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Vers le début du journal 2016

Vers la fin du journal 2016

Extraits du journal de Harry Morgan 2017
MASSACRE, DÉNI, HACHIS ET ÉPOUVANTE
Les derniers jours de Cretinia

1er janvier. — Assisté à la messe dominicale, avec un sentiment de vertu qui s’augmente du fait qu’en ce jour de l’an il n’y a pas trois chats. Il y a ceci de surcroît que, l’année venant de commencer, on n’a pas encore eu le temps de pécher ; on est, au dedans de soi, aussi blanc que les vergers et les prairies que le gel a changés en sucre filé.

4 janvier. — Numéro commémoratif de Charlie Hebdo, deux ans après les meurtres de masse à la rédaction. Surprise : Charlie n’est plus de gauche. Articles, caricatures, bandes dessinées, toute la rédaction dénonce à l’envi les bien-pensants qui trouvent que les dessinateurs assassinés l’avaient tout de même un peu cherché.

5 janvier. — Je bouquine ce soir pour me délasser le Mémoire de Madame Royal, fille aînée du roi, sur son emprisonnement au Temple, puis Louis XVII, sa vie son agonie, sa mort, captivité de la famille royale au Temple, d’Alcide-Hyacinthe Du Bois de Beauchesne, 1852. Le Mémoire de Marie-Thérèse-Charlotte de France est un modèle de retenue et de résignation chrétienne (il est vrai que la malheureuse est tenue dans l’ignorance du sort de ses royaux parents et de son royal frère). L’ouvrage de Beauchesne en rajoute dans le sublime et le lacrymal, de sorte que le lecteur distingue mal d’abord que les sévices qu’on inflige au petit Capet, les assommages et les brimades du citoyen Simon, puis la séquestration dans l’obscurité, sont ceux que subit tout enfant maltraité. Cependant la façon dont on règle le martyre de l’enfant-roi, le style, si l’on veut, de ses tortionnaires, préfigure les atrocités à venir des régimes totalitaires, de même que la démagogie et l’intempérance verbale desdits tortionnaires sont le modèle de la rhétorique totalitaire. Que veut-on faire du louveteau ? demande le citoyen Simon, selon une note manuscrite du citoyen Sénart. Veut-on le déporter ? le tuer ? l’empoisonner ? Rien de tout cela. On veut s’en défaire. Autrement dit, on veut ensemble l’assassinat et le déni de cet assassinat, le crime et l’effacement du crime. Le 13 thermidor an II (31 juillet 1794), le citoyen Laurent découvrira, au milieu de la vermine (« tout est vivant dans cette chambre », dira le citoyen Caron), un enfant prostré, mutique, couvert de plaies et portant les tumeurs de la tuberculose osseuse dont il mourra dix mois plus tard.

6 janvier. — Fait un effort surhumain pour lire La Croix. On reste pantois devant une si complète incapacité à simplement discerner l’événement. Dounia Bouzar, experte autoproclamée en déradicalisation, proche de l’islamisme frériste, a perdu les financements publics. Voilà une chose que le journaliste mentionne en passant (« figure de référence hier, contestée aujourd'hui »), sans en indiquer ni la signification ni les enjeux, alors qu’il y a là l’indice d’un changement, d’un revirement peut-être, dans les relations entre la République et le mahométisme politique. Mais le journaliste ne se soucie que d’encenser l’émir des terroristes de Paris, qui, tutoré par Mme Bouzar, se présente aujourd’hui comme un repenti et qui voudrait se faire applaudir dans ce nouveau rôle.

7 janvier. — « Je ne me sens pas en sécurité. J’ai comme le sentiment que quelqu’un peut me tuer en pensant que son acte le rapprocherait de Dieu. » AFP, 6 janvier, c’est une chrétienne copte qui parle.

8 janvier. — Dimanche de l’Épiphanie. Aux athées qui nous représentent que notre Dieu doit être bien sanguinaire et bien inique, puisqu’il a sacrifié son fils, qui n’a rien fait, en expiation des fautes des hommes, il faut opposer le mystère de l’Incarnation. C’est dans l’Incarnation, non dans la Croix, qu’est le scandale, puisque c’est dans l’Incarnation que le Christ a épousé la condition de mortel. Le propre de l’expérience chrétienne, c’est que, dans le cours même de notre vie, et jusqu’à notre agonie, nous marchons dans les pas de notre Dieu. Et c’est vrai du plus misérable d’entre nous, jusqu’au malfaiteur qui monte au supplice.

9 janvier. — Cette petite monnaie de l’écoute bienveillante, de l’encouragement, du compliment, de la caresse, nous en sommes avares, alors qu’elle fait tant de bien. – Mais, de fait, ceux qui en sont prodigues ne sont-ils pas le plus souvent des démagogues et des flatteurs, de sorte que cette petite monnaie est bien le plus souvent de la fausse monnaie ?
L’importance donnée au sentiment de pitié, c’est très certainement la clé de la scène du Graal dans le Perceval de Chrétien de Troyes, clé qui n’est donc pas d’ordre mystique, mais d’ordre moral. La faute de Perceval est de rester figé par le protocole (son précepteur lui ayant appris qu’il était malséant de questionner) et fasciné par l’apparat du dîner et par la mangeaille. Il faudrait qu’il demandât ce qu’est la lance ensanglantée, ce qu’est ce plat d’or qu’on promène, ce lustre, ce tailloir d'argent, de quoi souffre le roi alité, autrement dit, il faudrait qu’il fît preuve de compassion. S’il avait été interrogé sur ses maux, dit le conte, le Roi Pêcheur eût recouvré instantanément l’usage de ses jambes.

10 janvier. — Superbes promenades dans la campagne enneigée. Celle de dimanche m’a entraîné assez loin, vers Wolfaecker, à l’assaut d’une petite colline, puis m’a fait revenir à travers des champs que je ne reconnaissais plus.
Illogisme de bête. J’ai fait installer une chatière sur la porte de la véranda, absolument semblable à celle de la porte de la cuisine. Démonstration du fonctionnement de cette chatière aux intéressés. Mais les félins, observant depuis la cuisine, par la porte vitrée, constatent que la porte de la véranda est désormais fermée et concluent que « c’est fermé ».

13 janvier. — Je m’offre, en modèle réduit, la galette des rois à la frangipane dont, avant l’infarctus, je faisais de grandes ripailles, contrarié seulement dans ma groinfrerie par la présence inopportune de fèves en porcelaine, sur lesquelles je risquais à chaque fois de me casser une dent.
Cette galette, qui est remplie de toutes les saletés qui viennent tapisser la plaque artérielle, et qui ne devrait pas franchir l’isthme de mon gosier, n’a pas un goût si différent des mets que je consomme aujourd’hui. Je suis dans la position d’un homme qu’une conspiration de pâtissiers tâche d’empoisonner.

15 janvier. — Crise de dix-huitiémisme. Je lis alternativement An Essay on Man d’Alexander Pope et The Children of the Abbey, de Regina Maria Roche dans l’excellente édition de Valancourt Press, parue en septembre dernier.
Chez Pope, ce passage (An Essay on Man, Epistle II) :


« Go, soar with Plato to th' empyreal sphere,
To the first good, first perfect, and first fair ;
Or tread the mazy round his follow'rs trod »
,


où je retrouve ma propre hésitation philosophique entre le platonisme et le pragmatisme (voir l’entrée du 9 mars 2009). Le platonisme, c’est l’empyrée ; le pragmatisme, c’est le labyrinthe où l’on piétine en cherchant un ordre caché, au risque du solipsisme. Et les deux approches se rejoignent dans l’aspiration à une vérité « éternelle », qu’on croit saisir, mais qui, à mesure qu’elle se précise, se révèle une illusion.

18 janvier. — Tombé sur ceci en lisant Ibn Battuta : « Les pyramides sont construites en pierres dures, bien taillées ; elles ont une élévation très considérable et sont d'une forme circulaire, très étendues à la base, étroites au sommet, en guise de cônes. »
Voilà la mentalité islamique in a nutshell. Indifférence complète à ce qui n’est pas l’islam. On ne se dérange pas pour visiter les pyramides quand il y a au Caire tant de jolies mosquées. Ceci n’empêche nullement de proférer avec une assurance emphatique les plus étourdissantes sottises : les pyramides sont rondes, elles sont en forme de cônes aplatis. Je ne connais aucune autre civilisation où le manque de curiosité, le manque de pénétration et le défaut de jugement s’associent aussi systématiquement à l’admiration de soi et à la confiance aveugle dans son infaillibilité.
Le grand voyageur arabe du XIVe siècle ajoute qu’un Calife Ma’moûn voulut démolir ces monuments impies, mais qu’il parvint seulement, par les moyens combinés du feu, de l’acide et des coups de baliste, à percer la muraille extérieure de la pyramide de Khéops, pratiquant l’actuelle entrée, et qu’il trouva de l’autre côté du mur un trésor qui le défrayait exactement de ses travaux de destruction. Voilà qui complète joliment le tableau. Fureur de conquête, rage de destruction et croyance puérile dans la sanction divine des actes de vandalisme. Ma’moûn n’arrive pas à détruire la Grande Pyramide, mais du moins est-il remboursé de ses frais de percement par une divinité juste et équitable. Et c’est le roi antédiluvien lui-même, bâtisseur des pyramides, qui, prévenu par les astrologues, a pensé à déposer derrière le mur que l’on percera la somme correspondant aux dépenses engagées.

31 janvier. — Dans La Croix, intéressants détails tirés de l’ouvrage de l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, Le Marché halal ou l’invention d’une tradition. Au tournant des années 1980-1990, l’Iran, qui manque de viande, mais qui ne veut pas de la viande des mécréants, envoie ses contrôleurs dans les pays producteurs, par exemple la Nouvelle-Zélande, et exige que, sur la chaîne d’abattage, l’animal soit tourné vers la Mecque, que le sacrificateur – puisque sacrifice il y a – soit musulman. Puis, dans un deuxième temps, et voyant qu’on cède à tout, on réclame que l’animal soit saigné vivant et en pleine conscience. C’est cette viande provenue de la vivisection qui remplit désormais les linéaires, et les panses de consommateurs qui au demeurant se fichent du Coran comme de leur première chemise.

2 février. — La presse annonce comme une chose qui va de soi le retour en France de sept cent « Français mineurs », enfants des soudards, des tortionnaires et des génocidaires de l’État islamique. Il y a même une dame Especier, au ministère de l’Intérieur, qui prépare paraît-il la scolarisation de toute cette turbulente marmaille. Ne pas croire au demeurant que cette dame cède à l’angélisme. « Certains de ces enfants, on le voit par exemple sur des vidéos où ils exécutent des otages, ne peuvent pas être placés en famille d’accueil. »

6 février. — Depuis deux semaines, virulente campagne de presse contre M. Fillon, candidat de la droite aux prochaines élections présidentielles, campagne qui dure toute la semaine, s’arrête le samedi parce qu’il faut bien que messieurs et mesdames les journalistes se reposent, puis reprend le lundi, avec la même rage et le même caractère systématique.
Le vingt novembre, au soir du premier tour des primaires de la droite, qui avait vu le triomphe de M. Fillon, le régime et sa presse découvraient ahuris que les bourgeois catholiques proches de La Manif pour tous allaient selon toute vraisemblance décider de l’élection présidentielle. Dès lors tous les moyens étaient bons, jusqu’au remploi contre l’adversaire politique de l’instrument qui était né des propres turpitudes de l’actuel pouvoir, le parquet national financier.

7 février. — M. Fillon s’est défendu hier soir, pas mal du tout, au cours d’une conférence de presse, exercice qui prenait des allures de révélation, puisque les journalistes qui l’interrogeaient apparaissaient comme ses juges, et des juges partiaux.
La dictature des médias, c’est celle de l’apparence et du sophisme. L’essentiel est que le nouveau favori pour la présidentielle, sorte d’ectoplasme qui débite d’un air halluciné des imbécillités découpées dans les éditoriaux de Libération, ait l’air jeune, qu’il ait l’air de représenter une alternance. Quant à M. Fillon, qui ne s’arrête pas aux mots mais dispose d’un véritable programme, l’important est précisément qu’il ne puisse jamais le présenter. Tant que M. Fillon est occupé à se défendre, il ne défend pas ses propositions. S’il parvient à reprendre sa campagne, les électeurs n’entendront pas ses propos, parce qu’ils attendront qu’il parle de la chose importante, qui est naturellement « l’affaire ». Le système aura paré par ce moyen au danger.

8 février. — Dépêche AFP rendant compte d’un martyre d’enfant. Mais un journaliste de 2017 n’a ni les compétences linguistiques ni l’équipement déontologique qui lui permettraient d’écrire que le père tortionnaire et assassin a tabassé son gamin avant de le contraindre à courir jusqu’à épuisement, nu, en pleine nuit, en plein hiver, en le ranimant à coup de gifles lorsqu’il tombait. Le petit est donc, dans la prose de l’AFP, « mort dehors ». Et cette expression bizarre, qui semble calquée sur le populaire « sors dehors », est censée préparer doucement le lecteur à ce qui suit. L’enfant est mort dehors « lors d’une punition ».

9 février. — Ce qui me frappe, dans l’actuelle campagne contre M. Fillon, ce n’est pas tant la violence de la presse que son revanchisme. Le réel doit se plier, les faits doivent s’excuser, en quelque sorte, de n’être pas ceux qu’attendaient les médias. C’est au point que les moins prudents ont annoncé comme une chose qui allait de soi que la droite allait immédiatement annuler les primaires, qu’on reprendrait comme candidat celui-là précisément qui avait la faveur des journalistes, et que les électeurs avaient récusé.

13 février. — Indice du caractère malsain de l’affaire Fillon, les médias annonçaient hier, avec une joie mal dissimulée, une mise en examen imminente, que le parquet financier, qui tient à garder au moins les apparences de la neutralité, a démentie aussitôt.
Les quotidiens titrent sur les militants qui, sur les marchés, seraient en butte aux injures des citoyens outragés. Cependant les articles ainsi titrés rendent compte d’une situation beaucoup plus nuancée, les électeurs de droite concluant, comme leur candidat, à une opération politique.

15 février. — Exposition Émile Friant à Nancy. Ayant payé la dame de la billetterie, à onze heures cinquante-sept très précises, je me retourne et je constate qu’il s’est formé derrière nous une file d’une dizaine de personnes. Quand nous ressortons, elles sont plusieurs centaines. Il paraît que c’est comme cela tous les jours.
Je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant ceci, dans le laïus de l’exposition : « On y trouve en réalité [dans les tableaux de Friant] une facture qu'ont parfois saluée les jeunes peintres impressionnistes (...) mais aussi des personnages et des sujets qui cultivent l'ambiguïté et méritent une attention soutenue, au delà d'un métier parfaitement maîtrisé. » Comprendre qu’un métier parfaitement maîtrisé, s’il n’était sauvé par une facture impressionniste et par l’ambiguïté du sujet, serait un indiscutable signe de médiocrité. Mais grâce à Dieu, Friant a pensé à peindre à touches larges.
Au fond, c’est peut-être cela qui explique le succès de l’exposition. Le public vient admirer « La Toussaint » et « La Douleur » avec d’autant plus de plaisir que c’est bien peint, et avec d’autant plus de ferveur qu’on voit les coups de pinceau. Quoi qu’il en soit, on ne l’intimide plus en lui expliquant qu’il n’y a là qu’une sorte d’illusionnisme.

Le travail de Friant entretient des rapports complexes avec la photographie. Il y a des choses dont l’artiste lui-même n’est pas conscient – ou à tout le moins dont il pense que son public ne s’apercevra pas – et qui nous sautent aux yeux, par exemple le fait que tel autoportrait au burin est réalisé d’après un portrait photographique (de loin, on jurerait voir une photo d’identité). Inversement, dans maints tableaux importants, entre la dernière étude à l’huile et la toile définitive, le peintre substitue de façon tout à fait délibérée au personnage saisi d’après modèle un référent photographique, ce qui introduit dans le tableau des bizarreries, parce que Friant représente fidèlement ce que saisit l’appareil. Bien loin de ramener le sujet à l’évidence d’une vision « objective », le procédé ressortit, à nos yeux de modernes, à une sorte de collage, ce qui n’a pas échappé à la sagacité des artistes contemporains présentés en fin d’exposition, qu’on a invités à entrer en dialogue avec Friant.

16 février. — Le parquet national financier annonce qu’il n’est pas possible « d’envisager, en l’état, un classement sans suite de la procédure » contre M. Fillon. Mais il n’y a aucune décision positive, ni poursuites ni mise en examen. Autrement dit, le parquet communique auprès de médias complaisants pour dire rien, parce que le simple fait de communiquer est un « nouveau rebondissement » et nourrit le feuilleton médiatique.

19 février. — Les médias, après avoir consacré trois décennies à donner des leçons de morale, donnent à présent des leçons de vérité. Campagne menée tambour battant contre les fausses nouvelles, censées expliquer la droitisation générale. Brexit, élection de M. Trump aux États-Unis, montée des populismes en Europe s’expliqueraient par le fait que des puissances occultes auraient, par des voies clandestines, répandu des bobards. Mais les médias sont les moins bien placés pour de telles leçons de vérité, de même qu’ils étaient les moins bien placés pour les leçons de morale, eux qui ont fait pendant trente ans la promotion, au nom de l’antiracisme, de fanatiques arriérés et génocidaires.

20 février. — Je suis dans The Ambassadors de Henry James, pierre angulaire de ce que les études littéraires nomment early modernism, de même que The Good Soldier de Ford Madox Ford et Victory de Conrad, que je lisais par hasard il y a quelques mois.
The Ambassadors, c’est l’invention de la situation narrative personnelle, comme l’appelle Stanzel. Le narrateur parle toujours de son personnage à la troisième personne, mais en se plaçant de bout en bout « au point de vue » de ce personnage, devenu le réflecteur. La convention, si je puis la résumer ainsi, est que l’auteur met en mots les pensées du réflecteur telles que lui-même aurait pu les mettre en mots s’il écrivait comme l’auteur. Cependant, à la question : « Mais quand est-ce que le personnage a pensé tout cela ? », il n’y a pas de réponse claire, l’auteur étant libre de puiser dans la sorte d’encyclopédie que constitue l’ensemble des idées jamais formées par le réflecteur, comme de mettre en mots ses réactions à la situation dans laquelle il est plongé, voire de tâcher de démêler l’écheveau des pensées disjointes et à demi-formées qui constituent le bruit de fond cognitif de ce réflecteur. C’est précisément ce que fait James, qui se donne explicitement comme le « chroniqueur » des pensées de Strether, un chroniqueur parfois dépassé par sa tâche, qui renonce à restituer le flux de pensées de son personnage, mais qui s’est fixé l’objectif dans sa préface d’en donner autant que le roman pourra, par une économie serrée, en contenir.
De fait, le réflecteur de James n’est pas le réflecteur des grands romans réflectorisés du milieu du XXe siècle. Pour un Graham Greene, par exemple, tout le jeu consistera à donner au lecteur les informations utiles au récit sans sortir « de la tête » de ses personnages — on vérifie que toutes ses phrases pourraient se transcrire à la première personne et constitueraient alors un récit autobiographique, même si, dans le cas précis des romans de Graham Greene, l’auteur du récit ainsi obtenu paraîtrait d’une lucidité effrayante et curieusement détaché de lui-même. James, à l’inverse, est toujours un narrateur omniscient, qui n’a jamais nourri le dessein de se retirer du roman, mais qui s’est fixé pour limite de n’entrer dans les pensées que de Strether. Il y a ainsi des passages entiers où le point de vue qui nous est donné n’est pas celui de Strether mais celui de James. Même quand le point de vue est celui de Strether, le « chroniqueur » n’est jamais très loin : d’un bout à l’autre, James appelle son personnage focal « our friend », exactement comme s’il écrivait un roman d’Anthony Trollope. Le test consistant à récrire le texte comme un récit à la première personne donne des résultats insatisfaisants. Ainsi, l’expression de l’embarras de Strether devant des spécimens de la bohème parisienne est celle de James, et non celle du pauvre Strether, trop troublé d’ailleurs par la situation pour avoir une pensée claire.

21 février. — Souvent j’ai observé le caractère non chronologique des événements intimes. Je vis désormais retiré dans ma campagne, et consacrant le plus clair de mon temps à la lecture et à la réflexion. Pour le monde, cette aspiration à une existence paisible s’explique très naturellement par l’infarctus. Mais à la vérité, cette organisation précède l’infarctus, comme si l’ordre de causalité était inversé.

22 février. — Dans La Croix, révélations d’un journaliste spécialiste en anti-terrorisme.
Premier enseignement de l’expert, la plupart des incitateurs d’attentats vivant dans le califat auraient été tués par des drones. Je ne m’explique pas le silence médiatique sur ce point car, si cela était avéré, il s’agirait là de victoires militaires cruciales. Est-ce que, pour les journalistes, on ferait offense aux être presque surhumains que sont à leurs yeux les terroristes en expliquant au public qu’on se débarrasse d’eux comme on se débarrasse d’un insecte, d’un coup bien appliqué d’une sorte de tapette géante ?
Le second tuyau du spécialiste est que le califat n’aurait plus aujourd’hui la faculté d’envoyer des commandos au milieu des flux de « migrants », parce que la frontière avec la Truquie est désormais fermée. Ici, la réticence médiatique s’explique certainement par l’impossibilité de rendre compte du double jeu de l’État truqué installé par le dictateur islamiste sur les décombres de la Turquie kémaliste. Et cette impossibilité découle elle-même du mensonge dans lequel se sont enfermés les médias, qui ont fait depuis 2003 une réclame tapageuse à l’intéressé – décrit comme l’inventeur d’une sorte de « démocratie chrétienne » à la musulmane –, parce qu’il fallait, contre l’évidence, persuader l’opinion que l’islamisme était compatible avec la démocratie.
Troisième indiscrétion de l’homme de l’art – et voici la mauvaise nouvelle : la priorité stratégique du califat serait à présent d’activer en Europe des agents n’ayant pas reçu de formation militaire, et opérant avec les moyens du bord. Longtemps perçues comme improductives, ces frappes sauvages ont fait la preuve de leur efficacité à Nice (camion lancé dans la foule). L’essence de l’actuelle guerre, c’est donc le déluge d’atrocités commises par les pensionnaires échappés des petites-maisons.

25 février. — Ce qui nous a trompés sur la perfidie de l’actuel régime, c’est que ce régime ne s’est jamais considéré comme proprement en guerre contre le christianisme, non certes par magnanimité, mais pour la simple raison qu’il pensait la disparition de celui-ci une vérité d’évidence. Le musulmanisme allait succéder de façon tout à fait harmonieuse à la religion moribonde. Il n’y avait ni à le déplorer ni à s’en féliciter, c’était un état de fait.
Ainsi, du point de vue du pouvoir, les véritables « revenants », comme on dit maintenant, ce n’étaient pas les jihadistes de retour du califat, c’étaient les catholiques. Et quand on dut se rendre à l’évidence, ce fut une lutte à outrance – et c’est toujours le même combat qu’on mène aujourd’hui contre le candidat Fillon.

2 mars. — Un magistrat justicier et écrivassier, dans Le Monde. Comme il est impossible de dissimuler qu’on s’est, pour couler M. Fillon, saisi d’un prétexte : « Les frontières morales de l’éthique politique se sont déplacées. » Comme il est impossible de cacher que la liquidation du candidat Fillon, c’est le gouvernement des juges : « Des pratiques tolérées deviennent intolérables en passant de la sphère politique à la juridiction de la loi commune. »
Il me semble que ce qui se passe n’est pas sans relation avec la fuite de nos dirigeants. Après l’affreux échec d’un quinquennat qui a fini dans la banqueroute et dans l’attentat, les figures de l’actuel régime, devenues l’exécration de tous, se retirent de la vie politique, à la suite du président de la République. Ces gens n’ont plus rien à perdre, et ils n’auront jamais de comptes à rendre. Il fallait naturellement attendre d’eux le pire.
On ne peut pas dire que les choses tournent comme je l’espérais. Il eût fallu, selon mes vues, pour assouvir la fureur du peuple, une symbolique mort du roi. Cette exécution symbolique du président failli, c’eût pu être une déroute électorale mortifiante (voir l'entrée du 15 avril 2016). Or, cas inédit dans les annales, le souverain républicain a abdiqué, en ne se représentant pas à l’élection, et il occupe depuis des mois l’Élysée en fantôme. Quant au régicide symbolique, il est organisé par ceux-là même qui ont si lamentablement échoué, et il porte sur la personne du candidat qui est issu des primaires de la droite, et qui pouvait redresser la France.

3 mars. — Toujours les lois de la fiction. Après le chapitre : « La justice poursuivant le crime », qui s’achève sur un suspense (M. Fillon convoqué chez le juge d’instruction), voici le chapitre : « La débâcle. » Le parti pris des médias est évident. Ils ont décidé que c’était fini, qu’il fallait que M. Fillon s’en aille, et même qu’il était un peu gonflé de n’avoir pas compris le message que lui adressent ensemble les juges et les journalistes.

5 mars. — J’ai bien failli aller à la manifestation de soutien à M. Fillon au Trocadéro. Mais c’était encore une expédition épuisante, sept heures dans les transports. Je suis en mauvaise santé, je me suis dit que ce n’était pas la peine de tenter le diable.
Écouté sur France Culture l’émission des ronchons du dimanche matin (L’Esprit public). Surprise, l’ancien député européen centriste Jean-Louis Bourlanges a été viré par la direction de France Culture, suite à des courriels furibards, parce que M. Bourlanges a dit qu’il considérait le candidat Fillon comme « sournois, lâche et corrompu ».
M. Bourlanges pouvait traiter hebdomadairement M. Fillon de fripouille et de scélérat sans me choquer le moins du monde, ce n’était jamais que l’expression honnête d’une opinion, qui n’est pas la mienne, mais qu’il m’intéresse d’entendre. À comparer aux sournoiseries des médias, par exemple à l’usage unanime d’un « s’obstine » (M. Fillon s’obstine) qui, en ayant l’air factuel, suggère que le candidat a tort d’insister, qu’il a déjà perdu, qu’il est coupable en somme.