersectionnalité » et « convergence des luttes »).
3. La spéculation gnostique aboutit à l’établissement d’une doctrine du salut dès ce monde, traduite en une vision béatifique, celle d’une société idéale, délivrée de ses chaînes (« vivre-ensemble »). Cet état de perfection et de félicité passe par la transformation de l’homme, transformation essentiellement intérieure, c’est-à-dire ayant la nature d’une conversion religieuse (« décentrement identitaire », « identités fluides »), mais qui a pu adopter les formes grossières de la politique raciale, dans le sillage des poussées migratoires (injonction de « métissage »), avant que, en un spectaculaire retournement, les « minorités » n’optent pour un fonctionnement social en « non mixité ».
Cette rédemption gnostique ne se distingue nullement par son pacifisme, mais tout au contraire par la mobilisation de forces destructrices. La croyance à la vertu salvifique de la violence, directement héritée du marxisme, explique la tolérance infinie pour les agissements criminels des bandes ethniques, réinterprétés comme de justes représailles à la violence institutionnelle et comme des correctifs spontanés à l’« exclusion », thèse qui culmina dans la description rétrospective des émeutes insurrectionnelles de 2005 comme un « mai 68 musulman ». Les attentats des années 2010 ne modifièrent nullement l’appréciation de la situation. Tout au contraire, on fit une active propagande pour avertir l’opinion que les tueries aveugles des racailles passées au terrorisme ne changeaient rien au statut victimaire de la voyoucratie des banlieues, à telle enseigne qu’un casier judiciaire très chargé devint soudain une preuve d’innocuité (« un petit délinquant chez lequel rien ne laissait présager un passage à l’acte »). Si la sidération et le dégoût consécutifs aux grands massacres de 2015-2016 mirent à mal la thèse des réactions à l’« exclusion » et des prédations consolatrices, les médias continuèrent à mettre en scène les attentats comme des spectacles et leurs auteurs comme des héros romantiques.
Également typique du gnosticisme est la croyance à l’immoralité foncière de l’opposant. C’est ce qui explique que la réaction du quotidien Libération après le massacre à Charlie ait été une violente diatribe, non contre les terroristes, ceux qui les guidaient ou ceux qui les approuvaient, mais contre ceux qui avaient eu l’incroyable témérité d’avertir contre le danger et qui poussaient l’effronterie jusqu’à avoir eu raison. (« L’attentat contre Charlie Hebdo a la sale gueule de Renaud Camus, d’Eric Zemmour et de Marine Le Pen. ») Une telle réaction s’explique elle aussi pour partie par l’héritage du marxisme, qui moque et décrédite sans examen le « réactionnaire » : comme ce dernier est perpétuellement occupé à prédire l’effondrement de la société, le bain de sang et le putanat universel, le fait que ces prédictions puissent être ponctuellement avérées (par exemple au moment des révolutions) est tenu pour sans importance.
Dans la pensée gnostique, l’opposant est le représentant du Mal ou du Mensonge. La critique qu’il porte contre l’élite des purs, ou contre leur programme, n’est pas analysable au niveau des faits, mais révèle seulement sa nature déchue (« réactionnaire », « nouveau réactionnaire ») et démontre sa culpabilité (« obsession identitaire », « dérive identitaire », « peste identitaire »). Une telle conception est aujourd’hui considérée comme étant dans l’ordre des choses, ce qui rend hypocrites et vaines les constantes et grandiloquentes références à la liberté d’expression. Quel que soit le sujet débattu (migrations, ouverture de la PMA aux femmes homosexuelles et célibataires, extension de l’euthanasie), celui qui exprime des craintes ou des réserves est systématiquement dénoncé comme obscurantiste, ou plus simplement comme « catholique », terme qui, depuis les Manif pour tous, est devenu un quasi-synonyme d’« extrême droite ». Il n’existe du reste aucun moyen de pointer l’échec dans la réalité de ce monde du plan salvifique, parce que le gnosticisme construit un monde secondaire qui a ses lois propres. Quatre mois après Charlie, Daniel Cohn-Bendit expliquait sentencieusement dans Le Monde (15 mai 2015) que « bien vivre-ensemble ne va pas de soi ». Le symbolisme change de façon superficielle. Il y a désormais un « bien » – et donc implicitement un « mal » – vivre-ensemble. Et de ce « mal vivre ensemble », les responsables, ce sont les Méchants (la phrase suivante de l’article est : « On ne bâtit pas une nation en divisant son peuple »), méchants à qui on pourra même adresser le reproche, en un dernier paradoxe, de s’être bercés d’illusions en croyant à l’automaticité d’un processus (l’intégration des musulmans) qui « ne va pas de soi ».
À un degré supérieur de fermentation des esprits, accompagnant l’établissement gnostique de la nouvelle Jérusalem, le débat, voire la querelle, sont eux-mêmes condamnés comme des tentations malsaines (« lepénisation des esprits »), parce qu’on ne discute pas avec le Mal, fût-ce pour le dénoncer. Il ne s’agit plus de démasquer l’opposant – ce qui suppose au minimum qu’on s’engueule avec lui –, mais de l’empêcher de parler, et même de s’en préserver comme on se préserve d’une menace ou d’une souillure (ce sont ces étudiants qui réclament un « safe space », autrement dit de n’être jamais exposés aux idées des « réactionnaires », ou bien ces zadistes qui exigent qu’on les protège des gendarmes, gnostiquement rebaptisés les « forces du désordre »).
À un degré encore supérieur de ferveur religieuse, la stratégie devient offensive et on lance alors contre les opposants une chasse aux sorcières, de sorte que le traitement qui leur est réservé contraste vivement avec l’impunité d’un islam violent et sermonneur. L’expression de chasse aux sorcières est à prendre ici littéralement, le processus gnostique étant désormais à l’œuvre dans la sphère judiciaire, et les juges condamnant sévèrement ceux que les médias ont déjà voués à l’exécration de la foule. – Car à la traque institutionnelle s’ajoute la réaction panique de la populace, mélange d’enthousiasme et d’horreur superstitieuse, comme dirait Shaftesbury, la sollicitation de l’antipathie par les médias pogromistes amenant la basse canaille à régurgiter, dans l'espace public ou, plus souvent, dans ces égouts télématiques que sont les réseaux sociaux, en croyant donner son opinion propre, ce qu’on vient de lui seriner sur tous les écrans. Dans ces bouches et sous ces plumes inhabiles à mettre en forme la leçon apprise, la démonisation de l’adversaire relève bien souvent de l’humour involontaire (le président Trump est « misogyne, islamophobe, mexicanophobe et climato-sceptique » – commentaire sur le site jeuxvideo.com).
On pourrait résumer un tel fonctionnement médiatique par un encart publicitaire ainsi libellé :

chaque matin
chez vous
en toute tranquillité
téléchargez vos opinions

Cette administration de la haine est pour le moment sagement cantonnée à l’ordre du discours, mais rien n’empêche en théorie qu’elle déborde sur le mode de l’action et que l’élite gnostique rajoute la violence populaire aux procédés par lesquels elle a construit son royaume d’inimitié, d’injustice et de désordre.

22 avril. — Je continue la note d’hier. Comme j’ai longuement détaillé le processus gnostique à l’œuvre dans la destruction de notre société, il me paraît utile de montrer comment les forces vives de la nation résistent à ce processus. Je donne ici, de façon abrégée, le produit de longues réflexions, sans indiquer les étapes qui m’ont conduit à mes conclusions.
Il me semble que si la partie du pays demeurée saine d’esprit se rebiffe, c’est parce que le système doctrinal souffre de contradictions internes et que les Français ont vérifié dans l’expérience concrète que la résolution de ces contradictions se faisait à travers une expérience unificatrice, qui traduit précisément le dérèglement de la société. La première contradiction est celle du progressisme et de l’égalitarisme, et l’expérience unificatrice est celle de l’ignorance. La seconde contradiction est celle de l’humanitarisme et de l’activisme et l’expérience unificatrice est celle de l’impuissance. La troisième contradiction est celle de l’universalisme et du relativisme et l’expérience unificatrice est celle de l’incohérence.
Je reviens sur la première contradiction, celle du progressisme et de l’égalitarisme. La contradiction se noue ici sur le plan cognitif, du fait que le progressisme amène logiquement à l’idée d’une élite cognitive, d’une dictature des savants, tandis que l’égalitarisme, appliqué au plan cognitif, considère contre l’évidence que tout le monde est également savant. Cependant les deux notions sont poussées jusqu’à l’absurdité, ce qui permet précisément leur unification. Le progressisme aboutit à une sorte de délire prométhéen, puis de là au nihilisme pur. L’homme n’est plus le maître de la nature, il est son destructeur. L’idée de connaissance s’efface ipso facto, puisqu’il n’y a plus rien à connaître. Même remarque en ce qui concerne le renversement de la société. Il n’y a plus à connaître une société qui n’existe plus. Le néant n’a point de propriétés, disait Malebranche. Même remarque en ce qui concerne le renversement de l’homme et sa redéfinition a minima, par son appartenance communautaire, ou au mieux multi-communautaire, ce qui rend inutile la connaissance des caractères propres à ce qu’il est désormais interdit de nommer la nature humaine.
L’égalitarisme aboutit au même résultat – l’ignorance – par d’autres voies, puisqu’il consiste dans l’abolition de toute distinction. Le mot d’ordre égalitariste est : « il faut accueillir tout le monde », et cela vaut pour l’entrée des « migrants » en Europe comme pour l’accès des bacheliers à l’université, quelles que soient leurs aptitudes à l’étude. Le résultat, sur le plan cognitif, c’est un pays dont les habitants n’ont rien en commun, pas même une langue (4 « réfugiés » sur 10 n’atteignent pas, après leurs 50 à 200 heures de formation, le niveau A1 en français, c’est-à-dire qu’ils n’en comprennent toujours pas un traître mot), c’est une université où l’on perd son temps, faute de compétences minimales, y compris en lecture/écriture (ces  « étudiants » qui lisent en ânonnant). Concomitamment, toute différence constatée est une inégalité, c’est-à-dire une injustice. Ce qu’on a de plus, ou simplement de différent, est forcément volé. Un gamin doué, en classe, est l’ennemi, le salaud désigné à la vindicte de tous. Disparaît de la même façon l’autorité du savoir. Le professeur n’a rien à faire passer à ses élèves (« vous n’avez rien à transmettre »). L’expert, l’érudit, le lettré, le titré seront pareillement contestés. « Pourquoi devrais-je vous croire ? » Telle est la protestation par laquelle chacun préserve son quant-à-soi. Dans le fonctionnement social, l’opinion a remplacé la connaissance, ce qui amène une libre compétition de crétinisme, puisque, naturellement, « chacun a droit à son opinion ».
Deuxième contradiction, celle de l’humanitarisme et de l’activisme. La contradiction porte ici sur le caractère licite ou non du recours à la contrainte. Elle provient de ce que l’humanitarisme se pose comme foncièrement pacifique, alors que l’activisme ramène à la violence révolutionnaire. Cependant force est de constater que le discours de pitié de l’humanitarisme prend la forme d’un moralisme accusateur, dans ce qui reste fondamentalement un combat politique. (Il faut garder à l’esprit que le socialisme aurait pu se baptiser humanitarisme ; les deux mots, au XIXe siècle, permutaient.) Et inversement, dans ce combat politique, l’activisme justifie sa violence par les bons sentiments (il s’agit d’en finir avec « ceux qui s’opposent à l’égalité des droits »). On arrive donc, par les deux côtés, à la notion d’un vandalisme justifié par des raisons humanitaires, ou d’une violence déguisée en charité. Dans la réalité quotidienne, le mot d’ordre, face à cette violence qui se donne pour son contraire, est « on ne peut rien faire » – à la fois constat et injonction –, et par conséquent l’expérience unificatrice est l’impuissance. Cette expression, « on ne peut rien faire », combien de fois l’ai-je entendue dans mon métier de professeur. Sans doute en va-t-il de même dans les autres métiers.
Troisième contradiction, celle de l’universalisme et du relativisme. Ici, l’incompatibilité relève de la simple logique. Elle est si manifeste que même les cervelles les plus obtuses en ont une conscience au moins embryonnaire. On ne peut pas poser à la fois que les droits de l’homme sont universels, et que les normes des différentes cultures se valent strictement. Il n’y a donc pas, comme dans les deux cas précédents, de moyen terme vers quoi convergent les valeurs contradictoires et c’est par conséquent la contradiction elle-même qui constitue l’expérience unificatrice. C’est, des trois cas, le plus grave, car ici l’ordre même de la rationalité est atteint. Il en est résulté ce que le bon sens populaire nomme volontiers le « deux poids, deux mesures ». Car la solution – absurde – a consisté à nous imposer à nous-mêmes une conception hyper-extensive des « droits de l’homme » et simultanément à nous interdire tout jugement critique sur les normes des autres sociétés, à commencer naturellement par la société rivale qui s’est édifiée au milieu de nous. C’était une façon de manifester notre zèle universaliste (même si les normes ne sont universelles que pour nous) tout en respectant, au moins par abstention, sous la forme d’un tabou, la consigne relativiste.
On a également tenté de résoudre la contradiction entre universalisme et relativisme au plan doctrinal, en tranchant précisément la question des différences morales. Il était tentant en effet de postuler que toutes les cultures partagent les mêmes valeurs (ce qui allait dans le sens de l’universalisme). Cependant on se heurtait aussitôt au constat pragmatique de l’antagonisme de ces valeurs (ce qui ramenait par la force des choses au relativisme). Cette hésitation doctrinale s’est elle-même ossifiée en dogme. Nouvelle contradiction, nouvelle absurdité. On soutient dans le même temps – ou on oscille rapidement entre – deux propositions qui sont mutuellement exclusives. La première est que les normes fondamentales sont communes à l’humanité. Ainsi, parler de valeurs de l’islam qui seraient incompatibles avec les valeurs « universelles » (ou avec les valeurs occidentales) relèverait de la simple malveillance. La seconde est que les valeurs des cultures rivales sont effectivement incompatibles mais que c’est à nous occidentaux de nous accommoder des valeurs de l’Autre, au nom de la tolérance. Le résultat est une parfaite confusion, que la distinction introduite entre islam et islamisme aggrave, car cette distinction ne repose pas sur des critères objectifs, mais reflète précisément notre propre ambivalence.
En somme, de ces trois vices que sont l’ignorance, l’impuissance et l’incohérence, le pire est l’incohérence. Les deux premiers ramènent à l’idée d’un désarmement civilisationnel, d’une reddition. L’expérience vécue est celle d’un ordre qui le cède à un autre. Mais le troisième représente la disparition pure et simple de tout ordre, et de la possibilité même d’un ordre.

24 avril. — Toute la question est de savoir si le chemin que j’arpente en songe (qui est le chemin que j’ai pris avant-hier, en descendant vers le ruisseau) entre dans une certaine catégorie. Le rêve, de façon lancinante, m’affirme que oui, mais c’est contre l’évidence, et la contradiction me ramène sans cesse à la surface de la conscience. La catégorie à laquelle est censé appartenir le chemin n’est pas définissable, mais elle correspond plus ou moins à la catégories des choses réussies, des choses achevées, des choses faites, la catégorie des copies corrigées et des articles auxquels on a mis le point final.
Un type en camionnette fonce dans la foule à Toronto. C’est comme si les efforts conjugués de l’islamisme et du journalisme avaient convaincu tous les siphonnés de la planète que, sans entraînement militaire, avec une préparation minimale, on pouvait tuer un tas de gens, et qu’alors le monde entier parlait de vous. La nature honteuse ou délirante du grief – le type de Toronto voulait, si j’ai bien compris, se venger d’être puceau – n’est plus un obstacle, puisque pour les médias et pour les autres organisations terroristes le massacre fait de vous un être supérieur.

26 avril. — Impression croissante, en suivant sur les écrans les faits et gestes de nos dirigeants, de voir des acteurs. Naturellement, les puissants du jour sont en représentation, cela est indissociable de leurs fonctions. Mais les puissants d’aujourd’hui portent leur âme à l’extérieur et donnent à voir tout ce qu’ils sont.
Même observation, au fond, sur la littérature de l’époque. Cette littérature s’écrit volontiers à la première personne. Mais ce retour triomphal du « je » n’est nullement le retour à la littérature d’introspection, ce « je » étant resté le « je » évidé, sans psychologie, sans caractéristiques, de la littérature moderniste. Ce retour au « je » ne signifie pas davantage le retour au romanesque, au grand récit aventureux à la première personne. Tout au contraire, ce « je » de l’écriture contemporaine est ramené sans intermédiation à la personne physique de l’auteur, disparaissant donc la séparation canonique entre auteur, narrateur et personnage. Cette omniprésence au milieu de son livre du péquin qui l’a signé, qui rapplique avec ses problèmes de couple, ses histoires de voisinage, sa déclaration de revenus, etc., c’est du point de vue de l’art d’écrire, le signe indubitable de l’échec, faute de ce que Philip Roth appelle « the creative remove ». Mais on voit que ce qu’on persiste à appeler un « écrivain » est lui aussi devenu tout à fait transparent.

3 mai. — Il suffit que le temps se dégrade tant soit peu pour que toutes mes misères s’aggravent, comme si la courbe de température de ce printemps superbe était celle d’une maladie.

5 mai. — Je m’étais persuadé que ce qui ferait achoppement à l’islamisme, c’était le sort fait aux femmes. Or, à ma grande surprise, c’est l’antisémitisme. La chancelière allemande, après avoir ouvert ses frontières à la hijra, déplore le nouvel antisémitisme apporté par les arrivants. En Grande-Bretagne, l’antisémitisme systémique dans le parti travailliste est le sujet de toutes les conversations et pourrait bien causer la disparition de ce parti. En France même, la dissimulation par une justice partiale de la motivation antisémite de crimes sordides est devenue politiquement trop coûteuse pour que ce mensonge persiste. Et voici qu’on feint de s’indigner jusque dans les colonnes de Libération ou du New York Times de l’antisémitisme et du négationnisme du « dirigeant palestinien », auxquels personne jusque là ne prêtait la moindre attention.
Le propre de toute propagande, c’est que, par le fait même qu’elle affirme ou qu’elle nie telle chose, elle donne à cette affirmation ou à cette négation une certaine consistance. Il ne s’agit point de convaincre – l’effronterie des propagandistes ne va pas jusque là –, mais seulement d’introduire dans le débat une donnée, soit prescription, soit interdiction, qui ne devrait pas y figurer normalement, mais dont désormais il faut tenir compte. Le grand inconvénient de la méthode, évidemment, c’est qu’on se rend vulnérable aux faits. De là ces retournements inopinés. Il y a seulement un mois, suggérer qu’il y aurait un antisémitisme spécifiquement musulman relevait du tribunal correctionnel. Et voici qu’à ceux qui dénoncent l’antisémitisme coranique, on répond soudain : « Pas trop tôt. »

7 mai. — Fait en une fois toutes les promenades découvertes ce printemps, vingt kilomètres sur des chemins de campagne, en ne marchant pas trois cent mètres sur les départementales, qui sont infestées de chauffards, mais en passant par des bosquets, des vallons, la rive de la forêt. Ce territoire qui a échappé au déboisement, au défrichement et à l’arasement, est celui des marges, bord de ruisseaux, talus de l’autoroute, ou simplement terres trop pentues pour qu’on puisse en faire autre chose qu’un taillis ou qu’une pâture. Les collines, elles, sont occupées chacune par un unique champ de maïs. Il y règne, en cette saison poudreuse, un vent permanent qu’aucune végétation n’arrête.
Ma promenade m’a exténué, je me suis endormi à neuf heures et, ma foi, j’ai dormi une nuit complète.

8 mai. — Vu Umberto D. de De Sica. Il est curieux de considérer, à soixante-six ans de distance, l’inexplicable mépréhension de la critique savante, qui voyait dans ce film la réalité même, dans sa temporalité même – « la succession des instants concrets de la vie », écrivait André Bazin, citant la scène du coucher d’Umberto D. et celle du lever de la petite bonne –, alors que De Sica reprend le cinéma à l’endroit exactement, et dans la condition même, où l’a laissé Chaplin à la fin du muet. Umberto D., c’est le récit du grand écart social, c’est, comme dans tout le cinéma de Chaplin, la pantomime de la dégradation et de l’inaltérable dignité de l’homme (plan où Umberto D. tend la main pour mendier mais n’y arrive pas et fait mine de vérifier s’il pleut). Seulement les figures familières ne sont plus installées dans l’espèce de grande boîte qu’elles occupent d’ordinaire (qui devient, selon le cas, la cabane ou le grenier, l’impasse, le coin de palissade, etc.). Elles sont transplantées au milieu de Rome, dans les appartements, les salles d’hôpital, sur les places ou sur le parvis des églises. Et le fameux temps vériste, le temps des actions qui ne « racontent » rien, c’est simplement le temps d’une véritable rue, ou d’un véritable appartement, qui se communique aux acteurs.
Je suis frappé aussi par la proximité d’Umberto D., comme déjà de Miracle à Milan, avec les fumetti. Un spectateur d’Umberto D. qui ouvrait l’illustré pour enfants Pépito y retrouvait cette ambiance à la fois gaie et mélancolique, cet univers basé sur la débrouille, et ces manifestants à la fois dignes et outragés, qui brandissent des pancartes réclamant des sous.

9 mai. — Les médias font fuiter du dossier d’instruction les propos du terroriste qui a ouvert le feu dans un train Thalys en 2015 et qui a été maîtrisé par de courageux passagers. « L’auteur de l’attentat s’explique pour la première fois » (RTL). « Pour la première et unique fois, Ayoub El Khazzani s'est exprimé », déclare France Inter. Cette précision est mensongère. Les propos que Khazzani a tenus devant le juge le 23 novembre 2017 et qu’on reproduit, il les avait déjà tenus en décembre 2016 et on les avait déjà reproduits.
Ce que dit Khazzani, c’est qu’il n’a jamais désiré de commettre un massacre aveugle, mais seulement de « tuer des Américains », et que, au dernier moment, arrivé devant les fameux Américains, il « n’a pas pu tuer ». Outre qu’elle contrevient à la simple vérité (Khazzani est monté dans le train, est allé prier son dieu dans les toilettes, puis est ressorti des toilettes et a commencé à tirer), cette assertion contrevient à la logique élémentaire – comment Khazzani pouvait-il deviner qu’il y avait des passagers américains dans la voiture 12, et comment était-il censé les reconnaître ? – et sa justification défie l’analyse : en quoi est-il moins criminel de tuer des passagers américain que des passagers de toute autre nationalité ? Khazzani a en quelque sorte figé l’événement crucial. Comme il a été mis hors d’état de nuire par trois Américains, dont l’un est membre de l’armée et un autre membre de la Garde nationale, le récit se réorganise rétrospectivement autour de ces antagonistes, et Khazzani n’est monté à bord du train que pour livrer ce duel contre « les Américains ». Et comme Khazzani a eu le dessous, il faut nécessairement qu’il ait, lui, fait preuve de magnanimité et qu’il ait choisi de ne pas tuer. Une telle appréciation des faits pose de nombreux problèmes de logique, mais elle ne pose pas de problème théologique. Khazzani avait, ce jour-là, rendez-vous avec son destin, en un combat qui était écrit dès avant la création du monde, et le fait qu’il ignorât jusqu’à l’existence de ses antagonistes n’empêche nullement l’accomplissement de la volonté divine. Mis devant ses contradictions, Khazzani répondrait certainement : « Allahou Aalam » (Allah sait mieux).
Ainsi, mahométiquement, le cas est sans obscurité, bien qu’un Occidental soit nécessairement frappé par l’invraisemblance des explications, l’illogisme du récit, la forfanterie puérile du moudjahid.
Plus préoccupante est la position des médias, si prompts à s’indigner des accusations de désinformation qui les visent, mais qui n’ont aucun scrupule à rapporter les inepties de Khazzani, parce que, de leur point de vue, un propos de Khazzani constitue en lui-même une « information » ou une « actu ». On devine aussi pourquoi les médias sont si désireux, depuis le début des assassinats de masse, que les terroristes survivants « s’expliquent » (« c'est extrêmement rare dans les dossiers de terrorisme, qu'un auteur s'explique sur les faits et ce qu'il a pensé à ce moment-là », déclare France Inter) : ce que veulent les journalistes, c’est précisément que les terroristes vantent leurs qualités chevaleresques, en déniant symétriquement tout héroïsme à leurs victimes.

13 mai. — Nouvel attentat à Paris. Médias en ébullition, ressassant comme jamais, comme si messieurs les journalistes se disaient : « Du moins, on ne nous reprochera pas d’avoir voulu étouffer l’affaire. »
Notre histoire n’est pas avare de troubles civils, de révolutions, d’attentats aveugles, mais il est sans précédent qu’une faction utilise comme combattants des quidams qui se précipitent sur les passants pour les poignarder et les égorger, comme il est sans précédent que l’État renonce à assurer la sécurité de la population, en justifiant son inaction par des slogans.

14 mai. — Les abus devenus des dogmes, l’aveuglement devenu une vertu. Les données historiques les plus élémentaires devenues d’embarrassants secrets, à commencer par la donnée que l’islam s’est imposé par le sabre. Les plus blâmables, ici, ne sont pas les énergumènes gnostiques dont je parlais l’autre jour (entrée du 21 avril), qui, livrés à eux-mêmes, n’auraient pu plonger l’Europe dans la crise qu’elle vit actuellement, mais les braves gens qui, n’ayant pas d’opinions particulières, se montraient soucieux seulement de bien penser, de bien dire et de bien faire. Car la forme de propagande qui a triomphé partout était non la propagande de rupture, mais celle du conformisme, celle que Jacques Ellul appelait propagande d’intégration.
Le fonds idéologique de ces bonnes âmes, à mille lieux de l’eschatologie gnostique, c’était le libéralisme, un libéralisme peu démocratique, en somme, dominé par la technocratie et les juges, dont l’Union européenne constituait la mise en application la plus pure. Typiquement libéral était l’abaissement de l’État et du politique au profit de l’économie et de la morale. En particulier, on avait érigé en dogme que la politique ne devait jamais se préoccuper d’identité, qu’il y avait là, par définition, un abus. D’où cet oxymore que notre identité était de n’en avoir point, qu’elle résidait précisément dans « nos valeurs d’ouverture ». Cependant une autre idée libérale, le pluralisme, était, dans le même temps, et en toute contradiction, recyclée dans le nouveau langage identitaire à la mode (« nous avons tous des identités multiples »).
Sur le plan moral, la caractéristique des bonnes âmes était la pusillanimité. Faire preuve d’ouverture et de tolérance, être gentil, adopter un relativisme de bon ton, toute position tranchée étant considérée comme « arrogante » et « ignorante », tels étaient les mots d’ordre. Tout le monde semblait avoir pris modèle sur ces chrétiens pleins de bienveillance, engagés dans le dialogue islamo-chrétien, qui ont choisi de penser que l’islam était une sorte de christianisme et y recherchent de préférence ce qui leur paraît familier, et qui, lorsque la différence est indéniable, se réfugient derrière un « nous ne sommes pas là pour juger, mais pour rencontrer nos frères ».
Cette prudence se manifestait particulièrement dans la sensibilité des bonnes âmes à certains signaux : sitôt qu’ils avaient l’impression qu’on portait un jugement défavorable, ils se fermaient comme des huîtres. Il était aussi impossible de discuter avec ces modérés qu’avec les plus exagérés des racisé.e.s, car il suffisait à leurs yeux qu’on eût l’air d’émettre une réserve pour paraître injuste. C’est précisément pourquoi l’islam a si facilement paré toutes les critiques au moyen de ce mot pseudo-savant d’essentialisation. (Personne n’aurait eu le mauvais goût de remarquer qu’on n’essentialise pas moins l’islam en affirmant qu’il est foncièrement pacifique.)
Ainsi, des êtres falots et sans épine, travaillés par la mauvaise conscience occidentale, se sont révélés être les plus compromis. Je ne suis pas sûr que l’histoire les juge avec beaucoup d’indulgence. Et par une ironie de l’histoire, ces faibles habitants d’un éternel présent se sont retrouvés devant l’évidence de l’unique événement politique qui est invariant depuis quatorze cents ans, qui réunit les mêmes protagonistes depuis quatorze cents ans, et qui est le conflit de civilisations autour de la méditerranée.

15 mai. — Si j’étais dessinateur de presse, je ferais un dessin où l’on verrait, sur le bitume, au bord d’un caniveau, l’habituelle pacotille des peluches, des petites bougies et des petites cartes. Seulement le caniveau, je le montrerais roulant des flots de sang, un tsunami écarlate qui va balayer la pacotille commémorative.

16 mai. — C’est pourtant bien une guerre qui ensanglante la France, une guerre par petits morceaux. Je me suis demandé pourquoi le mot me gênait. Parvenu au bout de mes réflexions, j’obtiens ceci : si c’est une guerre, nous l’avons perdue.
Le plus frappant dans ce conflit, c’est l’impréparation de nos élites. Il y a là davantage que du défaitisme, sans qu’il y ait tout à fait de la trahison. Au fond, face à ce que la presse se résigne à appeler un terrorisme de masse, les membres des élites sont comme les individus moyens. Ils n’osent pas y croire tout à fait parce qu’il n’est pas concevable que des musulmans soient les agresseurs, que c’est, dans la théologie politique contemporaine, un blasphème.

17 mai. — Je sais que je ne dois pas me mettre en colère. Car la colère se soldera à coup sûr par des douleurs angineuses. Cependant il est impossible de ne pas se mettre en colère. Je me bats depuis un mois avec la poste française pour essayer de faire acheminer deux colis de livres venus du Canada et bloqués à Roissy. Or chaque mesure correctrice prise à ma demande provoque une nouvelle avalanche d’erreurs (« C’est un paquet à destination du Canada, n’est-ce pas ? »). Ce système reposant sur des télé-opérateurs qui, le nez sur leur écran, vous renvoient de service en service, c’est la réinvention de l’administration infernale, où l’on est baladé de bureau en bureau et l’où on vous réclame pour la dixième fois les mêmes papiers et les mêmes renseignements. La colère du client qu’on promène fait elle-même partie du processus bureaucratique, les télé-opérateurs s’y attendent et même, leur travail est de la gérer, et nullement d’acheminer des colis, qui vont à la grâce de Dieu.

18 mai. — Les lois du laxisme. Un détenu islamiste s’évade en auto. Explication : il avait été informé la veille, par écrit, de son extraction pour visite médicale, et on a retrouvé deux téléphones portables dans sa cellule. Le malfaiteur n’a donc eu qu’à commander une auto et, arrivé devant l’hôpital, à rejoindre ses complices qui l’attendaient, porte ouverte et moteur tournant. Au fait, comment un détenu entravé peut-il se mettre à courir ? C’est qu’il n’était pas entravé. « Nous sommes en pleine idéologie, s'indigne Emmanuel Baudin, le secrétaire général de SNPFO. Il ne faut surtout pas entraver les détenus, pour des questions humanitaires. »
Les prisonniers font, paraît-il, entrer en prison ce qu’ils veulent, ils reçoivent au parloir qui ils veulent, y compris des gens qui devraient eux-mêmes être en détention. Les cadres de la Pénitentiaire « regrettent d'être incapables de vérifier les pièces d'identité aux parloirs et d'être aveugles sur un certain nombre de fichiers, comme celui des personnes recherchées. »

20 mai. — Chiffres de l’alcoolisme obtenus grâce à un panel (cohorte épidémiologique Constances). Chez les moins de 35 ans (population masculine), un tiers de poivrots. Pas étonnant que je risque ma vie chaque fois que, au cours de mes promenades, je traverse une départementale. La différence avec les générations précédentes : on boit sucré (bières aromatisées ; « prémix », c’est-à-dire mélange d’alcool et de soda).

22 mai. — L’actuel chef de l’État, qui était très attendu sur la question des banlieues, se paie de mots. Rien sur la sécession, rien sur la prédation. Rien sur les privilèges, sur le retour des privilèges, sur cette nuit du 4 août à l’envers. S’installer en France, c’est à dire s’installer en banlieue, c’est, pour emprunter un passage fameux de notre littérature, « entrer dans une caste à part, et acquérir, pour ainsi dire, le droit de nuire au reste de la nation, en augmentant le nombre de ceux qui ne supportent pas les charges de l’État, et qui se croient des droits particuliers à ses faveurs. » (C’est Mme de Staël qui parle ainsi de la noblesse. Cons. Rév. franç., I, ch. 17.)
Les propos privés des politiques sont l’exact inverse de leurs propos publics, mais ils ne peuvent dire officiellement la vérité, parce qu’un mot imprudent déclencherait une campagne de presse, de même qu’ils ne peuvent agir, parce que les médias guettent la moindre occasion de dénoncer une « bavure », quitte à les inventer à l’occasion (affaire de ce petit délinquant noir prétendument sodomisé par les policiers avec une matraque, après qu’ils lui auraient arraché son pantalon, et dont les images de caméras de surveillance ont révélé qu’il avait tout inventé). Rien ne tient face à ce journalisme de gueux. La seule administration demeurée efficace dans ce pays, c’est l’agence de presse payée sur fonds publics, c’est la Direction générale des mensonges. Ainsi le progressisme « antiraciste » se révèle, comme tous les progressismes, un totalitarisme. Et l’assassinat populaire n’est que la forme transitoire que prend aujourd’hui ce totalitarisme.

24 mai. — L’artisan responsable du drainage mal fait qui inondait ma cave – drainage lui-même correctif d’une précédente catastrophe organisée par mes escrocs caucasiques – a réparé ses bêtises. Fin, définitive, je l’espère, de mes travaux. Six ans au milieu des gravats. Un procès ruineux. Des interventions répétées trois et parfois quatre fois (le talus à l’arrière de ma maison a été refait quatre fois).
Semé du gazon (je ne sais plus combien de fois j’ai semé du gazon, pour le voir saccagé de nouveau par des interventions d’urgence), remis en place et décrotté mes lions de pierre, que je baptise pour l’occasion. Celui de gauche s’appellera Pounce de Leo. Celui de droite, Curl de Leo. Ce travail dans le jardin me gonfle abominablement. M’accroupir, me relever, porter des objets, voilà précisément ce que je ne dois faire sous aucun prétexte, tout l’organisme se dérègle, tandis que la marche rapide de deux heures m’allège et m’apaise.

25 mai. — Ce mois de mai, dont l’Église a dédié la beauté virginale à la Mère du Sauveur, et qui chez les Révolutionnaires correspondait aux mois de Floréal et de Prairial, a été comme empuanti par la commémoration de mai 1968. Naturellement c’est eux-mêmes que les médias célébraient, puisqu’ils sont les successeurs des factieux de 1968 : l’élan révolutionnaire est devenu la culture de l’indignation et de la dénonciation, le jargon ampoulé du marxisme-léninisme, devenu incompréhensible, est remplacé par la phraséologie victimaire, qui sera tout aussi incompréhensible dans cinquante ans, l’anti-autoritarisme survit dans la mise en accusation systématique de tout ce qui représente de façon plus ou moins lointaine l’État, l’administration, un service public. Tous les brèves, toutes les dépêches d’agence sont rédigés par des redresseurs de torts. (Des gamins que leurs parents on déposé trop tard à l’école ont trouvé porte close ; des détenus musulmans ont reçu des plateaux-repas contenant de la mortadelle.) Toutes visent à susciter chez le lecteur l’exclamation : « C’est scandaleux ! »
Les « anciens soixante-huitards », ces vieillards adolescents, ces sénélescents, si je puis introduire ce mot-valise, qu’on fait parler d’abondance, nous expliquent que s’il n’y avait pas eu mai 1968, on serait resté bloqué dans le passé. Le progressisme remploie ici le symbolisme de l’histoire comme itinéraire, et un événement est, sur cet itinéraire, un passage obligé, un gué ou un col, qu’il faut nécessairement franchir, sans quoi on reste bloqué. De sorte que, s’il n’y avait pas eu mai 1968, on fût demeuré en avril 1968. Les étudiants iraient à leurs cours en vestons et en cravates. On conduirait dans nos rues des Simca 1000 et des Citroën Ami 8. Et naturellement, le monde serait en noir et blanc, ainsi que sur les vieilles bandes de la télé.
Derrière la phraséologie libertaire d’une société qui a rompu ses chaînes et s’est apprêtée à la modernité, il y a une leçon que cette société s’est donnée à elle-même, qui était que, dans ladite société, le ressentiment pouvait à chaque moment déboucher dans l’émeute et le chaos. La fameuse société permissive, c’est précisément une société dans laquelle tous les pouvoirs, toutes les hiérarchies ont conscience que cela peut mal tourner à chaque instant et se disent sagement qu’il vaut mieux lâcher la bride.
Je suis convaincu que le président de la République en exercice au moment des attentats a initialement réagi aux événements par une sorte d’incrédulité, et que, s’il avait pu mettre en mot son sentiment, il eût dit quelque chose comme : « Mais pourquoi voulez-vous qu’ils essaient de renverser le régime, ils peuvent faire des émeutes quand ils le veulent. » Il fallut que l’intéressé se vît mourir, pour ainsi dire, lorsque les attentats du 13 novembre visèrent le stade de France, où il se trouvait, pour qu’il parlât soudain d’un « acte de guerre commis par une armée terroriste ».

26 mai. — Sommeil en miettes. Une sieste, entre huit et dix heures du soir, à cause de la fatigue des deux heures de promenade, une deuxième sieste nocturne. Et encore dormi quatre heures, le matin, entre six et dix heures.
Fait un tour sur le forum du parti de l’In-nocence. Ces gens semblent habiter au fond d’une citerne.
Écouté ensuite l’émission du café du commerce du vendredi soir, sur France Culture. La militante du voilement des femmes qu’on a invitée s’en tient à deux éléments de langage : 1. Il ne faut pas essentialiser : chaque voilée a une raison différente de porter le voile ; 2. Les voilées sont des victimes, parce que la société (raciste) n’accepte pas leur voile. Sous l’affirmation numéro 1 il faut comprendre : le costume islamique n’a rien à voir avec « l’islam politique ». Mais cette paradoxale dénégation est empruntée précisément à l’argumentaire de « l’islam politique », de sorte qu’elle est doublement absurde. L’affirmation numéro 2 répète la même chose sous la forme d’un argument de rétorsion : ce ne sont pas les islamistes qui font du prosélytisme, ce sont les Européens qui sont intolérants. Tout cela se heurte à des contradictions insurmontables, au point que, quand l’animateur, pourtant gagné à sa cause, demande à la militante si le voile n’est pas pour les musulmanes une façon de sortir de l’« invisibilisation », cette dame ne sait pas répondre (« moi je vais continuer sur ce que j’voulais dire ») et reprend son ennuyeuse déclamation.

29 mai. — Attentat à Liège par un intrépide scélérat, qui était normalement sous écrou mais qui se trouvait être en permission. Cela nous prépare à la charmante petite fête que sera la sortie de prison, au cours des deux prochaines années, de plusieurs centaines de muwahhidin. Il y a là comme une leçon d’impuissance.
Les contorsions victimaires continuent à l’emporter sur les considérations sécuritaires. Les terroristes sont des malheureux, des gens qu’il faut aider. « Le plus important est d’arriver à créer un lien de confiance. Sans juger [sic], nous tentons d’apporter des solutions sociales, culturelles et cultuelles et de réparer les vulnérabilités », déclare la directrice d’un comité Théodule, dans Le Figaro du 25 mai.
Ainsi, devant le péril, on substitue aux fonctions régaliennes, sécurité intérieure et extérieure, des fonctions d’assistanat social, et on envoie vers l’ennemi des divisions de travailleurs sociaux et des brigades d’humanitaires.
J’observe aussi que le dolorisme compassionnel, qui est l’idéologie victimaire dans sa version passive, persiste même après que l’accusation malveillante, qui est l’idéologie victimaire dans sa version militante, devient d’un usage malaisé. Il est délicat d’accuser la population de racisme ou d’islamophobie, au moment où elle se fait massacrer, parce qu’on aurait l’air de prendre le parti des assassins. Cependant il est toujours permis de peindre les terroristes comme des victimes.

30 mai. — La syntaxe sur France Culture. « ... des architectes, dont on pourra plus facilement se passer de l’avis. »
La syntaxe des parlementaires. « Ces méthodes violentes aux dérives sectaires, où l’on persécute les éleveurs, sont difficilement supportables. Ça frôle la désinformation », explique le député LaREM Jean-Baptiste Moreau. La syntaxe est ici le cache-misère du grommellement. Ce que dit réellement ce député, c’est : « Méthodes violentes... grblm... dérives sectaires... grblm... on persécute les éleveurs... grblm... pas supportable... grblm... ça frôle la désinformation... grblm... »
Je sais bien que je perds mon temps en suivant la couverture des attentats par les médias, du moins si ce que je cherche est l’exactitude des faits. Mais je suis fasciné par la bizarrerie journalistique. Il faut 24 heures pour qu’on arrive à formuler l’évidence (la frappe de Liège est un attentat islamiste), et le constat dressé, on semble s’enchanter à la fois de sa précaution et de son audace.

1er juin. — Le muwahhid de Liège a épargné la femme de ménage musulmane du lycée où il est entré (« Tu es musulmane ? Tu fais le ramadan ? »). Voilà qui rappelle de façon inopportune que les terroristes font, parmi leurs otages, le tri entre musulmans et chrétiens, et qu’ils massacrent les chrétiens. Est-ce pour cela qu’on nous répète que cette femme de ménage a – on se demande par quel moyen – « sauvé les élèves du lycée d’un massacre » ? Le fonctionnement de nos médias est exactement décrit par cette phrase d’un de nos grands littérateurs : « Aucun événement n’est raconté sans être accompagné d’un sophisme. » (C’est Mme de de Staël qui parle ainsi de la presse sous le règne de Bonaparte. Cons. Rév. franç., IV, ch. 4.)

3 juin. — Curieuse campagne de presse en faveur de l’élargissement et du rapatriement des combattantes du Califat, condamnées au Levant et qui y purgent leurs peines. On sait qu’on n’obtiendra rien, et pas même un succès de propagande, puisque le public réagit à l’idée que ces femmes seraient « aussi quelque part des victimes » par la plus vive indignation. Mais dans les circonstances actuelles, l’irréalisme de la cause ne fait plus obstacle à cette cause.
Je ne donne pas cher d’un gouvernement qui aurait facilité le retour de guerrières qui, une fois rentrées sur le territoire national, commettraient un massacre.

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