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FEUILLETON DU MATIN DU 17 MAI 1912
12.La Marseillaise Verte
Grand roman psychique inédit
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE DEUXIÈME
MISS VIRIDIA WORMWOOD

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NOTE DE L’ÉDITEUR — Notre lecteur voudra bien garder en mémoire que l’action de notre roman se situe en 1909, et que par conséquent certains événements tout récents, d’ordre nautique et catastrophique, ou relevant du banditisme et de l’automobilisme, auxquels il est fait allusion dans ce feuilleton, sont, pour les protagonistes, situés dans un futur inconnaissable.
Les allusions plus énigmatiques à d’autres événements, d’ordre militaire et millénaire, doivent naturellement s’apprécier comme le jeu d’esprit d’un romancier original et imaginatif.

V
Où l’on assiste à une séance de spiritisme

« Quel peut-être le sens de ce dessin, de cette espèce de scorpion ? interrogea Alasdair Trumpet, un peu éberlué de toutes ces révélations, faites au détour de la conversation, alors qu’il accompagnait Balakrishna depuis son retour en Angleterre.
— Je l’ignore, dit le rajah de Downpour. Il n’est pas certain que le message ait un sens particulier. Il ne s’agit peut-être que d’une sorte de sceau, de symbole que l’on envoie pour accuser réception.
— Votre propre radiotélégramme à destination de Mars, quelle était sa teneur ? demanda Trumpet.
— Nous disions l’urgence où nous étions d’entrer en contact avec eux.
— Ce message, sous quelle forme a-t-il été envoyé ?
— Il s’agissait, répondit le yogi Balakrishna, d’un message en code morse, la distance croissante entre les planètes rendant illusoire toute tentative de transmission de la voix humaine.
— Et en quelle langue était-il formulé ? voulut savoir Alasdair Trumpet.
— En allemand, naturellement. Puisque nous supposons que telle est la langue humaine qui est connue des martiens.
— Mais alors, raisonna Trumpet, vos correspondants ont dû penser que vous étiez des membres de l’Ordre des Anciens Germains.
— Cela, c’est peu probable, objecta l’hindou. J’ignorais, jusqu’à ce que ces demoiselles nous l’apprennent, hier, le protocole qui prévaut entre Prussiens et martiens, ces désignations de très sainte gardienne de la sagesse de Mars, d’Ordre des Mandragores d’Aeria et d’Ordre des Anciens Germains. En somme, mon message était formulé à la façon d’une petite annonce dans le Times : Terriens souhaitent entrer en communication avec planète Mars pour importante affaire les concernant...
— Je vois. Dans ce cas, conclut Trumpet, l’explication la plus probable de ce mystérieux message...
— Dites.
— C’est qu’il ne vous était pas destiné.
— Comment ?
— Vous avez rayonné durant un mois, sans avoir la moindre réponse. Et puis, le dernier soir, vous avez obtenu ce message, sur la longueur d’onde utilisée par les Prussiens. Vous avez intercepté par un pur hasard un message destiné aux Prussiens.
— Par Jupiter ! s’exclama le rajah de Downpour. C’est enfantin. Mon erreur provient évidemment de ce que, quand on envoie un message, on s’attend à recevoir une réponse.
— Que pensez-vous que signifie le mille-pattes ? demanda Augusta Meiklejohn au plus grand de tous les détectives.
— Je ne pense rien, mademoiselle. Je n’ai pas de données.
— En somme, soupira le rajah de Downpour, il faut conclure à l’échec de mes tentatives de radio-communication. Cependant, j’ai peut-être une alternative.
— Et laquelle ? demandèrent d’une seule voix Clara Bagehot et Augusta Meiklejohn.
— La métapsychique.
— Que voulez-vous faire ? souffla Clara, horrifiée. Sacrifier un volatile sous une cloche en verre dans l’intention d’obtenir une apparition ?
— Certes non, répondit le rajah de Downpour. De ces hideuses manipulations électrico-occultistes, je n’ai d’ailleurs point le secret. Il s’agit de recourir à un médium et d’obtenir dans la transe médiumnique au moins une communication, et au mieux un phénomène de matérialisation. »
En effet, les études extramondaines du yogi Balakrishna n’avaient rien à avoir avec les activités criminelles des chapelles sataniques, poussées comme des champignons vénéneux dans la fétidité marécageuse de nos villes cosmopolites. Si le rajah de Downpour avait pénétré l’occulte, c’était avec les intentions les plus pures et les plus élevées. Du reste, tout hindou qu’il fût, c’était la Vérité qu’il cherchait parmi les arcanes. Or la Vérité est Une, et le yogi professait en réalité, sous des apparences et des prestiges orientalistes, la foi dans le Ressuscité, foi prophétisée à l’humanité sous les banians, quarante siècles avant le Golgotha, vingt siècles avant Abraham.
« Cependant, interrogea curieusement Alsadair Trumpet, quelle différence faites-vous entre les manifestations fluidiques que produit Smuts et les vôtres ?
— Cela n’a rien à voir, protesta le yogi Balakrishna. Ce que produit Smuts par un mélange de druidisme et d’électromagnétisme relève, si vous voulez parler en termes abstraits, du surnaturel. Et si vous voulez parler crûment, cela s’appelle des apparitions démoniaques. Quant à moi, c’est à l’idéoplastie que j’ai recours, autrement dit à des forces naturelles inconnues que la science a seulement commencé d’explorer et de mesurer. Le professeur Charles Richet, le grand métapsychiste français, a donné le nom d’ectoplasme — de ecto : en dehors et plasma : forme — à la substance vivante émanant du médium et qui retourne vers lui, et dont l’apparence va de simples filaments, de matières informes qu’on pourrait confondre avec de la charpie, jusqu’à des membres formés, mobiles et chauds au toucher, et parfois même des êtres complets.
— N’est-ce pas, interrompit Augusta Meiklejohn, ce que les spirites appellent un fantôme ?
— C’est exact, mademoiselle, répondit le yogi. Mais les métapsychistes, dans leur majorité, n’accordent pas créance à la foi spirite. Au surplus, ce que nous voulons, nous, c’est évoquer le fantôme d’un vivant, à savoir la Reine des Mandragores martiennes. En somme, pour obtenir un message, nous produisons une copie ectoplasmique de la messagère. »
Et, se tournant vers les jeunes filles :
« Mademoiselle Clara, dit le yogi, ou je me trompe fort, ou vous êtes un sujet suggestible. »
Et déjà, l’occultiste hindou faisait des passes magnétiques au-dessus de la tête de la jeune femme.
Mais à la surprise générale, ce fut Augusta qui tomba aussitôt en transe, et Trumpet n’eut que le temps de la prendre par les aisselles avant de la déposer sur un fauteuil, car le tonus musculaire avait instantanément disparu dans l’organisme de la jeune fille.
Déjà l’ectoplasme se formait derrière le fauteuil d’Augusta, profondément intrancée. Une sorte de nuage phosphorescent de couleur verte, se condensait. La nuée devint plus brillante et se mit à palpiter. Elle s’allongea de manière à toucher le sol. Cette colonne lumineuse prit forme humaine ; des yeux y apparurent, une bouche, un nez, un visage ; les membres se dessinèrent, et un corps de femme, vêtu d’une longue tunique, se précisa.
Les lèvres un peu charnues étaient d’un vert plus foncé que la peau. Ses yeux allongés sur les tempes, son nez busqué donnaient à la Martienne un type sémitique. Ses cheveux, du même vert que ses lèvres, étaient tressés à l’égyptienne, et retombaient en nattes minuscules de chaque côté de sa figure.
Alors l’apparition parla :
« Ils meurent. Ils meurent tous. Les hommes plongent dans l’eau glacée. Les femmes et les enfants sont dans les canots. L’orchestre joue-t-il encore ? Le navire s’est redressé à la verticale. Le voilà qui coule en quelques secondes. Pourtant on le disait insubmersible.
— De quoi parle-t-elle ? souffla Clara Bagehot.
— D’un naufrage, apparemment, répondit Trumpet à mi-voix. Mais je n’ai pas souvenir que les journaux aient parlé d’une catastrophe récente.
— Il s’agit peut-être un naufrage qui vient d’avoir lieu, dit le yogi Balakrishna, et dont la presse n’est pas encore informée, ou même d’un naufrage futur, dont elle a connaissance par métagnomie.
— Toujours les bandits en auto, continua l’apparition. La bande de la rue Ordener. Ce sont des récidivistes dangereux. Bélonie a été pris la main dans le sac, alors qu’il retirait les titres volés à la consigne de la gare du nord. L’autre se fait appeler Comtesse, industriel à Belfort. Mais son vrai nom est Bonnot. Le bandit Bonnot.
— Ça vous dit quelque chose ? murmura Trumpet, s’adressant à Chouinard.
— Rien du tout. Jamais entendu parler.
— C’est à Bellevillle, reprit l’apparition. À Delaunay-Belleville.
— Mais la Delaunay-Belleville est une auto, grogna Arsène Chouinard, ce n’est pas un lieu.
— Elle a parlé de bandits en auto, fit observer Clara.
— Ça tire de tous les côtés, poursuivit l’apparition. C’est à Choisy-le-Roi. C’est la chasse du roi. Et des dames.
— Mais qu’est-ce qu’elle raconte ? fit Trumpet, perplexe.
— Choisy-le-Roi, souffla Chouinard, qui avait, comme tous les Français, la passion de l’histoire, était en effet la chasse du roi Louis XV. Dans ce cas, les dames sont Victoire et Adélaïde, ses filles.
— C’est le chemin des dames, reprit l’apparition, le chemin de la victoire, Adélaïde. C’est le général Pétain qui prend le commandement en chef des armées françaises du nord et du nord-est. Le général Nivelle est appelé au commandement d’un groupe d’armées.
— Elle a l’air de parler d’une guerre, et non d’une chasse, émit Alasdair Trumpet.
— Des coups de main ennemis sur nos postes au nord de Craonne ont échoué sous nos feux, prononça la Martienne. À l’ouest, sur un front de plus de deux kilomètres, depuis la ferme de la Royère jusqu’à l’épine de Chevregny, les Allemands ont lancé des forces importantes qui ont attaqué avec un grand acharnement. Mais les efforts de l’ennemi ont été brisés et les vagues d’assaut rejetées dans les tranchées de départ. Les explosifs à air liquide ont rendu les plus grands services. On fait des préparatifs dans l’au-delà pour accueillir tout ce monde. C’est une véritable crise des réfugiés.
— Il n’y a pas de doute, elle décrit une guerre, chuchota Clara Bagehot au yogi. Cela confirme ce que vous a dicté l’invisible.
— Certes, dit Baklakrishna, perplexe, mais si la production métagnomique est indiscutable, ce message n’est en rien conforme à mes espoirs. J’espérais une communication qui nous permît de discuter d’une trêve ou d’une entente avec les martiens. Au lieu de cela... Ma foi ! il nous faudra recourir à d’autres moyens, y compris des moyens interdits.
— C’est comme ce navire qui coule, reprit la Martienne sur un ton plaintif. C’est tout l’Occident qui sombre. Vingt ans après cette guerre terrible, il y en aura une autre. Saignée à blanc par les deux conflits, l’Europe ne s’en relèvera jamais.
— Voilà de joyeuses perspectives, dit Arsène Chouinard, plus haut qu’il n’eût voulu. Je me demande quand cela va commencer.
— Mais cela a commencé ! Naples et la Sardaigne ! Lisez les journaux ! »
Celle qui venait de crier ces paroles fatidiques n’était pas la Martienne, mais Clara Bagehot, encore intrancée. Quant à l’ectoplasme, il s’était soudain évaporé.

(À suivre.)