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Extraits du journal de Harry Morgan 2018
MASSACRE, DÉNI, HACHIS ET ÉPOUVANTE
Les derniers jours de Cretinia

Vers le début du Journal 2018

7 juin. — Je compte les pays de notre vieille Europe qui sont passés à une forme quelconque de libéral-conservatisme, sur fond de crise migratoire. Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Autriche, Italie et désormais Slovénie (législatives du 3 juin). Grèce, Suède, Danemark, Pays-Bas ont durci à des degrés divers leurs politiques d’accueil (accélération de la procédure d’expulsion, limitation de l’accès aux allocations, etc.). Toute l’Allemagne ne parle que des meurtres de malheureuses gamines par leurs amants  «migrants », de sorte que ce pays finira inévitablement par basculer à son tour.
Cependant c’est le Brexit qui constitue ici l’événement crucial. Si le Royaume-Uni a, il y a deux ans, voté la séparation, après plus de quarante ans d’appartenance à l’Europe, c’était en premier lieu parce qu’il voulait reprendre le contrôle de ses frontières, ensuite parce qu’il voulait rétablir la souveraineté de ses institutions. C’était la première fois que l’immigration incontrôlée remettait en cause l’Union elle-même.

8 juin. — Entendu l’autre matin, sur France Culture, l’expression « l’immigration irrégulière », employée à égalité avec les termes « les réfugiés » ou « les migrants ». Voilà le curieux de l’affaire. Tout le monde reconnaît que la prétendue « crise des migrants » est en réalité une « crise migratoire », que nous sommes face à des flux migratoires d’une ampleur inconnue jusqu’ici. Cela figure en toutes lettres dans les journaux bien-pensants. On allègue le droit humanitaire quand même.
Il semble qu’on ait choisi de répondre à une absurdité par une autre absurdité. Si l’on a recours au bluff victimaire, c’est précisément parce qu’il n’a jamais existé, dans toute l’histoire de la pensée politique, une doctrine, une philosophie, qui ait envisagé un droit inconditionnel à aller s’installer, en masse, dans le pays qu’on voudra. En tant que revendication politique, la libre circulation inconditionnée appartient au registre des No Border. Elle est moins un point d’un programme politique – celui-ci fût-il utopique – que la traduction littérale de la haine de l‘État. Il faut supprimer les frontières parce qu’elles sont la membrane, pour ainsi dire, des États, et qu’on veut la peau des États, qu’on veut crever les États.
On a parlé au début de la crise migratoire de « réfugiés de guerre » (« La majorité des personnes entrées illégalement en Europe proviennent de pays en guerre ou sous régime totalitaire », Le Monde du 9 septembre 2015). Mais, somme toute, devant l’évidence, on a renoncé assez vite à ce simulacre (une grande partie des  «migrants » en Allemagne se trouvaient être des Albanais du Kosovo, pays qui n’est ni « en guerre » ni « totalitaire »), et on s’est mis alors à parler de « réfugiés » tout court, en jouant, soit par ignorance, soit par calcul, sur une ambiguïté sémantique : les personnes qui se présentent spontanément aux frontières en demandant l’asile sont des « réfugiés de facto » ; mais le « réfugié de facto » n’a précisément pas le statut de réfugié au sens de la Convention de Genève. Ce statut, il le demande – c’est en quelque sorte la justification administrative de sa présence –, et il lui sera, dans le cas général, refusé. Du fait de ce jeu sur un mot, ce qui fait entrer dans la catégorie victimaire, ce n’est plus le départ, mais l’arrivée, puisqu’on devient « réfugié » non en fuyant son pays, mais en accédant au pays de destination. Puis on a insisté sur les périls du voyage, les noyades, et, de plus en plus, sur les rigueurs de la traite, la longue détention, les rançons supplémentaires demandées aux familles, les tortures infligées par les négriers, et, à cette aune, le critère victimaire, ce n’était plus ni le départ ni l’arrivée, mais le péril qu’on courait en route (c’est-à-dire le péril dans lequel on s’était mis). Des « migrants » récupérés en haute mer étaient des « réfugié » comme est un réfugié celui qui, pour échapper à l’inondation, s’est installé sur son toit ou a gagné une hauteur. En somme, on a, pour exciper du droit d’asile au profit des « migrants », usé de subterfuges sans aller jusqu’à la tromperie caractérisée, ces manœuvres étant, pour employer un terme de palais, obreptices davantage que subreptices, c’est-à-dire qu’on s’est efforcé de dissimuler une vérité gênante, qui était précisément la migration de masse, davantage qu’on n’a menti positivement.
Si les « migrants » fuient toujours « la guerre et les persécutions » (même quand ils ne viennent pas de pays en guerre et qu’ils ne sont pas persécutés), c’est parce que le poncif médiatique s’est originellement calqué sur le droit positif, qui octroie le statut de réfugié aux persécutés, conformément à la Convention de Genève, et la protection subsidiaire aux civils menacés par la guerre. Mais l’expression est devenue une clause de style, et ni « guerre » ni « persécutions » ne signifient plus rien de précis. La prose humanitaire ajoute souvent un troisième terme. Les « migrants » fuient « la guerre, la violence et les persécutions », « la violence » étant le caractère commun à la guerre et aux persécutions et par conséquent le critère véritable de l’asile. Ou bien ils fuient « les persécutions, la guerre et/ou la misère », ce qui permet d’introduire, dans un sanglot victimaire, le critère économique dans le droit humanitaire, où il ne figure pas. Il arrive aussi qu’on juxtapose « migrants économiques » et « réfugiés », pour contester l’inégalité de traitement des « migrants économiques ». Le modèle est alors celui d’une contagion des droits. Ou bien encore, les « migrants » fuient « la violence, les guerres, la persécution dans les pays non démocratiques », et c’est alors le caractère non démocratique du pays d’origine qui devient le critère. Ainsi, les termes deviennent de simples marqueurs de la condition victimaire, et permutent librement. « Le changement climatique est une forme de persécution », lisait-on dans Le Monde diplomatique d’août 2015. On pourrait écrire avec ni plus, ni moins de raison que le changement climatique est une forme de guerre, ou qu’il est une forme de violence, ou qu’il est cause d’une misère qui prend un caractère insupportable dans les pays non démocratiques.
Nos rhétoriqueurs, qui se présentent ostensiblement comme des modèles de civisme et qui – à les en croire – réclament scrupuleusement l’application du droit, ni plus, ni moins, ont donc une fâcheuse tendance à subordonner le droit à leur rhétorique. Le Monde daté d’aujourd’hui déplore que la Convention de Genève du 28 juillet 1951 « exclu[e] les réfugiés économiques ou climatiques ainsi que les femmes victimes de violences de genre ». C’est la Convention de Genève qui est obsolète et non les « migrants » qui détournent à leur profit le droit humanitaire, ni les journalistes militants qui inventent des droits au gré des circonstances.

9 juin. — Festival Strasbulles. Le cocktail d’inauguration sur la place Kléber s’abrite, en ces temps troublés, derrière des barrières vigilamment gardées.
Une caractéristique des arts dits populaires est la temporalité très accélérée, ce que j’appelle, dans Mythopoeia, la fuite temporelle. Cinq ans sont une génération, cinquante ans une éternité. Tout dessinateur actif dans les années 1970, que nous côtoyons dans un festival, c’est Homère vivant, et les décennies qui ont blanchi les têtes sont à la fois ce qui réunit et ce qui sépare l’auteur et ses admirateurs.

11 juin. — Crise migratoire. Le plus gênant, c’est l’élément de coercition qui me semble caractériser toute l’affaire, et que l’extrême complaisance des Occidentaux ne dissimule qu’imparfaitement. Devant ce qu’on ne peut ou qu’on ne veut empêcher, on accueille, on emmielle, on invoque les grands principes. Les Européens qui, face à la colonne interminable et vaguement menaçante, brandissent le « droit d’asile », sont comme le maître de maison qui, voyant arriver de façon inopinée le parent pauvre qu’on avait oublié d’inviter, s’écrie : « J’allais justement t’appeler. »

14 juin. — Que, dans l’actuelle crise migratoire, les médias aient manipulé l’opinion, quoique avec un succès décroissant, cela n’a rien de mystérieux. Plus épineuse est la question : Comment les trafiquants de chair humaine ont-ils réussi, pour faire prospérer leur odieux trafic, à s’abriter derrière le paravent humanitaire ? Car cette question ne relève pas de la seule sentimentalité mais pose le problème du droit, et celui de la souveraineté des États. Et comment les associations de défense des droits de l’homme en sont-elles arrivés à se faire les complices de négriers ? Cette question subsidiaire ajoute à l’énigme la composante idéologique.
Sans doute faut-il, pour tâcher d’y voir clair, chercher dans le passé l’origine de la mise en scène humanitaire en méditerranée. L’affrètement de bateaux pour repêcher des gens, c’est à l’évidence une caricature de l’opération de 1979, « Un bateau pour le Viêt-nam ». L’humanitairerie était alors la façon dont on avait cru sauver le socialisme. Dix ans après que le « socialisme à visage humain » eut été noyé dans le sang à Prague, on avait cru trouver le salut dans un socialisme à visage humanitaire.
Ceci n’explique toujours pas, m’objectera-t-on, qu’on déguise en boat-people une immigration générale, provenue de tout l’arc islamique, de la Mauritanie au Bangladesh. Les paranoïaques concluront certainement qu’il y a là-derrière un plan concerté. Les savants parleront d’immigrés musulmans qui constituent, aux yeux des orphelins de la révolution, un prolétariat de substitution – ce qui, à la réflexion, ramène à la même idée. Mais je soupçonne, quant à moi, que l’explication est plus simple et que l’humanitairerie, dans son infinie bêtise, est tout ce qu’il nous reste en fait d’idéologie, que nous sommes parfaitement sincères en parlant de « nos valeurs d’ouverture » – alors qu’on nous reproche sans cesse notre hypocrisie –, que nous sommes d’autant moins hypocrites qu’à cela se résume désormais notre vision politique. J’ose dire que nous continuerons à défendre ces valeurs quand leur fausseté et leur perniciosité auront été surabondamment démontrées, parce qu’elles sont, sur le plan intellectuel et sur le plan moral, la dernière chose qui nous sépare du néant pur.
Simultanément, ces opérations de repêchage de naufragés volontaires témoignent de la toute puissance des médias, y compris sur les élites dirigeantes, et ma perplexité vient peut-être de ce que je cherche des explications politiques et juridiques quand tout désormais est absorbé dans l’ordre médiatique. Ce qui tient lieu de pensée, ce sont les formules simplistes des productions imagières et narratives. (Exemple de production imagière, l’image du petit noyé que les médias ont baptisé « Aylan Kurdi », censée forcer les cœurs des Européens et imposer l’accueil inconditionnel. Exemple de production narrative, le touchant récit de la naissance d’une petite fille, d’un petit garçon, à bord du bateau qui fait la pêche aux « migrants », celui-là même à qui le ministre italien de l'Intérieur, le terrible M. Salvini, vient d’interdire les ports de la péninsule.)
La logique qui est à l’œuvre dans la transformation de l’immigrant en « migrant », c’est-à-dire en martyr, est purement imagière et narrative. Les « migrants » sont des gens en détresse, qu’on a vus, à la télévision, tirés des flots où ils risquaient de se noyer. Après quoi ils restent dans leur rôle, exactement comme dans une bande dessinée ou dans une série télévisée, où le héros qui les a sauvés leur rend visite, à la fin de l’épisode, dans un hôpital, une clinique, un sanatorium quelconque, où leur sauvetage se poursuit à feu doux, pour ainsi dire, sous la forme d’une longue convalescence.
De même, comme la logique fictionnelle est sérielle, la séquence médiatique s’insère dans un temps factice où s’enchaînent les épisodes, chacun chassant et annulant le précédent, de sorte que les protagonistes sont les seuls à ne pas se rendre compte que leur existence entière est une succession ininterrompue d’aventures taillées sur un unique patron. Ainsi, chaque événement humanitaire est singulier, puisque chaque épisode de la série la reprend au début. Il faut traiter chaque bateau de « migrants » qui arrive comme s’il était le premier et l’unique – de même que, dans la guerre que conduit l’islam sur notre sol, il faut traiter chaque attentat comme s’il n’y avait jamais eu d’attentat. De cette façon, on n’est plus du tout contraint par le réel. Il n’y a ni troubles civils ni massacres aveugles, mais seulement à chaque fois, l’acte isolé, inédit et incompréhensible d’un délinquant ou d’un déséquilibré. Et il n’y a pas de migration de masse, mais seulement le passionnant feuilleton des secours donnés aux « migrants », du sauvetage en mer jusqu’à leur installation dans leur nouvelle vie, en Europe.

15 juin. — Reçu un lot des jolis petits in-16 publiés par Henry Frowde entre 1906 et 1913 (The World’s Classics). Certains seront encore réimprimés à l’identique dans les années 1960. Presque tout, dans ma moisson, est du XVIIIe siècle ou de la première moitié du XIXe. J’ai observé que les correspondances de Robert Southey ou de William Cowper constituaient une lecture fort apaisante et qui garantit des rêves paisibles, observation que j’avais déjà faite à propos de la lecture des naturalistes britanniques (The Natural History of Selbourne, de Gilbert White).
Autre lecture, mais « passionnante », celle-ci, deux colis de Weird Tales enfin arrivés après avoir franchi trois fois l’Atlantique, suite à l’incurie des postes françaises. Ils sont de la « grande époque » (les années 1930). Dans chaque numéro à peu près, un récit de fantasy héroïque de Robert Howard, excellent écrivain, très loin de se borner aux poncifs, en dépit de ce qu’on prétend, une histoire du détective de l’étrange Jules de Grandin, signée par Seabury Quinn, idiote si l’on veut, mais dont on a plaisir à retrouver les protagonistes, un conte cruel à thème oriental de E. Hoffmann Price, ou décadentiste, de Clark Ashton Smith, un feuilleton d’aventures fantastiques, imitation d’E. R. Burroughs, ou calqué sur le modèle des récits publiés dans Argosy. Et sur le tout, l’influence unificatrice de H. P. Lovecraft, devenu chef d’école, même s’il est loin de figurer à tous les numéros.

16 juin. — Je n’avais rien lu de Philip Roth, récemment disparu. Lu I Married a Communist et The Human Stain. Même principe narratif que The Good Soldier (1915), de Ford Maddox Ford, un narrateur qui reconstitue les événements et analyse les personnages, et un récit repris de façon circulaire, les choses se dévoilant à mesure, jusqu’à la surprise finale.
J’admire, dans I Married a Communist, l’habileté de l’auteur à mêler des personnages et des événements fictifs à l’histoire médiatique (cinéma muet, shows radiophoniques) et à l’histoire politique (la « chasse aux sorcières » anticommuniste). Habileté à peine moindre, dans The Human Stain, à mêler l’actualité du temps (les frasques extra-conjugales du président Clinton) au matériau romanesque.
Non moins remarquable est l’acuité cognitive de l’auteur, indissociable de la réflexion sur la littérature elle-même. I Married a Communist est en grande partie un roman d’idée. L’une de ses thématiques est l’opposition entre littérature de masse et littérature académique. Le narrateur, qui est à l’âge du lycée puis du college, est un petit philistin qui s’essaie à écrire des radio shows, pour y placer les « grandes idées non encore soumises à l’expérience » qu’il tire de ses lectures, d’autres radio shows, écrits par des « compagnons de route », ou de ses conversations avec son ami, le communiste. C’est le professeur de Nathan au college qui lui explique que la littérature, ce n’est justement pas cela, qu’elle n’a pas pour tâche d’endoctriner le lecteur mais de le libérer, en lui donnant du monde une vision originale. Telle est précisément la leçon d’éthique du roman lui-même, dont l’ouverture finale sur le ciel étoilé offre à la lettre une application de la formule de Cleanth Brooks : l’écrivain authentique est celui qui « triomphe de l’apparente contradiction et de l’apparent antagonisme entre les différents éléments de l’expérience et les unifie dans une configuration nouvelle » (« triumphs over the apparently contradictory and conflicting elements of experience by unifying them into a new pattern »).
Autre manifestation de l’acuité cognitive de Philip Roth : le personnage du professeur de lycée, un temps blacklisté, sera finalement réintégré et terminera sa carrière dans son ancien lycée, mais ce lycée sera devenu entre-temps un « établissement difficile », et ces dix dernières années d’enseignement seront, du propre aveu de l’intéressé, complètement perdues, car dépensées à faire vainement la discipline. Ceci est désigné de façon incidente comme une catastrophe non moindre que le maccarthysme. Exprimer cela de façon convaincante – alors que, culturellement, sociologiquement, un tel discours fait assimiler celui qui l’émet à un simple réactionnaire – représente un tour de force, et il faut pour y parvenir que, d’une façon occulte et incompréhensible, le roman soit entièrement charpenté de façon à étayer cette vérité.
Dans The Human Stain, Coleman Silk est victime lui aussi d’une « chasse aux sorcières », celle du « politiquement correct » (on l’accuse d’avoir usé d’une épithète raciale). La sœur de Coleman, qui est professeur du secondaire, fait explicitement le lien entre le « politiquement correct » et la dégradation du système scolaire : « What happened to Coleman with that word “spooks” is all a part of the same enormous failure. In my parent’s day and well into yours and mine, it used to be the person who fell short. Now it’s the discipline. Reading the classics is too difficult, therefore it’s the classics that are to blame. Today the student assserts his incapacity as a privilege. » Lorsque tout, absolument tout, est interprété dans des termes « victimaires », non seulement la scolarisation mais la réussite scolaire elle-même devient un « droit », et il faut alors nécessairement conformer l’enseignement aux capacités des moins doués et des plus indolents. Parmi les moyens nombreux qu’on a inventés pour mettre à bas une civilisation, celui-ci n’est pas le moins efficace.

18 juin 2018. — Crise migratoire. Sous l’apparente fermeté italienne, je ne trouve que de la communication. M. Salvini a refoulé un navire humanitaire, qui a fini par débarquer ses « réfugiés » sur la côte espagnole. Mais au même moment, un navire militaire, l’Umberto Diciotti, en ramenait une pleine cargaison en Italie, de sorte que demeure intact le problème de la sur-pêche des candidats à l’immigration. Certes, en renvoyant l’Aquarius vers le port lointain qui voulait bien l’accueillir, l’Italie a ralenti un peu les opérations des humanitaires, et a retardé par là-même le honteux trafic d’êtres humains. Mais ce que cherche l’Italie, ce n’est nullement l’arrêt, ni même le ralentissement du trafic, c’est la solidarité européenne et le partage du fardeau. (Je ne comprends pas du tout pourquoi les médias fourrent dans le même sac M. Salvini et M. Orban, alors que ce dernier s’oppose précisément à cette solidarité européenne, puisqu’il maintient, pour sa part, que pas un clandestin ne posera le pied en Hongrie.)
Inversement, sous l’apparent humanitarisme, je découvre des compétitions d’égoïsme. On a appris que les « migrants » de l’Aquarius, à peine débarqués en Espagne, faisaient leurs valises pour la France, qui est à leurs yeux le véritable Eldorado, de sorte que l’élan humanitaire de nos voisins a pris immédiatement l’aspect d’une comédie à l’hypocrisie consommée, puisqu’on se montrait d’autant plus généreux qu’on savait que cette générosité ne coûterait rien.

19 juin. — Décidément plus un jour ne se passe sans qu’un exalté ou qu’une fanatique ne passe à l’attaque à l’arme blanche. Seule évolution positive : trop nombreux désormais, ces incidents ne sont rapportés qu’en trois lignes, et plutôt dans les journaux de province. C’est ainsi qu’il eût fallu procéder depuis le départ, en rangeant tous les incidents sous une même rubrique.
Du côté négatif, recours à présent systématique à la psychiatrisation, c’est-à-dire à la culture de l’excuse, avec la sophistique qui lui est propre : puisque ceux qui attaquent sont des malades – donc des victimes –, les frappes ne sont pas des frappes terroristes. Il y a même une évolution dans la casuistique des médias, le fait que le terroriste ait crié « Allahu akhbar » ne changeant plus rien à l’affaire, alors que c’était naguère le critérium de l’attentat islamiste, au point que tout finissait par tourner autour de cette question : avait-on ou non entendu crier Allahu akhbar ?
L’euphémisation de la réalité est une constante des pouvoirs faibles. il s’agit de rendre acceptables les désastres en leur donnant l’apparence de phénomènes inéluctables (« le risque zéro n’existe pas ») et en cachant les réalités gênantes (« la piste terroriste est écartée »). Personne n’est dupe et c’est absolument contre-productif, puisque l’opinion pourrait en conclure que tous les musulmans sont des menaces au moins potentielles, qu’ils peuvent sans crier gare se ruer sur les passants. Cependant l’opinion, raisonnable, conclut simplement que le pouvoir lui ment, parce que la situation échappe à son contrôle.
Ainsi, la prudence commanderait qu’on renonçât aux euphémismes. Ce qui manque dans les brèves, ce sont précisément les désignations péjoratives : louche individu, coquine, monstre, pour les bandits, repaire, antre, pour leur planque ; c’est le ton dédaigneux et réprobateur. Il est vrai cependant que l’arme de l’improbation est d’un maniement délicat, car il n’y a pas loin de l’improbation à la révolte. Les Européens pourraient après tout s’indigner du fait qu’ils sont massacrés sur leur sol, et réclamer qu’on les protège – par exemple sur le fondement du droit humanitaire, puisque c’est à la mode. C’est précisément pour leur épargner cette tentation que les attaques islamiques sont subies et commémorées dans cette curieuse asphyxie morale.

20 juin. — Toujours dans la théorie politique. Je lis plume en main Carl Schmitt (Der Begrif des Politischen, 1932). Pendant la promenade, The Talisman de Walter Scott. Au lit, The Bonfire of the Vanities de Tom Wolfe.

24 juin. — Le lien entre les deux questions de l’heure – terrorisme et migration –, que nul dans les élites n’osait faire, les opinions européennes le font tout naturellement, nullement par assimilation xénophobe, mais dans la conscience plus ou moins claire que la migration déferle sur une Europe dont la stabilité institutionnelle est compromise par l’usage de la violence politique. Et les opinions perçoivent confusément que la double crise, la crise ambulatoire adossée à la crise sécuritaire, éclate dans une société déjà chamboulée par l’introduction d’une nouvelle catégorie de droits politiques. On a conféré aux agents d’une civilisation impatiente et imbue d’elle-même les droits victimaires, non parce qu’ils étaient victimes de quoi que ce fût, mais parce que les droits victimaires représentaient la norme suprême dans le nouvel ordre politique. En clair, on leur a donné le pouvoir – ostensiblement au nom des droits de l’homme, c’est-à-dire au nom de l’individualisme triomphant. C’est un peu le mot fameux de Clermont-Tonnerre sur les juifs, « il faut tout refuser aux juifs comme nation ; il faut tout leur accorder comme individus », mais falsifié, retourné : « il faut tout accorder aux musulmans (aux musulmans comme nation) ; mais il faut feindre de leur accorder en tant qu’individus ». De sorte que, pragmatiquement, les droits de l’homme, les dradlomes, sont l’instrument de la politique identitaire des groupes émergents.
La conséquence est que nos élites défendent aujourd’hui un ordre dans lequel il n’y a pas d’autorité politique claire, où règne une guerre de basse intensité, et dans lequel les frontières sont illusoires. Certes une société qui a remplacé le bien commun par le désir individuel ne peut accorder beaucoup de crédit aux notions d’autorité, de sécurité ou de frontière. La difficulté est qu’une entité politique souveraine, assurant la paix civile et possédant des frontières, c’est à peu près la définition de l‘État.
La lecture de Carl Schmitt est, sur cette question, des plus éclairantes. Comme l’écrivait le jurisconsulte, « L’humanité n’est pas un concept politique ». Créer un monde dans lequel ne subsistaient que des relations entre individus supposait qu’on eût au préalable surmonté la possibilité même qu’il y eût des guerres, c’est-à-dire la possibilité même pour des individus de se regrouper selon des distinctions ami/ennemi. Dans un tel univers, les États auraient nécessairement disparu, ainsi que tous les groupements humains susceptibles d’être antagonistes. Ainsi, le mensonge fondamental des partisans du « changement de civilisation » aura été celui de la dépolitisation. À les en croire, il n’y avait plus de factions, mais seulement des individus armés de leurs droits et, en face, des États reconvertis en nurses ; plus de de frontières, mais un impératif de secours universel. C’est ce que reflète le discours associatif, qui reproche systématiquement à l’État son « inaction » face à des situations de chaos migratoire et d’anarchie dont il n’est en rien responsable – ces choses étant au contraire soigneusement organisées par ceux-là même qui s’en plaignent.
Ce triomphe – au moins apparent – de l’individualisme, on le repérait jusque dans ces propos du pape, qui avaient choqué tant de catholiques : « Toujours faire passer la sécurité personnelle [du « migrant »] avant la sécurité nationale. » (La Croix du 22 août 2017.) Il y avait là un double postulat individualiste : 1. Composition atomique de la migration, cette atomicité empêchant tout examen du phénomène collectif que représente cette migration ; 2. Satisfaction de l’intérêt individuel du « migrant », qui ne saurait être entravé par aucune considération pour le bien commun. Et on vérifie sur cet exemple qu’on pourrait se passer complètement de l’argument humanitaire – y compris dans sa version chrétienne de la charité –, puisque cet argument ne fait que doubler l’affirmation individualiste.
La même remarque s’applique à l’hyper-vigilance « antiraciste ». Dans l’idéologie victimaire, c’est l’individu qui est construit comme victime (alors que le « racisme » était traditionnellement lu comme affectant des groupes humains), ce qui change radicalement la nature du grief victimaire, qui relève désormais de la pure subjectivité. Cette métamorphose accomplie, le prétexte humanitaire – la protection contre la violence, la haine ou le préjugé – peut être entièrement évacué, seule demeurant – mais appliquée désormais aux auteurs de violences et d’exactions – l’interdiction de généraliser, c’est-à-dire d’identifier des caractères communs aux actes d’un grand nombre d’individus. En témoigne éloquemment l’interdiction d’interpréter un attentat islamique autrement que comme un acte isolé. Il existe même un verbe ad hoc, qui est « stigmatiser ». On « stigmatise » quand on passe de l’individuel au collectif, quand on reconnaît que la violence est le fait d’une catégorie sociale, autrement dit qu’elle a un caractère politique.
Le procédé ne laisse pas d’être habile, car en apparence la structure de la prémunition antiraciste est préservée : on considère comme blâmable toute assertion de la forme « Tous les X sont... ». Mais tandis que, dans l’antiracisme traditionnel, l’assertion était problématique parce qu’elle était fausse, qu’elle était dictée par l’hostilité et le préjugé, dans l’idéologie victimaire, l’assertion devient problématique précisément parce qu’elle est vraie, et la prohibition du passage de l’échelle individuelle à l’échelle collective porte par conséquent sur l’expression des vérités politiques. Concrètement, il faut dire de chaque attaque, de chaque attentat islamique que c’est un acte isolé parce qu’il serait « raciste » de dire qu’il y a un appel général à multiplier les attentats, qu’il y a une campagne d’attentats, autrement dit que tous les mahométans qui attaquent les gens dans la rue nous font la guerre.
Pour finir, cette émergence triomphale de l’individualisme se révèle chez les « migrants » eux-mêmes, d’où l’apparition de catégories atypiques, mineurs isolés, femmes seules, jeunes diplômés – que les intitulés habituels de « réfugié » et de « migrant économique » recouvrent mal, puisque ces intitulés renvoient, eux, à des phénomènes collectifs, persécution, guerre, misère. Mais l’ambiguïté demeure et, sous l’affirmation individualiste, se lisent les logiques familiales, claniques et diasporiques. « Je ne veux pas rentrer, à la maison nous n’avons rien, je suis le seul espoir de ma famille », explique dans Le Figaro cette jeune femme bloquée en Libye, dont le journaliste note perfidement qu’elle ment sur sa nationalité et sur son identité. Et, ici encore, on vérifie que la réalité empirique est engloutie sous une croûte de moralisme. La question qui fait l’objet de tous les débats, qui est de savoir si les « migrants » sont de pathétiques victimes, ainsi que le soutiennent les médias de masse, ou s’il s’agit, ainsi que le grogne la réacosphère, de rusés coquins, ou à tout le moins de mauvais cœurs et d’ingrats, cette question est tout simplement sans intérêt. Il s’agit seulement, pour leurs défenseurs, en prononçant sur l’état moral des « migrants », de ramener sur le plan individuel une question – la question migratoire – qui relève de la politique et du droit.

29 juin. — Vu dans mon patelin une affiche du Rassemblement National contre la limitation de la vitesse à 80 km/h sur le réseau secondaire. J’ai bien compris de quoi il était question dans l’esprit des protestataires : l’État, toujours soucieux d’enquiquiner les automobilistes, profiterait de la période estivale pour procéder à des travaux de rallongement des routes.
Curieux de penser que le chauffard qui me colle au pare-choc puis, à la première occasion, me dépasse en franchissant la ligne continue et accélère follement, en manifestant tous les signes de l’extrême indignation – pour autant qu’un véhicule automobile se prête à la manifestation de tels signes –, m’expose ce faisant ses opinions politiques.

1er juillet. — Faux accord européen relatif à la crise migratoire, qui ne résout rien mais qui, en un spectaculaire revirement, donne raison aux États réfractaires. Eux qui, hier encore, étaient l’objet de menaces de la Commission parce qu’ils refusaient les migrants ont leur revanche. L’accueil des « migrants » par les États se fera désormais sur la base du volontariat – et l’on peut être assuré que les États volontaires ne se bousculeront pas.
Quant aux élites européennes, elles ont perdu la bataille de l’opinion et elles viennent de perdre une importante bataille politique. Mais on vérifie à cette occasion que, sur le vieux continent, le pouvoir est détenu par une caste minuscule, en guerre ouverte contre une population qu’il s’agit de rediriger et de rééduquer. L’Europe est, dans sa conception actuelle, une punition infligée aux peuples européens. Pire, elle est devenue une machine de guerre contre elle-même, contre l’idée européenne, puisque tout ce qui renvoie à notre passé commun, à notre civilisation, à sa grandeur et à la nécessité de sa préservation, est décrit paradoxalement comme antinomique avec la construction européenne.
Une telle entité politique, dont le but réel est l’exact opposé du but affiché, dont l’ennemi véritable est sa propre population, n’est pas sans rappeler, toutes choses égales, une « démocratie populaire ». Le point essentiel est celui-ci : la révolution que l’élite gnostique appelle de ses vœux (« projet européen », « changement de civilisation ») est déjà faite. De même, en DDR, on « bâtissait le socialisme », c’est-à-dire une société nouvelle, mais la réalité était celle de l’addition d’un morceau d’Allemagne à l’empire soviétique, de sorte que le bouleversement avait déjà eu lieu et que le but recherché, loin de l’idée de transformation, était précisément la stabilité des institutions nouvelles.
Cette révolution achevée explique l’idéologie de l’élite gnostique, qui est le présentisme. D’une part, on a liquidé le passé, c’est-à-dire qu’il ne subsiste rien qu’on puisse continuer, rien même qu’on puisse commémorer, à part une liste convenue de nos malheurs ou de nos forfaits – les croisades et l’inquisition (autrement dit le christianisme), la colonisation, la shoah –, qui justifient précisément le changement de civilisation. D’une autre part la métamorphose gnostique de l’homme nouveau est accomplie. Nous sommes parfaits et – c’est la définition même du présentisme – tout ce que nous pensons et tout ce que nous faisons aujourd’hui est excellent pour la raison précisément que nous le pensons et nous le faisons aujourd’hui. Cela explique en particulier que la solution proposée à tout problème qui se pose à nous soit l’aggravation de ce problème. La solution au chaos migratoire, c’est l’ouverture des frontières ; la solution aux menaces de l’islam armé, c’est de financer l’islam. L’élan révolutionnaire est, comme les sacrements chez les catholiques, auto-efficace.

5 juillet. — Le député néerlandais d’opposition Geert Wilders organise un concours de caricatures de Mahomet, sur le modèle de celui que les Américains avaient monté à Garland, Texas, en mai 2015. (L’événement de Garland avait été attaqué par des terroristes qui, grâce à Dieu, avaient été abattus, et l’attaque n’avait fait qu’un blessé léger.) Dans les interviews, M. Wilders insiste d’une part sur la nécessité de défendre la « liberté d’expression » et d’autre part sur l’importance qu’il y a à pas céder devant les « menaces islamiques ».
Voilà deux arguments qui me paraissent bien faibles. La « liberté d’expression », d’abord, est complètement hors sujet. Je l’ai écrit cent fois, dans ce journal et ailleurs, la question des caricatures est entrée depuis plus d’une décennie dans la rubrique des violences politiques, et la « liberté d’expression » ne protège pas des balles, ni des bombes, ni des couteaux. L’invoquer était une façon pour une gauche travaillée par la mauvaise conscience de se défausser, au moyen d’une référence implicite aux idéaux des Lumières, face à l’accusation d’« islamophobie », proférée par les assassins. Mais M. Wilders, que je sache, n’est pas de gauche et sa conscience est quiète. Quant au second argument, le « refus de céder devant les menaces », il témoigne me semble-t-il d’une mauvaise analyse du rapport de forces. Nos politiques – conservateurs inclus – s’obstinent à ne pas comprendre que, pour l’ennemi, les grandes frappes des années 2015 et 2016 sont des victoires militaires, victoires d’autant plus éclatantes qu’il a suffi de quelques coupe-jarrets recrutés dans la vermine des faubourgs pour mettre à genoux nos falotes démocraties. L’ennemi est de ce fait conforté et enhardi. Plastronner et prendre des attitudes héroïques est, dans un pareil contexte, tout à fait contre-productif. En témoignent les centaines de commentaires qu’on lit sur les sites communautaires, sitôt qu’il est question de nouvelles caricatures, tous de la veine « la leçon n’a pas porté, il faut la répéter » (je traduis du sabir).
M. Wilders donne l’impression de n’être pas moins agacé par ses compatriotes qui, par rectitude politique, désapprouvent toute critique de l’islam que par les barbus, et le concours de caricatures de Mahomet vise sans doute à contrarier les progressistes autant que les islamistes. Une telle appréciation des choses n’est pas dénuée de mérite et elle touche de façon tangentielle à une importante question de philosophie politique. La législation antiraciste relève des libertés négatives, les minorités étant protégées par nos sages démocraties contre l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination. Mais l’idéologie antiraciste a produit, elle, de façon artificieuse, une liberté positive, qui serait celle de reconstituer sa société d’origine dans sa violence, son fanatisme et son arriération, sans encourir le moindre blâme ni la moindre critique. Nous Français, qui avons perdu des centaines de nos compatriotes dans les attentats, sommes à même de juger de cette singulière doctrine, et le fait est qu’il y a là ample matière à caricature. De telles caricatures présentent-elles un danger, par exemple celui d’exaspérer les passions ou d’entretenir des préjugés ? Nullement. Outrancières par définition, les caricatures relèvent aussi par définition de la plaisanterie, et à cet égard elles représentent, précisément parce qu’elles se placent sur le plan de l’humour, une alternative aux querelles meurtrières. Personne n’est jamais littéralement mort de rire et la véritable « trêve des caricatures », c’est précisément la publication de caricatures.
En somme, si concours il y avait, ce devrait être idéalement un concours de dessins d’humour sur l’islamisme et sur ses compagnons de route, où le prophète figurerait à sa juste place, comme la figure de référence des génocidaires, et où les génocidaires apparaîtraient à leur tour comme la figure de référence des suppôts européens de la  « société plurielle ».

D’un autre côté, on distingue mal en quoi l’imagerie répulsive typique de l’« islamo-vigilance », basée sur les hérissements de cornes, de serpents et de sabres associés désormais à la figure de Mahomet, assurerait cette nécessaire critique et du projet islamiste et du projet « antiraciste ». Apparaissent ici les limites de l'initiative de Wilders, qui relève fondamentalement d’une intention militante : il s’agit de rompre des lances avec un antagoniste plus ou moins clairement identifié. Certes, il est parfaitement légitime de stigmatiser à travers l’allégorie imagière un ennemi qui se rend coupable de façon systématique de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité – ou simplement d’insulter et de démoraliser un adversaire qu’on méprise. Seulement, pour filer la métaphore que j’employais plus haut, on n’est plus alors dans une « trêve des caricatures », mais dans la classique « guerre des caricatures » qui accompagne une guerre sur le terrain. Et si, encore une fois, pareille entreprise n’a rien de répréhensible en principe, le danger est que, ce faisant, on requalifie rétroactivement l’ensemble des productions imagières occidentales, au risque de donner raison à l’adversaire, qui jugeait que les dessinateurs danois ou que les dessinateurs de Charlie « faisaient la guerre aux musulmans ».
Le point capital est que les musulmans ont arsenalisé les caricatures de Mahomet, en les faisant circuler sur les écrans de leurs téléphones hors de tout contexte, le dessin de Coco, « Mahomet une étoile est née », devenant par exemple une représentation outrageante du prophète, nu et dans une posture dégradante, sans plus aucune référence à l’affaire du film Innocence of Muslims, affaire que ce dessin commente. Compte tenu de cette arsenalisation des images, il est d’autant plus nécessaire de préciser les intentions et il me semble que M. Wilders serait mieux inspiré d’identifier l’imagerie qu’il promeut comme une imagerie de rétorsion.
Au surplus, il y a fort à parier que l’élément crucial ne soit pas, dans l’espèce, le concours lui-même, c’est-à-dire la production de caricatures en bonne et due forme, mais la simple annonce du concours, dont la tenue, à la limite, devient superflue. Il faut peut-être considérer l’initiative de Geert Wilders comme une expérience sociale in vivo, permettant de mettre en lumière la violence homicide du mahométanisme (tout le Pakistan est, sitôt l’annonce du concours, entré en violente éruption), ainsi que le visible embarras des élites occidentales à chaque fois que l’islam affiche ses intentions meurtrières.
Geert Wilders a eu le feu vert des responsables de l’anti-terrorisme et du Parlement néerlandais, qui doit accueillir le concours. Si l’initiative va à son terme, le jeu en vaut-il la chandelle ? D’une part, elle concourt indiscutablement à la manifestation de la vérité. On découvre par exemple, à travers les réactions médiatiques, que les frères Kouachi, auteurs du massacre de Charlie, sont des héros pour une partie du monde musulman – et pas seulement au Pakistan –, ou encore que nos progressistes en sont arrivés – pas sans mal, et pas sans réserves – à cette conclusion au sujet de l’islam militant que « ce n’est pas bien de tuer les gens ». Mais en concourant à la vérité, l’initiative de M. Wilders concourt aussi au problème, nullement parce que le concours de caricatures relèverait de la « provocation » ou de la « polémique » (qui sont indissociables du régime de la satire imagière), ni même parce qu’il relève d’une guerre des images (même si cette intention militante mériterait d’être clairement affichée), mais parce que ce qui est mis en lumière est une vérité partielle et déformée (en particulier, la question de la figuration du prophète occulte toutes les autres questions que pose l’iconophobie musulmane), et parce que, fondamentalement, l’entreprise de Geert Wilders est motivée par la quérulence.

9 juillet. — Revu The Birds. Je suis frappé par l’incroyable culot de Hitchcock qui peut impunément faire évoluer à l’écran ses femmes fétichisées (les costumes d’Edith Heath) et illustrer à travers elles les problèmes œdipiens (la mère de Mitch, jouée par Jessica Tandy, est un double plus âgé de Melanie Daniels, jouée par Tippi Hedren).
La sexualité est toujours, chez Hitchcock, source d’embarras, de même que les occasions sociales, et dans The Birds, les deux se combinent jusqu’au paroxysme, parce que, de toutes les situations sociales, la plus embarrassante est liée précisément à la sexualité, symbolisée ici par les « love birds » en cage. Après tout que raconte The Birds ? Une riche blasée poursuit jusque dans son patelin le séduisant jeune homme qu’elle a croisé dans un magasin en ville, comportement qui est tout à fait unladylike, et naturellement il se voit contraint de l’inviter à partager le dîner du samedi soir, chez sa mère, au grand embarras de tous les convives.
Quant aux oiseaux, qui sont des dessins animés des studios Disney, ils représentent un pur élément de cauchemar, de sorte que le film occupe tout l’espace filmique disponible entre le « nouveau réalisme » (plans du début sur San Francisco, absence de musique d’ambiance) et le fantastique pur.
Contribue à l'ambiance de fantasmagorie le déplacement de la nouvelle de Daphne du Maurier de la Cornouaille à la Californie, avec les bizarreries qu’elle entraîne. La mère de Mitch, qui est censée élever des poules, règne sur une demeure gothique – avec portrait du conjoint défunt toisant les vivants –, demeure qui ressemble davantage au Manderley de Rebecca qu’au cottage cornouaillais de Nat Hocken dans la nouvelle.
Le sens du film est lui aussi très différent de celui de la nouvelle de Daphne du Maurier, qui est un spécimen de récit britannique de fin du monde, inspiré peut-être de Walter de la Mare (scène similaire de l’attaque du cottage dans The Terror). Chez du Maurier, on comprend que la civilisation va s’arrêter (la BBC cesse d’émettre) et que Londres va tomber. Mais ce qui, chez du Maurier, est un témoignage de la fragilité de la civilisation, avec ses souvenirs vivaces du blitz, devient chez Hitchcock une métaphore de conflits freudiens. La mère de Mitch est une mère œdipienne, possessive et passive-agressive, qui ne peut tolérer les femmes que si elles sont désexualisées. Le personnage joué par Suzanne Pleshette a rompu avec Mitch mais elle est restée à Bodega Bay, elle est devenue l’institutrice de la petite sœur de Mitch, et elle est à présent « très amie » avec la mère. À la fin du film, Tippy, qui a été presque tuée par les oiseaux dans la chambre de la petite fille, a subi une transformation similaire à celle de l’institutrice, mais beaucoup plus radicale. Elle est catatonique et on peut penser que, ainsi réduite à l’état de poupée, elle est devenue elle aussi acceptable aux yeux de la belle-mère.

10 juillet. — L’acmé de la sexualité terrifiante chez Hitchcock dans le pétillant To Catch a Thief. À la scène où Grace Kelly et Cary Grant consomment leur union, à grand renfort de symbolisme freudien (un feu d’artifice), succède un violent anticlimax, où Grace fait irruption nocturnement dans la chambre de Cary endormi en hurlant : « Give them back to me ! » Il faut lui rendre ses « bijoux de famille », autrement dit sa virginité.

12 juillet. — Le tout récent rapport sénatorial Goy-Chavent sur la menace terroriste après la chute du Califat précise que « le cheminement vers la radicalité s’accompagne le plus souvent (...) d’une identification à une minorité opprimée », l’oumma, ceci chez des personnes qui ont rarement « fait » ou même « ressenti » une « expérience directe de la discrimination ». Les meurtriers de masse mahométans sont en somme de purs produits de notre école et de nos médias, qui ont eu fort à faire pour les convaincre qu’ils étaient une « minorité opprimée », la conscience ethno-religieuse remplaçant dans la pédagogie victimaire la défunte « conscience de classe » marxiste. Avec ce résultat que ces gens luttent contre la « discrimination » dont on leur a habitués à se croire les victimes selon les rites de leur bande, dans une débauche de massacres et d’atrocités. Il y a là, quoi qu’on en dise, l’exemple parfait d’une intégration réussie, car ces individus représentent réellement le pire de deux sociétés.
Il faut, pour comprendre ce qui s’est tramé, raisonner en termes de structure. La structure du grief islamiste, c’est la structure du grief progressiste et c’est la structure du grief journalistique. Cette identité structurelle a eu raison de toutes les dissensions politiques et religieuses. Il n’est du reste pas impossible qu’on ait inventé la figure de l’« islamo-gauchiste », cousin fabuleux de l’hippogriffe et de la chimère, précisément pour dissimuler cette inavouable conformité de structure. « Ne nous regardez pas comme cela », disent le journaliste bien-pensant, l’enseignant démagogue, le chercheur engagé. « Nous n’avons rien fait. » Pourtant, quand l’heure sera venue d’établir les responsabilités, on trouvera qu’il n’y a personne d’autre qu’eux, qu’il n’y a pas plus à s’enquérir d’« islamo-gauchistes » que des Illuminés de Bavière.
On pourrait parler, à propos des événements actuels, des guerres compassionnelles ou des guerres tolérantielles. Nous sommes punis par où nous avons péché : l’adulation d’une société étrangère, de mœurs incompatibles aux nôtres, pour l’unique raison qu’elle était étrangère, pour l’unique raison qu’elles étaient incompatibles. Il y a décidément des choses à dire en faveur d’une attitude de discret mépris, d’ « un droit de chaque culture à rester sourde aux valeurs de l’Autre », pour reprendre le mot célèbre de Lévi-Strauss dans Race et culture (1971). « Pourquoi, demandait malicieusement Lévi-Strauss à ses contradicteurs, voulez-vous que tout le monde aime tout le monde ? », ce qui éclairait la nature « politique », au sens schmittien du terme, du débat. Malheureusement la question ne relève plus désormais du débat intellectuel. Jamais, je crois, on ne trouva assassins plus contents d’assassiner ni population mieux dressée à se laisser assassiner.
Ce rapport sénatorial Goy-Chavent conclut que la chute du califat, loin de mettre fin à la guerre, est le point de départ d’une nouvelle guerre, sur le théâtre européen, menée par des combattants aguerris – ou menée par des combattants improvisés, c’est toujours la même guerre.
Je note encore que les sénateurs ne coupent pas dans le bobard médiatique des « déséquilibrés », et des attaques « sans lien avec le terrorisme ». Au contraire, les rapporteurs soulignent « l’évolution des modes opératoires de la mouvance endogène, qui privilégie l’utilisation d’armes blanches ou de voitures béliers permettant de se passer de soutien logistique et de pas attirer l’attention des services de police ». Cependant l’absence de soutien logistique ne signifie pas l’absence de réseau et les enquêteurs rappellent que le « loup solitaire » est un autre bobard médiatique. Par une singulière ironie, l’unique « loup solitaire » dûment identifié, dans le passé, c’est le néo-nazi Anders Breivik.
L’ennemi est désigné dans le rapport Goy-Chavent, mais toujours à travers un euphémisme : c’est le mot salafisme qui réfère à l’islam de combat, tandis que le frérisme et le tabligh sont explicitement mis hors de cause. Cependant il est possible que les rédacteurs aient usé de précautions, et qu’ils nous invitent à lire avec discernement, car la société parallèle installée sur le territoire national, telle qu’elle est décrite dans le rapport, dans laquelle les commerces – mais aussi, plus curieusement, les services publics – ferment le vendredi en début d’après-midi, pour la grande prière, en application des règles coraniques (sourate 62, 9), ce n’est nullement la société salafiste, mais bien la société musulmane.

13 juillet. — Le premier ministre : « Le terroriste n’est plus guidé ou téléguidé par des cellules qui seraient situées à l’étranger. Il prend le visage de personnes parfois issues de la petite délinquance, parfois psychologiquement fragiles, endoctrinées, ou auto-radicalisées qui s’équipent d’un armement sommaire et décident, parfois très rapidement, de passer à l’acte. Ces terroristes ne sont pas plus faciles à détecter pour cela et nous conduisent à devoir adapter notre dispositif. »
Voilà du nouveau, puisque l’exécutif parle à son tour comme les rapports parlementaires. C’est est donc fait – au moins pour le politique – du « petit délinquant » ou du « déséquilibré » qu’il ne faudrait pas compter comme des terroristes, ce qui signifie que le décompte par les médias des frappes terroristes – fruit d’une sorte de marchandage avec la réalité et avec les groupes islamistes eux-mêmes – est désormais sans valeur. Je ne sais pas du tout si les médias vont se mettre au goût du jour, ou s’ils ont l’intention de continuer à mentir pour leur propre compte.
À côté de ces nouvelles encourageantes, je note que le premier ministre n’arrive pas à conceptualiser ce qui, dans l’affaire, est le plus grave : la mise en charpie du tissu social que représente cette guerre impromptue.
Cérémonie honorant Claude Lanzmann dans la cour des Invalides. Cette phrase incroyable à propos du film Shoah : « Un monument de stupeur qui obligera l’humanité à regarder ses crimes et à en supporter le poids. » Instauration d’une théologie victimaire, fondée sur un nouveau péché originel, la shoah, dont est responsable l’humanité entière (« qui obligera l’humanité à regarder ses crimes et à en supporter le poids »). Mais à la différence de la théologie chrétienne, il n’y a pas de pardon possible, ni aucun espoir de salut, car aucun Dieu n’est mort pour nos péchés.

14 juillet. — The Bonfire of the Vanities de Tom Wolfe est une version moderne de Vanity Fair de Thackeray, la référence aux bûchers de Savonarole remplaçant la référence au Progrès du Pèlerin. C’est à la fois très amusant comme satire et très prenant comme roman judiciaire, mais comme on est sur le terrain d’un police procedural, ce côté haletant fait partie du contrat de lecture, et Wolfe invite à la comparaison avec ses confrères (Ed McBain n’est jamais très loin, me semble-t-il). C’est écrit avec art, quoique les procédés soient curieusement répétitifs, Wolfe semblant penser par exemple que son propre snobisme, en particulier sur les questions vestimentaires, ainsi que sur les accents et les parlures, est en soi une mine inépuisable d’effets comiques.
Le roman est pourtant un peu décevant, car toutes ces considérations sur les préjugés des riches (les habitant de Park Avenue, les traders en obligations de Wall Street), sur la violence des pauvres (le Bronx est une welfare jungle, tout le monde vit des aides sociales, tout le monde est délinquant), sur le cynisme des politiques (le maire, le district attorney), sur la corruption des médias, qui assoient leur puissance sur leur capacité à fabriquer une réalité postiche, sur l’imposture des « droits civiques » (les militants issus des « minorités » sont en réalité des gangsters et des émeutiers), toutes ces considérations, dis-je, nous sont bien connues, et nous sont connues précisément à travers les médias, qu’on ne peut soupçonner de lucidité. The Bonfire of the Vanities souffre donc du défaut le plus embarrassant pour un roman satirique : l’auteur formule des évidences, c’est-à-dire qu’il tombe dans le travers même des groupes qu’il satirise (par exemple ces militants des droits civiques qui ont découvert que « le racisme, c’est mal »).
Reste que les actions politiques du révérend Bacon en vue de fomenter des émeutes, sont curieusement prémonitoires de celles, tout au long des années 1990 et 2000, de son modèle dans la vie réelle, le révérend Al Sharpton, comme si le personnage réel se modelait sur le personnage de fiction. De même, ce qui arrive à Sherman McCoy, l’humiliation d’une arrestation et d’une inculpation par un grand jury, alors qu’il n’a rien fait, en tout cas qu’il n’a pas fait ce dont on l’accuse, est curieusement prémonitoire du sort d’un Dominique Strauss-Kahn (affaire dite du Sofitel, en 2011), qui ne fait certes pas un personnage plus sympathique que Sherman McCoy, mais qui sera pareillement écrasé par l’appareil judiciaire et par les médias new yorkais, essentiellement parce qu’ils avaient le pouvoir de le faire, avec comme voile pharisaïque la défense des « minorités ». Curieusement, l’affaire Strauss-Kahn tourna court à cause d’un enregistrement de la prétendue victime, accablant pour elle. Strauss-Kahn fut donc sauvé par la vertu d’une bande magnétique, alors qu’un enregistrement similaire ne sauve pas Sherman dans le roman de Tom Wolfe.

17 juillet. — Je me fais montrer ses trésors par Geoffrey et son équipe, à la galerie d’art The Book Palace, à Londres.
Statue de Florence Nightingale, sur Waterloo Place, entre le Mall et Picadilly Circus. La dame à la lampe ; avec Edith Cavell – la dame de l’aube –, ce qui dans l’anglicanisme ressemble le plus à des saintes. La proximité avec les images des publications de Hulton Press, que je venais de regarder à la galerie, n’est pas seulement idéologique, mais aussi narratologique, les bas-reliefs du monument de Florence Nightingale étant littéralement des illustrations. Tout cela sert aujourd’hui de décor « britannique » pour les touristes, mais précisément ils ne regardent jamais les statues, ni d’ailleurs aucun autre monument (l’Atheneum, le club de l’élite intellectuelle, à la curieuse architecture). Ce décor se consomme « en bloc », comme s’il n’était qu’une toile de fond, un équivalent architectural de l’Union Jack.
Je me suis fait la réflexion qu’en menant, ainsi que je le faisais, pendant quelques jours une vie d’hôtel, on recevait le pays « pur », le pays dans son sens politique. Cela donne un sens très précis à tout ce que l’on voit. Par exemple la série de science-fiction Dan Dare, dans l’illustré Eagle, dont je viens d’acheter des piles, illustre une confiance sereine des Élisabéthains dans le futur de l’Angleterre, après l’horrible dévastation de la guerre, tout à l’inverse des idées des Français de la IVe République, doutant perpétuellement de leurs propres capacités et considérant l’avenir avec défiance. Et, de fait, le Londres qu’on voit aujourd’hui, c’est précisément le Londres de Dan Dare, sorti des pages du comic et construit en verre et en métal.

18 juillet. — Exposition Thomas Cole à la National Gallery. Voilà un peintre qui revient de loin, puisqu’il peint pour commencer des paysage italiens aplatis, propres à plaire à des Américains fortunés. C’est pourtant la ruine romaine, dans ce qu’elle a de pittoresque et de prestigieux, qui lui inspire le cycle narratif The Course of Empire (1833-1836), relevant de la littérature peinte, selon mes définitions, un équivalent, un siècle après, des progress hogarthiens. Le cycle constitue également un « progrès » de la peinture, lui aussi circulaire (et en partie prémonitoire), puisqu’on passe du paysage classique dans The Savage State et The Arcadian or Pastoral State à une préfiguration des grandes machines antiquisantes à la Alma-Tadema, dans The Consumation of Empire, puis à un retour à John Martin dans Destruction, et, en reculant toujours, à du Constable dans Desolation. Tout cela est construit de façon très savante, le point de vue se déplaçant d’un tableau à l’autre, et il faut supposer au surplus que la géologie n’évolue pas moins que la société, que les hommes ont creusé, ont sculpté ce paysage aux différentes étapes de leur civilisation.
Quant au sujet, son caractère à demi fantastique est dû au fait qu’on se trouve devant de la théorie politique, qui ne peut par définition faire l’objet d’un traitement réaliste. Ainsi, l’état sauvage, c’est l’état de nature hobbesien. La période arcadienne est une période théorique, située opportunément à l’aurore de la civilisation (monuments mégalithiques). Deux fantasmes donc, voire deux féeries, comme en témoignent les pissenlits géants dans The Arcadian State.

Thomas Cole. The Course of Empire – The Savage State

Thomas Cole. The Course of Empire – The Arcadian or Pastoral State

Thomas Cole. The Course of Empire – The Consumation of Empire

Thomas Cole. The Course of Empire – Destruction

Thomas Cole. The Course of Empire – Desolation

Vient la « consommation », c’est-à-dire l’acmé de l’empire – et donc de l’hubris –, et sa rétribution, la destruction sanglante. Le trait d’ironie est qu’on ne revient pas au début – ce n’est donc pas exactement un cycle – mais avant le début, puisque dans Desolation, il n’y a pas âme qui vive, même pas les hordes chasseresses de l’état sauvage. Une famille de hérons a fait son nid sur le chapiteau d’une colonne corinthienne, on se croirait dans une page de Chateaubriand.
Décidément tout cela ne manque pas d’humour, comme en témoigne la lune qui, à peine visible, cligne de l’œil dans Desolation, comme dans un dessin pour l’édition dominicale du New York American de Hearst.
Curieux cas d’irruption de facultés subliminales. Moi qui, dans les expositions, suis toujours occupé à me décrire à moi-même les tableaux, je sais que, devant un paysage arcadien, j’achopperai systématiquement à l’adjectif « arcadien », et que la recherche de cet adjectif m’agacera tout le temps de ma visite. Le plus fort est que je connais la raison de cette censure : Arcadie était le nom d’une revue consacrée à l’attirance érotique pour les garçons. Or cet adjectif, arcadien, voici qu’il me revient brusquement devant le Port de mer avec l’embarquement de Sainte Ursule et des onze mille Vierges, de Lorrain. Et ce n’est qu’après avoir retrouvé le mot et m’être rapproché du tableau, que j’ai souvent admiré à la National Gallery, qui se le prête à elle-même pour l’exposition Thomas Cole, et que je croyais bien connaître, que je m’aperçois que les Vierges portent chacune un petit arc, instrument de leur supplice.
J’ai pris grand plaisir à la représentation de Fun Home au Young Vic, d’après le graphic novel d’Alison Bechdel. La théâtralité assumée de cette pièce tirée d’une bande dessinée, et qui parce qu’elle est twice removed de la réalité, est immunisée contre le réalisme, m’a donné à penser que le plaisir du théâtre est peut-être justement celui de la caricature, et que la catharsis opérait par là, non parce que le théâtre imite la vie, mais parce que le théâtre imite la vie quand elle imite le théâtre. Il y a quelque chose de théâtral dans nos vies mêmes et les grandes crises de nos existences, qui sont les moments où nous nous révélons aux autres et à nous-mêmes, sont les moments où nous nous comportons précisément comme dans du mauvais théâtre.

19 juillet. — À la Wiener Library, petite exposition sur l’exposition anglaise de 1938, Twentieth Century German Art, riposte à celle, nazie, de l’art dégénéré. Dans le Völkischer Beobachter, cette légende furibonde, sous la reproduction d’une œuvre représentant une jeune femme comme un tourbillon de lignes : « C’est ainsi qu’ils voient les jeunes filles allemandes. » Ce sera le procédé des imams danois à l’origine de l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » en 2005, les intéressés faisant le tour des palais et des mosquées au Levant avec un dossier de presse, au demeurant largement bidonné, en s’étranglant : « C’est ainsi qu’ils voient notre prophète. » Les mêmes trucs exactement, employés aux mêmes fins.
Guildhall Museum. Exposition temporaire de céramiques de William de Morgan, qui complète bien ce que j’avais vu avec un si vif plaisir au Wandsworth Museum, visité en 2014, un mois avant sa fermeture. Ce Guildhall Museum contient des toiles de toutes les époques, mais le XIXe siècle est particulièrement bien représenté et, pour ce qui est de la peinture narrative, l’endroit ne le cède en rien à la Tate Britain. C’est un musée où il faut revenir souvent, je crois, car on change l’accrochage tous les trois mois.

20 juillet. — Visite à la maison de Keats à Hampstead. Curieusement, il a fallu que je vienne là pour trouver sur un mur du couloir une version du Rake’s Progress de Hogarth que je n’avais jamais vue, et qui appartenait à Browne, le protecteur de Keats. Dans la planche VI où le débauché, ayant reperdu sa fortune au jeu, maudit ciel et terre, son visage n’est pas représenté par des pointillés, mais des lignes divergentes, comme s’il était défiguré par la colère.
Hampstead Heath n’est pas une lande mais une forêt, une forêt dans laquelle je me suis perdu, à six kilomètres de Trafalgar Square.
Dans l’extension de Hampstead Heath, côté gauche de la route, la pergola de The Hill, la maison seigneuriale du savonnier Lever, un des secrets cachés de Londres.
Highgate cemetery. Tombes de George Eliot, d’Ernest Fenollosa, de William Henry Monk, l’auteur de mon cantique préféré, Abide with Me. Monument de Marx. Je possède une photo de moi adolescent, devant ce monument, où je fais la moue, visiblement peu convaincu, même en ces années très gauchistes, par le célèbre révolutionnaire. Cette fois, j’ai éprouvé une impression des plus étranges, celle d’une anomalie foncière, indécelable à première vue, comme dans ces dessins où il faut « chercher l’erreur », et je me suis surpris même à pousser une petite exclamation, comme le P. Brown dans les récits de Chesterton, parce que ce que je voyais était theologically wrong. Je venais de m’apercevoir que le monument consiste en une tête géante de Marx posée à même un cube de pierre. (Ce n’est pas, comme le croient les visiteurs, la tombe de Marx, qui est cachée quelque part dans les allées.) Ce curieux cénotaphe est entouré de lumignons, déposés par des gens qui ne croient pas en la survie humaine. Mais alors à quoi bon ? Et puis je me suis souvenu de la légende du Baphomet, de cette tête d’homme barbue, d’un laideur prodigieuse, qu’adoraient les Templiers et qui, selon certaines sources, était maintenue en vie artificiellement, par des moyens démoniaques.

21 juillet. — Exposition Aftermath, sur les suites artistiques de la Grande Guerre, à la Tate Britain. Le témoignage de guerre (motif graphique du casque abandonné, métaphore de la mort du guerrier), les monuments de guerre, la question des blessures de guerre, avec l’hypothèse de sources orthopédiques et prosthétiques ayant irrigué la peinture surréaliste, mais aussi les « gueules cassées » dans l’œuvre des artistes allemands de la Neue Sachlichkeit, George Grosz, Otto Dix. Intéressant aussi est le « retour à l’ordre », retour au classicisme, aux traditions nationales, au portrait, au paysage, aux sujets religieux. Je suis moins convaincu par la description des conséquences sociales de la guerre (communisme, monde de la fête, machinisme, urbanisme). On retrouve ici l’ambiguïté du mot aftermath, qui, pour un Anglais, est le titre d’un célèbre poème de 1919 Siegfried Sassoon appelant à ce qu’un Français nommerait le devoir de mémoire. Aftermath, littéralement, cela signifie « regain », c’est du moins ce qu’indiquent les dictionnaires, d’où l’idée, ou à tout le moins l’hypothèse, d’un nouveau départ. Mais syntaxiquement le terme sert à désigner la période immédiatement consécutive à quelque événement catastrophique, envisagé dans ses conséquences et ses effets, ici « the aftermath of the Great War ».
A Monster Calls à l’Old Vic. J’ai apprécié l’inventivité dans l’épiphanie théâtrale, c’est-à-dire dans l’incarnation de quelque chose qui n’est pas là (en l’occurrence un arbre mobile et doté de la parole). Moins convaincu par le chapelet de paraboles, qui forment autant de récits enchâssés, censées permettre à un adolescent d’affronter et de surmonter le traumatisme de la maladie et de la mort de sa mère.

22 juillet. — Eucharistie à Saint Gabriel, paroisse anglo-catholique. L’assemblée communie sous les deux espèces. Curieux mélange de luthérianisme et de messe tridentine (l’élévation se fait dos aux fidèles). Bavardé avec le vicaire, un peu éberlué quand je lui dis qu’un prêtre catholique, sur le continent, peut donner pour consigne à ses paroissiens, lorsqu’ils sont en vacances, de se rendre le dimanche matin à l’église la plus proche, quelle que soit sa dénomination.
Regardé les romantiques à la National Gallery. Brief Encounter à l’Imperial Cinema sur Haymarket, production de l’Old Vic (finalement les trois pièces que j’ai vues pendant ce séjour sont de l’Old Vic). Puis retourné à la National Gallery pour regarder Hogarth (le cycle de peintures Marriage à la mode), Turner et Constable.

23 juillet. — Séjour à Londres extrêmement réussi, parfaitement ruineux, et rendu très pénible parce que le voyage, que j’accomplissais naguère en cinq heures, de la porte de ma maison à celle de ma chambre d’hôtel, prend désormais une interminable journée, puisqu’on attend un avion qui n’existe pas, et dont le départ annoncé est décalé de demi-heure en demi-heure.
J’y voyais si mal ce soir, j’étais si dérouté par la fatigue, que j’ai pris pour l’automate où l’on paie le stationnement la machine d’où sort le ticket, à la barrière du parking. Et le plus fort, j’ai oublié mon livre, que j’avais distraitement posé sur cette machine.

24 juillet. — Téléphoné au Lost and Found à l’aéroport. On n’a pas trouvé de livre. Pris d’une intuition, roulé jusqu’au parking et voici, mon livre m’attendait bien sagement sur le distributeur de tickets à la barrière. Récupéré un paquet de livres à la poste de mon patelin. Et pour finir ma tournée, cherché trois bouquins que j’avais commandés chez mon libraire, à Heiligenhain.

27 juillet. — Jours de canicule. On reste calfeutré et même, on fait le tour, pour vérifier qu’on n’a pas ménagé à l’ennemi quelque ouverture, fenêtre ou volet mal clos. Bizarrement, alors même qu’on est, par la force des choses, enfermé chez soi, on ne fait pas grand chose, comme si, décidément on montait la garde.

28 juillet. — Éclipse de Lune, observée dans ma petite lunette. Mars est en opposition périhélique. Mais mes pauvres yeux ne me permettent plus de voir désormais qu’un grain jaune comme une mirabelle, sans aucun détail, alors que les baies équatoriales devraient être bien visibles.

31 juillet. — « C’est le soir ou jamais pour observer Mars ! » (France 3 Régions.) « Mars est près de la Terre ce mardi soir » (Ouest France.) Comme si demain soir, ou tous les soirs suivants, le diamètre apparent de la planète changeait d’un iota.
Ces titres sibyllins s’expliquent, dans un contexte d’ignorance massive, par un factoïde astronomique – Mars ne sera plus aussi proche de la Terre avant l’an 2287 –, et par l’extrapolation journalistique qui en est faite, le boniment journalistique prenant tout naturellement la forme d’une promotion commerciale : c’est maintenant ou jamais. Le boniment est trompeur, comme tous les boniments, puisque Mars est en opposition périhélique, et donc « près de la Terre », non tous les trois siècles, mais tous les quinze ans. (Les promotions commerciales, « occasions uniques », sont elles aussi répétées régulièrement.) Et le comble : le factoïde astronomique est inexact. Il faudra attendre 2287 pour que Mars soit plus proche qu’elle ne l’a été pendant l’exceptionnelle opposition de 2003, et non pendant l’opposition de 2018.
Cependant tout cela peut passer pour des vétilles auprès de ceci : « Mars est tellement proche de la Terre qu’elle devrait être visible à l’œil nu. » (France info.) « Mars, exceptionnellement proche de la Terre, sera visible à l’œil nu ce mardi soir. » (Actu.fr.) Ces journalistes pensent donc que Mars n’est normalement pas visible à l’œil nu. On ne sait ce qui inquiète le plus ici, de l’absence complète de culture scientifique ou du fait que ces gens n’aient apparemment, de leur vie, contemplé un ciel nocturne. Ces journalistes sont pourtant bien allés à l’école de la République, avant d’entrer à l’école de journalisme. Seulement, d’expérience, je sais ce qu’on leur a seriné. Insistance sur le plus frappant – et donc le plus susceptible de retenir un moment l’attention d’enfants chroniquement distraits –, c’est-à-dire sur les distances astronomiques, à grand renfort d’illustrations concrètes sur le tarmac de la cour de récréation (si le Soleil était un ballon, la Terre serait un petit pois, à trente mètres). Et comme la comparaison a pris la prééminence sur l’objet comparé, le gamin retient que c’est très loin, que c’est tout petit. Par contre, rien de concret en termes d’observation astronomique, avec ce résultat que l’enfant devenu adulte, et journaliste, ignore la possibilité même de cette observation. D’ailleurs, il faudrait introduire des notions élémentaires de mécanique céleste et « c’est trop difficile pour les élèves » (slogan non officiel de l’institution scolaire). Ajouter les effets désastreux de la mauvaise science-fiction cinématographique. Dans les space operas, une planète, c’est un endroit similaire à la Terre, mais situé à des années-lumière d’elle, qu’on visite dans des vaisseaux spatiaux propulsés par l’antimatière. Qu’un tel endroit se trouve suffisamment proche de la Terre pour être « visible à l’œil nu », fût-ce sous la forme d’un gros point rougeâtre au sud-est, apparaît comme une sorte d’« effet spécial » dans le monde naturel, dont on n’est pas étonné d’apprendre qu’il ne se produit qu’une nuit et qu’il ne se reproduira pas avant l’an 2287.

Ainsi prient les élites gnostiques :

« Préservez-nous, Seigneur, d’offenser le mal. »

Et cette prière se termine ainsi :

« À moi le règne, la puissance et la gloire,
Car je suis, Seigneur, ton Dieu. »

9 août. — Jour de flemme. Matin, vu sur la Toile la cérémonie commémorant la bataille d’Amiens. Du côté français, pas trace de chef de l’État ou de chef du gouvernement, car il ne fallait pas perdre cette occasion d’insulter les Anglais. C’est madame le ministre de la Défense qui est de service aux côtés du Prince Williams et du premier ministre britannique.
On lit dans les deux langues le Commitment to Remember canadien (« They were young as we are young/They served, giving freely of themselves ») tandis que la musique et les chœurs interprètent en sourdine The Day Thou Gavest Lord is Ended. On a imaginé aussi de faire lire Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie, de Victor Hugo, mais le militaire ne sait pas lire les alexandrins, il ignore qu’un alexandrin a douze pieds, et d’ailleurs il n’a, de toute sa scolarité, jamais entendu parler d’alexandrins et, comme il faut malgré tout produire quelque chose, il produit des hendécasyllabes (« Ceux qui pyeu-se-ment sont morts pour la patrie/Ont droit qu’à leur cercueil la foul’ vienne et prie »). Aussitôt après, une jeune fille récitait l’Ode of Remembrance (« They shall grow not old, as we that are left grow old ») et le chœur éclatait.
Après-midi partagée entre Wagner et les tâches ménagères. Lohengrin à Bayreuth, également vu sur la Toile. (C’est très pratique, au fond, tout le monde a sa petite chaîne de télévision.) Heinrich der Vogler et Friedrich von Telramund sont de grosses mouches dont les ailes sont repliées sur les dos de leurs pourpoints. La scène est apparemment devant la Herzmaschine du Metropolis de Fritz Lang. Lohengrin débarque sur une aile volante qui ressemble à la Batwing, et il est armé de la foudre, comme le Thor de Jack Kirby. Mais il est habillé comme s’il était Freder, le fils du maître de Metropolis.
Curieusement, il n’y a pas de mise en scène, les chanteurs sont plantés là comme des tuteurs à houblon, peut-être parce que, dans l’esprit des concepteurs, des décors et des costumes si audacieux « suffisent ». Ils suffisent en tout cas à nous rendre perplexes devant cette version de Patouche la mouche rencontre Nikola Tesla, qui finit dans l’incohérence. Dans l’opéra, le cygne qui tire la nacelle de Lohengrin s’avère être le frère perdu d’Elsa, victime d’un enchantement. Or dans cette version, il n’y a tout simplement pas de cygne. Le frère perdu apparaît quand même.

10 août. — Crise diplomatique entre le Canada et l’Arabie Saoudite, après que le Canada a demandé la libération d’activistes saoudiens, car le nouveau maître du Hejaz, Mohammed bin Salman, réclame un à-plat-ventrisme général. La chose extraordinaire est le complet isolement diplomatique du Canada, lâché par le grand-frère américain – le président Trump ne dissimulant nullement son mépris envers le premier ministre Trudeau, fils à papa bien-disant et ridicule, qui, comme les Dupondt, a la manie, partout où il passe, de se déguiser en adoptant le « costume local » –, mais lâché aussi par l’Europe, qui tremble devant l’Arabie. En théorie, un État voyou pourrait donc impunément vitrifier le Canada.
On voit sur cet exemple que le multiculturalisme, qui est, au Canada, idéologie d’État, est une posture avantageuse servant à déguiser la reddition ignoble d’États faibles. J’ai toujours envie de crier aux amateurs de théories du complot : Votre prétendu ordre caché, il est là, en pleine lumière. Les cruels féodaux arabes ont lancé le jihad contre l’Occident par la frappe sur New York, le 11 septembre 2001, ils ont financé dans le monde entier une réforme de l’islam, réforme qui a partout abouti, et qui a partout ramené cette religion à son origine militaire et à son projet de conquête universelle. Et à tout cela nous avons réagi par la prosternation. Jusqu’à cette récente campagne de presse mondiale louant, sous prétexte qu’il a fait ouvrir trois cinémas dans son pays, les vertus « progressistes » du jeune tyran qui règne en père Ubu sur le Hejaz.
L’ordre international se résume désormais à l’adoration peureuse des scélérats.

12 août. — Je lis très lentement Jerusalem d’Alan Moore. Pendant la promenade, The Ivory Child, une histoire africaine de Rider Haggard. Je visionne sur la Toile, un feuilleton fantastique anglais du début des années 1980, Sapphire and Steele, un feuilleton français du début des années 1960, empruntant au gothique, La Belle et son fantôme, malheureusement à peu près incompréhensible. Et je m’endors en lisant des Weird Tales des années 1930, de sorte que tout ce que j’ingurgite est peu ou prou fantastique, ou gothique, ou théosophique.

15 août. — Dans le Times de Londres, histoire – je ne sais si elle est véridique – d’une ancienne esclave sexuelle yézidie, réfugiée en Allemagne, qui tombe sur son maître à Stuttgart, où il jouit, tout comme elle, du statut de réfugié, et qui la menace le plus ouvertement du monde, sûr de son impunité. Cette dame a très sagement fui l’Allemagne et est à présent réfugiée dans son propre pays. Après tout, quitte à mourir, autant mourir chez soi.

19 août. — L’eucharistie comme maat sacrificiel. Chez les Égyptiens, la substance du dieu, le maat, par la médiation du pharaon, circule à travers toute la hiérarchie administrative et, de là, jusque dans le plus humble des paysans, de sorte que le maat percole dans tout le pays et que le maat comme ordre cosmique divin se transforme en maat comme ordre social.
« Comme le Père qui est vivant m'a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra par moi. » (Jean 6, 57.) Ce qui descend de Dieu jusqu’à nous, par la médiation du Christ, c’est le propre sacrifice que Dieu nous fait, de lui-même. Il y a là un renversement de la religion au sens le plus littéral (Dieu sacrifie à ses créatures), ce renversement permettant à l’humanité d’échapper à l’acte sacramentel fondamental, qui est le sacrifice humain.

21 août. — Attentats. Il faut, d’une part, non point exactement nier l’évidence, mais préserver très longtemps un air de mystère, par considération pour les derniers des « antiracistes », qui trouveraient que conclure trop vite et de façon en quelque sorte automatique à la frappe islamiste stigmatiserait la communauté musulmane. (Au demeurant rien ne justifie pareille crainte, puisque cette communauté répète inlassablement par la voix des autorités religieuses et des entrepreneurs identitaires qu’elle n’est pour rien dans ces histoires, qui ne la concernent en aucune manière.) Il faut d’une autre part cacher, autant que faire se peut, que les terroristes se recrutent dans la basse canaille, parce qu’il n’est pas question d’admettre qu’il aura suffi de la conversion religieuse de quelques voyous pour jeter à bas notre société. Zigzagant entre ces deux ornières, les médias nous expliquent donc que la plus récente attaque n’est certainement pas un acte terroriste, mais que si par impossible c’en était un tout de même, ce serait alors assurément l’œuvre d’un maître criminel, d’un véritable génie du mal.

22 août. — La logique de la censure, c’est une double interdiction, un « vous n’avez rien vu » deux fois répété. Vous n’avez rien vu puisque ce qui était à voir est censuré, et vous n’avez pas vu non plus la censure, puisque si vous remarquez la censure, vous rétablissez par une opération de l’esprit ce qui avait disparu, et vous devenez tout aussi suspect que celui qu’on a censuré.
Application au vêtement islamique, tout à fait improprement désigné par des médias complaisants comme un « voile », voire comme un simple « foulard », alors qu’il s’agit toujours d’une tenue élaborée, d’un costume islamique, qui va de la simple guimpe jusqu’à l’habit complet. Il y a là une censure dans le monde naturel, la censure du corps féminin, et, en vertu de la double interdiction, il y a censure de cette censure elle-même. On constate à cet égard toute une pédagogie islamique, pédagogie d’intimidation, qui porte non sur l’objet censuré – nul n’aurait l’idée d’aller voir ce que cache le costume islamique –, mais précisément sur l’acte lui-même de la censure, puisque remarquer cet effacement général des femmes dans l’espace public, c’est déjà commettre le crime d’« islamophobie ».

28 août. — Longue promenade nocturne sur les bords du Danube, d’abord à Buda puis à Pest. Sentiment de sécurité parfaite, on voit, qui se promènent, au milieu de la nuit, des jeunes couples, d’autres touristes, une chose inimaginable en Europe de l’Ouest.
Ce qu’on regarde au début, dans une ville, ce sont les détails, comme si l’on était dans un musée des arts décoratifs. Et le fait est qu’on évalue sans se tromper l’état d’une société par cet examen attentif de la façon dont sont ajustées les dalles de ce trottoir, des moulures de cette façade, de l’empattement du caractère sur l’enseigne de ce restaurant.

29 août. — Réflexions philosophiques dans le cimetière national de l’avenue de Fiume (cimetière Kerepesi). En voyant dans ce coin d’Europe centrale la symbologie antique et la symbologie chrétienne des tombes et des monuments, j’ai pris conscience que, tous, nous étions des citoyens romains – ou des barbares romanisés, peu importe –, à qui est parvenue d’Orient une vérité inouïe. Rien n’a changé sous cet aspect depuis deux mille ans. Rien ne changera. Rien ne peut changer.
En écrivant cela, je ne prêche pas pour ma chapelle. Je me contente de mettre en mots ce qui autour de moi est – littéralement – gravé dans le marbre. Il n’y a pas à « construire » l’Europe, elle existe, elle est notre civilisation, chaque pierre de ce cimetière porte la preuve de son existence. Ceux qui voudraient changer cela devraient d’abord renverser tous les tombeaux, effacer tous les monuments. Mais la tâche est au-dessus des forces humaines et le changement est illusoire. Il est à l’image du monument au mouvement ouvrier que j’aperçois au bout de ce gazon, des sortes de HLM miniatures, des kommounalka pour les morts, ou de grandes armoires à archives, un fichier des mort, constitué avec les cendres des morts, par l’Államvédelmi Hatóság, la Stasi locale. Ce n’est du reste pas un monument exactement, mais un vestige, une ruine, puisque ce qu’il commémore n’existe plus. (Il y a aussi dans une banlieue tout un cimetière des sculptures communistes, que je ne verrai pas, c’est assez perdu.) Et sur le strict plan des formes, tout cela reste comme un témoignage de vacuité, d’inanité. Je me suis demandé, en parcourant le carré soviétique, si l’étoile rouge légèrement en relief, dont sont estampillées les tombes des soldats, d’abord libérateurs puis occupants, n’était pas en réalité un mouron rouge stylisé, celui-là même de la baronne Orczy, symbole royaliste détourné de son sens.
Supposer que notre civilisation serait vouée à l’extinction du fait de la crise politique que nous traversons, c’est entrer dans l’illusion de ceux qui, parce qu’ils ont perdu toutes leurs ancres, en sont venus à croire à une impermanence générale, raison pour laquelle la crise civilisationnelle se double chez eux d’une crise cosmique, d’où la croyance à une prochaine fin du monde, en général sous l’espèce d’un changement climatique ravageur. L’abandon de la civilisation classique, le désamarrage du christianisme, entraînent la perte de l’histoire comme forme symbolique, même dans la version vulgaire d’une foi dans le « progrès » ou dans un « sens de l’histoire », et il ne reste alors que l’expérience du néant, expérience qu’on traduit dans la vision d’une catastrophe universelle. Une pareille production symbolique relève de ce que les égyptologues spécialiste de la fin de l’Ancien Empire avaient baptisé la littérature pessimiste. Mais la civilisation égyptienne, après la crise de l’Ancien Empire, dura encore deux mille ans.
Cathédrale Saint Étienne, dédiée au premier roi de Hongrie. Programme iconographique national. L’ordre politique hongrois est fondé sur la christianisation de nomades huniques sédentarisés dans le bassin du Danube, par l’invention d’un christianisme ad hoc, celui de la « couronne de Saint Étienne ». En découvrant cela, je n’ai pu m’empêcher de sourire parce que, en Europe de l’ouest, la journaille, qui ne peut tolérer le refus des Hongrois d’accueillir les « migrants », dépeint volontiers les Magyars comme des parangons de « petits blancs » racistes. Il était difficile de tomber plus mal. Ce sont de petits hommes au visage allongé, aux traits accentués, à la peau mate, aux cheveux très noirs.
J’ai été touché de la présence discrète sur un autel de ce sanctuaire du nationalisme hongrois du bienheureux Charles François de Habsbourg-Lorraine, qui fut, au temps de la double monarchie, le dernier roi de Hongrie, sous le nom de Charles IV.
Galerie nationale hongroise. Une heure et demi dans le XIXe siècle. Peinture narrative et peinture d’histoire sont abondamment représentées, mais pas de préraphaélisme, pas de japonisme, les quelques tentative en ce sens ratant visiblement. Un peu de symbolisme, qui tient lieu du reste. La richesse est étonnante en regard de la taille du pays. Mais naturellement, c’est de la marche d’empire que je contemple, toujours la double monarchie, une civilisation danubienne, qui est d’ailleurs très liée à l’Europe occidentale. L’impressionniste László Paál connaît très bien la forêt de Fontainebleau et pour cause : il fait partie des peintres de Barbizon. Et József Rippl-Rónai appartient à l’histoire de l’art française, au titre de nabi.

30 août. — Matinée passée à donner, au bout d’une cuillère en bois, du miel à des ours, dans un refuge pour ours. Après-midi à la Galerie nationale hongroise. Une journée parfaite, entre l’amour des bêtes et l’amour des images.
Il y a dans la peinture hongroise un « effet retard », comme si, assoupi dans ses habitudes provinciales, on s’arrangeait pour rattraper d’un coup l’histoire de l’art. Par exemple, comme on attend longtemps l’impressionnisme, on passe directement au post-impressionnisme (Károly Ferenczy fait du Van Gogh après 1900). Le symbolisme dont je parlais hier est lui aussi tardif (Tivadar Kosztka Csontváry).
Curieusement ce régime perdure après 1945, sous la dictature communiste. Après 1956 et l’ouverture relative, le « progressisme » officiel se met en tête d’assimiler tous les « ismes » de la moderrnité. Mais c’est précisément ce que fait la peinture hongroise depuis le début.

31 août. — Marché toute la journée en faisant des pauses pour lire Sándor Petöfi. Place des héros, parc de Városliget et petit château de Vajdahunyad, en style éclectique, à la fois médiéval et baroque, reprenant paraît-il des bouts de châteaux existants.
Île Margit. Une fontaine musicale, qui joue de la musique de la Renaissance tous les quarts d’heure. Impression délicieuse d’être dans les jardins de la citadelle de Heidelberg, dessinés pour l’Électeur Palatin par Salomon de Caus.
Monté pour finir au bastion des pêcheurs.
Une journée entière dans du Violet-le-Duc à la sauce hongroise, avec pour seule exception, sur l’île Margit, les ruines médiévales du couvent de dominicaines et du palais royal.

1er septembre. — Touchant musée Liszt sur la rue Vörösmarty, qui est l’appartement où le musicien a terminé ses jours, dont le mobilier a été reconstitué, et où l’on a réuni ses instruments et ses objets personnels.
Budapest m’a fait une curieuse impression. Ville magnifique, typiquement danubienne, un côté germanique, Munichois, si l’on veut, un côté italien (des palazzi partout), un côté viennois (prédominance de la Sezession et du style Art déco). Tout cela malheureusement bien souvent dans un état de délabrement avancé, de sorte que, avant d’admirer, il faut prendre le temps de s’habituer à la ville.
La domination soviétique se résume apparemment à : socialisme et alcoolisme. Ôté le socialisme, il reste l’alcoolisme, et on a basé le tourisme là-dessus. Des avenues entières consacrées au street food, au point qu’on peine à trouver un vrai restaurant. Et toutes les rues adjacentes, des bars. Vacances pas chères pour soulographes pas méchants.

2 septembre. — Comme souvent au retour des voyages, passé la journée au lit.
Le député néerlandais Wilders a annulé le 31 août son concours de caricatures de Mahomet. Un Pakistanais a été arrêté aux Pays-Bas après qu’il a proféré des menaces de mort. Peut-être le député a-t-il après tout démontré ce qu’il voulait démontrer. Mais cela ne fait que me conforter dans mon doute devant cette intention affichée par M. Wilders (je ne sais si elle était sincère) de rétablir par un coup d’éclat le régime imagier qui avait cours en Europe avant l’islam, ce que Wilders appelle le « refus de céder devant les menaces ». Il me semble qu’en annulant son concours au premier trouble, M. Wilders vient très précisément de « céder devant les menaces ». Quant à ce retour au passé, je persiste à le croire impossible. Si on la considère à la lumière des événements postérieurs, la première affaire de caricatures, l’affaire danoise de 2005, était peut-être plus cruciale par les réactions occidentales que par les actions des islamistes. Du point de vue musulman, on peut la décrire comme une sorte de bizutage des Occidentaux, les imams danois qui avaient fait le tour des dictatures du Proche Orient avec un dossier truqué, pour exciter à la violence, ayant pour dessein de montrer aux Européens comment marchaient les choses à présent que l’islam avait établi sa contre-société au cœur du continent. Mais le véritable désastre provint des réactions d’appeasement des gouvernements occidentaux et de la propagande de cinquième colonne des bien-pensants. On aboutit à ce résultat que l’Occident reconnaissait le fait accompli mahométan. Les conséquences sur le plan juridique étaient incalculables. Si les Occidentaux admettaient – même en usant de certaines précautions, et en invoquant de façon défensive la « liberté d’expression » –, qu’ils pouvaient être coupables d’« insulte à l’islam », ils reconnaissaient leur sujétion à ce qui était désormais l’autorité de facto. Il eût fallu, en 2006, face aux régimes musulmans et aux religieux qui excitaient la plèbe à la violence, menacer de représailles, et exercer celles-ci sans la moindre faiblesse lorsque brûlèrent nos ambassades. Si l’on avait montré alors un peu de courage, les dessinateurs de Charlie seraient vivants et M. Wilders s’intéresserait beaucoup moins à l’humour graphique.
Dernière réflexion sur l’initiative de Geert Wilders. Je me suis souvent surpris à penser que la véritable conséquence des affaires de caricatures, et de l’interdiction des caricatures, c’était une révérence nouvelle pour les dieux monstrueux. Nous avons fini de traiter cavalièrement les génocidaires divinisés des religions politiques. Tous auront droit désormais à nos honteuses génuflexions. Et l’écho assourdi des noms de Moloch, Baal, Dagon, au fond du puits des siècles, fera à nouveau courir sur les échines les frissons d’une mortelle angoisse.

10 septembre. — Ainsi, la mutation de la gauche vers la politique identitaire, les « droits des minorités » et l’« intersectionnalité », ce n’était pas la réinvention du progressisme (« refonder la social-démocratie », slogan du think tank Terra Nova), mais la phase terminale de sa maladie. Le « changement de civilisation » de la présidence de M. Hollande ne signifiait pas, comme on le croyait, le progrès et la métamorphose (changement au sens 1 : le fait de rendre différent), mais la mort inéluctable du régime et la relève de nos institutions par un despotisme oriental (changement au sens 2 : le remplacement).
On pourrait même faire l’hypothèse que la gauche moribonde a essayé in extremis de se transformer dans ce qui devait la vaincre, de devenir une sorte d’islamisme. Cela repose à mes yeux la question du remplacement de la religion. L’humanitairerie, qui devait combler la brèche, est moins une Ersatzreligion, une religion de substitution, une religion séculière, qu’un Religionsersatz, un substitut, un succédané de religion. Et ce n’était pas au christianisme qu’on désirait de répondre, puisqu’on le considérait comme aboli, mais au mahométisme. Il s’agissait de trouver une « voix » sur une scène politique dominée désormais par l’islam.

La débâcle doctrinale laisse orphelines de leurs idées les élites intellectuelles, et d’autant plus affligées qu’il y a eu cette métamorphose finale, que le mort n’a pas retrouvé la pureté de ses traits, mais qu’il est demeuré dans le trépas le monstre horrible qui a expiré dans de violentes convulsions.
D’un autre côté, il me semble que les élites se sont très bien faites à l’idée de leur mort, au moins de leur mort intellectuelle. J’ai souvent été frappé par ce pessimisme intégral, habituel chez des gens de droite, mais insolite chez des gens qui, en théorie, croient au progrès. Je crois qu’y entre pour part le darwinisme social, qui a « pris » en France beaucoup plus qu’on ne l’a voulu croire, et a laissé dans la pensée, un siècle après son acmé, des traces profondes. Les deux auteurs favoris des médias, Houellebecq et Onfray, prédisant l’un comme l’autre l’inéluctable déclin d’une civilisation occidentale amollie, sont les équivalents modernes d’un Max Nordau, qui diagnostiquait en 1892, dans Entartung, la dégénérescence fin-de-siècle. L’effondrement civilisationnel que décrivait Nordau n’a pas eu lieu. Celui que prédisent ses épigones n’aura pas lieu. C’est en réalité leur propre disparition que prophétisent un Houellebecq ou un Onfray.

Titre : Les magasins d’iniquités.
Et qu’est-ce qu’ils vendent ?
Ils vendent des philtres pour produire l’amour et la haine.

15 septembre. — Je ne suis pas enchanté de la tournure revancharde que prennent les affaires politiques, mais après tout, de cette situation, l’élite est seule responsable. Elle a favorisé, partout en Europe, les droits victimaires au profit des cosi dette « minorités ». Par mimétisme et par réaction, les autochtones ont à leur tour réclamé leurs droits politiques. Mais cela ramenait à une bonne évidence, puisque les blancs de culture chrétienne sont après tout en Europe la population générale et qu’ils constituent eux-mêmes ce qu’on entend traditionnellement par « la nation française », « la nation allemande », etc. Ainsi le communautarisme victimaire contenait en germe sa propre disparition, ce dont témoigne la langue, puisque le mot « identitaire », dans l’ordre politique, désigne à la fois la « meilleure » et la « pire » des choses, j’entends : celle qui est la plus à gauche (identity politics, les « droits des minorités ») et celle qui est la plus à droite (« les identitaires », les activistes d’extrême droite).
Il suffit de lire un article de journal sur la Toile pour juger du déséquilibre des forces. D’un côté, des publicistes qui, de tribunal vehmique de la morale qu’ils étaient naguère, sont devenus de simples militants, et qui répètent qu’il faut, pour accueillir les millénaristes partis en goguette sur le vieux continent, abolir le droit et supprimer les frontières, puis, dans les commentaires qu’on ne censure plus (mais je crois plutôt qu’on en censure neuf sur dix et que les centaines de commentaires que je lis sont ceux qui « passent »), des lecteurs horripilés qui réclament le retour des États-nations.
On prétend que les affaires politiques peuvent toujours se réduire à de simples questions auxquelles on répond par oui ou par non. Mais si, comme le fait l’actuel pouvoir, on réduit la campagne des européennes – et toutes les campagnes futures – à la question « voulez-vous toujours plus d’islam ? », on va vers un triomphe de ceux que les médias et le pouvoir appellent les « populistes ». M. Orban, M. Salvini et leurs émules, qui se trompent sur tout, ont raison au moins sur la dénonciation du bobard humanitariste, sur l’immigration de masse déguisée en martyre, en application du poncif du musulman victime. Inversement, les prosélytes de l’immigration incontrôlée font du mensonge une institution, au sens littéral d’une institution juridique. Ainsi, à propos des milliers de migrants adultes qui se font passer pour mineurs, on parle à présent de « reconnus mineurs », autrement dit d’une fiction juridique, instaurée en réponse au desideratum des lobbies (« Il y a un moment, il faut qu’il y ait une présomption de minorité, on voit des personnes qui sont dans la difficulté, dans la douleur, il faut les aider qu’elles aient dix-sept ans, dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans, ou trente-cinq ans. » Propos tenus sur France Culture, le 3 janvier de cette année, par le directeur des études d’une fondation d’aide aux « migrants ».)
Puisqu’on sait qu’on ment, qu’on sait qu’il y a fraude, la seule urgence est de mettre un terme au mensonge, de punir la fraude. C’est le mensonge qui suscite la révolte des peuples, raison pour laquelle les Allemands les premiers se sont révoltés, et se sont révoltés d’abord contre leurs médias. À cette évidence du mensonge et de la fraude, les prosélytes de l’immigration répondent par un misérable sophisme : c’est précisément parce que la situation est désespérée et que nos lois sont mal faites que les « migrants » sont contraints de mentir et de frauder. Mais ceci revient à reformuler sur le mode hystérique la proposition de départ, qui est la suppression des frontières et l’abolition du droit, confirmant au passage qu’on ne peut appuyer la cause des « migrants » que sur des considérations émotionnelles, qu’il faut renoncer à la raison et se laisser guider uniquement par le sensationnalisme et le sentimentalisme, position qui fut fameusement réclamée par la campagne de presse internationale appuyée sur les images du petit noyé que les médias avaient baptisé « Aylan Kurdi ».

23 septembre. — Textes du jour : « Attirons le juste dans un piège car il nous contrarie. » (Sagesse, 2, 12 : 17.) « Des étrangers se sont levés contre moi/Des puissants cherchent ma perte. » (Psaume 53.)

28 septembre. — (...) Il est remarquable que la langue, qui distingue les dénominations des sexes entre les humains et les bêtes – homme et femme, mâle et femelle –, n’opère pas cette distinction pour les mères, qui peuvent enfanter indifféremment des petits chats ou des petits d’homme. Or le fond de la pensée des militants du gender, c’est précisément un anti-naturalisme enragé. Il n’est pas surprenant que les revendications militantes du gender aient porté d’abord sur les pratiques procréatrices.

4 octobre. — Aux rencontres de la bande dessinée, à Angoulême, brushing shoulders with the elite.

6 octobre. — Dans Le Figaro, ces lignes qui pourraient sortir d’un roman de Chesterton : « Le contenu de nos assiettes est à l’origine de violences qui prennent une tournure inquiétante. (...) Cet extrémisme alimentaire est aussi dangereux que les formes de terrorisme actuelles quelles qu’elles soient.  »

Un nom : Bedragheld.

9 octobre. — Il me faut à présent trois jours pour me refaire des fatigues d’un voyage (rencontres d’Angoulême). J’émerge de ma torpeur pour reprendre mon rituel de la course légère. Le soleil transforme en tapis d’émeraude l’herbe du petit bocage au long duquel je retrouve en y repassant des scènes des romans d’aventures que j’écoute en audio-livres pendant mes promenades.

12 octobre. — Abstraction faite du malheur généré, qui est immense, il n’est pas inintéressant de voir un ordre politique qui tombe, c’est-à-dire le moment où les erreurs accumulées atteignent la taille critique – the straw that broke the camel’s back.
Ceux qui ont menti sur le péril – les élites politiques à indignation et à immigration – mentent à présent sur le remède. On ne pourrait pas expulser les étrangers comploteurs et préparateurs d’attentats, car ce serait contraire au droit (il existe pourtant des arrêtés préfectoraux et, en cas d’urgence, des arrêtés ministériels d’expulsion). Il serait, paraît-il, impossible d’interner ou de reléguer des personnes qui présentent un risque terroriste (pourtant on pourrait parfaitement assigner ces individus, qui après tout font l’objet d’un suivi socio-judiciaire, à une résidence en un lieu éloigné de la population). Ainsi, ceux qui sont responsables de la situation actuelle prêchent l’impuissance et la résignation au nom d’un prétendu ordre juridique définitivement confondu avec l’humanitairerie.
Quant aux médias, ce qui me frappe est leur soudaine obsolescence. Le journal du jour semble tiré du fond d’un cageot. Il est comme ces news magazines qu’on feuillette distraitement dans les salles d’attente et dont on s’aperçoit soudain qu’ils sont parus il y a trois ans. Quelle singulière ironie. Les médias croyaient s’être débarrassés de la culture, des arts et des lettres, avec comme argument principal : « Mais pourquoi conserver ces choses d’un autre temps ? » (en sous-entendant que ces choses souffraient de toutes les attitudes anti-sociales « d’un autre temps ».) Et à présent c’est la presse elle-même qui est « d’un autre temps ». En témoigne le sérieux imperturbable avec lequel elle rend compte des motions et des dissensions au sein d’un parti, le Parti Socialiste, qui n’existe plus, quand elle ne couvre pas des rassemblements en faveur de l’afflux des clandestins, rassemblements où se manifestent parfois plusieurs dizaines d’ahuris.
Tout aussi frappante est la brièveté du moment de lucidité qui suit un attentat très meurtrier, comme si on essayait de se régler sur une sorte de Radio Londres à la fréquence instable – de sorte qu’on entendra, éberlué, pendant quelques secondes, que l’islam est séparatiste, que l’islam est meurtrier –, après quoi revient comme une vague déferlante le discours convenu des musulmans victimes, qui n’aiment pas la France parce que la France ne les a pas assez aimés.
Pour ce qui est de la population générale, le phénomène le plus remarquable et le plus immédiatement visible est la mort de la « bonne petite conscience de gauche ». Dans les milieux que je fréquente, on oscille entre ligne officielle (mais on sait alors qu’on parle pour ne rien dire, les propos tenus correspondant à une sorte de politesse langagière, comme le fait de se souhaiter une « excellente journée »), tentative de réduire la dissonance cognitive (« oui, il y a un problème d’immigration, mais c’est en réalité à cause de la droite, car c’est le patronat qui a organisé l’immigration de masse »), et marasme.
Différent est le cas des militants, qui sont immunisés contre la réalité. Le plus surprenant est que même dans une situation de persécution caractérisée, l’idéologie victimaire, qui se trouve après tout sur son terrain, s’avère incapable de se rapprocher des faits d’un iota. N’en déplaise aux militants gays qui s’expriment dans Marianne de ce jour, ceux qui « cassent du pédé » dans nos rues ne sont pas des « homophobes », mais une police religieuse auto-instituée. Et lorsque, au lieu d’identifier leurs persécuteurs, ils imputent leurs déboires à « un climat général rendu plus irrespirable depuis le débat sur le mariage pour tous » (je cite toujours Marianne), recyclant un argument de campagne vieux de cinq ans contre les catholiques de La Manif pour tous, ces militants atteignent à la fois le dernier degré de la poltronnerie et le dernier degré de la bassesse.

13 octobre. — Je me demandais pourquoi j’ai pris un si vif plaisir à la lecture de The Tale of Terror (1921) d’Edith Birkhead, l’un des ouvrages pionniers sur la littérature gothique. C’est que, outre une érudition sans faille et une grande intelligence des formes, qui lui permet de prédire exactement de quoi sera faite la littérature gothique au XXe siècle, l’auteur est capable de porter un jugement sur les œuvres. Elle note ainsi à propos de Zanoni, de Bulwer Lytton : « The impression of artifice that the book makes upon us is probably due to the fact that Lytton first conceived his theories and then created personages to illustrate them. His characters have no power to act of their own volition or to do unexpected things, but must move along the lines laid down for them. »
L’université, en faisant passer les études textuelles du côté des sciences humaines, a définitivement renoncé à ce jugement littéraire, et les chercheurs, si versés qu’ils soient dans leur domaine, en seraient je crois incapables.

15 octobre. — Le « coup de folie du chauffeur d’une camionnette ». C’est par cette formule inédite que Le Parisien désigne tout en le niant le plus récent attentat.
Les médias se rendent-ils compte qu’en parlant systématiquement de « déséquilibrés » pour ne pas parler de terroristes musulmans, ils « stigmatisent » les malades des services de psychiatrie, en particulier les 90 000 malades qui sont tous les ans hospitalisés sous le régime de la contrainte ? Et « stigmatiser » ne désigne pas ici une vague dérogation à un hypothétique droit à la flatterie, dont bénéficieraient les nouveaux ordres privilégiés, mais une assimilation claire et malveillante entre « fou » et « danger ». Décidément, ceux qui parlent le langage « victimaire » ne peuvent se réclamer ni de l’éthique ni du bien public.

16 octobre. — Cela me rappelle la vieille blague de mon enfance sur le poids comparé « d’un kilo de plumes et d’un kilo de plomb ». Nous nous dépêtrons des plis d’une idéologie-édredon qui, pour la pesanteur, ne le cédait en rien aux carcans de fer des idéologies d’État. Moi qui, littérairement, ai passé ma vie au tournant du XXe siècle, je faisais toujours la comparaison avec le regain patriotique et revanchard qui mena à la Grande Guerre, et je concluais à chaque fois, incrédule, que l’école, que les journaux de la IIIe République étaient plus libres que les nôtres, que l’école se donnait pour but d’instruire avant que d’endoctriner (ces priorités sont aujourd’hui inversées), que les journaux ménageaient des espaces de liberté, par exemple dans les feuilletons, qui ne contenaient nullement une pédagogie raciste, impérialiste, etc., comme l’a ânonné une génération d’universitaires mal ressuyés du marxisme, mais qui étaient réellement un terrain neutre, alors que leurs équivalents modernes, les fictions policières à la télévision, sont bien, elles, autant d’obligatoires petites leçons de catéchisme.
Le « progressisme » ne pouvait subsister qu’en rééduquant les populations, et en reprenant constamment cette rééducation du début, d’où l’effarante impression de rabâchage que procuraient les discours approuvés. Ce combat qui était éternellement à reprendre explique aussi que les régimes « progressistes » aient dû placer leurs populations sous surveillance, pour repérer et isoler les mal convaincus. La DDR, qui n’était pas une dictature exactement, mais un régime autoritaire, reposait entièrement sur cette surveillance et cette délation mutuelles. Dans notre régime, qui n’est nullement un régime autoritaire, mais qui est bien, comme en a convenu candidement l’actuel locataire de l’Élysée, un régime « progressiste », il s’agissait d’organiser le chamboulement permanent, d’ôter aux classes populaires et aux classes moyennes ce qui les maintenait à flot, l’emploi abondant, la protection sociale, la culture commune, tout en ordonnançant tant bien que mal l’affluence de centaines de milliers de mouhajiroun et en faisant accepter à la population les attaques meurtrières des enragés mahométans. Tout cela demandait naturellement un effort soutenu de mensonge et d’intimidation.
Comment une doctrine aux conséquences aussi visiblement, aussi inévitablement désastreuses a-t-elle pu si facilement triompher ? C’est ici, crois-je, qu’intervenait la « bonne petite conscience de gauche », dont je relevais l’autre jour la subite disparition. Bourrage de crâne et esprit de délation ont été assez facilement mis en place, le premier par la lutte obsessionnelle contre le « racisme », le second par la démonisation des ennemis politiques comme « fascistes » (on s’était contenté dans la circonstance de reprendre paresseusement l’intitulé en usage dans les démocraties populaires). C’est précisément pourquoi la persécution de la littérature a si bien marché, car il était à la portée d’un demi-analphabète piétinant à travers un texte littéraire de repérer un « stéréotype ». Tout cela laissait peu de place à l’inquiétude, puisqu’on se donnait le beau rôle. On s’est habitué à surveiller ses propos, et même sa pensée, en trouvant cela bien normal, au fond. Et l’on s’est aperçu un jour qu’on n’avait jamais autant parlé de liberté d’expression que depuis qu’elle n’existait plus.

19 octobre. — On se penche sur la prose des médias comme le chirurgien se penche sur une chair rongée par la gangrène. Cet examen enseigne comment on s’y prend pour nier l’évidence. « L’auteur présumé d’une prise d’otage à Cologne est un Syrien de 55 ans souffrant vraisemblablement de problèmes psychologiques. » (Il s’agit du plus récent attentat, avec cocktails molotov et bonbonnes de gaz.) Cet examen enseigne également comment on s’y prend pour accabler un ennemi politique. « Le département américain de la Justice a ouvert une enquête sur les abus sexuels commis par près de 300 prêtres catholiques de l’État de Pennsylvanie sur un millier d’enfants sur une période de 70 ans. » Il n’existe pas de gang de prêtres pédophiles, comptant 300 membres, qui auraient violé des enfants pendant soixante-dix ans, comme il existe des gangs de pakistanais, partout en Angleterre, qui, eux, ont réellement réduit en esclavage sexuel, pendant des décennies, des gamines blanches en rupture familiale et scolaire, avec la bénédiction des institutions britanniques. Ceci n’ôte naturellement rien à l’immensité du crime que constituent les faits de pédophilie dans le clergé américain. Mais la phrase est construite pour suggérer : vous voyez, il n’y a pas que chez les musulmans...

20 octobre. — Le jeune tyran du Hejaz, qui, sur les photos, apparaît invariablement avec un sourire narquois, a fait attirer un opposant politique frériste dans le consulat saoudien à Istanbul, l’a fait tuer et dépecer par des gens du métier, et l’a fait dissoudre dans l’acide. (Cependant, selon d’autres sources, on en aurait retrouvé de petits morceaux dans le jardin du consul.) C’est la Truquie, l’État truqué, l’État frériste, installé par le dictateur Erdogan, qui révèle l’affaire, pour embarrasser son rival saoudien. Si je devais parodier le style des dépêches, j’écrirais que l’agence Moody’s a soudain dégradé la note de l’islam.
Voilà un potentat dont l’hubris a été entretenue par le consensus des médias et des politiques, tous chantant les inclinations libérales du jeune prince, qui avait fait au printemps un tour d’Amérique triomphal, précédé d’une visite non moins pompeuse en Grande Bretagne.
La presse à bobards consiste en torchons et en tapis. On reconnaît un torchon à sa vulgarité, à son goût prononcé pour le mensonge et la fabrication, et à son obstination fatigante à réclamer la mort, au moins la mort sociale, des mal-pensants. On reconnaît un tapis à son onction, son hypocrisie, son servilisme envers les despotes.

1er novembre. — La bonne nouvelle, en ce jour où l’Église fête tous les martyrs, c’est l’annonce de l’acquittement par la cour suprême du Pakistan d’Asia Bibi, chrétienne condamné à mort en 2010 pour blasphème. L’affaire constitue la proverbiale tempête dans un verre d’eau, puisque le crime d’Asia a consisté à s’oublier jusqu’à proposer à une villageoise musulmane de boire dans le verre où elle-même avait bu, alors qu’une chrétienne est par définition une sorte d’immondice (Coran, 9, 28). Plus curieusement, l’affaire constitue aussi une paraphrase de la fable Le Loup et l’agneau, que tous les petits Français apprennent par cœur (« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? »)
C’est le raj qui imagina la loi anti-blasphème, car la sage administration coloniale britannique avait compris qu’elle avait affaire à des populations qui ne demandaient qu’à s’entre-insulter puis à s’entretuer. Cependant, contrairement à un préjugé occidental, l’imagination réformatrice de l’islam est sans limite, et la loi anti-blasphème devint la loi anti-chrétiens, puisqu’elle permettait de les condamner – et plus souvent encore de les lyncher – sur simple dénonciation.

2 novembre. — Même accusation (le blasphème, l’injure au prophète, à l’islam, au Coran), même hystérie (une foule saisie de frénésie religieuse), même violence, même sentence (la mort). Les caricaturistes occidentaux, pas plus que les chrétiens d’Orient, ne sont pris dans l’abstraction d’un conflit de normes, mais sont l’objet de menaces émanant de fanatiques contre leur intégrité physique et contre leur vie. Il ne sert à rien d’invoquer des libertés fondamentales (la liberté d’expression) ou de hautes vertus morales. Il s’agit de réclamer la fin des persécutions.

3 novembre. — Retournement de situation dans l’affaire Asia Bibi. Le gouvernement de M. Imran Khan, ancien playboy international et joueur de cricket, a ordonné à la cour suprême de réviser son jugement et a interdit à Asia Bibi de quitter le pays. L’avocat de la chrétienne a pris la fuite à l’étranger, craignant pour sa vie.
Cette histoire d’une malheureuse condamnée à mort parce que ses lèvres ont touché un gobelet m’a fait souvenir d’un exemple ancien, lu dans la presse, de formation coranique accélérée à l’usage des Occidentaux et, miracle de la Toile, je retrouve ce spécimen, ou un autre exactement semblable (Le Parisien, 12 janvier 2011) : « Les élèves infirmiers de Limeil ont des cours pour réussir à concilier la pratique religieuse des patients et les soins. Hier, ils ont découvert les rites musulmans à la mosquée de Créteil. (...) Les étudiants ont multiplié les questions. ”Il paraît qu'un non-musulman ne peut pas toucher un Coran écrit en arabe. Comment fait-on si un patient hospitalisé le laisse tomber du lit ?” demande une étudiante. Réponse : “Vous pouvez le ramasser avec une couverture, il faut que quelque chose fasse barrière.” » Parfait exemple de pédagogie islamique. Leçon numéro 1 : « J’apprends que je suis une souillure. » Le cursus entier pourrait s’intituler : Devenir Asia Bibi.

6 novembre. — Décidément je fais un fichu chrétien. Je crois avec Clément d’Alexandrie (Stromates 6, 8, 67, 1) qu’il y a deux Anciens Testaments : celui des Hébreux, qu’on trouve dans la Bible, et celui des Grecs, qu’on trouve dans la philosophie de Platon et d’Aristote. Je tiens G. K. Chesterton pour un docteur de l’Église, et pour un saint, par dessus le marché, un saint pour notre temps, qui poussa l’humilité jusqu’à prêcher dans les journaux, et qui y combattait, un siècle avant qu’elle ne triomphe dans tout l’univers, l’hérésie médiatique.

8 novembre. — Pas noté l’achat des œuvres d’Ainsworth, avec les gravures de Cruikshank, de Phiz, etc., dans de belles reliures, pour une bouchée de pain. Explication de l’aubaine : si j’en juge par ce qu’écrit le Times Literary Supplement, les Anglais ne savent plus forcément qui est William Harrison Ainsworth, que les Victoriens considéraient comme point inférieur à Dickens.

9 novembre. — Journal de France Culture. En cette avant-veille du centenaire de l’Armistice, on me parle d’un certain maréchal Phoque (Foch).

11 novembre. — Communié sous les voûtes de la vieille abbatiale tandis que sonnaient à pleine volée, au-dessus de nos têtes, les cloches du centenaire de l’Armistice. Cette messe, qui ne différait en rien de n’importe quelle messe, était l’antithèse parfaite du « plaidoyer pour la paix » prononcé au même moment par l’actuel président de la République, sous l’Arc de triomphe, version politico-diplomatique du « vous n’aurez pas ma haine », une leçon de catéchisme victimaire, qui retournait le sens de l’événement qu’on commémorait, de sorte qu’on a célébré aujourd’hui la défaite de 1918, et qu’on l’a célébrée dans une inertie comateuse, celle-là même des cérémonie pénitentielles avec bougies et petits cœurs qui suivent les attentats.
Si nos morts revenaient, ils verraient incrédules une Allemagne qui, cent ans plus tard, a rempli exactement ses buts de guerre, puisqu’elle a obtenu un vaste espace politique et économique, à l’échelle du continent, dirigé par elle. Nul parmi les vivants ne songe à en faire reproche à nos voisins, mais le fait est là, chaque pays agit en fonction de ses intérêts, le nier est de l’infantilisme. Or le discours du chef de l’État est un exemple d’anthologie d’un tel infantilisme : « En disant “nos intérêts d’abord et qu’importent les autres !”, on gomme ce qu’une Nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre, ce qui la porte à être grande, ce qui est le plus important : ses valeurs morales. »

13 novembre. — L’information du jour : Un Syrien, exhibant une vidéo de Daesh dans un TGV, tente de s’immoler par le feu après s’être aspergé de vin rosé.

16 novembre. — Curieux témoignage des préoccupations du temps, cette question extraite de l’interview par un journal canadien d’un romancier populaire : « Votre héros est sur le point de prouver l’existence de l’Atlantide, mais voit sa quête compromise par l’intégrisme musulman. Que pensez-vous du débat actuel sur l’islamophobie ? »

17 novembre. — Été deux fois me promener du côté de l’autoroute pour juger du degré de blocage par les « gilets jaunes ». Trafic désespérément fluide.
Élément déclencheur de la jacquerie, les taxes prétendument « écologiques » sur le carburant. Se rendant compte que la classe populaire ne pouvait payer davantage, on en est arrivé à voter des subventions pour permettre aux moins nantis de payer les taxes. Ceci restera dans les livres d’histoire. Élément sous-jacent, la limitation à 80 km/h sur le réseau secondaire, mise en place le 1er juillet, jamais acceptée par la population, interprétée comme une punition collective.
Parmi les causes immédiates : la semaine ratée d’« itinérance mémorielle » du président, pour le centenaire de l’Armistice, au cours de laquelle ce président arrivé à la magistrature suprême par effraction, selon son propre mot, a pu mesurer son impopularité.
Causes lointaines : la déshérence du monde péri-urbain et rural. Je suis bien placé pour mesurer l’écart grandissant entre la campagne où j’habite et le faubourg islamisé où je me promène chaque semaine. Au fait, les questions posées par l’islamisme – en particulier le terrorisme de masse et le chaos migratoire – figurent-elles dans les causes du soulèvement ? Personne parmi les gilets jaunes n’en dit mot. Face à des médias qui mentent et qui accusent, et qui seraient trop heureux de débusquer et de tailler en pièce leur « raciste », on a appris à tenir sa langue.
Lisant sur la Toile la prose des gilets jaunes de mon coin de frontière, j’ai cru d’abord que ceux qui « postaient » étaient des Allemands, et je m’étonnais de leur nombre. Mais non, ils sont français, ils sont ouvriers, employés, travailleurs indépendants, ceux qui écrivent ce sabir qui n’est plus seulement agrammatical et dysorthographique, mais qui est devenu à proprement parler idéogrammatique, parce que le logiciel de saisie, sur les tablettes et les petits téléphones, propose des graphies toutes prêtes et que le scripteur choisit celle qui lui plaît : « j’en fait party » ou « jetai pré a y allée. »
Je suis frappé aussi par le contraste entre le peuple, qui affronte des problèmes tout à fait concrets, tels que se déplacer ou se chauffer, et l’élite, qui ne connaît que les slogans lancés dans les médias, « l’accueil des “migrants” », « la lutte contre le réchauffement », « l’égalité femme-homme », et qui a fini par se convaincre que cette réalité médiatique était la seule réalité, et que le peuple était trop faible d’esprit pour l’apercevoir. Dans les catégories aisées, le mépris de classes est digne des nobles de l’Ancien Régime ou des gros bourgeois du XIXe siècle. Des journalistes qui sont en théorie « de gauche » n’ont pas tardé à dire tout le mal qu’ils pensaient des pauvres et à signaler le caractère déraisonnable de leurs revendications, dans une prose qui ressemblait étonnamment à celle de Mr Bounderby dans Hard Times de Dickens.
Du côté des manifestants, ce mot lu sur les réseaux sociaux : « protester ailleurs que sur Facebook ». Ces gens qui n’ont pas l’habitude des manifestations ont transporté dans le monde réel leurs manières de faire internétiques. Le risque étant évidemment que déborde sur le plan physique la violence qui est à la fois encouragée et contenue par le médium électronique.

24 novembre. — Crise des « gilets jaunes ». Il vient toujours un moment où les manipulateurs, qui ont tant abusé du chantage moral, en viennent à dire : « Ainsi, vous êtes descendus à un tel degré d’infamie que vous refusez désormais de croire à nos mensonges. »