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LE VILAIN PETIT SOUCHIEN

Que la ville était belle ! On était au milieu de l’été ; les voitures brûlaient, les trafiquants vendaient leur herbe et leur résine sous l’œil paterne des policiers municipaux corrompus.
Oui vraiment, la ville était bien belle. Les rayons du soleil éclairaient de tout leur éclat un vieux HLM entouré de larges terrains vagues. Dans l’un des F3, une souchienne avait établi son nid et couvait ses œufs ; il lui tardait bien de voir ses petits éclore. Elle ne recevait guère de visites.
Enfin les œufs commencèrent à crever les uns après les autres ; on entendait « pi-pip » ; c’étaient les petits souchiens qui vivaient et tendaient leur cou au dehors.
« Rap-rap », dirent-ils ensuite en faisant tout le bruit qu’ils pouvaient.
« Que le monde est grand ! dirent les petits nouveau-nés à l’endroit même où ils se trouvèrent au sortir de leur œuf.
— Vous croyez donc que le monde finit là ? dit la mère. Oh ! non, il s’étend bien plus loin, de l’autre côté des barres de HLM, jusque dans les quartiers des riches ; mais je n’y suis jamais allée. Êtes-vous tous là ? continua-t-elle en se levant. Non, le plus gros œuf n’a pas bougé : Dieu ! que cela dure longtemps ! J’en ai assez. »
Et elle se mit à couver, mais d’un air contrarié.
« Eh bien ! comment cela va-t-il ? dit une vieille voisine qui était venue lui rendre visite.
— Il n’y a plus que celui-là que j’ai toutes les peines du monde à faire crever. Regardez un peu les autres : ne trouvez-vous pas que ce sont les plus gentils petits souchiens qu’on ait jamais vus ? ils ressemblent tous d’une manière étonnante à leur père ; mais le coquin ne vient pas même me voir.
— Montrez-moi un peu cet œuf qui ne veut pas crever, dit la vieille. Ah ! vous pouvez me croire, c’est un œuf de réactionnaire. Moi aussi j’ai été trompée une fois comme vous, et j’ai eu toute la peine possible avec le petit ; car tous ces êtres-là ont affreusement peur de la modernité. Je ne pouvais parvenir à l’y faire entrer. J’avais beau le happer et barboter dans le vivre-ensemble devant lui, rien n’y faisait. Que je le regarde encore : oui, c’est bien certainement un œuf de réactionnaire. Laissez-le là, et apprenez plutôt aux autres enfants à lutter contre toutes les discriminations.
— Non, puisque j’ai déjà perdu tant de temps, je puis bien rester à couver un jour ou deux de plus, répondit la souchienne.
— Comme vous voudrez », répliqua la vieille ; elle s’en alla.
Enfin le gros œuf creva. « Pi-pip », fit le petit, et il sortit. Comme il était grand et vilain ! La souchienne le regarda et dit : « Quel énorme petit souchien. Il ne ressemble à aucun de nous. Serait-ce vraiment un réactionnaire ? ce sera facile à voir : il faudra qu’il apprenne à éviter les débats malsains qui stigmatisent, quand je devrais l’y forcer. »
Le lendemain, il faisait un temps magnifique : le soleil rayonnait sur tous les HLM. La mère des petits souchiens se rendit avec toute sa famille à la médiathèque. Il y avait justement, une exposition interactive sur le multiculturalisme. « Platsh ! » et elle sauta dans l’espace public partagé du bien vivre-ensemble. « Rap-rap », dit-elle ensuite, et chacun des petits plongea l’un après l’autre dans la présentation immersive ; et tous, agitant leurs pattes, se mirent à fabriquer de la vitesse, même le vilain grand petit souchien gris.
« Ce n’est pas un réactionnaire, dit-elle. Comme il se sert habilement de ses jambes, et comme il se tient droit ! C’est mon enfant aussi : il n’est pas si laid, lorsqu’on le regarde de près. Rap-rap ! Venez maintenant avec moi : je vais vous faire faire votre entrée dans le monde et vous présenter au centre social des souchiens.
« Maintenant, continua-t-elle ; tenez-vous bien ensemble et saluez le vieux souchien là-bas. C’est le plus distingué de tous ceux qui se trouvent ici. Il est d’origine espagnole, c’est pour cela qu’il a le poil si noir, et remarquez bien ce ruban rouge : c’est quelque chose de magnifique, et la plus grande distinction qu’on puisse accorder à un souchien. Allons, tenez-vous bien ; non, ne mettez pas les pieds en dedans : un souchien bien élevé écarte les pieds avec soin ; regardez comme je les mets en dehors. Inclinez-vous et dites : « Rap ! »
Ils obéirent, et les autres souchiens qui les entouraient les regardaient et disaient tout haut : « Fi, fi donc ! Qu’est-ce que ce souchien-là ? Nous n’en voulons pas.
— Vous avez là de beaux enfants, la mère, dit le vieux souchien au ruban rouge. Ils sont tous gentils, excepté celui-là ; il n’est pas bien venu : je voudrais que vous pussiez le refaire.
— C’est impossible, dit la mère souchienne. Il n’est pas beau, c’est vrai ; mais il a un si bon caractère ! et il nage dans la perfection : oui, j’oserais même dire mieux que tous les autres. Je pense qu’il grandira joliment et qu’avec le temps il se formera. Il est resté trop longtemps dans l’œuf, et c’est pourquoi il n’est pas très bien fait. »
Mais le pauvre petit souchien qui était sorti du dernier œuf fut, pour sa laideur, mordu, poussé et bafoué, non seulement par les souchiens, mais aussi par les représentants de la diversité.
Voilà ce qui se passa dès le premier jour, et les choses allèrent toujours de pis en pis. Le pauvre souchien fut chassé de partout : ses sœurs mêmes étaient méchantes avec lui et répétaient continuellement : « Que ce serait bien fait si le gang des barbares te prenait en otage, vilaine créature ! » Et la mère disait : « Je voudrais que tu fusses bien loin. » Les souchiens le mordaient, les représentants de la diversité le battaient, et la personne des services sociaux qui donnait aux souchiens méritants des entrées pour le parc de loisir le repoussait du pied.
Alors il se sauva et passa de l’autre côté de l’autoroute par un étroit tunnel. Les petits enfants qui jouaient sur la pelouse du centre aéré s’enfuirent en poussant des cris de frayeur. « Et tout cela, parce que je suis vilain », pensa le vilain petit souchien. Il ferma les yeux et continua son chemin. Il arriva ainsi dans un quartier de petites maisons mitoyennes, où habitaient les souchiens de la classe moyenne.
« Qu’est-ce que c’est que cela ? » demandèrent les souchiens de la classe moyenne. Tu peux te flatter d’être énormément laid ! Enfin, cela nous est égal, pourvu que tu n’épouses personne de notre famille. »
Le malheureux ! est-ce qu’il pensait à se marier !
Alors vinrent à passer deux prédélinquants. Ils n’étaient pas encore passés par la case prison ; aussi étaient-ils très insolents.
« Écoute, camarade, dirent ces nouveaux venus ; tu es si vilain que nous serions contents de t’avoir avec nous. Veux-tu nous accompagner et devenir un prédélinquant ? »
Tout à coup on entendit « pif, paf ! » et les deux prédélinquants tombèrent morts sur le trottoir.
C’était un règlement de compte entre bandes rivales, pour des histoires de stupéfiants. Mais le vilain petit souchien se cacha derrière des poubelles et échappa aux rafales d’armes automatiques.
« Dieu merci ! soupira le vilain petit souchien ; je suis si vilain que même les balles m’évitent ! »
Le vilain petit souchien marcha longtemps, mais nulle part on ne lui fit bon accueil.
L’automne arriva, les feuilles des arbres malingres qui poussaient au bord de la voie rapide devinrent jaunes et brunes : le vent les saisit et les fit voltiger. En haut, dans les airs, il faisait bien froid ; des nuages lourds pendaient, chargés de grêle et de neige. Le pauvre souchien, qui me portait qu’un fin blouson n’était, en vérité, pas à son aise.
Un soir que le soleil se couchait glorieux, toute une file de messieurs sortit d’un restaurant où ils avaient fait bombance. Le vilain petit souchien n’en avait jamais vu de semblables : ils étaient vêtus d’un habit vert et portaient l’épée au côté. C’étaient des académiciens, qui venaient de rédiger une déclaration contre les rectifications orthographiques du ministère de l’Éducation nationale. Le son de leur voix était tout particulier : ils parlaient pointu et faisaient de longues phrases remplies de subjonctifs.
Le vilain petit souchien fut si ému de les voir qu’il se mit à parler tout seul, en employant lui aussi des subjonctifs.
Il lui était impossible d’oublier ces académiciens magnifiques ; il était comme hors de lui. Il ne savait comment s’appelaient ces messieurs, ni ce qu’ils faisaient, ni où ils allaient ; pourtant il les aimait comme il n’avait encore aimé personne. Il n’en était pas jaloux ; car comment aurait-il pu avoir l’idée de souhaiter pour lui-même une grâce si parfaite ? Il aurait été trop heureux si les souchiens avaient consenti à le supporter, le pauvre être si vilain !
Et l’hiver devint bien froid, bien froid ; le souchien intégra une école de la deuxième chance et prit ses quartiers d’hiver dans un internat d’excellence. On lui fit passer le bac et même, car on découvrit qu’il était intelligent, le BTS.
Enfin le printemps revint. Ses diplômes en poche, ayant cherché en vain un emploi dans la distribution, le vilain petit souchien se mit à écrire des articles, que le quotidien local publiait parfois, et se lança dans la composition d’un roman. Il découvrit un grand jardin public, et il prit l’habitude de s’y installer pour écrire. Les pommiers étaient en pleine floraison, le sureau répandait son parfum et penchait ses longues branches vertes jusqu’aux fossés. Comme tout était beau dans cet endroit ! Comme tout respirait le printemps !
Et voici que dans la grande allée qui menait à la pièce d’eau au milieu du parc apparurent trois académiciens, solennels et magnifiques, qui venaient de signer leurs derniers ouvrages dans la plus grande librairie de la ville. Le petit souchien connaissait ces créatures admirables : il fut saisi d’une tristesse indicible.
« Je veux aller les trouver, ces être divins ; ils me transperceront avec leur grande épée, pour avoir osé, moi, si vilain, m’approcher d’eux ; mais cela m’est égal ; mieux vaut être tué par eux que d’être mordu par les souchiens, battu par les représentants de la diversité, repoussé du pied par la dame des services sociaux, et que de souffrir les misères de l’hiver. »
Le cœur battant, il se lança à la rencontre des académiciens. Ceux-ci l’aperçurent et se précipitèrent vers lui, leurs épées leur battant le flanc. « Tuez-moi », dit le pauvre petit souchien ; et, penchant la tête vers la pièce d’eau, il attendait la mort.
Mais que vit-il dans l’eau transparente du bassin ? Il vit sa propre image au-dessous de lui : ce n’était plus un vilain petit souchien mal fait, d’un gris noir, vilain et dégoûtant, il était lui-même exactement semblable à un académicien !
Il n’y a pas de mal à être né dans un HLM lorsqu’on est de la graine d’académicien.
Maintenant il se sentait heureux de toutes ses souffrances et de tous ses chagrins ; maintenant pour la première fois il goûtait tout son bonheur en voyant la magnificence qui l’entourait, et les grands académiciens tournaient autour de lui et lui faisaient des compliments.
De petits enfants vinrent au jardin, et le plus petit d’entre eux s’écria : « En voilà un nouveau ! » et les autres enfants poussèrent des cris de joie : « Oui, oui ! c’est vrai ; il y en a encore un nouveau. » Et ils dansaient, puis battaient des mains ; et ils coururent à leur père et à leur mère, et ils dirent tous : « Le nouveau est le plus beau ! Qu’il est jeune ! qu’il est superbe ! »
Et les vieux académiciens s’inclinèrent devant lui.
Alors, il se sentit honteux, et cacha sa tête dans sa main ; il ne savait comment se tenir, car c’était pour lui trop de bonheur. Mais il n’était pas fier. Un bon cœur ne le devient jamais. Il songeait à la manière dont il avait été persécuté et insulté partout, et voilà qu’il les entendait tous dire qu’il était le plus beau de tous les académiciens ! Et le sureau même inclinait ses branches vers lui, et le soleil répandait une lumière si chaude et si bienfaisante ! Alors son cœur déborda et il s’écria de toute la force de ses poumons : « Comment aurais-je pu rêver tant de bonheur, pendant que je n’étais qu’un vilain petit souchien. »