LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
L'ADAMANTINE LITTÉRAIRE ET POPULAIRE
L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE

NOUVELLE
HORREUR AU HOUMFORT
(THE HORROR AT THE HOUNFOUR )
Par Marjorie Kinnaird
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni)
par Harry Morgan

« Non, répondit Devereux d’une voix suave, je suis docteur en médecine. Mais en réalité, j’ai une double casquette. Je suis neurologue et mystagogue. On peut aussi appeler cela parent-psychologue. Je suis, si vous voulez, à la fois parent et psychologue. »

Les filles de troisième de Clifftop School menaient un débat sur la théologie, qui était l’un de leurs sujets de conversation favoris. Elles devaient faire dès le mardi suivant un exposé devant leurs camarades sur la situation de la religion face aux avancées de la science, mais, pour l’heure, pleines de leurs lectures et de leurs réflexions, elles bavardaient à bâtons rompus, un peu en marge de leur sujet.
« Au fond, dit Mabel Cholmondeley, en toute logique, toutes les religions sont vraies.
— Elles ne peuvent pas être vraies simultanément, objecta la savante Augusta Meiklejohn, puisqu’elles sont mutuellement antagonistes. Par exemple, Jésus ne peut pas être à la fois le fils de Dieu mort sur la croix pour le rachat des hommes, comme le croient les chrétiens, et être un prophète de l’islam qui n’est pas mort sur la croix, comme sont tenus de le croire les mahométans.
— Mais si, insista Mabel. Dans mon hypothèse, puisque Dieu est infiniment bon, il voudrait forcément faire plaisir aux croyants de toutes les religions... D’ailleurs il ne pourrait en être autrement, car il ne pourrait damner des gens qui n’auraient eu le tort que de naître avant qu’il y ait un christianisme. Donc il aurait forcément créé un paradis gréco-romain, pour les païens...
— Je ne vois pas tellement, protesta Augusta, ce qui y a de charitable à faire vivre éternellement les âmes des païens dans l’illusion d’une Olympe.
— Mais ce ne serait pas une illusion ! Dieu aurait pris le soin de peupler son Olympe des dieux de la mythologie, créés tout exprès. Il aurait créé de la même façon un autre paradis pour les hindous, dans lequel on retrouverait réellement tout le panthéon hindou. C’est pour cela que je dis que toutes les religions sont nécessairement vraies. Logiquement, chacune de nous devrait trouver en mourant la vision à laquelle elle s’était préparée.
— Je pense qu’on est ici en pleine hérésie gnostique, émit Clara Bagehot. Cette idée d’un Dieu initial qui en produit d’autres...
— Que fais-tu des bouddhistes, qui recherchent le nirvana ? interrogea Barbara Gough qui, sur la pointe des pieds, esquissait le pas de ballet qu’elle avait l’intention de produire à la prochaine fête de l’école.
— Les bouddhistes, répondit Mabel, devraient avoir eux aussi leur paradis, où ils sont simplement mêlés en une sphère indistincte puisqu’ils désirent se fondre dans le grand tout. Cette sphère pourrait même orbiter autour de Dieu pour que les bouddhistes bénéficient collectivement de la vision béatifique.
— Et les athées ? interrogea Peggy Ayscough.
— Les athées, eux, disparaîtraient définitivement, puisqu’ils ne conçoivent pas leur survie. — Enfin, c’est ce qu’ils veulent, non ? insista la jeune fille, voyant la moue de scepticisme de Peggy.
— Et les mahométans demanda Dolly Myerscough.
— Les mahométans seraient dans leur paradis à eux, un paradis tel qu’il est décrit dans le Coran, avec les fontaines de vin et les houris qui redeviendraient vierges chaque nuit pour qu’on ait le plaisir de les déflorer à nouveau.
— Cela ne me semble pas très juste de donner ce qu’ils désirent aux mahométans, trouva Barbara Gough, puisqu’ils ont vécu d’une façon cruelle et immorale, qu’ils ont pratiqué la polygamie et le concubinage, et qu’ils ont propagé leur croyance par l’épée.
— Au fond si, c’est juste, émit Clara Bagehot, songeuse. Ce paradis entièrement dédié à la fornication, de notre point de vue, à nous chrétiennes, ressemble de façon troublante à la description conventionnelle de l’enfer. 
— Je ne trouve pas, opina Augusta Meiklejohn, que les mahométans vivent de façon beaucoup plus immorale que les chrétiens ou, du reste, que les membres des autres religions. Certes, si j’en crois mes lectures en histoire des religions, l’islam repose sur une triple inégalité, entre mahométan et non-mahométan, entre homme et femme, entre homme libre et esclave. Mais les autres systèmes ont également leurs inégalités. Je vous fais remarquer que, dans le christianisme, il n’y a que les baptisés qui soient sauvés ; tous les autres sont damnés, y compris les gens vertueux. Il n’y a que Mabel qui croit que les adhérents des autres religions bénéficient de paradis ad hoc.
— Le danger des débats théologiques, avertit Peggy Ayscough, c’est qu’on risque de s’emmêler dans des questions morales et, avant d’avoir le temps de dire ouf, on se retrouve au milieu d’un combat entre le Bien et le Mal. Pour ma part, je ne crois pas non plus que les mahométans soient tellement pires que nous.
— D’un autre côté, dit Clara Bagehot, il me semble indéniable qu’il a existé, à travers l’histoire, certains cultes immondes, qui étaient explicitement voués au mal. Lorsque les conquistadores arrivèrent Amérique, ils découvrirent que les indiens adoraient Satan, qui s’était manifesté à eux sous la forme d’un serpent. À Mexico, la porte du temple était une gueule béante, exactement comme la porte de l’enfer dans nos anciennes peintures. À l’intérieur, toutes les chapelles étaient tapissées d’une croûte de sang de deux centimètres d’épaisseur. À un jet de pierre, l’amphithéâtre était bâti à l’aide de 136 000 têtes humaines. Cannibalisme, sacrifices humains et sodomie figuraient au menu des sabbats des Aztèques, absolument similaires à ceux des anciens druides d’Angleterre. »
Cette allusion aux cultes maléfiques mit l’imaginative et poétique Dolly Myerscough en veine de mystère et elle changea soudain de sujet.
« N’avez-vous jamais entendu parler du peuple du crépuscule, du troisième sexe ? » demanda Dolly.
Les autres firent signe que non.
« Depuis des siècles, expliqua la jeune fille, les gens s’échangent d’inquiétantes légendes à propos d’individus étranges, des hommes qui ne sont pas tout à fait des hommes, des femmes qui ne sont pas tout à fait des femmes. Lorsqu’on discute de ces choses, c’est à mi-voix et en usant d’un langage codé. Est-ce si surprenant que personne n’ose parler ouvertement de ce terrible fléau qui menace directement nos sociétés ?
— J’avoue, dit Clara Bagehot, que je n’ai pas la moindre idée de quoi tu peux bien parler. Je n’ai jamais rien lu là-dessus.
— Justement. J’ai lu un livre très intéressant, insista la jeune femme, par un docteur La Forest Potter, Les Amours étranges. C’est une étude des amours anormales. L’ouvrage est naturellement destiné à un public très averti. L’amour qui ne dit pas son nom, voici en effet comment on désigne les mœurs de ce monde crépusculaire. Savez-vous que le nombre de ces hors-nature augmente sans cesse ? Les pouvoirs que ces êtres de l’ombre possèdent sur les gens normaux sont presque incroyables. Aucun homme ne peut espérer conquérir une femme une fois qu’elle aura cédé à une autre femme. La force des liens et la puissance des désirs de ces êtres du crépuscule dépassent l’entendement. Les études montrent que des hommes parfaitement ordinaires ont été transformés en anormaux en moins d’une journée. C’est ce qui explique l’incroyable poussée de cette population. Ainsi, on peut transformer un jeune homme tout à fait banal simplement en l’attachant sur une chaise et en lui lisant la littérature spécialisée que les gens du crépuscule produisent en masse. C’est du reste pourquoi il importe que la censure soit si vigilante, en particulier pour les lectures de la jeunesse et des couches les plus basses du peuple. Le poison imprimé n’est pas moins virulent que le poison qu’on trouve dans des flacons. Et lorsque cette littérature est illustrée, comme c’est presque toujours le cas, la virulence du poison est considérablement augmentée. Parfois même, la page entière est occupée par de grossières vignettes, qui réduisent le texte à de simples onomatopées contenues dans des ballons. L’effet de ces littératures est alors proprement foudroyant et...
— Mais ces gens du crépuscule, que veulent-ils ? interrompit impatiemment Barbara Gough.
— La destruction complète de la société. Lorsqu’ils tiendront tous les leviers du pouvoir, ils exigeront même de pouvoir se marier. Ces mariages du troisième sexe, unissant entre eux deux hommes ou deux femmes, représenteront le nadir de notre civilisation. Car ils exigeront ensuite d’adopter des enfants, qu’ils feront fabriquer sur mesure dans des laboratoires, grâce aux prodiges d’une science devenue folle, ou bien, plus prosaïquement, qu’ils achèteront dans des fermes de bébés. »
On frappa discrètement à la porte et Miss Pussmaid, la directrice d’études de la troisième, vint annoncer un visiteur.
« Mesdemoiselles, déclara la petite pédagogue, le visage un peu teinté par l’émotion, permettez-moi de vous présenter mon ami le docteur Sidney Crashaw Devereux. Le docteur Devereux, qui me faisait une visite, a poussé la gentillesse jusqu’à s’offrir à vous aider pour l’exposé que vous devez faire mardi devant la classe. 

Est-ce que vous êtes docteur en littérature gréco-latine, comme Miss Pussmaid ? demanda Peggy Ayscough.
— Non, répondit Devereux d’une voix suave, je suis docteur en médecine. Mais en réalité, j’ai une double casquette. Je suis neurologue et mystagogue. On peut aussi appeler cela parent-psychologue. Je suis, si vous voulez, à la fois parent et psychologue. La parent-psychologie est aujourd’hui une science bien constituée, dont les résultats fulgurants vont, je n’hésite pas à le dire, révolutionner la société. »
Les jeunes filles s’étaient levées automatiquement et elles accueillirent leurs visiteurs avec la bonne grâce et les excellentes manières qui ne peuvent s’acquérir que dans les meilleures public schools. Déjà, Peggy Ayscough et Dolly Myerscough avaient fait asseoir Miss Pussmaid et le docteur Devereux dans deux fauteuils jumeaux, Clara Bagehot tendait à son professeur une tasse de camomille, Barbara Gough lui proposait un plateau de fruits confits et de biscuits à la cuillère, tandis que Mabel Cholmondeley présentait au docteur une boîte d’excellents havanes et qu’Augusta Meiklejohn lui servait un généreux cognac dans un énorme verre-ballon.
« Veine ! s’écria la fantasque Barbara Gough. Vous allez rendre sensationnel notre exposé sur les religions face aux avancées de la science.
— Je suis en effet fort bien placé pour discuter de ce sujet, dit le docteur Devereux, non sans une certaine coquetterie, puisque mes travaux sont exactement à la frontière des deux domaines. Je soigne les tempéraments nerveux en tenant compte de leurs croyances religieuses.
— Alors vous croyez que toutes les religions sont vraies ! s’exclama Mabel Cholmondeley avec un accent de triomphe.
— Ce n’est pas exactement ainsi que je poserais le problème, répondit le docteur Devereux avec suavité. D’ailleurs il faut se garder de poser ces questions de façon claire. La clarté est toujours mauvaise. Nous voulons de la confusion.
— Pouvez-vous nous présenter en termes non techniques les bases de votre discipline ? demanda la précise Augusta Meiklejohn.
— La parent-psychologie, expliqua Devereux, adopte vis-à-vis des croyances une attitude très ouverte, et même confiante. Il se trouve que je soigne beaucoup des loyaux sujets de sa gracieuse majesté issus des Caraïbes, qui travaillent près d’ici dans les mines de wolfram ; peut-être avez-vous vus les baraquements. Les conceptions religieuses des Jamaïcains reposent sur les Loa, qu’on appelle aussi les Mystères, ou les Invisibles, et qui sont des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Les Loa ne sont pas eux-mêmes des dieux, quoiqu’ils possèdent des pouvoirs magiques. Voyez-vous, mesdemoiselles, toute mon expérience médicale m’a convaincu de la puissance des Loa. Il faut accepter de jouer le jeu, et prendre les choses comme les prennent les indigènes.
— Vous voulez dire que vous avez fait la preuve de l’existence de ces esprits ? demanda Peggy Ayscough.
— Non, naturellement, répondit le médecin avec douceur. Mais je garde la vigilance et la promptitude d’esprit du parent-psychologue. La chose importante, c’est que les Loa sont réellement efficaces. On peut même dire que leurs pouvoirs sont prouvés scientifiquement. J’en ai fait mille fois l’expérience.
— Je dois être idiote, dit Barbaba Gough avec un petit rire d’excuse. Je n’ai toujours pas compris si vous-même croyez dans la réalité de ces Loa ou si vous vous reposez simplement sur la croyance des Jamaïcains...
— Encore une fois, mademoiselle, reprit le docteur avec des intonations melliflues, cette façon de poser le problème n’est pas adéquate. Il nous faut de la confusion. Seule la confusion peut nous servir ici. Seule la confusion est efficace lorsqu’on est, comme moi, à la fois neurologue et mystagogue. Ce qui importe, voyez-vous, c’est d’entrer dans les vues des noirs, de voir les choses de leur point de vue. Notre médecine occidentale ne leur est d’aucun secours, car elle ne coïncide pas avec leurs représentations mentales. Le secours ne peut donc leur venir que de leur propre côté et il faut accepter de franchir le pas... »
Après une hésitation la poétique et intuitive Dolly Myerscough hasarda :
« Il me semble, dit que je comprends à peu près l’idée du docteur. C’est l’attitude mentale d’ouverture à l’autre qui constitue le socle de la parent-psychologie... »
Devereux fit un signe d’assentiment.
 « Vous reprenez en somme sur le plan scientifique, et même sur le plan médical, l’attitude de compassion qui est l’élément le plus pur et le plus élevé des différentes religions... »
Ici le docteur fit une moue.
« ... En tout cas, l’ouverture d’esprit est fondamentale », insista la pauvre Dolly, que le docteur avait coupé dans son élan.
Le front plissé et les lèvres serrées de Clara Bagehot indiquaient une intense réflexion et une contrariété croissante. N’y tenant plus, elle lança :
« Êtes-vous en train de nous dire que vous parlez aux noirs des Loa parce que c’est ce qu’ils ont envie d’entendre ? Que vous leur mentez sciemment parce que vous croyez que le mensonge les réconforte ?
— Est-ce que vous appartenez à la religion catholique romaine ? interrogea le docteur Devereux en levant un sourcil.
— Oui », répondit Clara, un peu surprise.
Ses camarades la regardèrent avec un peu d’inquiétude car le fanatisme et l’esprit de système ne sont jamais très loin chez les fidèles de l’Église de Rome.
« Eh bien moi, s’exclama Peggy Ayscough pour rompre les chiens, je crois que j’ai saisi la pensée du docteur. »
Cette entrée en matière lui valut aussitôt l’attention générale.
« Avez-vous remarqué, dit Peggy Ayscough que, en présence de tout événement merveilleux, surnaturel, inexplicable, ou simplement insolite, tout le monde défend immédiatement une théorie, avec une très grande conviction, et de façon d’autant plus inébranlable que personne n’a la moindre notion de quoi il retourne ?
— C’est vrai, approuva Clara Bagehot. Une hostie semble flotter au-dessus du calice au moment de l’épiclèse. Chacun produit aussitôt une explication qu’il défend avec toute la vigueur de l’ignorance : miracle eucharistique ; ou au contraire simple un jeu de lumière. Dans un coin d’église, une statue de la Madone semble pleurer : signe des temps ; présage ; ou alors fraude, comparserie ; et le malheureux prêtre qui déclare qu’il est délicat de se prononcer en l’absence d’investigation se voit aussitôt accusé par les deux parties, à la fois soupçonné d’incroyance par ses paroissiens et accusé à l'extérieur de couvrir des charlatans...
— Un disque luminescent, dit Augusta Meiklejohn, est observé dans le ciel ; engin volant venu d’une autre planète ; arme secrète des bolchéviques ; ou à l’inverse phénomène atmosphérique, hystérie collective, hypnose. Tout le monde est toujours très sûr de son fait.
— Ou bien, suggéra Mabel Cholmondeley, une tache floue, qui peut être ou non une silhouette, apparaît sur une photographie prise dans une vieille demeure ; preuve de la survie sous une forme ectoplasmique ; ou au contraire accident au moment du développement, ou alors supercherie...
— Ainsi, conclut Peggy Ayscough, il semble qu'une une loi générale veuille que, moins on a de données sur un phénomène quelconque, plus véhément chacun devient dans la défense de sa théorie.
« Et de la même façon, poursuivit la jeune fille en se tournant vers le docteur, vos patients jamaïcains tiennent à l’explication par les forces inconnues, les Loa, aussi fort que les médecins classiques tiennent à leurs explications par le psychisme.
— Oui, il y a de cela, admit Devereux. Ça n’est pas mal vu du tout.
— Moins j’en sais, plus je suis sûre, résuma Augusta Meiklejohn.
— Pour ma part, fit Dolly Myerscough, je dirais plutôt que chacun produit une fable, qui se trouve s’accorder à sa fantaisie. En somme, placés devant ce qui est hors du commun, les gens produisent automatiquement du romanesque.
— Je ne suis pas d’accord avec toi, repartit Peggy Ayscough. Il n’y a pas là-dedans de place laissée à l’imagination, ce sont des doctrines faites d’un bloc, qui n’admettent pas la plus petite déviation.
— Je suis de plus en plus d’accord avec mademoiselle, dit le docteur Devereux en souriant.
— En somme, résuma Peggy Ayscough, vos Loa constituent pour les Antillais un système d’explication du monde, et c’est sur la base de ce système que vous soignez vos noirs lorsque l’éloignement de la terre natale, associé aux rudes conditions de la mine, provoquent chez eux asthénie et névrose. Au fond, c’est assez simple et parfaitement rationnel. 
— Je suis enchanté de parler à des jeunes filles aussi intelligentes et aussi savantes », conclut avec suavité le docteur Devereux, qui faisait mine de se lever.
Clara Bagehot fit un signe de protestation et elle allait parler, mais Barbara Gough, qui se tenait à côté d’elle, lui posa la main sur le bras, indiquant que ce n’était pas le moment. En effet, les visiteurs se disposaient à prendre congé, car Miss Pussmaid avait fait remarquer que l’heure de l’extinction des feux était depuis longtemps dépassée.
Les jeunes filles remerciaient le docteur Devereux avec effusion lui assurant qu’elles « tenaient » leur exposé, et qu’on allait voir ce qu’on allait voir, quand Clara Bagehot, faisant preuve de cet esprit dogmatique qui semble indissociable de la religion catholique romaine, lança aigrement :
« Reste que vous prenez part en toute connaissance de cause à un culte satanique. »
Et la pauvre Miss Pussmaid souffrit l’humiliation d’entendre une de ses meilleures élèves décocher à un hôte de marque ce trait venimeux :
« Parce que, enfin, docteur Devereux, le culte des Loa, ce n’est pas autre chose que la sorcellerie africaine, encore appelée vaudou. »

*

Barbara Gough et Clara Bagehot posèrent leur bicyclettes contre le mur de l’hôpital psychiatrique et interrogèrent un infirmier en blouse et en toque blanches qui, d’un geste, leur indiqua l’entrée principale.
« Je n’arrive toujours pas à croire, dit Barbara Gough, qu’en réponse à ton incroyable sortie contre Devereux il nous ait invitées à le visiter dans son hôpital.
— J’ai dit ce que me dictait ma conscience, dit Clara Bagehot avec simplicité. Mais si cela nous permet de peaufiner notre exposé, je ne vois pas de quoi tu te plains. »
Un homme aux allures patriciennes, aux cheveux blancs peignés en arrière, et qui portait une blouse blanche ouverte par dessus un costume en excellent tweed, les attendait au sommet du perron.
« Je suis le docteur Baume, médecin-chef de cet hôpital. Je vous attendais. Le docteur Devereux nous rejoindra dans le service de parent-psychologie, où je vais vous conduire de ce pas. En attendant, j’ai noté à votre intention quelques statistiques sur notre institution. »
Et, tirant un carnet de la poche de sa blouse, le docteur Baume lut :
« Espèces de folie : monomanie (127), manie (69), démence (16), paralysie générale (14), idiotie (3).
— Les idiots sont beaucoup moins nombreux que les autres, remarqua Clara Bagehot, qui recopiait fidèlement ces chiffres sur son cahier, tout en marchant.
— Il ne deviennent idiots que tout à la fin », expliqua le docteur.
Puis, reprenant sa lecture :
« Causes de la folie : hérédité (67), abus de boisson (54), masturbation (34), revers de fortune (32), amour contrarié (12), libertinage (10), lecture de romans (7), exaltation religieuse (6), coup sur la tête (3), passion du jeu (2), excès de joie (1).
— Je ne me figurais pas que la lecture de romans fût si dangereuse, fit observer Barbara Gough.
— Mais peut-être, suggéra Clara Bagehot, ces malades lisaient-ils de mauvais romans, démoralisants et tourneboulants. Ou alors cette littérature du crépuscule dont nous parlait Dolly Myerscough. »
Au bout d’un labyrinthe de couloirs, le docteur Baume produisit une clé, fit jouer la serrure d’une porte grillagée, et s’effaça pour faire entrer les jeunes filles.
Derrière une rangée de lits, trois patients jamaïcains devisaient avec une femme de race blanche que Clara et Barbara supposèrent être une infirmière, quoiqu’elle ne portât pas d’uniforme.
« Devereux ne devrait pas tarder, dit le docteur Baume aux jeunes filles. En attendant, je vais vous présenter. Soyez naturelles. Tant que vous êtes avec moi, vous ne risquez absolument rien. »
Le docteur Baume introduisit ses jeunes visiteuses. Puis le premier patient se présenta avec une politesse un peu gourmée.
« Ricardo Lyrie. Ordre hérétique et hermétique des chevaliers du camélia blanc et des servants d’Erzulie.
— Délire religieux avec une composante perverse à tendance paranoïaque, souffla le docteur Baume aux jeunes filles.
— Il n’a pas l’air bien dangereux, dit Clara.
— Croyez-moi, il l’est.
— Delano Fyrie, se présenta le second malade. Ordre crayeux et pierreux des spongiaires ciliceux du Crétacé.
— Délire naturaliste, émit Baume. Inoffensif. »
Celle que les jeunes filles avaient prise pour une infirmière parla à son tour.
« Novarina Zyrie. Ordre sublime et aphrodisiaque de l’amour infini de la Très-Sainte Vierge et des mariages mystiques qui se font dans le ciel.
— Mais ce n’est pas une noire ni une mulâtresse, ni même une quarteronne, souffla Clara. Elle est aussi blanche que nous.
— Du moins, corrigea Barbara, elle n’est pas beaucoup plus basanée qu’une Espagnole ou qu’une Sicilienne.
— C’est tout le problème, soupira Baume. Monsieur Zyrie, père de mademoiselle Novarina, a fait une immense fortune dans la sucrerie. À la Jamaïque, les Zyrie étaient les seuls blancs au milieu d’une plantation où travaillaient 3645 noirs, sous la direction de mulâtres. Il s’en est suivi plusieurs épisodes dans la vie privée de monsieur Zyrie dont monsieur Zyrie n’est pas particulièrement fier, et d’autant moins que, s’il y a bien eu une madame Zyrie, celle-ci est morte de la fièvre typhoïde avant d’avoir pu finir de mettre au monde les onze enfants que monsieur Zyrie a déclarés à l’état-civil. De sorte que, rentré en Angleterre, monsieur Zyrie a fait interdiction expresse à ses onze fils et filles de se marier, ne souhaitant pas avoir de descendance, pour des raisons qui lui appartenaient et dans lesquelles je n’ai pas à entrer. Or mademoiselle Zyrie, pendant le voyage de retour, est tombée amoureuse d’un jeune officier de marine, avec lequel elle avait formé le dessein de se marier à Southampton. Zyrie père fit obstacle à ce projet et mademoiselle Zyrie a été internée ici pour délire érotique avec des tendances mystiques. Un cas tout à fait désespéré, je le crains. »
Le troisième patient mâle se présenta à son tour.
« Jean-Claude Kyrie Bonsoir.
— Bonsoir, dit automatiquement Clara Bagehot.
— Bonsoir. Non, attendez. Bonsoir fait partie de mon nom. Je m’appelle Jean-Claude Kyrie Bonsoir.
— Quel ordre ? demanda Barbara Gough.
— Je n’appartiens à aucun ordre, répondit Jean-Claude Kyrie Bonsoir un peu sèchement.
— N’en croyez rien, souffla le docteur Baume. Il fait lui aussi partie d’un ordre hermétique et mystique, même s’il a choisi de n’en rien dire. »
L’arrivée du docteur Devereux produisit une certaine effervescence dans la petite société, et les jeunes filles notèrent à quel point le disciple d’Esculape était apprécié de ses malades, avec lesquels il conservait ses manières doucereuses.
« De quoi souffre monsieur Kyrie ? demanda Clara Bagehot quand on fut venu à bout des salutations générales.
— Hallucinations avec attaques de panique, expliqua Devereux. Il s’est déjà plusieurs fois défenestré.
— C’est, de tous, le cas le plus difficile, expliqua le docteur Baume. Il a fait une bouffée délirante au fond de la mine de wolfram. Or selon les normes de sa culture, au fond des mines on rencontre un démon à tête de chien qui est l’équivalent de notre Satan. Le plus simple, conclut Baume en se tournant vers Devereux, serait de renvoyer ce malheureux chez lui.
— Surtout pas, malheureux, protesta Devereux. Vous voulez le tuer ?
— Si vous le gardez ici, interrogea Barbara Gough, comment comptez-vous le soigner ?
— Les troubles mentaux étant provoqués par les Loa, expliqua suavement Devereux, il s’agit de s'accorder avec le Loa qu’a rencontré notre homme au fond de la mine.
— Mais le docteur Baume dit que le Loa qu’il a rencontré est Satan, fit observer Clara.
— On peut toujours s’arranger », dit mystérieusement Devereux.

*

« Ne trouvez-vous pas, dit Clara Bagehot, que Barbara exagère ? »
Les filles profitèrent de cette question pour suspendre la rédaction de leurs devoirs, et, posant la plume, elles écoutèrent les doléances de Clara.
« Je passe sur le fait qu’elle s’affuble à présent de façon pratiquement continue de la stupide moustache postiche qu’elle portait pour jouer Simon Legree, dans La Case de l’Oncle Tom, à l’occasion de la fête de Noël. Mais elle ne cesse jamais de me harceler, en m’appelant Emmeline, comme dans la pièce. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. Et l’autre jour...
— Eh bien quoi ? la pressa Peggy Ayscough.
— Nous étions seules à l’office, car c’était notre tour de fabriquer de l’orangeade et elle... elle a essayé de m’embrasser... sur la bouche !
— Ah ça ! Est-elle devenue folle ? s’écria Dolly Myerscough.
— Elle n’est pas simplement dans un de ses délires de théâtre ? interrogea Mabel Cholmondeley. Quand elle s’entiche d’un rôle, elle finit par ne plus distinguer le rêve et la réalité. L’autre jour, elle a appelé Miss Pussmaid “belle Ophélia” en plein cours.
— Ou alors, geignit la malheureuse Clara, elle a lu les mauvais livres dont, Dolly, tu nous parlais l’autre jour, et elle est devenue elle-même un de ces êtres crépusculaires appartenant au troisième sexe.
— Je pense que nous pouvons être rassurées sur ce danger, dit sèchement Augusta Meiklejohn, voyant que Clara cédait à des idées morbides.
— À vrai dire, déclara Peggy Ayscough, puisque Clara a abordé le sujet, il y a d’autres choses bizarres. Regarde ce que j’ai trouvé dans le manuel de géographie de Barbara.
— Mais c’est une Vierge à l’enfant, s’exclama Clara Bagehot, en prenant la petite image que lui tendait son amie. Et même, c’est la Vierge noire de Czestochowa. Je la reconnais, car elle était reproduite dans mon catéchisme quand j’étais petite.
— Nous avons fait quelques recherches, dit Augusta Meiklejohn, ayant échangé un regard avec Peggy Ayscough. Ce n’est pas une Vierge à l’enfant. C’est Erzulie Dantor, la redresseuse de torts. Elle est aussi représentée comme un squelette ou un cadavre corrompu et on la prie soit pour apaiser son courroux, soit pour diriger ce courroux sur quelqu’un d’autre. »
Peggy Ayscough sortit une autre image, qu’elle avait trouvée, celle-ci, dans le livre d’histoire de Barbara. Augusta expliqua :
« Cet homme en jaquette et haut de forme est le Baron Samedi, le Loa des morts, et le roi des zombies. Son épouse est Maman Brigitte, symbolisée par un coq noir, qui est la protectrice des cimetières.
— Alors Barbara serait ensorcelée ? ou possédée ? s’écria Clara en se signant superstitieusement. Mais qu’est-ce que nous allons faire ?
— Le houngan, expliqua Peggy Ayscough, c’est-à-dire le prêtre vaudou, fabrique d’ordinaire une poupée qui représente sa victime, et sur laquelle il exerce ses maléfices.
— Le prêtre vaudou, c’est le docteur Devereux ? interrompit Clara.
— C’est ce que tout semble indiquer, répondit Peggy.
— Ce qu’il nous a dit l’autre soir constituait pratiquement un aveu, ajouta Augusta Meiklejohn.
— Cependant on n’est jamais à l’abri d’une surprise, reprit Peggy. C’est comme dans les histoires policières, où le coupable n’est jamais celui qu’on pense.
— Qu’est-ce que nous allons faire ? interrogea Clara.
— Il faut, dit Peggy, que, cette nuit, l’une de nous se rende dans le houmfort — c’est ainsi qu’on appelle leur temple — pour voir ce qui s’y passe.
— Mais qui te dis qu’ils ont un temple ? interrogea Clara.
— Ils ont forcément un temple si Devereux les soigne par les Loa. Je suppose que ce sanctuaire se trouve dans l’aile de l’hôpital occupée par le service de parent-psychologie.
— Et comment, demanda Mabel Cholmondeley, as-tu l’intention d’entrer nocturnement dans un hôpital psychiatrique qui, pour d’évidentes raisons de sécurité, est fermé à double tour ?
— Si le seul problème est l’ouverture de quelques portes, je m’en charge, dit calmement Augusta Meiklejohn. Je crois que je ne vous l’ai jamais confié, mais je suis la nièce du grand Meiklejohn, et les serrures, ça me connaît.
— Et voudrais-tu nous dire qui est le grand Meiklejohn ? interrogea Peggy Ayscough.
— Sur scène, il se fait appeler Chang Ming Fu. »
Un murmure admiratif salua cette annonce, car les jeunes filles avaient assisté au spectacle du grand magicien au St. George’s Hall, lors d’une sortie à Londres, l’année précédente. Qu’Augusta Meiklejohn eût résisté à la tentation de confier à ses amies son lien de parenté avec le magicien témoignait d’une force d’âme peu commune.

*

Quelques heures plus tard, deux silhouettes déposaient avec précaution leurs bicyclettes contre une haie, sur le côté de l’hôpital.
« Quelle folie de faire du vélo de nuit, sans phare, se plaignit l’une des ombres, encore essoufflée. Vingt fois, j’ai cru que j’allais mordre le gravier. Je ne recommencerai jamais.
— C’était la seule façon d’approcher sans nous faire repérer, répondit Peggy Ayscough à Augusta Meiklejohn, et tu recommenceras dans quelques dizaines de minutes, car nous repartirons de la même façon.
— Eh bien cela promet. En attendant, veux-tu te pousser, s’il-te-plaît ? Tu me caches la faible lumière de la lune, qui est tout ce que j’ai pour repérer ce trou de serrure. Là, c’est fait. Si j’ai bien compris les explications de Clara Bagehot, et si elle-même ne s’est pas emmêlée dans ses souvenirs, nous devrions être dans l’aile de l’hôpital qui abrite le service de parent-psychologie, mais pas dans le service lui-même.
— Reste à trouver le temple, souffla Peggy. Je crains que cela ne soit pas facile, car il est possible qu’il soit dissimulé derrière un passage secret.
— Ce ne serait pas ça, par hasard ? demanda Augusta qui, ayant traversé le couloir, contemplait la cour intérieure du bâtiment, sous la faible clarté lunaire.
Un péristyle délimitait une cour carrée, au milieu de laquelle s’érigeait, sous une sorte d’auvent, un autel surchargé de grigris, d’offrandes et d’inscriptions cabalistiques. Au milieu de l’autel rougeoyait un brasero à côté de quoi s’érigeait une pyramide de têtes humaines, qui faisait penser à un satanique gâteau de mariage. Devant l’autel, une épaisse colonne portait un serpent sculpté dans la masse, qui ouvrait une gueule béante comme la porte de l’enfer.
Sous la colonnade s’ouvraient des portes qui menaient à des chapelles, où des divinités secondaires étaient couvertes d’une épaisse croûte de sang séché.
« Sois prudente », supplia Augusta, voyant que l’intrépide Peggy poussait une porte vitrée et s’avançait bravement dans la cour intérieure.
« Viens voir cela », chuchota Peggy.
Sur l’autel, devant la pyramide de crânes, s’alignaient des poupées de cire. Au milieu, une figurine portait l’uniforme de Clifftop School, découpé dans de la feutrine. Ses longs cheveux blonds, fabriqués en étoupe, qui flottaient en mèches folles sur ses épaules l’identifiait sans doute possible comme la représentation de Barbara Gough. Un cheveu de Barbara, plusieurs fois replié et collé en travers de la figure, lui faisait une moustache.
« Il faut la brûler », souffla Augusta.
Mais Peggy, avec une vivacité de chatte, avait déjà saisi la figurine et l’avait livrée aux flammes du brasero.
« Ce n’est pas très gentil de vous en prendre ainsi aux religions minoritaires », souffla une voix suave.
Une silhouette, indistincte dans l’ombre du bâtiment, braquait vers elles un petit revolver.
« Le docteur Devereux ! souffla Peggy.
— Ce n’est pas le docteur Devereux, dit à mi-voix Augusta Meiklejohn.
— En effet, mademoiselle, susurra l’inconnu. Devereux nous est utile car il donne une caution institutionnelle à nos petites malédictions, mais à cela se borne son rôle. Au surplus, il n’est point de notre race.
— J’aurais dû le deviner, s’exclama Peggy Ayscough. Vous êtes Jean-Claude Kyrie Bonsoir. D’après ce que nous ont raconté Clara et Barbara, des trois patients du service de parent-psychologie, vous êtes le seul qui ait déclaré n’appartenir à aucun ordre. Ce mensonge destiné à égarer les soupçons prouve que vous êtes le houngan.
— Tu te trompes encore, souffla Augusta. IL N'Y A PAS DE HOUNGAN.
— Comment cela, il n’y a pas de houngan ? interrogea Peggy, tout à fait décontenancée.
— Il n’y a pas de prêtre, insista Augusta. Il y a seulement une mambo, une prêtresse.
— Exact, mademoiselle, dit Novarina Zyrie en agitant son revolver. Je vois que vous n’avez pas oublié que j’avais du sang noir. Vous avez en effet devant vous une mambo qui, recevant la visite de vos amies Clara et Barbara, a fait naturellement ce qu’aurait fait toute prêtresse de l’ordre sublime et aphrodisiaque de l’amour infini de la Très-Sainte Vierge et des mariages mystiques qui se font dans le ciel. Ayant subtilisé un long cheveu blond à mademoiselle Barbara, je les ai unies par un puissant lien d’amour, en obtenant l’intercession des Loa.
— Qu’allez-vous nous faire ? demanda Peggy.
— Mais la même chose, naturellement. Il me suffit pour cela de prélever un cheveu sur l’une d’entre vous, et d'en faire une moustache pour une poupée que je confectionnerai, pour qu’elle appartienne elle aussi au troisième sexe et s’efforce de séduire l’autre. »
À ce moment, la vive lumière de lampes à arc noya la cour. Les couloirs, soudain éclairés eux aussi a giorno, retentirent des galopades d’infirmiers portant des camisoles de force.
« Novarina, donnez-moi ce revolver », commanda d’une voix ferme un homme aux cheveux blancs en désordre, qui avait passé un manteau par dessus une chemise sans col, et qui n’était autre que le docteur Baume.
« Quant à vous, mesdemoiselles, prononça d’une voix glaciale une petite femme, complètement et correctement vêtue, pour sa part, nous aurons une petite explication quand nous serons rentrées à Clifftop School. Cependant, ajouta-t-elle sur un ton plus doux, je pense que Miss Pussett, la directrice, n’a pas besoin d’apprendre ce qui s’est passé ici ce soir.
—  Non, Miss Pussmaid, répondit docilement Peggy Ayscough.
— Est-ce que vous nous avez suivies ? demanda timidement Augusta Meiklejohn tandis que la pédagogue et ses élèves regagnaient l’extérieur, laissant Novarina Zyrie aux soins du corps médical.
— Dites plutôt que je vous ai précédées. Je suis venue ici en auto dès que je vous ai entendues quitter l’école sur vos vélos. Vous n’étiez pas exactement discrètes, mesdemoiselles. Arrivée ici, j’ai réveillé le docteur Baume et vous connaissez la suite.
— Où est passé le docteur Devereux ? » demanda Peggy.
Miss Pussmaid chargea les deux bicyclettes sur le siège arrière de son automobile sans répondre, puis elle fit monter les deux jeunes filles à l’avant.
« Je ne sais pas et je m’en fiche, lâcha-t-elle enfin en démarrant. Si vous devez tout savoir, nous avons dîné ensemble, il a bu — mais je crois qu’il avait déjà bu avant — et il s’est montré tout à fait, mais alors tout à fait incorrect. 
— Oh ! s’écrièrent ensemble Peggy et Augusta.
— Et quand il m’a fait une proposition si incorrecte, si... si honteuse que... que je préfère ne pas m’en souvenir, et quand j’ai refusé avec véhémence en invoquant la Loi de Dieu, il a... Oh, rien que d’y penser !...
— Pauvre Miss Pussmaid, s’écria Peggy avec un accent de douleur.
— ... Il a eu le culot de dire que j’étais attachée à des superstitions médiévales.

Peggy Ayscough

Mabel Cholmondeley

Augusta Meiklejohn

Dolly Myerscough

Clara Bagehot

Barbara Gough