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FEUILLETON DU MATIN DU 12 MAI 1912
7
La Marseillaise Verte
Grand roman d'aventures scientifiques et d'espionnage
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE PREMIER
L'ALRUNE VENUE DE MARS

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VI
Où l’on a des lectures bien étranges
(suite)

« C’est ma foi vrai, dit Clara, toute étonnée. Dommage que, dans l’illustration, les personnages ne soient représentés que comme des points minuscules, on ne saura pas quelle tête ont les martiens.
— Je sais ce qu’est cette publication dit sévèrement miss Pussmaid. C’est un penny dreadful ou ce qu’on appelle en Amérique un dime novel. Celui-ci prend à l’évidence l’astronomie comme prétexte, pour produire, sous la guise de récit d’aventures dans les planètes, les divagations les plus puériles et les plus déboussolantes. Il s’agit d’une forme de littérature sensationnelle, tout à fait inadéquate et sachez, mesdemoiselles, que je punirais sévèrement celle d’entre vous que je surprendrais à lire de pareilles sornettes.
— Tiens, intervint le capitaine Sabine qui s’était emparé de la revue et qui la feuilletait à l’envers, comme font tous les gens de lettres, ce court article a l’air de concerner la Terre, et plus spécifiquement l’Asie. Je me trompe fort si ceci n’est pas un paysage de rizières, avec dans le ciel une lune qui est notre bonne vieille Lune. On reconnaît le cratère Tycho avec ses rayons. Et ceci est clairement la grande muraille de Chine, vue du ciel. Mais les détails de ces images sont tout à fait absurdes. Est-ce que ces bœufs ont six ou huit pattes ? Et des têtes de grenouilles ?
— Vous dites ? jeta le rajah de Downpour. Les bœufs ont huit pattes et des têtes de grenouilles ?
— Voyez-vous même.
— Ce fait est de la plus haute importance, dit le rajah qui, ayant observé la gravure, feuilletait rapidement le reste de la revue.
— De la plus haute importance », confirma Alasdair Trumpet, qui lisait par dessus son épaule. Puis, se tournant vers miss Pussmaid, le plus grand de tous les détectives ajouta dans sa langue : « Miss Pussmaid, ce dime novel consacré à des aventures pseudo-scientifiques et pseudo-astronomiques n’est pas un dime novel du tout. C’est un périodique généraliste de bon ton, avec un éditorial, des articles divers sur des sujets géographiques, économiques et autres, une rubrique de courrier et... des articles scientifiques consacrés à la vie sur les autres planètes, en particulier la Terre. Articles qui sont exacts dans la limite des connaissances des auteurs.
— Mais alors, s’écria Clara Begehot, ce magazine n’a pas été publié sur Terre, mais sur... »

VII
Où l’on se penche sur les mœurs des mandragores

Tandis que les adultes disputaient, la petite fille s’était saisie de la revue et, l’ayant lissée du plat de la main, avait repris sa lecture, ou plutôt son observation attentive des nombreuses gravures.
Peggy Ayscough observa que la fillette paraissait véritablement hypnotisée par ces images extraordinaires, montrant de complexes systèmes d’écluses, d’étranges forêts de ce qui ressemblait à des chênes, mais incroyablement allongées en hauteur, au pied desquels fouillaient des animaux qui semblaient des cochons mais qui étaient munis de six pattes. Ainsi absorbée dans sa lecture, l’enfant pâlissait à vue d’œil.
Finalement, la petite se perdit dans la contemplation d’une gravure représentant, à l’horizon d’un paysage chaotique, une montagne titanesque dont le sommet crevait l’atmosphère. La petite ne respirait qu’à peine et présentait à présent une coloration verdâtre.
« Mais cette petite va se trouver mal ! s’exclama Peggy. Se peut-il qu’elle ait à un moment avalé de l’absinthe ?
— Ce n’est pas ce qu’elle a bu qui la met dans cet état, prononça fermement miss Pussmaid, qui prit la fillette sous les aisselles au moment précis où celle-ci défaillait, mais ce qu’elle a lu. Cela démontre surabondamment la dangerosité de pareilles lectures et j’espère, mesdemoiselles, ajouta le professeur en étendant l’enfant sur l’un des lits, que cela vous servira de leçon. »
À dire le vrai, ce n’étaient peut-être ni les mauvaises lectures ni l’absinthe qui avaient eu raison de la petite, mais les exhalaisons fétides de la misérable habitation. Les adultes eux-mêmes commençaient à s’y sentir mal et ils ne furent pas longs à préférer les miasmes de la rue à la punaisie de la demeure. En traversant la place, le capitaine Sabine et Arsène Chouinard donnèrent quelques indications à un sergent de ville, afin qu’on secourût le buveur d’absinthe devenu catatonique et la fillette. Quant aux Anglaises, on prit congé d’elles brièvement et elles allèrent rejoindre leurs camarades, toujours attablées devant leur pizza et qui les interrogèrent avec excitation.
Ce fut alors le rajah de Downpour, ou plutôt le yogi Balakrishna, qui prit la direction des opérations, grâce à ses facultés super-sensitives.
« Où nous menez-vous ? interrogea Arsène Chouinard.
— Sur les traces de la Marseille verte, ou de la Martienne, comme vous voudrez. Ah ! s’exclama-t-il en montrant le sol. C’est ce que je supposais.
— Et que supposiez-vous ? demanda l’homme à l’oreille qui traîne, qui ne voyait rien.
— Le yogi essaie d’attirer votre attention sur cette petite tache verte, sur le trottoir, expliqua calmement Alasdair Trumpet.
— Cette tache ? interrogea Chouinard. Est-ce de l’absinthe ? Elle a cassé sa bouteille ?
— Non pas, corrigea Alasdair Trumpet. C’est du sang.
— Sacrebleu ! j’ai compris, s’écria le capitaine Sabine. J’aurais dû le deviner.
— Mais comprendre quoi, enfin ? interrogea Chouinard, vexé d’être le seul à ne pas distinguer la vérité.
— La Martienne est blessée, expliqua Sabine. Si elle se promène comme cassée en deux sous son voile, ce n’est pas seulement pour dissimuler ses traits, mais pour tenir sur sa blessure un appareil contentif.
— Et si elle s’est procurée de l’absinthe, ajouta Alasdair Trumpet, c’est parce que cette substance représente pour elle une drogue salutaire.
— Fariboles ! protesta Arsène Chouinard. Du sang vert à présent. Mais qui a du sang vert ?
— Ce n’est pas si extraordinaire, répondit tranquillement le yogi Balakrishna, si vous considérez que nous avons affaire à une mandragore.
— “L’Alrune venue de Mars”, ajouta Alasdair Trumpet d’un ton grave, citant les deux télégrammes identiques, celui des services anglais et celui dérobé aux services allemands. Alrune est le vieux nom de la mandragore.
— Mais non d’une pipe en bois, cela n’existe pas, ces choses-là », explosa Chouinard.
Cependant les quatre hommes, suivant moins le tracé des gouttes vertes que la piste éthérique que distinguait seul le yogi Balakrishna, aidé par ses facultés extramondaines, s’enfonçaient dans un lacis de ruelles. Ici, à quelques mètres du Vieux Port, régnait une véritable cour des miracles, où le méphitisme associé à l’aspérité du climat propageait la contagion dans une gueuserie que l’affaiblissement dû à la malnutrition et à l’alcoolisme prédisposait à toutes les maladies infectieuses.
Le capitaine Sabine, tout en marchant, donnait à Arsène Chouinard un petit cours sur les mandragores.
« Une mandragore est une racine en forme de femme. Je passe sur certaines légendes scabreuses, relatives à la façon dont cette racine serait engendrée à l’ombre des potences. Il s’agit là en réalité d’inventions tardives. On dit aussi que cette créature pousse, quand on l’arrache de terre, un cri si horrible qu’il suffit à tuer. Aussi l’attache-t-on à la queue d’un chien qu’on attire ensuite au moyen de quelque aliment. Le chien en courant arrache la mandragore et son cri le tue sur le champ. On a pris soin de se placer à quelque distance et de se bien boucher les oreilles. Il n’y a plus après qu’à récupérer la plante, qui confère, paraît-il, de grands pouvoirs.
— Inventions médiévales, bougonna Arsène Chouinard.
— Cela se peut bien, admit Sabine. Cependant la légende de la mandragore est associée à une autre, celle de l’arbre qui donne des fruits humains. Et là, cher monsieur, on n’est plus dans les grimoires, mais dans les récits des voyageurs.
— Qui ne sont pas moins fabuleux, ricana Chouinard.
— Odoric de Pordenone et Jean de Mandeville, poursuivit Sabine, imperturbable, parlent tous deux d’un agneau végétal. Il naissait à l’intérieur d’une sorte de cosse dont il sortait lorsqu’il était mûr. Mandeville parle également de l’archipel des Wak-Wak. Ces îles doivent leur nom au fait qu’il y pousse des arbres dont les fruits sont des femmes, qui y sont pendues par leurs cheveux, et qui émettent ce son, wak-wak, quand elles sont mûres.
— On distingue très bien l’interpolation, remarqua le rajah de Downpour, intéressé. La femme-fruit qui pousse un simple vagissement quand elle est prête à être détachée de son arbre devient dans la légende médiévale une femme-racine qui pousse un cri fatal quand on l’arrache. Et s’il faut la faire arracher par un chien, c’est évidement pour que l’âme qui se retrouve en enfer soit celle du chien. C’est une façon de duper le diable, comme dans tous ces contes moyenâgeux.
— Ouais, grogna Arsène Chouinard en s’adressant plus particulièrement au capitaine Sabine. Donc votre Martienne a poussé sur un arbre de la planète Mars, comme une pomme, et, sitôt qu’elle est tombée, elle est venue sur Terre dans votre bolide, votre fameux bolide. »
Cette dernière phrase avait été prononcée sur un tel ton de persiflage que Sabine ne put réprimer un mouvement de colère. Est-ce que l’homme à l’oreille qui traîne soupçonnait Sabine d’avoir fui devant l’ennemi, pour sauver sa peau, et d’avoir inventé la chute du bolide pour couvrir sa lâcheté ? C’était là le genre d’accusation qui, formulée plus clairement, ne pouvait se régler que sur le pré.
Suivant leur piste éthérique, les quatre hommes étaient parvenus au cœur du labyrinthe de misère et de désespoir. Ils se retrouvèrent dans une sorte de cour qui faisait cul-de-sac, où s’amoncelaient des ordures.
« Et à présent ? » interrogea Chouinard.
Pour toute réponse, Sabine ramassa du bout de sa badine, une grande étoffe noire qui avait été roulée en boule dans un coin.
C’était le grand voile dont se couvrait la Marseillaise verte. Et cette étoffe était copieusement imbibée d’un liquide poisseux qui la verdissait.