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FEUILLETON DU MATIN DU 18 MAI 1912
13.La Marseillaise Verte
Grand roman psychique inédit
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE DEUXIÈME
MISS VIRIDIA WORMWOOD
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VI
Où des événements terribles dévastent le Midi

Rome, 4 novembre 1909. — Radiotélégramme du correspondant spécial du Matin, le capitaine Sabine, à bord du croiseur Léon Gambetta, en mer Tyrrhénienne. — [Note de la rédaction : Toutes les communications étant rompues au sud de Caserta, les lecteurs du Matin doivent d’être informés en exclusivité sur les terribles événements de Naples et de Sardaigne au fait que le croiseur Léon Gambetta, en provenance de Tripoli et faisant route vers Monaco, passait au large de la baie de Naples, et que le navire dispose d’un poste télégraphique.]
« J’ai vu ce que nul n’a vu dans l’histoire humaine. Il faut imaginer les résultats d’une éruption volcanique qui aurait eu vingt fois, cent fois les proportions de celle qui engloutit Pompéi et Herculanum en l’an 79. Sauf qu’ici, il n’y a pas eu d’éruption, mais un phénomène incompréhensible et complètement invisible.
« J’ai vu la mer bouillir en baie de Naples. J’ai vu une ville et la campagne environnante entièrement calcinées, et les habitant survivants pareils à des larves arrachées à la tombe. Et le plus effrayant est que, du désastre qui a dévasté une région entière le 2 novembre, on ne connaît point les causes.
« Du large, en cette après-midi du deux novembre, nous aperçûmes d’énormes colonnes de fumée. Le commandant donna l’ordre qu’on s’approchât de la côte et c’est alors que nous vîmes que la mer, à une distance de cinq milles marins de la baie de Naples, faisait ébullition comme une casserole d’eau qu’on a oubliée sur le feu. Il fallut mettre en panne à l’orée de cette mer bouillante pour attendre qu’elle se refroidisse et la composition métallique de notre navire, extrêmement conductrice de la chaleur, fit craindre pour la sécurité du vaisseau et des hommes qui étaient à son bord. Le simple fait de s’accouder au bastingage valut à plus d’un imprudent de sérieuses brûlures.
« Au bout de longues heures, on put s’approcher du rivage et jeter l’ancre. Nous mîmes à l’eau la vedette et gagnâmes le rivage. Alors nous eûmes une vision plus précise du désastre. Naples n’était pas tant brûlée que rôtie. La très grande majorité des immeubles étaient restés intacts, quoique des quartiers entiers, en particulier à proximité du littoral, fussent en proie à l’incendie. Mais tous avaient subi une terrible élévation de la température, comme si la chaleur d’un haut-fourneau avait rayonné sur la ville. Et les rares témoins en état de parler disaient en se signant que cela était venu du ciel.
« Pour arriver de la mer à la ville, nous dûmes littéralement marcher sur les cadavres. Les quartiers bas de la ville, les plus misérables, et donc les plus inflammables, avaient été ravagés par le feu. Au milieu des pierres, des poutres fumantes et des débris, gisaient pêle-mêle, des têtes, des bras, des jambes humaines mutilées, réduites en une bouillie ignoble. De partout nous arrivaient les plaintes déchirantes des blessés et les râles des mourants. On voyait par centaines des cadavres jaunis, rigides, les traits empreints de la terreur d’une agonie épouvantable. Autour des ruines, des personnes qui n’avaient plus figure humaine hurlaient et pleuraient en demandant une pelle, une pioche, pour rechercher leurs parents ou au moins leurs cadavres.
« Plus haut, vers Capodimonte, la ville était en apparence intacte. Mais les brûlures n’avaient pas été moins terribles et c’étaient les mêmes amoncellements de cadavres jaunis et comme séchés, entre lesquels erraient les survivants éperdus.
« Toute espèce de secours manquant, les blessés restaient exposés au grand air, dans les rues, sans qu’il fût possible de leur porter secours. L’eau manquait complètement.
« Au milieu de cette épouvante, la civilisation s’était écroulée. En l’absence de loi, les instincts les plus vils se donnaient libre cours. Les détenus avaient forcé les portes des prisons, que les gardiens ne défendaient plus, et la canaille, jaillie des cachots comme du fond de l’enfer, s’en donnait à cœur joie. Pillage, viol, meurtre, étaient devenus, en quelque heures, des banalités.
« Nous poussâmes jusqu’aux faubourgs. Les alentours de la ville étaient pleins de fuyards qui campaient à la belle étoile, enveloppés en des hardes misérables. Tous présentaient un aspect horrible. La plupart étaient devenus fous, ou étaient tellement hébétés par le désespoir qu’ils n’avaient plus la force de faire un mouvement quelconque. Je vis, sur un coin d’herbe, adossée à la roue d’une charrette, une malheureuse mère qui berçait sur son sein, enveloppé dans un châle, un enfant mort. Elle lui chantait deux vers d’une vieille complainte, qu’elle reprenait sans cesse, comme un cylindre de phonographe rayé. Comme, ému de pitié, je m’approchai, je vis que ce qu’elle tenait ainsi contre elle n’était pas le cadavre d’un enfant mais d’un chat. La malheureuse était tout à fait folle.
« Ceci m’amène à une observation curieuse. Nous n’aperçûmes aucun animal errant, chien ou chat abandonné, ni même de vermine, souris ou rats. Tout cela avait péri. Tout au plus vîmes-nous quelques chevaux et quelques ânes, dans un état pitoyable. Le docteur Soultz, médecin-major à bord du Léon Gambetta, fit la remarque que le phénomène inconnu qui avait brûlé la contrée avait eu instantanément raison de tous les petits animaux, qui, en raison de leur volume corporel réduit, ne pouvaient résister à une élévation de la température aussi brutale.
« Ayant pris la mesure de la catastrophe, nous retournâmes à bord, non sans difficulté, car les malheureux survivants s’accrochaient à nous, nous suppliant de les emmener, de les sauver. Nous avions recueilli un témoin, un docteur Poggio, homme instruit et de bon sens. Et celui-ci nous confirma que la terreur était venue du ciel, qu’il y avait eu comme une nuée ardente, mais complètement invisible, qui s’était déposée sur la ville, à telle enseigne que ceux qui n’étaient pas sous l’abri d’un toit ou d’un porche furent instantanément tués par la chaleur rayonnante. Le docteur ajouta que les braves gens, voulant se raccrocher à une explication rationnelle, imputaient la catastrophe au Vésuve, qui aurait produit un phénomène complètement nouveau, une sorte d’éruption de gaz incandescents qui aurait eu cette particularité d’être indétectable par les sens, mais que lui, homme de science, savait qu’une véritable nuée ardente, c’est-à-dire un mélange de gaz incandescents et de cendres volcaniques ne peut par définition être invisible et impondérable.
« Possédant à bord un poste de TSF, nous fûmes les premiers à donner aux autorités italiennes et françaises des détails sur ce dont nous avions été témoins. Nous nous apprêtions à retourner à terre pour embarquer autant de blessés que possible et les convoyer jusqu’à Anzio, mais nous reçûmes par message en retour l’ordre de mettre le cap sur la Sardaigne, où des rumeurs faisaient état de destructions semblables.
« Nous appareillâmes donc pour San Teodoro, et découvrîmes la même horreur qu’à Naples, quoique sur une échelle plus modeste, l’endroit n’étant pas populeux. Par miracle, Olbia, plus au nord, avait été épargné.
Puis, contournant l’île par son extrémité septentrionale, nous débarquâmes à Porto Torres et nous découvrîmes après une courte marche forcée que Sassari avait été détruite de façon similaire. Le phénomène s’est donc étendu d’est en ouest à travers la mer Tyrrhénienne et à travers la Sardaigne. Ainsi s’expliquait que nous ayons vu la mer bouillir.
« Ayant achevé notre mission de reconnaissance, nous retournâmes dans le Golfe de Naples, désirant nous consacrer à notre mission humanitaire. Nous n’avions pourtant vu que le début de l’horreur.
« À Naples comme en Sardaigne, il y avait lieu de craindre que l’énorme quantité de morts qui se putréfiaient n’occasionnassent en quelques jours une explosion de maladies infectieuses. Mais notre retour à Naples, vingt-quatre heures seulement après notre première reconnaissance coïncida avec la vague épidémique, dont nous fûmes par conséquent des témoins directs, et mes camarades, officiers et matelots, peuvent témoigner comme moi que la propagation du fléau n’avait rien de naturel.
« Qu’on se figure une sorte de rideau verdâtre, qui apparaît dans l’azur, à cet endroit d’un ciel pur où le bleu est plus profond, dans la direction opposée au soleil. Qu’on s’imagine ce rideau verdâtre descendant rapidement des hauteurs et tombant sur la ville, comme une averse. Voilà ce que nous vîmes du large. Et quand nous arrivâmes à terre, nous découvrîmes que les survivants se tordaient presque tous dans les affres de la maladie.
Sitôt que nous eûmes posé le pied sur le quai, le toubib du bord, le médecin-major Soultz, ayant sommairement examiné quelques malades, identifia les vomissements de couleur noire, le saignement des gencives, le délire et la stupeur dont ils étaient frappés comme les symptômes du typhus.
« Voire, s’écria le docteur Poggio, qui avait fait l’examen avec lui. Guardate qui ! »
Et le médecin italien montra dans le pli de l’aine d’un malade un boursouflement affreux.
« “Mais c’est un bubon pesteux ! m’écriai-je, car j’avais eu, dans ma prime jeunesse, quinze ans plus tôt, une connaissance de première main d’une épidémie de peste en Indochine.
« — È la peste bubbonica, confirma le docteur Poggio.
« — Comment ! Ils ont à la fois la peste et le typhus, s’étonna le docteur Soultz.
« — Cependant, objectai-je, la peste provient d’une contamination par les rats, à travers les puces. Or ces animaux ont été tués presque instantanément par l’inexplicable nuée ardente qui s’est abattue sur ces parages.
« — C’est exact, confirma le médecin-major. Je vous en faisais la réflexion hier.”
« Devant le risque d’une pandémie pesteuse, il fallut rebrousser chemin. Nous possédions à bord des réserves de lymphe haffkinienne et le commandant fit aussitôt inoculer tous les hommes. Ainsi s’acheva cette journée d’épouvante. »

(À suivre.)