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NOUVELLE
LES INTRUS
(The Interrupted Story)
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Écoutez-moi, toutes, commanda
Marjorie en sautant de la petite table
où elle était assise, pour capter
l’attention générale. Avez-vous
un souvenir antérieur au début de
cette journée ?

Les filles étaient enfoncées dans les épais fauteuils, devant l’âtre où Peggy Ayscough faisait rôtir des marrons.
Marjorie Leveson-Gower s’était perchée sur une petite table, comme elle le faisait souvent et, parce qu’elle était assise beaucoup plus haut que les autres, elle avait l’air de veiller sur la petite assemblée.
« L’automne est précoce, cette année, fit observer Mabel Cholmondeley en serrant sur elle son châle.
— Cependant cette promenade dans les bois nous a fait du bien à toutes, ajouta Clara Begehot.
— Sans compter qu’elle nous a rapporté des vivres, répondit malicieusement Peggy Ayscough, se tournant à demi de sa place au pied de l’âtre.
Dolly Myerscough se mit à parler avec animation.
« Il serait temps que nous causions de la pièce que nous voulons monter pour la fête de fin d’année. Figurez-vous que j’ai une idée. Pourquoi pas Les Mille et Une Nuits ?
— Oh oui, Les Mille et Une Nuits, s’écria Barbara Gough, qui adorait se déguiser.
— Et dans une fête de fin d’année, il y a toujours un tas de bonnes choses à manger, s’exclama cette gourmande de Bessie Belvoir.
— Mais voyons, dit la raisonnable Philippa Dalziel, nous ne sommes plus à l’école. Il n’y a plus de fête de fin d’année, plus de pièce, plus de banquet.
— C’est vrai, observa Hilda Methven, avec un peu d’acrimonie. N’en déplaise à certaines d’entre nous, qui aimeraient croire qu’elles sont encore collégiennes.
La cabotine Barbara Gough et la gourmande Bessie Belvoir échangèrent des regards coupables. Dolly Myerscough, qui avait commencé cette conversation, fit un petit « hum » gêné, puis ne dit plus rien.
« L’école, avouez que c’était le bon temps, soupira Phyllis Meux en s’étirant dans son fauteuil comme une petite chatte. Pas de mari, pas d’enfants, pas de métier, pas de responsabilités.
— Mais tout le monde ici n’est pas précisément dans ces situations-là », fit observer Wilhelmina Wriothesley d’un ton hautain.
Mabel Cholmondeley, serrant un peu plus son châle sur elle, jeta un regard de compassion à sa voisine. La snobe et assez désagréable Wilhelmina, en dépit de la fortune familiale, était demeurée seule.
— Mais que je sache, intervint la précise Augusta Meiklejohn, aucune de nous n’a de mari ni d’enfant.
— C’est ma foi vrai, confirma la raisonnable Philippa Dalziel avec son habituel bon sens. J’avoue que je ne comprends pas du tout ta remarque, Phyllis.
— Bon, rétorqua Phyllis Meux, vexée, en fronçant son petit nez félin, c’était une façon de parler. Quand on se souvient du pensionnat, on dit invariablement : “C’était le bon temps ! pas de responsabilités !” C’est une façon de dire...
— Mais puisque nous n’avons pas de famille... pas plus que de métier, d’ailleurs, insista Hilda Methven avec aigreur.
— Ne me dis pas que tu as l’intention de rester vieille fille, comme Wilhelmina », repartit impulsivement Phyllis Meux, avant de se mordre la langue, comprenant sa gaffe.
Lucy Marjoribanks, voyant à quel point le propos malheureux de Phyllis risquait de labourer la pauvre Wilhelmina, s’apprêta à changer habilement de sujet, avec le tact et la vivacité d’esprit qui accompagnent une autorité naturelle.
Mais Wilhelmina Wriothesley se contenta de lever l’un de ses sourcils impeccables et d’esquisser un léger sourire dédaigneux, qui signifiait qu’elles étaient toutes logées à la même enseigne.

*

On frappa.
« Extinction des feux dans dix minutes, les filles, dit une grande de troisième en passant la tête par la porte entrebâillée.
Il y eut une protestation générale.
« Quel toupet ! s’écria Wilhelmina Wriothesley. Il y a des gens qui voudraient vraiment nous faire retourner en arrière, à l’époque où nous étions toutes au collège.
— Vous, ça vous amuse peut-être, dit Hilda Methven avec acidité, en s’adressant à celles qui avaient parlé de la fête de fin d’année, mais moi, contrairement à Phyllis, je n’ai pas des souvenirs si roses que ça de notre “bonne vieille Clifftop School”.
— Les chambres pas chauffées, rappela Peggy Ayscough en soufflant sur ses marrons.
— Les professeurs sadiques, ajouta Clara Begehot.
— Ce n’étaient pas des nonnes ? demanda la grosse Bessie Belvoir.
— Bien sûr que non, idiote ! répliqua Clara Begegot. C’étaient toutes des femmes, mais pas des nonnes. Mais enfin tu y étais, pourquoi poses-tu des questions idiotes ?
— Les repas infects, le gruau servi froid, se souvint Mabel Cholmondeley en frissonnant en dépit de son châle.
— Les uniformes dans lesquels on était empêtrées et qui grattaient, évoqua Augusta Meiklejohn, et, pour la gym, d’autres uniformes, dans lesquels on était marginalement moins empêtrées.
— Amusez-vous à courir un 400 mètres en escarpins, se remémora la pratique Philippa Dalziel, avec une tunique d’écolière qui va au-dessous du genou, et en chemisier et cravate, par dessus le marché.
— Le fait est que nous ne sommes pas ici pour nous faire dicter des règles stupides. Extinction des feux, mon œil ! Nous avons passé l’âge ! », conclut Lucy Marjoribanks avec l’autorité naturelle qui la caractérisait.
Les autres appuyèrent cette sentence avec énergie. Les filles continuèrent à échanger des récriminations sur des règlements, des uniformes, des menus qui étaient depuis longtemps abolis, et sur des enseignantes qui étaient devenues soit de très vieilles dames soit des fantômes.
— Non, reprit fermement Marjorie, on ne nous fera pas retourner au collège. »
Des murmures approbateurs saluèrent cette résolution.
Les tête se tournèrent vers la porte. Mais il n’y avait plus personne.

*

La conversation languissait.
La TSF installée dans un coin, dont on avait réglé le son assez bas, diffusait un bulletin d’informations.
Augusta Meiklejohn, qui était assise à côté du poste, monta le son. De dangereux convicts s’étaient évadés du pénitencier qui était sur une île non loin de la côte. Ils avaient volé un bateau après avoir pillé l’armurerie de leur prison.
À ce moment, on entendit frapper trois coups irréguliers.
Le vieux capitaine Skiff entra, son perroquet sur l’épaule, tenant entre les mains la longue-vue avec laquelle il avait l’habitude de scruter l’océan pendant des heures. Le vieux marin empestait le tabac et le rhum. Il annonça qu'un schooner taillé pour la vitesse s'approchait du rivage.
— Voyons, il n'existe pas de schooners taillés pour la vitesse, protesta l’incollable Augusta Meiklejohn.
— Voilà en effet un à-peu-près digne du plus médiocre des romanciers populaires, renchérit la littéraire Dolly Myerscough.
— De plus, repartit Augusta Meiklejohn, nous sommes sur un fleuve, pas sur la mer. Mon ami, apprenez que vos visions d’alcoolique n'ont rien à faire ici. Ni vous-même, d’ailleurs.
— Allez vous en, ivrogne ! ajouta sèchement Wilhelmina Wriothesley en le congédiant d’un geste digne d’une princesse de sang.
Le capitaine disparut.

*

On frappa à nouveau et, cette fois, entra Oberon Quince, suivi de près par Amyas Powys, flanqué de sa fille Charity, qui avait donné le bras à Baptism, le fils Quince. Suivirent les tantes et les cousines Quince et Powys, qui riaient très fort aux plaisanteries que lâchait continûment Hank Powys. Un valet avait dressé la table d’un dîner somptueux et la compagnie s’installa bruyamment, sans prêter la moindre attention à Peggy Ayscough et à ses amies.
D’autres Quince et d’autres Powys entrèrent tout à tour et prirent place.
Il y avait tant de monde autour de la table qu'il devenait difficile de manier couteaux et fourchettes. Coincé entre Baptism Quince et Charity Powys, Hank se demandait comment il allait couper son poulet. Harry, Barry et Mary apparurent à la porte et saluèrent la compagnie à grandes exclamations. Jeremy et Disraeli, qui étaient arrivés sur leurs talons, échangèrent des regards perplexes : tout ce monde, compte tenu de la présence en masse des Myrmidon, qui étaient entrés aussi, au grand complet, sans s’annoncer le moins du monde, et de l'arrivée continuelle de nouveaux Quince et de nouveaux Powys, tiendrait-il ensemble ?
Le vieux Quince prit la parole. Bizarrement, il s’adressa à Peggy Ayscough, toujours assise devant l’âtre, avec ses marrons.
« Vous avez naturellement compris, Miss Ayscough, à la façon révérencieuse dont monsieur Powys me passait le sel, qu’il est mon fils. Oui en vérité, Hank est mon fils par une femme que j’ai follement aimée et que j’aurais épousée si elle l’avait voulu, mais elle pensait que cela contrarierait ma carrière.
« Ces trois-là, ajouta-t-il en désignant de sa fourchette Harry, Barry et Mary, sont également mes enfants, d’un autre lit, mais mes enfants secrets, car une vieille tradition familiale nous interdit d’avoir plus de dix enfants, sous peine de perdre définitivement la propriété ancestrale. Harry, Barry et Mary furent donc élevés dans un souterrain, sous Clifftop School, et cela explique tous les bruits bizarres que vous avez pu entendre et les événements apparemment surnaturels dont vous avez pu être les témoins au fil des années, car il va de soi que je rendais régulièrement visite à mes enfants, en me déguisant soit en fantôme, soit en vampire, selon la saison.
« À présent en ce qui concerne le mariage entre Baptism Quince et Charity Powys, je suis au regret de dire qu’il me paraît impossible. J’en en effet une révélation à faire, qui est que Charity Powys n’est autre que ma fille. C’est ma fille cachée, elle l’ignore, je l’ignorais encore avant d’entrer dans cette pièce. Une telle union serait donc incestueuse. Cependant, d’un autre côté, il paraît que Baptism Quince, que tout le monde considère comme mon fils, ne l’est pas. En effet, s’il faut tout vous dire... »
Mais à ce moment, le vieil Amyas Powys posa une main compatissante sur l’épaule d’Oberon, qui secoua tristement la tête, renonçant à dévoiler un secret qui devait lui être douloureux.
Le lecteur doit comprendre que les dernières révélations changeaient considérablement la physionomie des choses. En effet, si Baptism n’était pas le fils d’Oberon Quince, il s’ensuivait logiquement que Jeremy n'était pas le neveu du pasteur, comme il le prétendait, et comme il le croyait peut-être lui-même, et qu'il n'avait donc rien à faire en ces lieux, la présence de Monica Myrmidon rendant la sienne particulièrement intolérable. Quant à Disraeli...

*

« Arrêtez cela immédiatement ! » hurla Lucy Marjoribanks.
Il y eut soudain un silence complet.
« Que tout le monde sorte sans faire d’histoires », commanda Marjorie sans élever la voix mais d’un ton très ferme.
Les visiteurs des deux sexes exécutèrent avec un ensemble parfait un mouvement vers la porte, et au bout de quelques secondes à peine les filles retrouvèrent leur intimité.
« Mazette, dit Bessie Belvoir, qui s’était rapprochée de la table du banquet sans que personne ne la remarquât et qui avait encore la bouche pleine de mangeaille. Est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce que c’était que ça ?
— Il n’y a vraiment pas moyen d’être tranquilles cinq minutes, ici », dit Peggy Ayscough en étouffant un rire nerveux.
Les filles se regardèrent en silence, encore un peu choquées par toutes ces intrusions.
Le vent qui sifflait en tempête derrière les volets disjoints ajoutait à l’ambiance morose et un peu surréelle.
« C’est complètement idiot, protesta la littéraire Dolly Myerscough, l’air est parfaitement tranquille. Nous ne sommes pas dans Les Hauts de Hurlevent, que je sache ! Et puis une ambiance surréelle ! Qu’est-ce que le surréalisme vient fiche là-dedans, on se le demande ! »
Le vent tomba aussitôt. Cependant les filles se sentaient encore un peu nerveuses.
On frappa à nouveau.
« Ne répondez pas ! les conjura Clara Begehot.
— Que personne n’ouvre cette porte, commanda Marjorie avec son autorité naturelle.
— Cela me paraît plus prudent, en effet », approuva Philippa Dalziel avec son habituel bon sens.

*

« Écoutez, dit soudain Peggy Ayscough. Puisqu’il n’y a rien à faire ici et qu’on s’ennuie, si nous racontions chacune une histoire à tour de rôle, au sujet de quelque figure pittoresque de notre ville ou de notre village. Je commence, si vous voulez. Je viens de Bath, et il faut que vous sachiez qu’il y avait autrefois à Bath une vieille excentrique... »
Mais les autres poussèrent les hauts cris et la pauvre Peggy fut priée de remballer son histoire, qui menaçait de se traîner interminablement et, surtout, d’en susciter dix autres, pareillement ennuyeuses, racontées par ses compagnes, et pourquoi pas soixante-douze (racontées en sept jours), ou peut-être cent (racontées en dix jours), ou même un nombre quelconque — mais très élevé — de contes, répartis arbitrairement sur mille jours, voire un tout petit peu plus de mille, de sorte qu’on n’en aurait jamais fini.

*

Les yeux de Mabel Cholmondeley allaient de l’une à l’autre de ses compagnes. Peggy Ayscough faisait toujours rôtir ses marrons. Marjorie était toujours perchée sur sa petite table, ça ne pouvait pourtant par être très confortable, et fumait une cigarette, en prenant un air affecté, jugea Mabel, décidément cette fille, en dépit de ses évidentes qualités de dirigeante, manquait de simplicité. Paula Pugh mangeait les marrons que faisait rôtir Peggy.
Bessie Belvoir mangeait également — y avait-il des périodes pendant lesquelles cette fille ne mangeait pas ? — des friandises trouvées dans une boîte, dont la myope Mabel ne distinguait pas bien la nature, étaient-ce des loukoums ? Avec ses lunettes rondes et sa face toute ronde aussi, Bessie lui faisait un peu l’effet d’un hibou.
Augusta Meiklejohn, qui était assise près du gros poste de TSF, s’était plongée dans un livre qui traînait sur le guéridon. C’était, expliquait-elle à la littéraire Dolly Myerscough, qui se montrait curieuse, un livre très intrigant, une histoire de pirates, mais qui se passait dans l’espace interastral, parce que l’humanité avait conquis les étoiles. — Seulement, se dit Mabel Cholmondeley, il en allait des pirates du vide comme des vieilles excentriques de Bath. Ce n’était décidément ni le lieu ni le moment d’entendre des balivernes de ce genre.
Mabel ne se sentait pas encore sereine. Pourtant plus personne n’avait tenté de faire irruption, et ses compagnes avaient renoncé à entraîner la conversation vers des parages où personne ne voulait aller. Et cependant Mabel éprouvait un indéfinissable malaise. Elle avait déjà ressenti cela, mais quand ? Où bien avait-elle lu la description d’un tel malaise dans un livre ?
« J’ai l’impression exaspérante, se plaignit Mabel Cholmondeley, qu’il y a quelqu’un qui serait dans ma tête et qui verrait le monde, pour ainsi dire, à travers moi. C’est proprement insupportable. »
Paula Pugh poussa un petit cri d’étonnement et l’un des marrons tomba sur sa jupe et, de là, sur le tapis. Les autres filles la regardèrent, surprises. Une conversation s’interrompit entre Barbara Gough et Hilda Methven, quelque chose à propos d’un Chinois et de rizières — mais c’était ridicule, pensa Paula Pugh, il n’y avait pas de rizières en Angleterre. Décidément, conclut-elle, tous les prétextes étaient bons pour essayer d’introduire des fâcheux à un moment inopportun.
En réponse à Mabel qui l’interrogeait anxieusement du regard, Paula dit à demi-incrédule :
« J’ai exactement la même impression que toi. L’impression que quelqu’un se serait installé dans mon esprit, et traduirait toutes mes impressions en mots. S’il m’est permis de le dire, je trouve ce genre d’intrus encore plus excédant que les gens qui essaient de s’introduire ici avec leurs histoires assommantes. J’aimerais vraiment que cela cesse. »
Ces paroles de Paula Pugh furent interprétées comme une consigne. Aussitôt les filles fermèrent leurs esprits. Bien malin qui eût pu dire, au sujet de n’importe laquelle d’entre elles comment elle appréciait la situation, ce qu’elle voyait, ce qu’elle pensait. Leurs psychés étaient devenues des forteresses impénétrables.
Barbara Gough et Hilda Methven avaient repris à mi-voix leur conversation sur le Chinois et la rizière. Augusta Meiklejohn lisait son roman de science-fiction, qui était titré La Légion de l’espace et qui était écrit par Jack Williamson. Après avoir feuilleté et lu au hasard, elle venait de le reprendre au début, signe d’un intérêt vif, et d’une probable intention de le lire en entier.
Peggy Ayscough faisait toujours rôtir ses marrons, qu’elle passait au fur et à mesure à Paula Pugh. Elle arrivait rapidement à la fin de sa petite réserve. Marjorie, perchée sur sa petite table, dans un équilibre précaire, car elle avait passé les mains autour de ses genoux, en un geste qui devait lui être familier, finissait sa cigarette.
« Mais c’est encore pire ! s’écria Phyllis Meux, sur un ton d’indignation. C’est exactement comme si quelqu’un était caché dans la pièce, en train d’épier nos moindres faits et gestes et de les commenter en direct. Ce n’est pas seulement d’une incorrection caractérisée, c’est absolument odieux.
— Odieux ! renchérit Dolly Myerscough, et si je peux ajouter une observation d’ordre littéraire, votre commentateur caché manie la langue comme le plus médiocre des feuilletonistes à cinq sous. »

*

Les filles éprouvaient à présent une angoisse sans cause, une oppression diffuse, qu’elles faisaient un effort héroïque pour dissimuler. Elles ne conversaient plus qu’en chuchotant, et les conversations retombaient aussitôt.
Lucy Marjoribanks décida de crever l’abcès.
« Vous souvenez-vous de quelque chose qui soit antérieur à notre réunion ici ? demanda-t-elle soudain à ses voisines.
— Voyons, dit Peggy Ayscough, nous avons fait une promenade en forêt, puis nous avons fait rôtir des châtaignes, puis il est venu tout un tas de monde.
— Mais avant ?
— Avant ? Je ne sais pas... », dit Peggy, décontenancée.
Une excitation visible régnait soudain.

« Écoutez-moi, toutes, commanda Marjorie en sautant de la petite table où elle était assise, pour capter l’attention générale. Avez-vous un souvenir antérieur au début de cette journée ?
— J'avoue que non, répondit Mabel Cholmondeley, un peu surprise.
— C’est très bizarre, moi non plus », souffla Paula Pugh.
Les filles se regardaient l’une l’autre avec la même consternation. Aucune n’avait le moindre souvenir antérieur à leur promenade dans la forêt et à leur réunion dans cette pièce.
« C’est un peu fort, apprécia Hilda Methven. En somme, ce serait nous, les intruses ? »
— Est-ce que nous savons au moins qui nous sommes ? demanda Dolly Myerscough.
— Comment pouvons-nous savoir qui nous sommes si nous n’avons pas de passé ? objecta Clara Begehot. Ça semble contradictoire.
— Je veux dire, insista Dolly Myerscough, savons-nous des choses sur nous-mêmes en termes de caractère, de personnalité ? Nous savons forcément quelque chose, si peu que ce soit. Tenez, moi, je crois que je suis un peu, d’une certaine façon, la littéraire du groupe. C’est à moi qu’on s’adresserait pour écrire un poème de circonstance, ou une pièce de fin d’année.
— Dans ce cas, hasarda Augusta Meiklejohn en serrant contre elle son livre, moi je serais plutôt l’intellectuelle, l’érudite, l’incollable.
— Je crois que je suis du genre petite boulotte, qui ne pense qu’à s’empiffrer et à faire des bêtises, dit Paula Pugh avec un peu de dépit.
— C’est rigoureusement impossible, répliqua sèchement Bessie Belvoir, car je suis moi la petite grosse amusante.
— Quant à moi, dit Marjorie, eh bien, sans fausse modestie, je crois que je suis le chef de notre petit groupe.
— Alors ça, ça m’étonnerait beaucoup ! protesta Lucy Marjoribanks. Car je suis, moi, la guide naturelle de notre sympathique petite bande. J’en ai d’ailleurs toutes les caractéristiques.
— Il y a encore deux secondes, gémit Philippa Dalziel, je croyais que vous étiez une seule et même personne. Vos noms se ressemblent tellement.
— Ils ne se ressemblent pas du tout ! protesta Lucy Marjorikanks.
— C’est tout à fait absurde, en effet, renchérit Marjorie Leveson-Gower.
— Ils contiennent tous deux “Marjorie”, insista Philippa.
— Mais enfin, cela ne se prononce pas du tout de la même façon, corrigea Lucy Marjoribanks. Mon nom se prononce March-banks.
— Et le mien, ajouta Marjorie Leveson-Gower, se prononce Looson-Gore. Lucy March-banks et Marjorie Looson-Gore. Je ne vois pas du tout comment on pourrait confondre des noms aussi différents.
— Je n’y comprends plus rien, j’avoue que je m’y perds complètement », balbutia Philippa Dalziel.
La malheureuse paraissait au bord des larmes.

*

La conversation générale s’était engagée sur la question des noms, mais elle se menaçait de se perdre dans de nouvelles complications, plus terribles que toutes les précédentes.
« “Wilhelmina Wriothesley”, dit Phyllis Meux, fronçant son nez de chatte. Cela se prononce bien REYE-eths-lee ?
— Pas du tout ! rétorqua l’érudite Augusta Meiklejohn. C’est ridicule. Ça se prononce Roxley !
— Wilhelmina ? », interrogea Phyllis.
La malheureuse arqua ses impeccables sourcils et resta muette.
« Mais enfin, tempêta Augusta, c’est ton nom, après tout ! Tu dois bien savoir comment il se prononce !
— Je ne suis plus sûre », laissa tomber Wilhelmina sans grande conviction.
Hilda Methven, à l’autre bout de la pièce, semblait en perdition.
« Cela se prononce Me-THUen, n’est-ce pas ? demanda Bessie Belvoir.
— Pas du tout, corrigea Mabel Cholmondeley, cela se prononce Meffen. »
Hilda levait les yeux aux ciel et se tordait les bras sans pouvoir répondre.
Clara Begehot expliquait à Peggy Ayscough :
« Mon nom se prononce Baggot ou Bejet. Dans ma famille, on dit Bejet.
— Le mien se prononce Askew, répondit Peggy.
— Dieu merci, repartit Clara, certains noms au moins ne posent aucune difficulté. »
Elle se mit à énumérer les noms de ses compagnes.
« Bessie Belvoir, cela se prononce Bessie Beaver, Mary Cholmondeley, Mary Chumley, Phyllis Meux, Phyllis Mews, Dolly Myerscough, Dolly Maskew, Philippa Dalziel, Philippa Di-el, Augusta Meiklejohn, Augusta Miklejohn, Barbara Gough, Barbara Goff, et Paula Pugh, Paula Pew. »
— Mais pourquoi me racontes-tu tout cela ? » demanda Peggy Ayscough.
— Mais... parce que cela me paraît important, répondit Clara. Note qu’un Français, par exemple, s’il lisait nos noms, serait peut-être tenté de prononcer Chol-mon-dley au lieu de Cholmondeley, comme cela se prononce, ou de dire Dal-zi-el au lieu de Dalziel, qui est la prononciation correcte, ou de dire Ga-ow au lieu de ce qui se doit, qui est Gough.
— Mais pourquoi me parles-tu d’un Français ? insista Peggy. Nous sommes entre nous ici, il n’y a pas de Français, ni d’ailleurs de ressortissant d’aucune autre nationalité.
— Ai-je dit le contraire ? protesta timidement Clara.
— Tu me parles d’un Français qui ne saurait pas prononcer nos noms s’il les lisait. On a l’impression à t’entendre qu’il y aurait quelqu’un qui serait en train de lire une sorte de rapport qu’on aurait fait sur nous, où seraient consignés nos moindres faits et gestes, nos paroles, et même nos pensées.
— Quelle idée horrible ! s’écria Clara. Il est déjà suffisamment déplaisant d’avoir sans cesse des gens qui essaient de s’introduire ici, sous toutes sortes de prétextes, avec des histoires à dormir debout. Et j’inclus là-dedans les gens qui essaient de s’introduire directement dans nos têtes ! Il est consternant de ne pas savoir nous-mêmes qui nous sommes au juste, ni ce que nous fichons ici. Mais l’idée qu’il y aurait par dessus le marché des importuns, des espions, cachés on ne sait où, et qui... qui nous liraient, alors ça, vraiment, c’est le bouquet !
— C’est tout à fait révoltant, approuva Paula Pugh.
— C’est ignoble ! », ajouta Barbara Gough.
Et toutes de renchérir.

Peggy Ayscough

Mabel Cholmondeley

Augusta Meiklejohn

Dolly Myerscough

Clara Bagehot

Bessie Belvoir

Lucie Marjoribanks

Barbara Gough

Hilda Methven

Philippa Dalziel