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FEUILLETON DU MATIN DU 9 MAI 1912
4.La Marseillaise Verte
Grand roman d'aventures scientifiques et ethnographiques
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE PREMIER
L'ALRUNE VENUE DE MARS

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IV
Où le cours Belsunce est le théâtre d’événements extraordinaire

Cinq parmi les collégiennes de la classe de troisième de Clifftop School visitaient Marseille sous la houlette de miss Pussmaid, leur directrice d’études. Il y avait là la combative Peggy Ayscough, la discrète Clara Begehot, la savante Augusta Meiklejohn, la sévère Hilda Methven et ce drôle de petit animal de Phyllis Meux. Pour l’heure, les jeunes filles avaient obtenu la faveur de se promener seules, tandis que miss Pussmaid faisait quelques achats en prévision de la suite de leur voyage.
Les cinq écolières étaient frappées par l’aspect sordide des rues et des venelles. Près du Vieux Port, leurs semelles se collaient à une boue grasse. Les murs encrassés de suie luisaient d’une sorte de phosphorescence humide. Les petites Anglaises fronçaient le nez devant les remugles échappés des trous d’ombre des couloirs : relents de fritures, d’oignon et de vinasse.
Sur le cours Belsunce, des touristes dégustaient de ces tartes à la tomate et au fromage que les Italiens nomment pizze et qui font office de papier tue-mouche, les nuées d’insectes qui vrombissaient autour des assiettes restant collées à la surface et étant avalées distraitement par les convives.
Des hommes désœuvrés s’adossaient à l’encoignure des immeubles et dévisageaient sans aucune gêne tout ce qui portait jupon. Une vapeur de lubricité semblait suinter de ce triste décor, dont les jeunes filles se sentaient comme enveloppée. Il leur semblait que tout devenait possible, que des bandits en auto allaient les kidnapper pour les livrer au lointain harem de quelque sultan, ou bien qu’une armée de femmes de mauvaise vie sorties des pages des romans de Zola allait se mettre à leur poursuite et les entraîner dans leur débauche.
« Alors c’est ça, Marseille ? » interrogea Peggy Ayscough, dépitée.
— Eh bien, oui, c’est cela, Marseille, répondit Hilda Methven. Ici échouent les parias des deux rives de la Méditerranée. Ils viennent de Naples, de Sicile, de Tunisie et de Tripolitaine, et encore des Balkans, de la petite Kragoulie jusqu’à la Podolie, et du Levant, jusqu’aux confins de la Kalmoukie. Cette plèbe armée arrive ici avec des intentions d’espionnage et de propagande. Elle est accueillie par les milieux les moins sains et les plus subversifs de la population locale. Les mahdistes porteurs de machines infernales complotent dans les Loges avec les francs-maçons, pour faire la guerre à la Croix. Les communistes en attente du Grand Soir s’associent aux rites immondes des satanistes dans des caves puantes et, après avoir préparé la Révolution, adorent le Prince de ce monde en disant des messes à l’envers avec, en guise d’autel, une femme nue. Dans les salons du Grand Hôtel, les pangermanistes fricotent avec les cégétistes pour lancer la prochaine guerre et organiser le sabotage afin que, cette guerre, les Français la perdent. En effet, les fauteurs de grève trouvent dans cette populace des meneurs et des recrues toutes préparées, au grand dommage de la prospérité du port. D’ailleurs il ne se passe pas deux jours sans que messieurs les dockers cessent le travail, empêchant les débarquements et les départs de paquebots. Quant aux balayeurs et aux éboueurs, ils ont institué la grève permanente sous l’intitulé petit-nègre de « pas vu - pas pris », puisqu’ils ne s’estiment en devoir de ramasser les ordures que s’ils en découvrent en quantité suffisante. Or ils ont beau écarquiller les yeux, ils n’en trouvent jamais assez pour qu’ils se dérangent. C’est ce qui explique les falaises de déchets que vous observez à tous les coins de rue, où prolifèrent les rats, vecteurs des pestes futures qui incubent ici.
— Je pense que tu exagères, lui objecta Augusta Meiklejohn. Les carences du traitement des déchets s’observent sur tout le littoral méditerranéen et ont plus à voir avec la culture locale qu’avec tes syndicalistes cégétistes. »
Leur attention fut attirée par les cris que poussait un gros homme à la grande barbe blanche, à la peau couleur de vieux cuivre, dont le corps disparaissait sous une sorte de houppelande informe, de couleur anthracite, et qui était coiffé d’une petite calotte comme en portent les religieux. Il s’adressait à un sergent de ville et lui désignait une femme arabe, entièrement couverte d’un grand voile noir qui ressemblait curieusement à la houppelande de l’individu, et qui poussait un landau.
« Vous êtes témoin, monsieur le gardien de la paix publique qu’elle m’a bousculé avec son landau. Il s’agit d’un acte anti-chrétien, ajouta l’homme en extrayant un chapelet des profondeurs de sa houppelande. Elle a vu mon chapelet et elle a immédiatement attaqué à coup de landau. Nous n’étions pas encore suffisamment persécutés par les francs-maçons, il faut encore que nous soyons en butte aux exactions de ces gens-là.
— Comment pouvait-elle voir votre chapelet au fond de votre poche ? interrogea le sergot.
— Vous déformez les faits, cria l’homme, seriez-vous son complice ? J’étais en train de prier le chapelet tout en marchant, elle m’a vu et elle m’a aussitôt attaqué. »
Le sergent de ville considéra l’homme avec sollicitude, se demandant s’il fallait lui intimer l’ordre de circuler ou le conduire au poste. Peut-être qu’une série de petits coups secs administrés sur l’épaule avec son bâton blanc de sergot suffiraient à déterminer une réaction salutaire.
Cependant la femme au landau, qui n’avait peut-être pas compris qu’elle était le sujet de la conversation, était déjà loin. Cherchant de l’aide, et apercevant les jeunes Anglaises sous les platanes, l’homme se tourna vers elles.
« Mesdemoiselles, vous êtes témoins aussi.
— Nous n’avons rien vu du tout, protesta Clara Begehot, qui, comme elle passait toutes ses vacances en Normandie, parlait un excellent français.
— Si vous n’avez rien vu, vous avez du moins entendu les imprécations que cette dangereuse fanatique a proféré dans sa langue.
— Tout ce que nous avons entendu, assura Clara, c’étaient vos vociférations.
— Précisément. J’avertissais contre ce scandale d’iniquité. Car entendez-moi bien. Pour avoir longtemps vécu en terre d’islam, je vous assure qu’on s’y fait très bien égorger simplement pour avoir professé la foi en la Très-Sainte-Trinité. Eh bien, j’applique le même principe chez moi, en sorte que les La ilaha illal-lah de cette dangereuse fanatique sont à mes oreilles d’abominables imprécations antichrétiennes que je ne suis certes pas disposé à laisser passer sans réagir.  »
Le gardien de la tranquillité publique, qui à présent tenait à la main son bâton blanc, balançait toujours sur le parti à prendre.
« Tenez ! une autre », dit le gros homme en montrant une autre femme arabe, elle aussi voilée jusqu’aux yeux, un appareil qui devait bien l’encombrer, car elle marchait presque pliée en deux, et qui pourtant n’arrivait pas à dissimuler sa grâce et sa souplesse de liane. Voyant que le gros homme obstruait le trottoir, elle faisait mine de se glisser entre lui et le mur de l’immeuble.
« Entendez-vous comme elle m’insulte ?
— Mais elle ne dit rien, protesta Clara.
— Je vous répète qu’elle m’injurie ! »
Le gros homme s’était instinctivement rapproché du mur et la femme, trouvant la voie coupée, cherchait à le contourner de l’autre côté.
« Et elle devient violente, à présent, tonitrua l’homme. Voyez, elle cherche de quel côté frapper. Et puis, à la fin, on ne se dissimule pas le visage comme ça quand on a la conscience nette. »
Ce disant, il saisit vivement un coin du voile qui couvrait la tête, le visage et les épaules de la femme et, comme celle-ci, qui s’était à nouveau rabattue du côté du mur, faisait un bond pour franchir l’obstacle, ce voile fut arraché.
« Ah ça ! » pesta l’homme en laissant tomber, de saisissement, la large pièce d’étoffe.
La femme, qui portait une grande robe qui dissimulait entièrement ses formes, avait instinctivement tiré sur ses traits l’espèce de cagoule ou de bonnet qui couvrait ses cheveux sous son voile. Elle avait aussi accéléré sa course et elle disparut en un instant au coin de la rue.
« Avez-vous vu ? Avez-vous vu cela ? balbutiait le gros homme.
— Qu’est-ce que nous aurions dû voir ? » demanda Clara.
Le sergot, voyant que, par suite du tapage que faisait le gros homme, les passants commençaient à s’attrouper, indiqua au particulier d’un petit tapotement de son bâton sur l’épaule qu’il avait à circuler.
« Avez-vous vu, enfin ? leur criait en s’éloignant le gros homme que le sergent de ville escortait discrètement.
— Quoi cela ? lança Clara.
— Mais elle était verte, parbleu ! Elle était verte comme une sauterelle ! »
Les jeunes filles s’entre-regardèrent avec stupeur.
« Avez-vous remarqué quelque chose ? demanda Peggy Ayscough à ses camarades.
— Absolument rien, répondit Augusta Meiklejohn. La femme a instantanément rabattu sur son visage l’espèce de tube de tricot qu’elle portait sur ses cheveux. Et comme elle était gantée, il était tout à fait impossible de voir ne fût-ce qu’un centimètre de sa peau.
— Allons, conclut Peggy. Cet homme avait, quant à lui, un teint des plus cuivrés et il appartenait manifestement à une race d’intelligence débile. Comment dès lors accorder foi à son témoignage.
— Néanmoins, dit Clara, il parlait du monde musulman comme quelqu’un qui y a vécu. C’est drôle. Avec ses habit noirs et sa peau cuivrée, il ressemblait un peu à un père blanc, mais inversé. Comme le négatif d’une photographie. »

(À suivre.)

L'inconnu vociférant du cours Belsunce