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FEUILLETON DU MATIN DU 11 MAI 1912
6.La Marseillaise Verte
Grand roman d'aventures scientifiques et d'espionnage
PAR LE MAJOR QUINARD
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LIVRE PREMIER
L'ALRUNE VENUE DE MARS

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Qu’est-ce que la Marseillaise verte ? Est-ce l’hymne guerrier du belliqueux apostolat de Mahomet, composé et harmonisé en secret par la Wilhelmstraße, afin de soulever contre la malheureuse France les hordes innombrables du mahométanisme ? La Marseillaise verte est-elle, sous l'anodin déguisement d’un anisé provençal, la terrible fée verte, l’absinthe, suc infernal ravageant les cervelles les plus fertiles de notre société — celles des poètes, des députés radical-socialistes et des capitaines d’industrie — afin de précipiter notre chute ? La Marseillaise verte désigne-t-elle cette mystérieuse femme verte, avec qui des savants correspondaient radioélectriquement, qui disait habiter la planète Mars, et que des témoins dignes de foi prétendent avoir aperçue cours Belsunce ?

V
Où un alcoolique voit des choses que les gens sobres ne voient pas
(suite)

Cependant la pièce était trop petite pour dissimuler un cadavre. De plus, l’attitude de la fillette n’était point celle de la peur mais plutôt d’une interrogation qui commençait à se mêler d'un peu de pitié.
« Peux-tu nous dire ce qui s’est passé ? demanda Sabine en s’accroupissant à côté de la fillette.
« Je suis entrée avec ma nouvelle amie, expliqua l’enfant. Elle avait de l’absinthe, une pleine bouteille. Elle a eu l’air étonné quand elle a vu mon papa, mais lui avait l’air encore plus surpris. Et puis elle a commencé à ôter le voile sur sa figure. Et alors mon papa est devenu tout blanc. Et puis il s’est mis en colère.
— As-tu vu le visage de ton amie ? »
La fillette fit signe que non.
« Mon papa s’est mis en colère et puis il s’est levé. Mais il n’a rien fait du tout. Il s’est rassis tout de suite. Et depuis, il raconte qu’il l’a tuée. Mais il ne l’a pas tuée. C’est juste une histoire qu’il a inventée. Ça n’est pas pour de vrai.
— Et ton amie ?
— Elle s’est mise là, au fond, elle a écrit sur le mur. Puis elle est partie. Mais avant, elle a bu toute la bouteille d’absinthe, ajouta la fillette en montrant une bouteille vide sur la table. En une seule fois. Et sans eau. Même mon papa ne peut pas la boire comme cela.
— Tu vas bien t’occuper de ton papa, n’est-ce pas, dit Sabine. Je crois que ton papa ne se mettra plus en colère et qu’il ne fera plus de mal à personne. »
Cependant Alasdair Trumpet, le rajah de Downpour et Arsène Chouinard s’étaient approchés du mur.

VI
Où l’on a des lectures bien étranges

« Ce mur est vierge d’inscription, remarqua Alasdair Trumpet.
— Il l’est apparemment, confirma le rajah de Downpour. Que tirez-vous de tout ceci, mon capitaine ?
— Cela confirme vos intuition, altesse, répondit Sabine. La Marseillaise verte — je l’appelle comme l’appellent ces petits Anglaises — ne sait ni qui elle doit rencontrer ni comment doit s’opérer cette rencontre. Il semble que l’absinthe représente pour elle un aliment ou une ressource quelconque, ce qui explique qu’elle se soit arrêtée devant la bouteille vide de la fillette. Elle est entrée dans le mastroquet en pensant peut-être qu’on se servait précisément de l’absinthe pour attirer son attention, et elle a fait dans le débit de boisson réserve de la substance précieuse pour elle, mais force lui fut de constater qu’elle s’était trompée sur la question du contact. Quand la fillette l’a entraînée ici, elle a cru que c’était peut-être là le rendez-vous, pour être à nouveau détrompée.
— La Marseillaise verte possède à l’évidence des pouvoirs hypnotiques très développés, dit le rajah de Downpour, alias le yogi Balakrishna, puisque, au mastroquet, elle s’est fait remettre une pleine bouteille d’absinthe par sa seule puissance psychique, et qu’elle a ensuite suggestionné cet alcoolique violent en lui faisant croire qu’il l’avait tuée, parce que c’était le moyen le plus simple pour elle de s’en débarrasser.
— Il serait logique qu’elle eût laissé une inscription, reprit Sabine en inspectant le mur, au cas où cette masure aurait été malgré tout le lieu du rendez-vous. Se peut-il que l’inscription y soit mais que nous ne la voyions pas ?
— Permettez, dit le rajah, en sortant de sa poche un curieux petit appareil comportant une minuscule bobine de Ruhmkorff et une lentille.
— Qu’est ceci ? interrogea Sabine.
— Un projecteur de lumière noire. Je l’utilise dans un but prophylactique pendant les séances de spiritisme truquées, où les fraudeurs ont toujours recours à des matières phosphorescentes. En éclairant ces accessoires à la lumière ultra-violette avant qu’ils ne soient censés faire leur apparition, je mets fin à bien des illusions. Vous n’avez pas idée comme il est embarrassant pour une dame médium d’être vue avec quantité d’ectoplasmes soigneusement pliés sous ses jupes ou comme il est mortifiant pour un médium mâle de conserver le visage en papier mâché d’un cher disparu au fond de sa poche. »
Le rajah alluma sa lampe et aussitôt des inscriptions se détachèrent sur le crépi du mur.
« On dirait du sanskrit, dit Alasdair Trumpet.
— Je vous assure que ce n’est pas du sanskrit, dit le rajah de Downpour, quoique j’admette que cela y ressemble étrangement.
— Je vais relever ces inscriptions, dit le capitaine Sabine en tirant un calepin de sa poche, mais j’avoue que je me perds en conjectures. Si la Marseillaise verte est celle que nous croyons qu’elle est, comment correspond-elle avec ses interlocuteurs terriens ? Ils ont donc appris le martien ?
— Peut-être par télégraphe optique, hasarda le rajah.
— Mais voyons, repartit Sabine, si Mars correspondait avec l’Allemagne par télégraphe optique, tous les observatoires de la planète l’auraient vu.
— C’est juste, dit le rajah. Je viens de prononcer une ânerie. Ils ne peuvent communiquer que radioélectriquement, sur une longueur d’onde qui nous est inconnue. Peut-être ont-ils mis au point une sorte de bélinographe, qui permet de transmettre des images, donc de l’écriture. Peut-être l’état-major prussien a-t-il appris à parler le martien, par les ondes hertziennes, et à l’écrire grâce au bélinographe.
— C’est fabuleux, souffla Alasdair Trumpet, l’homme à l’oreille à l’envers. Nous nageons en plein rêve.
— Eh bien, moi, prononça solennellement Arsène Chouinard, l’homme à l’oreille qui traîne, j’ai une explication beaucoup plus bête. C’est que vous êtes, messieurs, victimes de la plus éhontée fumisterie, du canular le plus audacieux, de la mystification la plus imaginative enfin, de l’histoire moderne. En somme il n’y a rien.
— Le télégramme des services allemands, objecta Alasdair Trumpet, obtenu par Ruta Baga, analogue au télégramme des services anglais, et avertissant du départ de Mars de l’Alrune ?
— De la blague. Les deux télégrammes avaient la même source, qui est le bureau des bobards à la Wilhelmstraße.
— La chute d’un bolide en plein Atlas ? interrogea Sabine.
— Du vent.
— Permettez, protesta Sabine, indigné, j’y étais.
— Les apparitions à Marseille d’une femme verte habillée à la mode arabe ? jeta le yogi Balakrishna, rajah de Downpour. Et enfin, toute la scène dont ces jeunes filles et nous-mêmes venons d’être les témoins.
— Mais c’est ce que je m’échine à vous dire, triompha Arsène Chouinard : la femme Baga et la Marseillaise verte ne font qu’une ! C’est un coup monté de la Wilhelmstraße pour nous égarer sur des fausses pistes et semer l’épouvante.
— Dans quel but ? interrogea froidement Sabine.
— Ah le but. J’ai déjà ma petite idée là-dessus, fit Arsène Chouinard en se tapotant le front. Mais c’est trop tôt pour en parler. »
Le son d’une voix fit se retourner les quatre hommes qui découvrirent que deux des collégiennes anglaises étaient entrées dans la masure, en compagnie de leur professeur.
« Que lisez-vous, ma petite fille ? demandait dans un français fortement accentué une demoiselle qui n’était autre que Peggy Ayscough à l’enfant qui, assise à la table, en face de son père, à présent catatonique, regardait les images d’une revue illustrée.
— C’est à moi, protesta l’enfant, qui craignait qu’on ne lui confisquât sa lecture. C’est mon amie qui me l’a donné.
— Mais on ne veut pas te le prendre, grosse bête, intervint Clara Begehot, dans un français des plus idiomatiques. On veut juste voir ce qu’il y a dedans. Ah ça ! s’écria-t-elle en anglais. Miss Pussmaid ! »
Cette exclamation poussa les quatre enquêteurs à se rapprocher et à examiner à leur tour la revue. C’était une publication du format de L’Illustration, assez luxueusement imprimée, en couleur, et comptant une cinquantaine de pages.
« Ce n’est pas un alphabet occidental, observa Alasdair Trumpet.
— C’est également ce caractère qui ressemble à du sanskrit, fit le capitaine Sabine. Voyez, ajouta-t-il en montrant son calepin, on reconnaît plusieurs des lettres de l’inscription du mur.
— C’est tout simplement ce que Ruta Baga lisait pendant son voyage, intervint Arsène Chouinard. Son voyage en train, mon capitaine, pas son voyage en bolide interplanétaire. »
Sabine ne répondit pas. L’obstination de l’agent du Deuxième Bureau à nier la réalité de la chute d’un bolide au moment crucial d’une bataille contre les Rifains était à la limite de l’insulte. Cependant, en tant que membre du Deuxième Bureau, Chouinard avait rang d’officier et, par discipline militaire, Sabine se faisait violence pour ne pas dire à son compatriote ce qu’il pensait de lui. Du reste, ses compagnons se chargèrent de protester.
« De quel voyage parlez-vous ? demanda Alasdair Trumpet.
— Mais... son voyage depuis Berlin, répondit Chouinard.
— Ruta Baga parle l’allemand avec l’accent de Vienne, objecta Trumpet.
— Cela se peut. En attendant, elle travaille pour la Wilhelmstraße.
— Je ne la crois pas plus viennoise que berlinoise, intervint le rajah. Je suis presque sûr qu’elle a du sang indien.
— Précisément, triompha Chouinard. Elle lisait une revue de vos contrées. Car enfin, il y a bien une presse, en Inde.
— Pardon, opposa le rajah. Je répète fermement que ceci n’est pas du sanskrit et que ça ne correspond à aucune des écritures de l’Inde. Ce n’est ni du bengali, ni du devanâgarî, ni du gujarâtî, ni de l’oriyâ, ni du tamil, ni du malayâlam. Ce n’est pas non plus un prâkrit comme le pâli. Et ce n’est pas davantage...
— Du moins, intervint Clara Begehot, les gravures nous renseignent sur le contenu. À commencer par cette couverture bariolée, qui montre un paysage paludéen, avec, dans le ciel, deux lunes — tiens, pourquoi deux ? Sans doute quelque mirage dû à l’atmosphère — et, sur l’horizon, l’étoile du berger.
Crumbs ! s’écria Peggy Ayscough en anglais. Sais-tu ce que c’est que ton paysage paludéen ? Ces deux lunes s’appellent Phobos et Deimos, et ton étoile du berger, c’est la Terre, on y distingue même l’Afrique. Ce que montre cette couverture, c’est la vie sur les canaux martiens. »

(À suivre.)