LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
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L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE

NOUVELLE
LES HANTISES
(The House and the Blood)
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Il est plus tard que vous ne pensez, Miss, susurra Ilario Salivar.

« Si nous allions déjeuner à l’auberge des vampires ? proposa Peggy Ayscough ayant fermé la porte de l’étude de troisième.
— Tu es folle, répliqua la sage Mabel Cholmondeley en posant sur son bureau les cahiers des cours de ce jeudi matin. Veux-tu nous faire tuer ?
— Mais voyons, protesta l’aventureuse Peggy, soucieuse d’utiliser au mieux leur après-midi de liberté, en plein jour il n’y a aucun danger. Il suffit de penser à rentrer avant le crépuscule.
— Je suis sûre, dit l’érudite Augusta Meiklejohn, qu’il y a des façons plus ragoûtantes de s’encanailler. Si c’est simplement le frisson de manger — très mal, d’ailleurs — dans un endroit où l’on sait qu’il se passe, la nuit, des choses abominables...
— Et où est-elle, cette fameuse auberge des vampires ? demanda Phyllis Meux, en fronçant son petit nez de chatte.
— À l’orée de la ville, expliqua Peggy Ayscough, entre le cimetière et un petit bois.
— Allons-y, c’est trop tentant, s’écria Dolly Myerscough, que son sens poétique aimantait vers tous les mystères.
— D’ailleurs, dit Clara Bagehot, nous serons rentrées bien avant le crépuscule. Je n’aimerais pas avoir à m’expliquer avec miss Pussmaid si nous avions une seule minute de retard. Je la crois bien plus dangereuse que des vampires. »
Un éclat de rire général accueillit cette saillie visant la bienveillante mais sévère maîtresse d’études de la classe de troisième.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les filles enfourchèrent leurs bicyclettes et pédalèrent vigoureusement en direction de l’auberge des vampires.
Pendant qu’elles filaient sur la route encore brillante de l’ondée du matin, comme le sujet du jour les mettait dans un état d’agréable excitation, elles se mirent en tête de raconter chacune à tour de rôle leurs relations avec l’occulte.
Peggy Ayscough, en sa qualité de capitaine de la classe de troisième, prit la parole en premier. Elle avait, expliqua-t-elle, rencontré pour la première fois le surnaturel l’été de sa treizième année.
« Il y a deux étés, je visitais une vieille tante. Comme elle avait déjà plusieurs invités, je dormais au grenier. C’est là que ma tante tenait ses séances de spiritisme avec ses amies et l’endroit, à force, avait accumulé les fluides. Mes livres se soulevaient tout seuls sur l’étagère. Les draps avaient tendance à se soulever aussi tandis que je dormais, et je pris bientôt l’habitude de dormir les bras sur la courtepointe, pour éviter de me réveiller sans la literie.
— Est-ce qu’il y avait des présences ? demanda Clara Bagehot.
— Non, sauf si tu appelles présence des sortes de boules de lumière bleuâtres qui se promenaient la nuit. C’était juste comme un excès d’électricité statique. Le grenier entier semblait crépiter d’énergie.
— Ton histoire me rappelle, raconta Mabel Cholmondeley, que, quand j’étais gamine, nos voisins immédiats étaient des fantômes.
— Des fantômes, s’exclama Peggy Ayscough. D’authentiques fantômes ?
— Tout ce qu’il y a d’authentiques.
— Est-ce que tu avais peur ? » demanda Phyllis Meux.
Mabel sourit, tout en appuyant sur les pédales.
« Dans les histoires, les fantômes se manifestent toujours de façon soudaine, sporadique et horrible. Et ils sont toujours porteurs de secrets. Sauf dans leur version comique, où ils deviennent aussi familiers et aussi bavards que de vieilles commères. Mais la réalité est toute différente. Nos voisins étaient facilement visibles et n’avaient rien de mystérieux. Vous les trouviez généralement au crépuscule, en particulier quand il faisait chaud et que le temps était couvert, dans les ruines de leur maison inachevée. Il s'agissait d'un jeune couple ; je crois, sans en être bien sûre, qu’ils étaient morts tous les deux dans un accident. La femme portait une grande robe noire avec de la fourrure au col et au bout des manches, et on avait toujours l’impression qu’elle tenait un caniche dans les bras, ou bien, alternativement, que deux chinchillas s’agrippaient à ses poignets quand elle séparait les mains ; mais le plus souvent elle les tenait croisées.
— Quelle curieuse histoire, dit Peggy Ayscough.
— Au fond, ajouta Mabel, pensive, ce caniche et ces chinchillas étaient des fantômes à la puissance deux, puisque leur présence fantomatique était évoquée par un fantôme.
— Moi, je crois que j’aurais eu peur, dit Phyllis à contre-temps.
— Naturellement, poursuivit Mabel, il ne fallait pas attendre d'eux beaucoup de conversation. Ils arrivaient à interagir avec les vivants, mais toujours de façon incomplète, un peu à la façon de personnes profondément plongées dans leurs pensées. Comme, en petite fille typique, j’étais tout le temps fourrée chez les voisins, j’avais fini par trouver la manière de les aborder. Il fallait s'intégrer à leur décor, en quelque sorte, faire partie du paysage. Et puis il fallait causer de choses qui avaient du sens pour eux, sans quoi ils ne réagissaient pas. En général, je leur parlais de leur maison, comme s'ils étaient toujours en train de la construire, ou bien du jardin. Cependant il fallait se garder d’être trop spécifique. Par exemple, je fis fréquemment l’erreur dans les premiers temps de leur parler de la saison. Mais cela refermait la communication, car ils étaient pour ainsi dire hors saison. Ils hantaient leur domaine dans un temps non spécifié.
— Dans ce cas, ils fonctionnaient un peu comme des hologrammes, fit observer Augusta Meiklejohn. Comme dans ce roman que je viens de lire, d’un romancier sud-américain, La Invención de Morel.
— Non, je ne crois pas, enfin pas exactement, dit Mabel, perplexe. À vrai dire, je ne comprends pas trop ce que tu veux dire en parlant d’hologrammes.
— Est-ce qu’ils se souvenaient de toi ? demanda Peggy.
— Ils ne se souvenaient évidemment pas le mardi de la conversation du lundi, puisque pour eux le temps n’existait pas. Mais ils arrivaient malgré tout à garder une trace de moi, aussi faible qu’elle fût. Par exemple, au bout d’un certain temps, l'homme prit l’habitude de dire à sa femme : « Revoilà la petite fille de chez nos voisins. » Ce devait être un peu déconcertant pour eux, car en théorie, je n’avais rien à faire dans leur monde. Disons que je m’y étais rajoutée. »
Les filles étaient parvenues à l’orée de la petite ville. Dans le faubourg qu’elles traversaient, les maisons s’espaçaient, et laissaient place à des terrains vagues, ceints ou non de palissades, et contenant toutes sortes de rebuts.
« Tout cela, dit la savante Augusta Meiklejohn, me rappelle un vieux penny dreadful que je lisais en cachette, chez ma grand-mère. C’était une reliure complète des cent trois fascicules de Rottingwood, une série qui remontait au début de l’ère victorienne. Cela traînait dans une malle au grenier, parce que, naturellement, personne n’aurait voulu d’une chose pareille dans sa bibliothèque — et du reste ma grand-mère m’aurait punie si elle avait su que je lisais de pareilles bêtises. Quand je pense qu’aujourd’hui, cette reliure se négocierait certainement à plusieurs milliers de livres...
— Qu’est-ce que cela racontait ? demanda Dolly Myerscough, par une curiosité d’écrivain en herbe.
— Rottingwood était un vampire, qui persécutait la famille des Banesworth. Mais si, initialement, il enlevait Flora, il se dévoilait que c’était apparemment dans le but d’obtenir que le frère de celle-ci, Henry, se livrât à lui. C’est du reste ce que celui-ci faisait, et Flora était rendue à ses parents, très choquée, mais apparemment indemne. Au bout d’un moment, Henry rentrait lui aussi, mais il était profondément transformé par une expérience dont il se refusait à dire un seul mot. Lui jusque alors gai et enjoué, parfois jusqu’à en devenir agaçant, était à présent lugubre et mélancolique, et ravagé par une culpabilité inexplicable, alternant des crises de larmes et des scènes pathétiques, où il demandait pardon aux siens pour d’anciennes offenses, en général triviales, et dont il était le plus souvent seul à se souvenir.
— Ça n’a pas l’air bien fameux, jugea Phyllis Meux.
— Je vous fais grâce d’une trentaine de fascicules où, si vous voulez mon avis, l’auteur perdait un peu son sujet de vue. Rottingwood finissait par reparaître, mais à présent il n’était plus explicitement décrit comme un vampire. Ce qui le caractérisait désormais était plutôt une suavité aristocratique, des manières très empruntées et formelles, des goûts vestimentaires extravagants, et une affectation d’intérêt pour la littérature et les arts. Henry retombait presque aussitôt sous sa coupe, et ne tardait pas à s’installer chez lui, mais comme il était impossible aux auteurs de dire exactement de quelle nature était leur relation, l’histoire faisait du sur-place et ne finissait pas. D’où les cent trois fascicules.
— Et tu es arrivée au bout ? demanda Clara Bagehot, sceptique.
— Il est possible, dit Augusta, que ma mémoire ait un peu enjolivé le récit mais, dans mon souvenir, le penny dreadful se perdait dans des complications bizarres, le vampire lui-même écrivant à l’éditeur du fascicule populaire pour le menacer de procès épouvantables, à cause d’allusions, ou d’insinuations, plus ou moins obscures, mais en tout cas suffisamment claires pour ceux qui savaient les interpréter, que l’auteur du fascicule populaire aurait pris un plaisir pervers à insérer dans sa prose, et que Rottingwood lui-même — ou du moins la personne qui écrivait sous ce nom à l’éditeur — estimait extrêmement préjudiciables à sa réputation. Il arrivait même cette chose assez rare dans la littérature en fascicules que la bataille épistolaire entre Rottingwood et l’éditeur menaçait de prendre le pas sur la relation des événements concernant la famille Banesworth. Je me souviens qu’il y avait par exemple une livraison entière qui ne contenait pas la suite du roman populaire, mais qui était intégralement consacrée à un échange de correspondances entre Rottingwood et l’éditeur, avec des mémoires d’avoués, car les menaces de procès venaient à présent des deux parties.
— Eh bien, conclut Phyllis Meux, résumant l’opinion générale, je te remercie pour ce résumé. Voilà un roman que je me garderai bien de lire. »
Tout en pédalant, Peggy Ayscough essayait de réfléchir à la vie des vampires, vie par essence très différente de celle des mortels. Par exemple le moisi, le vermoulu, l’odeur de terre devaient être pour leurs narines des parfums subtils. La toile d’araignée poussiéreuse devait paraître à leurs yeux plus fine que la plus fine des dentelles. Plus étranges encore, pensa la jeune fille en frissonnant, devaient être leurs conceptions religieuses car, à l’espérance de la Résurrection, se substituait l’espérance de la tombe et d’une fausse vie nocturne, infiniment continuée.
C’était au tour de la poétique Dolly Myerscough de raconter son histoire. Celle-ci concernait justement un vampire, qu’elle avait connu quand elle était elle-même toute petite, un bébé vampire. Ce qui rendait l’histoire étrange était que ce vampire était superfétatoire.
« Voyez-vous, c’était un couple de jeunes mariés, le mari était un acteur au chômage et il avait fait un pacte avec le diable. La venue sur terre d’un petit vampire, contre la promesse d’une carrière réussie. Seulement il ignorait que ce seraient des jumeaux, dont l’un était parfaitement normal et dont l’autre était... ce que vous savez.
— Des jumeaux hétérozygotes, alors, dit la précise Augusta Meiklejohn.
— Et je me souviens, soupira Dolly, de cette malheureuse mère, avec ses deux bébés pendus aux deux mamelles, dont l’un la tétait, et l’autre la mordait.
— Mais, je ne comprends pas, dit Mabel Cholmondeley. Tu en parles comme si c’était une image — ou peut-être un film que tu aurais vu. Est-ce une histoire réelle ou inventée ?
— Je raconte ce dont je me souviens », protesta Dolly Myerscough, réponse à vrai dire quelque peu ambiguë.
Peggy Ayscough, tout en pédalant vigoureusement en tête de sa petite troupe de cyclistes, tâchait de se représenter l’étonnant tableau qu’avait décrit Dolly Myerscough. Une Vierge aux deux enfants. Certainement, une pareille étrangeté blasphématoire ne pouvait représenter qu’un retour à la Déesse-Mère, à des cultes indescriptibles et monstrueux.
Mais l’incollable Augusta Meiklejohn, répondant sans le savoir aux pensées de Peggy, mit à mal ces fuligineuses imaginations.
« Une femme allaitant deux enfants, c’est tout simplement la représentation allégorique de la Charité. Dolly, tu as dû voir cette image quand tu étais toute petite, et ton inconscient a brodé là-dessus. »
Peggy Ayscough essayait à présent de se figurer ce que cela faisait d’allaiter un petit vampire. Cela devait faire très mal. Ou bien peut-être qu’au contraire, on ne sentait rien du tout, les petites dents effilées comme des dards inoculant dans le mamelon un anesthésique ? Est-ce qu’une mère allaitant un petit vampire devenait elle-même une vampire ?
La petite troupe de vélocipédistes arrivait au cimetière. Des cris jaillirent quand les jeunes filles virent l’endroit.
« C’est immense ! — Mais c’est une ville ! — Jamais vu une chose pareille !
— Parole ! s’écria Mabel Cholmondeley. Ce n’est pas du tout ainsi que je me représentais le cimetière. Je pensais que c’était un simple petit cimetière de village. »
De fait, au lieu de simples pierres tombale sur un gazon, à côté d’une église vénérable, les filles contemplaient une véritable nécropole, avec des tombes qui ressemblant à de petites maisons, parfois hautes de deux étages, et qui étaient organisées en rues assez larges pour permettre le passage d’un véhicule.
Même Peggy Ayscough parut surprise de l’étendue du cimetière, et elle reconnut un peu à contre-cœur que « c’était plus grand que dans ses souvenirs ».
Ce spectacle inattendu amena une réminiscence de Clara Bagehot.
« Mon souvenir à moi, commença-t-elle tandis que la petite troupe se remettait en selle, c’est celui du Jour des morts. Vous savez que pour nous, catholiques, tout ce qui est lié au culte des morts, mais aussi au culte des saints, aux reliques, etc., a la plus grande importance.
— Ma mère avait une bonne irlandaise..., commença Phyllis Meux. Mais elle parut trouver le moment mal choisi pour de spirituelles anecdotes sur la religion catholique dans les classes serviles et elle laissa passer sa remarque comme un simple coq-à-l’âne.
— Le matin, poursuivit Clara, on est allé sur les tombes, qu’on a fleuries, on a arraché les mauvaises herbes, on s’est agenouillé sur le gazon pour prier. Certaines familles font une sorte de pique nique sur les tombes, mais pas la mienne.
— Et ensuite ? demanda Mabel Cholmondeley.
— Ensuite ? Ensuite tout le monde rentre chez soi. Mais le soir — eh bien, le soir, ils sortent du cimetière, en longues tuniques blanches, tenant un cierge. La procession s’enroule dans les rues de la petite ville, et chacun s’arrête devant sa maison. On leur fait bon accueil, car il est toujours plaisant de revoir l’oncle George ou grand-maman Pauline — et puis, n’est-ce pas, il n’y a pas de risque qu’ils s’incrustent. Car à minuit, chacun repose à nouveau dans son tombeau. Mais par exemple, je ne sais rien de plus lugubre que la procession des pauvres morts qui n’ont plus personne. Nul n’est venu sur la tombe, le matin, et eux-mêmes n’ont plus de demeure où aller. Pourtant ils sortent avec les autres et se contentent d’errer jusqu’à ce que l’heure ait sonné pour eux de regagner la tombe. Vraiment, acheva Clara, presque dans un sanglot (mais il est difficile de sangloter quand on appuie sur les pédales d’un vélocipède), on dirait que ceux-là sont morts une deuxième fois.
— Je n’avais jamais entendu parler d’une pareille coutume, dit Phyllis Meux d’un air de doute.
— Oui, soupira Clara. Je suppose que cela vous paraît passablement étrange, à vous. Mais ces traditions sont restées très vivaces dans les pays catholiques. »
Peggy Ayscough essaya de se figurer la vie éphémère des défunts pendant le Jour des morts. Il fallait sans doute toute une préparation pour leur redonner leur forme. Les plongeait-on dans un bain spécial ? Les bourrait-on comme on bourre de plumes un oreiller ? Car enfin, ces gens ne revenaient pas dans leur famille sous forme de poudre. Le processus était-il automatique, et ceux qui marchaient d’abord comme des spectres ou des squelettes se recharnaient-ils tout en marchant, jusqu’à avoir de nouveau leur figure de vivants quand il arrivaient sur le pas de leur porte ? Finalement, songea Peggy, les morts que décrivait Clara n’étaient pas si différents des vampires.
La petite troupe de cyclistes traversait à présent un petit bois et cela lança Phyllis Meux dans une réminiscence.
« Je pouvais avoir cinq ou six ans. Je me promenais dans un bout de forêt qu’il y avait à côté de chez moi, ce ne pouvait pas être très grand puisque mes parents me laissaient y aller seule. Je cherchais des fleurs, ou des champignons, ou je ne sais quoi. Et voici que j’entends des bruits dans les fourrés. C’est quelque animal, me dis-je, et ma curiosité fut suffisamment excitée pour que je m’enfonce au milieu des buissons, m’attendant à trouver un petit chien ou un chaton (j’avais, à cette époque-là, très envie d’avoir un animal à moi).
« Je n’y trouvai rien dans le buisson. Mais en ressortant de l'autre côté, je vis passer derrière un fourré de myrtes une famille entière, le père, la mère et deux enfants, le garçon et la fille, grands déjà (mais tout le monde paraît grand à une fillette de cinq ou six ans).
« La chose étonnante est qu’ils étaient nus, en tout cas pour la partie que j’en voyais, et je les voyais tous jusqu’au bas du torse.
« Eux ne m’avaient pas vu, semble-t-il. D’ailleurs ils paraissaient fort occupés de quelque chose qu’ils portaient entre eux.
« Je ne sais pourquoi je les suivis de loin. Peut-être simplement parce que je n’arrivais pas à réconcilier le bruit que j’avais entendu dans le sous-bois, qui était véritablement le bruit que font des animaux, et la vision de cette famille, dans ce singulier état de déshabillé.
« Je les perdis de vue dans une combe et quand je les retrouvai, j'eus la clé du petit mystère. Père, mère et enfants étaient humains jusqu’au nombril, et se continuaient au-dessous sous forme de pattes de chèvres. Et ils se tenaient devant un autel couvert de mousse, blotti au creux de la combe, sur lequel ils déposaient les offrandes qu’ils portaient, des fleurs, des fruits et de petits oiseaux qu’ils avaient tués. Sur l’autel était sculptée la figure assise d’un dieu cornu, barbu, et lui aussi à jambes de caprin.
« Un peu effrayée par ce que je voyais, je rebroussai chemin et je me perdis, je crois bien, car il faisait presque nuit quand je rentrai chez moi. Déjà ma mère m’avait appelée, inquiète. Je ne racontai rien de ce que j’avais vu, et que du reste je ne comprenais pas. Ce n’est que plus tard, à l’école, quand on m’apprit les rudiments de la mythologie gréco-romaine, que je compris que j’avais vu une famille de faunes adorant le dieu Pan.
— Tu t’es endormie dans ton buisson et tu as rêvé le reste, suggéra Augusta Meiklejohn. Et tu ne t’es réveillée qu’au crépuscule, d’où l’inquiétude de ta mère.
— Comment a-t-elle pu rêver de faunes adorant le dieu Pan si elle ne savait pas encore que de tels êtres existaient ? objecta Dolly Myerscough.
Peggy Ayscough essayait de se figurer la vie des faunes. Ce ne devait pas être très différent de la vie des autres ruraux, une vie rythmée par les saisons, à ceci près qu’au lieu d’habiter dans une maison ils devaient s’abriter dans un fourré.
Les cyclistes étaient parvenues devant une montée fort raide et à présent que chacune avait raconté son histoire fantastique, la conversation languissait, d’autant que les jeunes filles avaient besoin de toutes leurs forces pour peser sur les pédales.
À leur grande surprise, au sommet de la pente régnait un brouillard dense. Mais presque aussitôt se leva un grand vent qui arracha des lambeaux de ce brouillard, qui s’accrochaient aux arbres comme des étoffes. Et simultanément le tonnerre retentit, et un éclair zébra le ciel. Il fit soudain si noir qu’on eût pu croire la nuit tombée, alors qu’on était au milieu du jour, et les jeunes filles constatèrent avec stupéfaction qu’elle allaient se retrouver au milieu d’une véritable tempête.
« La météo devient tout à fait gothique », fit observer la lettrée Augusta Meiklejohn.
Cependant on était arrivé, et les filles de la classe de troisième de Clifftop School se précipitèrent sous l’auvent de l’auberge des vampires.

*
* *

« On sonne ? demanda le vampire Gaspar Livido qui, comme la plupart des sourds, était sensible à des phénomènes acoustiques imperceptibles pour le commun des mortels.
— Mais non, on ne sonne pas, grogna le vampire Ilario Salivar.
On sonnait pourtant. Les jeunes filles avaient découvert, à leur grande surprise, que l’auberge des vampires n’était pas quelque pittoresque public house champêtre, aux murs de travers et aux pignons de guingois, sorti des romans de Dickens, mais un de ces grills appartenant à une grande chaîne, comme ceux qu’on trouve dans les zones commerciales, et qui servent d’impressionnants pavés de viande accompagnés de frites et de haricots surgelés. Trouvant porte close — chose assez curieuse un jour de semaine peu après midi —, Peggy Ayscough, émue malgré elle, avait appuyé sur le bouton de la sonnette, trop timidement pour mettre en branle le timbre, mais assez pour déclencher — par quelle mystérieuse vibration des murs ou des planchers ? — l’attention du vampire sourd.
L’endroit, en dépit de son huis barré, n’était pas totalement désert. Deux malheureuses jeunes femmes, à la mine blême et aux joues creuses, exagérément maquillées, dansaient ensemble, au son d’un vieux gramophone.
« Vous venez pour vous déhancher ? demanda Gaspar Livido.
— Pour man-ger, répéta Peggy Ayscough en le toisant crânement. C’est bien notre chance, ajouta-t-elle à part. Nous tombons sur un vampire sourd. »
Les fille ne se sentaient pas trop rassurées et elles se dandinaient avec gêne, faisant bloc autour de Peggy Ayscough.
Ilario Salivar leur indiqua une table et elles s’assirent tout aussi gauchement. Elles avaient complètement perdu l’appétit et, ayant consulté les menus, presque toutes se décidèrent pour de simples salades. Cependant Mabel Cholmondeley commanda une entrecôte de 350 grammes, accompagnée de frites et de haricots.
— Tu es certaine que tu veux manger tout cela ? demanda Dolly Myerscough, incrédule.
— Mais oui », fit Mabel, que le curieux endroit semblait plonger dans une secrète excitation.
À leur grande surprise, on les servit en moins d’un quart d’heure. (Il est vrai qu’il ne faut pas un temps infini pour faire cuire un biftèque et réchauffer des légumes surgelés.) Ce devait être Gaspar Livido qui faisait la cuisine, car il avait disparu. Les deux femmes cadévériques avaient disparu également. Ilario Salivar, qui avait endossé une jaquette, fit le service. Mais à la surprise des jeunes filles, un troisième vampire apparut, les salua gravement et s’assit sans façon à la table voisine de la leur.
Ce vampire portait une chemise à jabot sous une cape théâtrale. Ses cheveux peignés en arrière, sa fine moustache et le bouc qui ornait son menton achevaient de lui donner une allure aristocratique. Il se mit à fumer une cigarette d’eucalyptus, la tenant avec affectation dans une main qu’il repliait à l’horizontale, à l’auriculaire de laquelle brillait une énorme chevalière.
Et tout le temps que les jeunes filles mangèrent, l’aristocratique vampire leur fit la conversation, une conversation que d’abord elles ne soutinrent, à elles six, que par monosyllabes. Mais le vampire n’avait pas l’air d’en prendre ombrage et il faisait à lui seul, les frais de l’entretien, qui était donc plutôt un monologue.
« On dit tant de bêtise sur nous, n’est-ce pas. Mais j’ai eu une enfance tout à fait normale. Tenez, dit-il en tendant un médaillon à Dolly Myerscough. Cette photo me représente avec mon frère de lait. Enfin, lui était mon frère de lait, moi, j’étais son frère de sang. C’est un peu compliqué. Maman était actrice. C’est elle qui m’a donné le goût du théâtre. »
Les yeux de Dolly allaient du médaillon à l’aristocratique profil, et l’expression du visage de la jeune fille traduisait son doute, puis la levée de ce doute, puis le doute renaissant, tandis qu’elle se demandait si oui ou non ces traits-là lui étaient familiers, ceux du médaillon comme ceux de son commensal.
Le vampire avait pris une frite dans l’assiette de Mabel Cholmondeley et la trempait dans le sang qui tapissait le fond de l’assiette (Mabel avait demandé son entrecôte saignante).
« Qu’est-ce que vous croyez ? Un vampire peut manger de la viande, en particulier si elle est saignante. Simplement, il se trouve que cela ne satisfait pas nos besoins. »
Tout de même, la chère aidant, les jeunes filles finirent par se dégeler et la conversation devint plus abondante. Augusta Meiklejohn, résolue à faire bonne impression, surprit et flatta le vampire en lui disant qu’elle avait lu ses aventures in extenso, dans le grenier de sa grand-mère.
« Et vous si jeune ! s’extasia le vampire. Je croyais ce vieux récit de mes exploits totalement oublié. Notez qu’à l’époque de sa publication je fus amené à exprimer de très sérieuses objections contre un projet littéraire qui jetait une lumière trop crue sur moi-même et sur des personnes qui m’étaient proches. Mais naturellement le temps a passé et il reste seulement aujourd’hui un touchant témoignage littéraire de ce que fut cette époque, témoignage fort infidèle, en vérité, et en partie inventé, qu’importe. »
Gaspar Livido réapparut, et posa sur la table du vampire un plateau contenant un verre et une carafe. Le sourd remplit le verre aux trois quarts d’un liquide rouge, avec des soins et des précautions qui donnaient à penser que le breuvage était très précieux.
« Tiens, est-ce qu’il boit du vin ? Se peut-il qu’il soit amateur de grands crus ? » se demanda Peggy Ayscough.
Mais quand le vampire porta le verre à ses lèvres, la jeune fille comprit à la nature sirupeuse du breuvage qu’il s’agissait vraisemblablement du sang d’une créature quelconque.
Le vampire, qui était tout à fait à son aise et qui avait visiblement du plaisir à s’entretenir avec les jeune filles, fut brutalement tiré de l’agrément de la conversation, car Clara Bagehot, cédant à cet esprit de fanatisme qui n’est jamais tout à fait absent chez les membres de l’Église catholique romaine, l’attaqua de front sur ses mœurs, de sorte que la réminiscence littéraire — car on causait toujours du fameux penny dreadful — le céda sans transition à la querelle de théologie morale.
« Vous vous nourrissez du sang de vos victimes, accusa Clara Bagehot.
— En quoi est-ce plus condamnable que la façon dont vous, les mortels, vous nourrissez des animaux que vous avez tués ? Vos prétendues objections morales sont tout simplement le produit de vos préjugés hématophobes.
— Mais vos victimes sont humaines, insista Clara. Enfin, sapristi ! vous tuez des gens. C’est inadmissible du point de vue de l’intégralité des codes éthiques de l’humanité. Pire encore, vos victimes deviennent à leur tout des vampires, et sont par conséquent damnées pour l’éternité. Vous les tuez deux fois, ici et dans l’au-delà. Vous détruisez les corps pour perdre les âmes. Après les avoir privés de leur vie sur cette terre, vous les privez de la vie éternelle.
— Et qui vous dit, répondit le vampire avec suavité, que leur nouvelle condition n’est pas préférable à leurs propres yeux ? Au surplus, je m’inscris en faux contre votre description. Ce que vous appelez “tuer des gens pour en faire des vampires”, c’est tout simplement notre façon de nous reproduire et de perpétuer notre espèce.
— Vous vous reproduisez, ce n’est que trop vrai, mais vous ne vous reproduisez pas conformément à la loi naturelle.
— Et sur quoi étayez-vous cette étonnante assertion ? s’enquit poliment le vampire.
— Eh bien, pour commencer, dit Clara, vous êtes tous morts.
— Voilà une expression parfaite de nécrophobie, soupira le vampire.
— Il n’a peut-être pas complètement tort, dit Phyllis Meux, déroutée.
— Il a complètement raison, affirma Augusta Meiklejohn qui, comme beaucoup de jeunes filles érudites, professait des opinions radicales. (Elle allait du reste devenir, après des études à Oxford, une responsable importante d’un parti situé à gauche sur l’échiquier politique.)
— Mais peut-être, continua le vampire, s’adressant toujours à Clara Bagehot, êtes-vous du nombre de ceux qui souhaitent notre disparition, comme le génocidaire Van Helsing. »
Un peu décontenancée, car elle n’avait pas l’habitude qu’on contestât les dogmes et les décrets du papisme, Clara ne répondit pas.
« En somme, soupira le vampire, vous êtes, mademoiselle, hématophobe et nécrophobe. J’espérais qu’en cet âge avancé, des jeunes filles qui bénéficient de l’éducation et des privilèges de classe de la bourgeoisie aisée fussent un peu moins en proie aux préjugés.
« Mais heureusement, poursuivit le vampire, soudain quérulent, de nos jours, la loi protège les minorités contre ce type de bigoterie. Sachez, mademoiselle, que vos propos relèvent de l’infraction pénale et que je pourrais parfaitement, s'il m'en prenait fantaisie, vous faire condamner devant une cour correctionnelle.
— Monsieur, dit Augusta Meiklejohn, les yeux brillants, les opinions exprimées par ma camarade n’engagent qu’elle. Pour ma part, je me dissocie complètement de ce que je considère comme relevant d’un provincialisme qui m’est odieux, et confinant au racisme, ni plus ni moins. »
Le vampire ne répondit pas, mais examina songeusement Augusta, tout en caressant la chauve-souris qu’il portait accrochée à son gilet, comme une montre-gousset.
Cependant Peggy Ayscough essayait d’attirer l’attention de Mabel Cholmondeley, et les deux jeunes filles prirent prétexte d’aller se laver les mains pour entrer en conciliabule.
Or ce n’était pas du tout du débat éthique entre Clara Bagehot et Augusta Meiklejohn que Peggy voulait entretenir Mabel.
« Il y a quelque chose qui cloche là-dedans, dit Peggy à Mabel. Comment un bébé vampire que Dolly Myerscough a connu personnellement quand elle était elle-même toute petite peut-il être le même personnage que le héros d’un penny blood datant de l’ère victorienne, qu’Augusta Meiklejohn lisait quand elle était enfant, dans le grenier de sa grand-mère ?
— Mais si, dit Mabel. Augusta est un peu plus âgée que Dolly, elle était déjà petite fille quand Dolly n’était encore elle-même qu’un bébé. Donc les deux souvenirs sont certainement contemporains.
— Mais les événements dont elles se souviennent ne sont pas contemporains, eux. Une personne qui était un bébé à l’époque de notre enfance, c’est-à-dire il y a une dizaine d’années, ne peut pas avoir été un adulte un siècle plus tôt.
— Tu oublies que les vampires vivent éternellement, dit Mabel.
— Je demande à voir, répliqua Peggy, peu convaincue par cette explication. »
Quand elles revinrent à table on avait commandé des desserts. Des demandes d’emprunt d’argent de poche passaient de bouche à oreille, tandis que les collégiennes calculaient la facture de leurs agapes, et étaient accordées généreusement par celles qui en avaient les moyens, et l’escapade à l’auberge des vampires tournait visiblement pour les jeunes filles à la fête impromptue.
Peggy Ayscough constata avec surprise que le sang avait sur le vampire l’effet que le vin a sur les mortels. Après avoir menacé des foudres de la loi, pour faits de discrimination, la pauvre Clara, qui gardait pour l’heure un silence prudent, le vampire avait fait apporter le téléphone par Gaspar Livido et il composait lentement un numéro.
Quelque chose dans l’acoustique de la pièce fit que les filles entendaient les deux bouts de la conversation.
« Lisa ? C’est moi, Totty.
— Tiens ? Qu’est-ce qui me vaut l’honneur, vingt ans après ? Ou est-ce vingt-cinq ans ?
— Rien, répondit le vampire, la langue un peu pâteuse. Ah si, je voulais te dire que je suis un salaud, enfin que j’étais un salaud, enfin que je me suis conduit avec toi comme un salaud.
— Tu n’étais pas un salaud. Tu étais juste très inexpérimenté. Je suis heureuse de constater que tu as gardé ton style “intense”.
— Il y avait aussi le fait que je suis un vampire.
— Oui, il y avait cela aussi.
— J’aurais dû te le dire d’emblée. Ce que j’ai fait n’était pas très honnête. »
Il y eut un bref silence au bout de la ligne.
« Non, peut-être, en effet, dit Lisa d’une voix où perçait le doute. Mais tu sais, je l’ai compris assez vite. Ce n’était pas exactement indécelable... Je veux dire... je n’étais pas complètement aveugle... Enfin, c’est loin, tout ça. Tu vas bien, à part cela ? »
Le reste de la conversation fut perdu pour les jeunes filles. La prudente Mabel Cholmondeley ayant jeté un regard à sa montre, signalait avec force coups de coude qu’il était l’heure de partir.
Aussitôt la petite troupe s’égaya comme une volée de moineau. De la monnaie sortit des poches. On réclama l’addition, on régla et on fit mine de s’éclipser. Il ne s’agissait pas de se faire surprendre par la nuit.
Mais au moment où Peggy et Augusta se dirigèrent vers la porte, celle-ci s’ouvrit pour livrer passage au vampire Ilario Salivar, qui, vêtu d’un méchant imperméable et coiffé d’un feutre cabossé, venait de fermer les contrevents, à l’extérieur de l’auberge. Le vampire referma la porte derrière lui et se plaqua contre le panneau de chêne, leur barrant le chemin.
« Laissez-nous passer, mon ami, dit crânement Peggy.
— Il est plus tard que vous ne pensez, Miss », susurra Ilario Salivar.
Peggy vit avec horreur que Gaspar Livido poussait le reste de la petite troupe vers une porte au fond de la pièce.
Les élèves de troisième de Clifftop School étaient bel et bien prisonnières des vampires !

*
* *

« Ce vampire, cracha Clara Bagehot. Il n’a fait tout ce numéro que pour que nous nous attardions.
— Où sommes-nous ? demanda Phyllis Meux.
 — Pour autant que je puisse en juger, dans cette mauvaise lumière, dit Peggy Ayscough, nous sommes dans une sorte de débarras ou de cellier. Mais la fenêtre est grillée. Ce n’est pas là que nous sortirons. »
Peggy dévisagea ses compagnes dans la pénombre. Toutes étaient ravagées par l’angoisse, mais aucune n’émit une plainte ou un gémissement. « Voilà des filles qui ont du cran », se dit Peggy, qui se sentit fière d’être leur capitaine.
En attendant, il fallait trouver une issue.
« Qu’est-ce qui éclaire, par là ? demanda soudain Peggy. As-tu une lampe de poche, Dolly ? »
Dolly Myerscough répondit par la négative. Regardant mieux Peggy constata que ce qu’elle voyait consistait en boules d’une lumière bleuâtre, qui devenaient de plus en plus visibles dans la pénombre qui s’épaississait.
« C’est comme dans le grenier de ma tante, dit Peggy. Cet endroit crépite d’énergie psychique.
— Seulement, dit Augusta Meiklejohn, cette énergie ne nous est d’aucune utilité. Elle n’ôtera pas les barreaux des fenêtres. »
Peggy s’approcha de l’unique fenêtre et éprouva la solidité des barreaux. Il n’y avait rien à faire, à moins de disposer d’outils.
La jeune fille s’aperçut que la fenêtre donnait sur le cimetière monumental.
« C’est curieux, dit Peggy, je pensais que nous en étions séparées par le petit bois. J’avais évidemment mal repéré les lieux. »
Cette proximité du champ de repos allait cependant ménager des surprises aux jeunes filles.
« Oncle George ! grand-maman Pauline ! Que faites-vous là ? s’écria Clara Bagehot. Ce n’est pourtant pas le Jour des morts !
— Mais enfin, protesta le défunt oncle George, un peu piqué, chez les vampires, nous avons accès libre, de jour comme de nuit. Les vampires appartiennent au monde des morts, puisqu’ils sont morts eux-mêmes.
— Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’insister sur ce point, dit la prudente Mabel Cholmondeley, de peur que Clara ne remontât sur ses grands chevaux.
— Oncle George ! grand-maman Pauline ! supplia Clara. Les vampires nous ont enfermées. Est-ce que vous pouvez nous faire sortir d’ici ?
— Certes non, dit l’oncle George. Vous devez comprendre, ma petite Clara, que nous les morts sommes terriblement bridés. Si nous intervenons dans les affaires des vivants, nous nous exposons à des ennuis à n’en plus finir.
— Ma pauvre petite, soupira grand-maman Pauline. De nos jours, il y a tellement de règlements de toute sorte. On n’ose plus mettre un pied devant l’autre.
— Les vivants ne nous font aucune place, se plaignit l’oncle George.
— C’est certainement encore un signe de discrimination, de nécrophobie », lança Clara avec une ironie amère. Déçue que des êtres si proches d’elle, et qui étaient apparus si opportunément, ne lui fussent d’aucun secours, la jeune fille se laissait aller à l’aigreur et menaçait d’étendre sa querelle anti-vampirique à tous les morts. Peggy Ayscough se demanda si Clara n'en venait pas, par esprit de système, à considérer le caractère posthume comme une sorte de flétrissure morale.
Cependant les défunts ne semblaient pas particulièrement pessimistes quant à la suite des événements.
« Admettez que notre situation n’est pas précisément rassurante, argumenta Peggy Ayscough. Nous avons été enfermées ici par des vampires qui menacent de nous vampiriser dès qu’il fera complètement nuit et qu’ils voudront se nourrir...
— La grande affaire, dit la grand-maman Pauline. Les menaces ne sont pas des menaces dans l’absolu. Pas plus, ma chère petite, ajouta-t-elle en s’adressant à Clara Bagehot, qu’elles ne sont à proprement parler des infractions à un quelconque code légal, moral ou religieux.
— Les menaces, compléta oncle George, sont celles qui perturbent la situation telle qu’elle est posée.
— C’est à cause du sérialisme, précisa la grand-maman Pauline.
— Du sérialisme ? demanda Peggy.
— Oui, répondit oncle George. Enfin, vous ne courez pas de danger réel, parce que s’il vous arrivait quelque chose de grave, la série ne continuerait pas. Ou du moins elle deviendrait une autre série. Notez que cela arrive quelquefois.
— Il arrive aussi que la série s’arrête, admit grand-maman Pauline. Enfin tout cela est compliqué. »
Phyllis Meux, qui observait le cimetière monumental à travers la fenêtre grillée, poussa une exclamation.
 « Mes faunes ! Ce sont mes faunes !
— Il est tout de même extraordinaire, fit Peggy Ayscough, que nous retrouvions ici les personnages de toutes les histoires que nous nous sommes racontées.
— Qu’est-ce que ça a d’extraordinaire ? demanda Mabel Cholmondeley. Ce genre de coïncidence se produit tout le temps.
— Nous avons vu les lumières bleutées qui hantaient le grenier de ma tante il y a deux étés. Les morts de Clara ont débarqué alors que ce n’est pas le Jour des morts. Voici que rappliquent les faunes de Phyllis. Et naturellement — c’est le point le plus important — nous sommes aux mains du vampire Rottingwood.
— Nous ne sommes pas complètement certaines qu’il s’agisse de Rottingwood, intervint Augusta Meiklejohn. Il n’a jamais dit son nom.
— Mais il s’est identifié comme le vampire du penny dreadful que tu lisais gamine.
— Il s’est identifié aussi comme le bébé vampire dont se souvenait Dolly Myerscough. Il a l’air de vampiriser les récits des jeunes filles imaginatives avec autant d'assiduité qu'il en met à vampiriser des vivants, conclut raisonnablement Augusta Meiklejohn.
Pendant ce temps, Phyllis Meux était en grande conversation avec les faunes, à travers la fenêtre barrée. À la surprise de ses camarades, cette conversation paraissait se faire au moyen de petits cris et, de la part de Phyllis, de sortes de feulements, et non au moyen du langage articulé, et Peggy Ayscough, qui écoutait cela d’une oreille, tout en débattant avec Augusta, eut soudain l’intuition que ce qu’avait raconté Phyllis sur sa rencontre avec les faunes, lorsqu’elle était petite, n’avait rien d’un rêve. Il lui sembla même que la jeune fille avait délibérément omis une partie de son récit, et qu’elle avait en réalité suivi les faunes pour participer à leur culte agreste et païen. Une telle version semblait beaucoup plus logique, car Peggy ne croyait pas beaucoup que des faunes eussent pu se laisser surprendre ainsi par une enfant, eux qui entendaient le froissement d’un brin d’herbe à des kilomètres. Et au surplus, comment expliquer autrement que les faunes parussent se souvenir de la jeune fille ?
Phyllis, se détournant de la fenêtre, leur résuma sa conversation avec les faunes.
Plusieurs familles de faune habitaient la nécropole, parce que les caveaux faisaient comme des petites maisons, où ils étaient mieux que dans les taillis. De plus, des dames pieuses venaient déposer de la nourriture sur les tombes — c’était souvent des terrines, dans des petites boîtes plates. Les faunes partageaient le cimetière non seulement avec les morts, mais aussi avec des goules, qu’ils considéraient comme rigoureusement infréquentables, et avec des vampires, qui ne valaient guère mieux.
Toutes ces explications sur la faune du cimetière étaient certes fort intéressantes pour des collégiennes avides de connaissances, mais la situation restait au point mort. Les faunes n’avaient aucun moyen de délivrer les jeunes filles.
Les morts de Clara prirent congé et partirent avec les faunes. Peggy observa qu’Oncle George et grand-maman Pauline retournaient en poudre juste le temps de traverser les barreaux de la fenêtre, et se réincarnaient aussitôt après. Il y avait cependant un moment délicat parce que leurs habits n’étaient pas entièrement décomposés, et on voyait donc des chiffons moisis glisser au travers des barreaux. Mais grand-mère Pauline avait un tour de main extraordinaire, et elle arrivait à donner l’impression que donne une élégante qui fait virevolter sa jupe en franchissant une porte.
Les jeunes filles restèrent seules. La nuit était close et les prisonnières eussent été dans le noir complet sans les petites sphères de lumière bleuâtre qui continuaient à flotter dans l’air.
« Qu’allons-nous devenir ? soupira Mabel Cholmondeley, dans un rare moment de découragement.
« Revoilà la petite fille de chez les voisins. »
Mabel sursauta violemment. Derrière elle, venant de franchir le mur du cellier, étaient les fantômes de son enfance. L’homme portait comme à son habitude un veston étriqué et était coiffé d’une sorte de canotier. La dame portait sa robe avec de la fourrure aux manches et au col et, pour l’heure, elle avait les mains jointes, ce qui donnait l’impression qu’elle tenait dans les mains un petit chien.
Mais la chose extraordinaire était que le mur derrière eux n’était plus là. Il était complètement éboulé.
Les fantômes ne parurent pas se préoccuper outre mesure de la jeune fille. On échangea des bonjours un peu vagues, un peu lointains. La dame ouvrit les bras, d’où pendirent les deux chinchillas, comme pour embrasser Mabel. Mais elle parut se raviser, comme si de telles effusions eussent été inappropriées pour des fantômes.
« Mais, que se passe-t-il, demanda Mabel, incrédule devant la perspective de leur délivrance. Est-ce que nous avons été transportées dans leur maison ?
— Non, répondit Peggy. Nous sommes toujours dans l’auberge, mais il n’y a plus de mur.
— Alors nous pouvons sortir, nous sommes libres ! s’exclama Clara Bagehot en sautant allègrement par dessus le mur éboulé.
— Et nous avons juste le temps de rentrer à Clifftop School avant le couvre-feu, se réjouit Dolly Myerscough. Nous ne serons même pas grondées par la terrible miss Pussmaid. »
À leur grande surprise, à peines étaient elles sorties que le mur se reforma derrière elles. Les fantômes cependant s’estompaient et les jeunes filles eurent tout juste le temps de leur faire leurs adieux. Du reste, les fantômes ne semblaient voir et entendre clairement que Mabel.
Ayant pris congé des créatures fantastiques, les élèves de Clifftop School pédalèrent furieusement en direction de leur école, car l’heure du couvre-feu approchait dangereusement.
« Mais comment le mur a-t-il pu disparaître ? demanda Mabel Cholmondeley. Les fantômes n’ont pas le pouvoir de faire s’évanouir les murs.
— Le mur n’a pas disparu, il s’est écroulé, répondit Peggy Ayscough, debout sur les pédales.
— Comment cela, il s’est écroulé ?
— Il était en ruine. Toute l’auberge était en ruine. Ou plutôt elle sera en ruine. Nous avons été transportées pendant un bref instant dans le futur.
— Comment cela ?
— Mabel, tes voisins ne venaient pas du passé mais du futur. Et quand tu allais les voir, tu allais les voir non pas dans les ruines d’une maison inachevée, mais simplement dans le chantier de leur maison en cours de construction, le chantier d’une maison qui n’existait pas à ton époque. Et pour eux, dans leur monde, c’était toi le fantôme. Un fantôme venu du passé.
— Mais c’est complètement impossible. Qu’est-ce que tu racontes ?
— La meilleure preuve, c’est qu’ils le disaient en te voyant.
— Ils disaient : “Revoilà la petite fille de chez nos voisins.” Ils l’ont encore dit à l’instant dans le cellier.
— Tu as mal entendu pendant toutes ces années. Moi je les ai parfaitement entendus tout à l’heure. Ils disaient : “Revoilà la petite fille de feus nos voisins.” »
Mabel poussa un petit cri étranglé, mais ses compagnes crurent que c’était un simple ahan d’effort, car les filles arrivaient, à quelques minutes de l’heure fatidique, au bas de la dernière pente qui les séparait de Clifftop School.

Peggy Ayscough

Mabel Cholmondeley

Augusta Meiklejohn

Dolly Myerscough

Clara Bagehot