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FEUILLETON DU MATIN DU 6 MAI 1912
22.La Marseillaise Verte
Grand roman d'aventures planétaires et spirites
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE TROISIÈME
LE MILLE-PATTES
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VI
Où l'on dîne à la cour de la Grande Martienne

« Vous ne verrez pas la Grande Martienne, dans sa pyramide, avant ce soir, avertit Mw-Thrw-Wlwthri mais, en attendant, vous allez partager une collation avec les autres grandes prêtresses. Le protocole dînatoire à la cour d’Aeria est affreusement compliqué, et nous avons jugé que le plus expédient était de vous en dispenser. Je ne vous demande qu’une chose. Veuillez, s’il vous plaît, éviter toute manifestation physiologique au cours du repas. »
Peggy Ayscough allait répondre quelque chose de diplomatique, mais elle n’en eut pas le temps.
« Ça alors, interrompit Hilda Methven, outragée, nous prenez-vous pour une bande de ouistitis ?
— Ne vous froissez pas, la morigéna Mw-Thrw-Wlwthri. Sur Mars, les manières de table divergent considérablement d’un canal à l’autre. Par exemple ce qui est poli sur le Phison est considéré comme de la dernière impropriété sur le Typhon. Alors imaginez, sur des planètes différentes ! »
Peggy mit la main sur l’épaule de sa compagne en signe d’avertissement, mais Hilda se dégagea d’une secousse.
« Je sais, répondit la jeune fille, dont l’indignation ne faisait que croître. Chez nous, sur Terre, il y a des tribus où il est poli de roter après le repas. Il en existe certainement où il est de bon ton de faire bien pis. Seulement dans notre tribu à nous, dans le nome d’Angleterre, figurez-vous si vous le pouvez qu’aucune manifestation physiologique n’est permise.
— En ce cas, dit sèchement Mw-Thrw-Wlwthri, qui commençait à perdre patience elle aussi, vous ne commettrez pas d'impair. »
Le repas qu’on servit aux écolières de Clifftop et au rajah de Downpour se décela excellent. Il était, dans sa totalité, composé de végétaux. Les champignons y tenaient une place éminente, en particulier des sortes de truffes au parfum extraordinaire. Mais il y avait aussi ce qui ressemblait à des salsifis, des radis, des oignons et des navets. Seulement, à Aeria, le moindre navet semblait avoir été planté sur les rives du canal que Schiaparelli a baptisé Ambroisie.
Même Bessie Belvoir, qui considérait d’ordinaire les légumes comme une sorte de mauvaise herbe qui poussait dans les assiettes, mangeait avec un appétit formidable, ayant complètement oublié la légère nausée qui l’accompagnait depuis qu’elle avait posé le pied sur le sol martien. Elle s’empiffrait, reprenait de tous les plats, et ses compagnes guettaient avec inquiétude sur ses joues rebondies la coloration glauque qui annonçait chez la corpulente collégienne les affres de l’indigestion.
En face des jeunes filles trônaient dix grandes prêtresses de l’antique sagesse de Mars. Le yogi Balakrishna, qui mangeait avec circonspection et observait beaucoup, nota que Mw-Thrw-Wlwthri était la seule parmi les prêtresses qui parlât allemand, et qu’elle traduisait pour les autres. Le yogi en conclut que ce qu’avait dit Mw-Thrw-Wlwthri sur l’interchangeabilité des martiennes, n’était pas entièrement vrai, car il était peu probable que la martienne polyglotte, requise par les affaires interplanétaires, restât longtemps cantonnée, selon le roulement régulier, dans des tâches subalternes. Existait-il du reste, se demanda l’hindou, une société totalement dépourvue de hiérarchie sociale — et une telle société était-elle seulement désirable ?
Cependant les écolières de Clifftop School bombardaient Mw-Thrw-Wlwthri de questions, que celle-ci interprétait pour ses compagnes avant d’y répondre. Les autres grandes prêtresses pouvaient ainsi apprécier le caractère exotique des terriennes, simplement d’après les questions qu’elles posaient.
« Est-ce que vous ne mangez que des légumes ? demanda timidement Clara Bagehot.
— Oui, bien sûr, répondit Mw-Thrw-Wlwthri amusée. Est-ce que par hasard, sur Terre, vous mangeriez aussi des pierres ?
— Cependant, fit Augusta Meiklejohn, vous mangez bien vos cochons à six pattes !
— Nous ne mangeons pas les cochons, répondit Mw-Thrw-Wlwthri, avec un geste d’horreur. Ils nous servent seulement à trouver les truffes au pied des chênes. » Et la grandissime, fort embarrassée, dédaigna de traduire cette partie de la conversation à ses voisines.
Consciente de son impair, Augusta échangea des regards peinés avec ses compagnes.
« Au fait, repartit Hilda Methven, soucieuse de se réconcilier avec Mw-Thrw-Wlwthri, après l’éclat de tout à l’heure, pourquoi la ville de Cratère a-t-elle des murailles si hautes ? Est-ce pour vous protéger contre les êtres retournés à la sauvagerie qui hantent le fond des mers asséchées et les canaux ensablés ?
— Point, répondit Mw-Thrw-Wlwthri. Vos cours d’astronomie, dans votre Clifftop School, auraient dû vous donner la réponse. Que voyez-vous à travers vos télescopes, quand vous observez notre planète ?
— Oh, j’ai compris ! s’exclama Hilda. Vous vous garantissez des tempêtes de sable qui balayent continuellement la planète.
— C’est bien cela, répondit en souriant la prêtresse porchère. Ces tempêtes de sable entrent dans le cañon avec une force décuplée. C’est le vent que nous appelons Mwthsrwl. Seulement, comme la pression atmosphérique diminue très vite quand on monte, le Mwthsrwl reste au ras du sol, et nos murailles, qui surélèvent les bords du cratère, suffisent à en abriter la ville.
— Vous communiquez le long du canal par télégraphe optique, n’est-ce pas ? », interrogea Peggy Ayscough.
Mas la jeune fille fut surprise d’apprendre que ce qu’elle avait pris pour des télégraphes Chappe était en réalité des tours d’émission radiophonique. Les martiennes émettaient sur une fréquence de 90 à 100 mégahertz et, compte tenu de la puissance de leurs émetteurs, qui était à peu près de 10 watts, le signal n’était audible que si l’antenne se trouvait au-dessus de l’horizon. D’où la présence à intervalle régulier, sur les petites collines qui bordaient les falaises du cañon, de ces tours qu’Augusta Meiklejohn avait prises d’abord pour des moulins.
« Est-ce que vous enregistrez vos réflexions en parlant dans des appareils qui gravent sur des plaques métalliques des signes que chacune peut ensuite facilement déchiffrer ? demanda Augusta.
— Cela existe peut-être sur d’autres canaux, répondit Mw-Thrw-Wlwthri, perplexe, mais quant à moi, je n’ai jamais entendu parler d’un tel procédé. Sur le Phison, nous enregistrons nos conversations sur rouleau d’or, au moyen des ondes éthériques. »
Cependant, Bessie Belvoir, qui ne participait pas à la conversation, ayant ingurgité tout ce que pouvait contenir son vaste estomac, était dévorée d’une grande soif. Or les martiennes avaient servi leur boisson habituelle, qui était une sorte d’absinthe, qu’elles diluaient avec l’eau cristalline du canal. En dépit des coups de coude de ses voisines, qui n’avaient bu, quant à elles, que de l’eau claire, Bessie avait absorbé un verre entier de la boisson laiteuse que des échansons préparaient pour les convives, et elle s’apprêtait à en boire un second. Son teint était devenu bilieux, quoique la jeune fille, toute à ses agapes, ne ressentît visiblement encore aucun malaise. Et ses compagnes de craindre que la réaction physiologique contre laquelle on les avait mises en garde ne fût, chez Bessie, beaucoup plus grave qu’une simple éructation.
« Pourtant, repartit Augusta, très sûre de son fait, vous êtes bien télépathes ? Dans les livres, tous les martiens le sont.
— Cette faculté, répondit Mw-Thrw-Wlwthri, soudain très mal à l’aise, ne sert normalement que dans des relations très intimes entre deux êtres qui se chérissent. Sur Mars, il n’est pas considéré comme séant d’en parler. »
Et la belle martienne, qui rougissait — c’est-à-dire qu’elle passait du vert au marron —, refusa d’un mot bref la demande d’une de ses sœurs de traduire le bref échange.
Les filles de Clifftop baissèrent le nez dans leur assiette, conscientes du second impair qu’avait involontairement commis la pauvre Augusta Meiklejohn.
Au milieu de cet embarras général, la grosse Bessie Belvoir, assez grise, ou plutôt assez verte, fit entendre un pouffement nerveux, avant de s’ensevelir dans son mouchoir, toute honteuse.
Les dix prêtresses s’étaient levées aussitôt et, ayant échangé quelques mots en martien, elles sortirent rapidement.
« Vous aviez promis de vous tenir correctement, dit Mw-Thrw-Wlwthri avec reproche, avant de sortir à son tour.
— Je ne voulais pas les embarrasser, je ne savais pas, plaida la malheureuse Augusta, qui s’imaginait que l’incident avait été provoqué par sa question sur la télépathie.
— Mais enfin, protesta Hilda Methven en prenant à témoin le rajah de Downpour, aucune de nous n’a fait de renvoi, ni de vent, ni de...
— Bessie, vous avez pouffé, releva sévèrement le yogi Balakrishna.
— Pour ça, dit Bessie, qui s’essuyait les yeux, car son rire réprimé se canalisait par la voie lacrymale.
— C'est certainement, reprit le yogi, la première fois qu'on entend une telle chose à la cour d’Aeria.
— Mais alors, demanda Peggy Ayscough, abasourdie, elles ne rient jamais ?
— Elles rient, comme tout le monde, expliqua Balakrishna en haussant les épaules, mais quand elles sont seules ou, à l’extrême limite, dans l'intimité. »

*
* *

Après le fiasco du dîner d’État, Mw-Thrw-Wlwthri avait renoncé à toute idée de protocole et on se dirigeait à présent sans plus de façon vers les pyramides martiennes. Celles-ci étaient hors de la ville, et se trouvaient de l’autre côté du canal, qu’on traversa sur des barges.
« Je comprends bien que les martiens poussent sur les arbres, dit Augusta Meiklejohn au rajah de Downpour, tandis qu’on processionnait sur la rive opposée. Mais je ne comprends pas qu’il vienne presque uniquement des femmes. Les seuls hommes que nous ayons vus jusqu’ici sont le type qui est arrivé sur Terre avec les aérolithes et les échansons qui mélangeaient l’absinthe pendant le dîner.
— Je crois, répondit gravement le rajah, que cela s’explique par des raisons occultes. Mars est une planète masculine, le principe supérieur y est donc féminin, tandis que la Terre est féminine, de sorte que la population dominante y est masculine. Mais votre remarque est excellente, Augusta, car il y a bien un problème de population à Aeria. N’avez-vous pas remarqué le très petit nombre de passantes en ville ? Cratère, qui pourrait abriter facilement cent mille habitants, n’atteint à mon avis pas le centième de ce chiffre. C’est en partie pour cela que les martiennes occupent à tour de rôle tous les emplois. Force est de constater que, sur cette terre d’Aeria, berceau de la martianité, la population est résiduelle. »
On arrivait devant les pyramides. Les plus petites étaient étroites et très pointues, comme certaines pyramides de Nubie. La Grande Pyramide, au contraire, présentait à son apex des angles droits. Haute d’une centaine de mètres, cette pyramide, six fois plus ancienne que ses équivalents de la Terre, n’était nullement érodée. Ses faces étaient parfaitement lisses.
« Mais ce n’est pas une pyramide du tout ! s’exclama la savante Augusta Meiklejohn. Elle n’a que trois faces. C’est donc un tétraèdre. »
On entra dans l’édifice par une porte monumentale, assez étroite mais fort haute, et on eut alors la révélation de la nature du monument. C’étaient en réalité des catacombes. De part et d’autre d’un immense corridor, c’était, sur vingt ou trente mètres de haut, une succession de niches et de loculi où l’on ensevelissait les morts.
On se mit à descendre le long de rampes très inclinées. Cette descente n’en finissait plus. Au lieu de s’étrécir, les boyaux s’élargissaient.
« Mais comment est-ce possible ? s’inquiéta Augusta. Il semble que la partie enterrée de la pyramide soit plus étendue que la partie émergée.
— En effet, dit le rajah de Downpour. Je crois que ce que vous preniez pour un tétraèdre est en réalité un dé, un cube géant, posé sur un sommet, et aux trois quarts enterré dans les sables. Nous allons, je crois, descendre jusqu’à l’étage qui coupe cet édifice en deux moitiés égales, où nous trouverons certainement la Grande Martienne. Laquelle de vous, mesdemoiselles, va me dire sans hésiter quelle figure géométrique est tracée par le plan horizontal qui coupe exactement en deux un cube posé sur un sommet ?
— Ce n’est pas tout simplement un triangle, puisque la pyramide a trois côtés ? demanda naïvement Peggy.
— Il me semble que c’est un hexagone, dit Augusta Meiklejohn en hésitant.
— Vous avez, Augusta, un très bel esprit mathématique, apprécia le rajah.
— À vrai dire, j’ai simplement visualisé le contour d’un de ces dessins de cube transparent qu’on trouve toujours dans les livres de géométrie », répondit Augusta.
La pente s’adoucissait et on arrivait dans une immense salle hexagonale, reposant sur une forêt de piliers.
« Je suis nerveuse comme un jour de distribution de prix, avoua Phyllis Meux, qui semblait tentée de s’échapper comme le drôle de petit animal qu’elle était.
— Essayons de penser que ce n’est qu’une réunion de la société secrète des crécerelles, suggéra Hilda Methven.
— Au fait, qui va parler pour la Terre ? interrogea Clara Bagehot toute anxieuse.
— Son altesse le rajah, quelle question ! » claironna la grosse Bessie Belvoir.
Les jeunes filles tournèrent avec confiance leurs regards vers le yogi Balakrishna.
Mais la martienne Mw-Thrw-Wlwthri poussa en avant Peggy Ayscough, la capitaine de l’étude de troisième de Clifftop School.
« Mais je ne saurai pas quoi lui dire ! protesta la jeune fille.
— Improvisez, lui souffla le rajah de Downpour. Surtout, rappelez-vous ! Vous êtes la représentante des femmes de la Terre. Les femmes, vous devez tout centrer là-dessus.
— Les femmes de la Terre, le triomphe du féminisme, se répéta machinalement Peggy, pour se le mettre en tête.
— Et souvenez-vous, lança le rajah.
— Oui, oui, de l’emphase, du protocole », dit distraitement Peggy, à qui il semblait que le sol s’enfonçait bizarrement.
— Ce n’est pas cela. En allemand. Vous devez mener la conversation en allemand. »
Le souffle manquait à Peggy.
« Ce n’est pas possible. Je dois faire un cauchemar. »

(À suivre.)