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L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE

Vers le journal 2014
Vers le début du journal 2015
Extraits du journal de Harry Morgan 2015
Aventures dans une théocratie (suite)

Ceux qui vacillent. - le « bien vivre ensemble ». - Via Victoria. - Les saintes de la piazza Sant'Oronzo. - Énormités. - Le pulpème. - Propagande. - Paul Bourget et ses disciples.

30 mai. — Je n’ai fait que feuilleter le pamphlet violemment injurieux de l’ingénieur de recherche Emmanuel Todd, qui établit, cartes de géographie humaine à l’appui, que ceux qui ont défilé pour Charlie le onze janvier sont les catholiques « zombies », c’est-à-dire les héritiers déchristianisés des anti-dreyfusards et des vichyssois. Todd, cet homme qui lit dans les cartes, s’identifie dans les médias comme judéo-bolchévique (sic).
« J’aime mieux désigner l’ennemi trop tard que trop tôt », déclare à l’émission d’Alain Finkielkraut le blogueur Daniel Schneidermann, qui revendique aussi le droit de tenir des positions contradictoires, de « vaciller », comme il dit. Le journaliste-romancier Mathieu Lindon « vacille » lui aussi. Ces gens qui ont fait de la bêtise et de l’aveuglement une vertu considèrent à présent la dissonance cognitive comme un refuge.

Vu Titanic (1953), de Jean Negulesco, bon spécimen du mélodrame classique américain. Les personnages, l’archi-snob, la femme bafouée, l’ingénue, etc., se conforment aux lois du cinéma hollywoodien plutôt qu’à celles de la psychologie ou de la sociologie, de sorte que leurs répliques paraissent tirées d’un hypothétique manuel de conversation à bord des paquebots de cinéma. De même, leurs actions ont la qualité d’une sorte de sténographie comportementale. Par exemple, Barbara Stanwick, qui vient d’avouer à Clifton Webb que son fils n’est pas de lui, laisse tomber son sac à main, et Clifton Webb ne le ramasse pas, ce qui signifie qu’il la considère dorénavant comme n’étant pas une lady. Pour finir, le dénouement obéit au canon des fins de films à la Fox et comme, ici, les messieurs se noient tandis que les dames partent en canots, c’est le récit de martyre qui est convoqué, et les personnages meurent comme s’ils étaient dans The Robe (La Tunique), sorti la même année.
Revu ensuite le maladroit et attachant The Uninvited (1944), avec Ray Milland, spécimen de high gothic à motif psychanalytique. Il paraît que cette histoire de hantise ne fait plus peur à un public moderne, habitué à des émotions autrement violentes, mais, pour ma part, je réagis comme le chat du film, et la seule vue de l’escalier hanté me cabre et m’horripile.

31 mai. — Lu avec curiosité la première des Veillées de Thessalie (1741), contes merveilleux de mademoiselle de Lussan, spécialisée en littérature de cour.

Maux jumeaux de l’ouvrier des lettres : l’oubli et le ressassement, aggravés tous deux chez moi par le fait que j’écris par petites touches, de sorte que je suis plus exposé que d’autres à découvrir en relisant mes notes que j’avais imaginé telle péripétie, telle formulation, et, inversement, que j’ai, en relisant pour la centième fois tel nom prévu pour tel personnage, l’impression de « scie » ennuyeuse qu’on éprouve quand on lit sur les sonnettes d’un immeuble les patronymes de résidents de trente ans.

1er juin. — Pour un apologue. — Une secte qui nie la mort physique. Les morts ne sont pas morts, ils se cachent, pour des raisons qui ne regardent qu’eux ; ils sont, juridiquement parlant, des absents. Le simple fait de rappeler que telle personne est morte telle année est un blasphème. Et la punition de ce blasphème est l’assassinat, assassinat complètement innocent et justifié, puisque la mort ne « tue » pas.

4 juin. — Changement lexical après les événements de janvier : on parle à présent du « bien vivre-ensemble » et non simplement du « vivre-ensemble ». Correction plus subtile qu’on ne pourrait le croire, parce qu’elle induit rétroactivement un gauchissement de l’expression initiale, « le vivre-ensemble », qui, de programmatique qu’elle était, devient purement dénotative, et qui, précisément parce que, de l’idéal, on passe aux faits, voit son contenu même changer et ne désigne plus le « métissage », les « sociétés plurielles » et les « identités fluides », mais tout à l’opposé la présence en France de communautés séparées. Quant à l’action politique, qui est donc rebaptisée « le bien vivre ensemble », elle consiste précisément à faire en sorte que ces communautés coexistent harmonieusement.

5 juin. — Reçu la collection complète du pulp de science-fiction Startling Stories (1939-1955), qui s’ajoute à ma collection complète de la revue sœur, Thrilling Wonder Stories (1936-1955), achetée il y a deux ans. La maison entière est embaumée de cette odeur de vieux papier.

6 juin. — À propos de la décision de la Cour européenne des droits de l’homme autorisant l’euthanasie, par arrêt de l’alimentation et de l’hydratation, de Vincent Lambert, qui est tétraplégique et en état végétatif, cet échange entre une juriste et un journaliste de Libération :
« Il y a une avancée sensible, la cour a voulu donner vraiment toute sa place à la voix du patient, elle cherche à la lui donner, y compris quand le patient n’est plus en état de l’exprimer (sic) comme pour Vincent Lambert.
— C’est-à-dire ?
— Je suis frappée quand, tout au long des 70 pages de ce jugement, la cour insiste et répète que le patient doit rester au centre de la décision.
— En même temps, ce n’est pas la décision du patient, mais celle du médecin…
— Oui, nous sommes dans un schéma de décision copartagée (sic). »

8 juin. — « S’il vous est arrivé de pousser un cri d’horreur en entendant le mot autrice (pour auteure) », écrit cette blogueuse de Libération, qui est donc suffisamment lettrée pour reconstituer autrice d’après le latin auctrix, mais qui s’imagine que auteure est un mot de la langue française, à l’instar sans doute de professeure, superviseure, docteure, chercheure ou des autres trouvailles venues paraît-il du Québec. (Ne peuvent en français donner de féminin en -eure que les mots issus de comparatifs latins en -or, prieure, supérieure, majeure ou mineure employés comme substantifs, etc.)
Style des éditorialistes et des blogueurs (qui sont des éditorialistes à l’état sauvage). Pas de phénomène, si ténu soit-il, qui ne « traduise une mutation très profonde de la société ». Ce n’est plus une société, c’est la cuve aux monstres, dans le laboratoire d’un savant fou.

9 juin. — Comme je suis en ce moment dans un certain marasme, il m’est venu à l’esprit que le cours des idées finissait peut-être par se tarir, que la vie mentale s’arrêtait quand on avait pensé tout ce qu’il nous était loisible de penser, et qu’on restait alors enfermé dans le cercle des ses réflexions, comme un herbivore dans sa pâture, et qu’il se pouvait même que la pâture fût suffisamment grande pour qu’on ne s’aperçût jamais qu’on tournait en rond.

12 juin. — Que de temps je perds ! Je voudrais pouvoir arrêter « le stérile mouvement qui emporte les jours », comme dit Lamennais. Chaque matin, je m’installe à mon bureau en me promettant de finir au moins ce qui, dans le travail en cours, est le plus urgent, et la journée se passe en lectures décousues, en prises de notes, en corrections d’épreuves, en relectures de mes travaux anciens. Le soir vient et je n’ai toujours rien accompli que je puisse qualifier de travail.

15 juin. — Le président de la République, rendant visite à son homologue algérien, vante sa « grande maîtrise intellectuelle », alors qu’on sait que ce monsieur est, pour employer un euphémisme médiatique, « très affaibli par la maladie ». C’est ici qu’on comprend à quel point Charlie n’est plus Charlie, car il y avait un dessin à faire, un dessin très drôle, montrant M. Bouteflika en Vincent Lambert et M. Hollande s’exclamant, comme les parents de Vincent, qu’il est conscient.

18 juin. — Dans Libération, récit des otages cachés dans la chambre froide de l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes, le 9 janvier. Et cette révélation : l’employé africain Lassana Bathily n’a pas du tout aidé les otages à se cacher dans la chambre froide. C’est une complète invention des médias. Face à la réalité incommodante d’un massacre antisémite commis par un nègre islamisé, il fallait trouver un récit édifiant dont le protagoniste fût lui aussi un musulman noir — un musulman noir qui cachait les juifs, comme les Français ont caché les juifs pendant l’Occupation.
Bien sûr, on considère différemment les affaires de cette sorte selon qu’on est d’un parti ou de l’autre. On reconnaît le véritable sans-papiériste et sans-frontiériste au fait que, pour lui, l’affabulation médiatique de l’ancien clandestin africain qui cache des otages juifs est, au pire, un pieux mensonge.

19 juin. — Coup d’œil sur la « réacosphère ». Toujours la « christianophobie ». Curieux comme un concept erroné fait grain de sable et ruine une analyse. Ce n’est pas parce que la RATP est « christianophobe » qu’elle avait interdit la mention « au profit des chrétiens d’Orient » sur l’affiche d’un concert, mais parce qu’elle craignait les attentats en représailles. Inversement, si le métro est aujourd’hui tapissé d’affiches souhaitant « bon ramadan », ce n’est pas parce que la RATP est « islamophile » (mais on ne dit pas « islamophile », on dit « lèche-babouche »), mais parce qu’on ne sache pas que les affreux « islamophobes » fassent sauter des bombes.
Il y a là presque un cas d’école. Prenez une société, prenez un régime politique, n’importe lesquels, ni meilleurs ni pires que les autres. Ajoutez-y cet unique facteur que l’une des factions se livre habituellement et impunément à l’assassinat politique. (Je dis bien : impunément. Certes les tueurs sont, à chaque fois, liquidés par les forces spéciales. Seulement, il n’y a pas de pénurie de tueurs.) l’équilibre institutionnel est aussitôt rompu. Le régime politique de facto devient celui des tueurs.
À propos de « christianophobie », cet extraordinaire aveu sous la plume de l’assistante parlementaire du député européen frontiste Aymeric Chauprade : « Quand les chrétiens seront définitivement devenus une minorité en France, peut-être auront-ils alors le droit au respect – on en arrive presque à souhaiter que le communautarisme soit acté. » La victimerie rassemble dans son giron crasseux les assassins mahométans et l’extrême droite de tendance Action française, la mahomerie et la maurrasserie. — Ces gens sont, au passage, de fameux imbéciles — ou bien sont-ils aveuglés par le ressentiment ? — pour ne pas se rendre compte que la déploration victimaire a fait long feu, que, au moment où les émissaires du califat mènent le plus officiellement du monde leurs campagnes d’assassinats au nom de la « lutte contre l'islamophobie », cette imposture de l’« antiracisme » est démasquée, que ce culte infâme s’effondre.

21 juin. — Les médias ont toujours fait une promotion tapageuse du ramadan, au nom du multiculturalisme « sympa ». Ce prosélytisme agressif est d’autant plus choquant que les mêmes médias ramènent systématiquement le christianisme à un folklore. Si l’AFP de ce jour écrit que « le Christ, selon la tradition, a partagé les plus grandes souffrances des hommes, en acceptant d'être crucifié », c’est parce qu’écrire selon la foi chrétienne, ce serait déjà ébranler dans leurs croyances les susceptibles mahométans, puisque l’Alcoran professe que le Christ n’est pas mort sur la croix (sourate 3, 55 ; sourate 4, 157-158). (En me relisant, je suis saisi du soupçon que l’employé aux écritures de l’AFP a d’abord écrit selon la tradition chrétienne, et que, s’apeurant, il a supprimé ensuite le qualificatif.)
La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui cette promotion médiatique du ramadan suscite dans la population des réactions furibardes. Et je ne suis pas persuadé qu’on parvienne à se débarrasser des protestataires en les accusant de « racisme ». Excédés par la démagogie des journalistes et par leur partisanerie, les Français, qui, de façon à peu près surnaturelle, compte tenu de décennies d’enseignement du néant, savent parfaitement qui ils sont, les Français, dis-je, entendent à présent poser les limites. « Et dixi usque huc venies et non procedes amplius. » (Job, 38, 11.)

22 juin. — Au journal de France Culture de ce matin, on relate sur un ton d’extrême indignation la nouvelle de l’arrestation à Berlin d’un journaliste d’Al Jazeera, en présentant cette arrestation comme un mauvais coup du « régime autoritaire » du maréchal Sissi contre la liberté de la presse.
On a beau être aguerri, il y a quelque chose de troublant dans cette détermination des journalistes à soutenir des génocidaires, en répétant que ces génocidaires sont les véritables démocrates.

23 juin. — Les gouvernements européens s’entre-reprochent avec véhémence la façon dont ils gèrent le gigantesque afflux de vrais et de faux réfugiés en provenance d’Afrique et du Levant. Ne pouvant se disputer sur leur façon de faire la guerre, ils se disputent sur leur façon de faire la paix.

26 juin. — Nouvelle translation en Savonie. Petite promenade à pied à Acton. À côté de mon hôtel, qui est lui-même en pleine réfection, on construit à tour de bras, signe d’une économie florissante, peut-être proche de la surchauffe. Peu de traces de l’importation de la misère, qui est un élément si caractéristique du paysage urbain français (bidonvilles le long du périphérique). J’ai aperçu seulement quelques bâches, du côté d’East Acton, en bordure de la ligne de métro, qui est en surface à cet endroit.
L’envers du décor est décrit par le Guardian, c’est le triomphe des marchands de sommeil, 27 personnes dormant dans trois pièces, dont une pièce en sous-sol, sans fenêtre et sans ventilation, le confort domestique selon la conception de Fritzl.
Comme à chaque fois que je suis à Londres, regard distant sur l’actualité de mon pays, en l’occurrence, une nouvelle frappe islamique en Isère, très sanguinolente, avec décapitation. Ce mot du président de la République : « L’attaque est de nature terroriste, dès lors (sic) qu’il a été retrouvé un cadavre décapité avec des inscriptions », illustration parfaite de ce que je notais ici l’été dernier (10 août 2014, Je relevais l’extrême importance, dans la casuistique du régime, des inscriptions de toute nature, interprétées comme des revendications politiques). Importance non moindre, pour authentifier l’acte terroriste, de l’imagerie sanguinolente, en l’espèce une photo prise par le terroriste, de lui-même avec la tête coupée de sa victime, parce que la prise et l’envoi de cette photo au califat relève d’un compte rendu d’opération, d’un reporting, et que cela établit par conséquent l’allégeance du fanatique.
En revanche cette imagerie califale n’a absolument rien de neuf, d’inouï, d’inconcevable, comme le laissent entendre presque tous les médias (« on a franchi un cap dans l’horreur »). Elle renoue au contraire avec des traditions très antiques. Les bas-reliefs du palais de Nimrod, qu’on conserve au British Museum, montrent les habitants d’une ville prise par les Assyriens, décapités, empalés, ou jetés du haut des remparts. Voilà ce qui décorait la salle du trône.
Il y a eu un autre attentat, en Tunisie, des touristes liquidés à la kalachnikov, sur la plage d’un hôtel. Je relève à ce sujet deux tweets de monsieur Sarkozy, président du parti des Républicains et probable candidat de droite à l’élection présidentielle de 2017, le premier ainsi libellé : « Très vive émotion et soutien à l'égard du peuple tunisien lui aussi frappé au coeur par le terrorisme djihadiste », le second, émis une minute après : « Mes pensées vont à toutes les victimes de cette barbarie et à leurs familles. » Il faut exprimer sa solidarité avec le régime islamiste tunisien (« la jeune démocratie tunisienne », dans le sabir médiatique) et il faut décrire ce régime et la population qui le soutient comme des victimes — ce qu’ils ne sont évidemment pas dans l’espèce —, avant de s’autoriser à s’apitoyer sur les touristes qui, eux, sont bien morts.
L’AFP, filant ce motif d’une frappe qui viserait la Tunisie, a eu l’incroyable audace d’écrire : « Vingt-sept personnes, dont des touristes étrangers, ont été tuées vendredi lorsqu'un homme armé a ouvert le feu. »
Au milieu de cette sanie, un membre de phrase en français d’avant : « Alors qu'une vive émotion mêlée de dégoût s'est une fois encore emparée de la population... » Cette phrase, que j’ai lue dans Le Figaro, je suis bien sûr qu’elle ne provient pas de l’AFP — elle pourrait bien émaner par exemple des services de renseignement —, d’abord parce qu’elle autorise la population de souche à avoir des sentiments, ce qui contrevient flagramment à l’idéologie, ensuite parce que la phrase est bien écrite, et en troisième lieu parce qu’elle décrit la réalité.

27 juin. — Fait les librairies. Chez Quinto, une trouvaille, des piles de pulps. Pris ce qui m’intéressait, dont un Weird Tales de 1936, à couverture rouge, avec le beau pastel de Margaret Brundage. Le numéro a été, au fil des pages, un peu grignoté par une souris, mais ce ne sont après tout que quelques remarques portées en marge à coups de dent.
Tout le centre était pris par la London Pride. Retrouvé Jennequin devant le monument d’Edith Cavell, pris un café dans la crypte de St Martin-in-the-Fields, puis visité in extremis l’exposition « Defining Beauty » au British Museum, qui utilise très habilement le fonds du musée — frises du Parthénon, monument des Néréides de Xanthos, copie du discobole de Myron dite Townley discobolus, l’Aphrodite au bain que les Anglais appellent The Lely Venus — y ajoute le torse du Belvedère du musée Pio-Clementino et des reconstitutions germaniques des statues peintes. Dans les frises du Parthénon, l’extraordinaire Iris, à la tunique frisée par le vent, judicieusement mise à côté d’une néréide du monument des Néréides, dont la robe est, elle, collée au corps par les embruns.
Coup d’œil sur la presse. Vingt-quatre heures après les attentats (Isère et Tunisie), « l’heure est aux premiers bilans ». Traduction : il faut renoncer aux slogans imbéciles et mensongers (« une attaque contre la jeune démocratie tunisienne »), pour descendre jusqu’aux faits et se résoudre enfin à compter les morts — à compter nos morts, puisque les morts sont tous chrétiens (dans ce cas précis, ils sont même tous anglais), le tireur ayant naturellement dit aux plagistes musulmans de se carapater, comme toujours en pareil cas.

28 juin. — Messe à Our Lady of Lourdes, à Acton. Après-midi à la Dullwich Picture Gallery pour l’exposition Eric Ravilious. Extraordinaire artiste, inventeur de ce qu’on pourrait appeler la gravure en aquarelle.

Jeté un coup d’œil sur les dessins de Pierre-Paul Prud’hon, des études de nus lunaires et crépusculaires.
Marché le long de College Road, dans un quartier merveilleusement arboré et pittoresque, jusqu’au Crystal Palace Park. Il ne reste du Crystal Palace que les escaliers d’accès, qui permettent de juger du gigantisme de l’ensemble. L’un des malheureux sphinx est tout craquelé et des sagouins ont profité d’un trou béant pour s’en servir de poubelle.

Il y avait une petite fête foraine et je me suis demandé si les gens qui y assistaient avaient la moindre idée qu’à l’endroit où ils étaient assis s’élevait autrefois un immense palais de verre.
Rentré à l’hôtel, coup d’œil à la presse française. Fatigué par ma journée, j’ai été pris d’une berlue et j’ai cru lire « les moyens consacrés à lutter contre la haine anti-terroriste », mais il était question des « moyens consacrés à la lutte anti-terroriste ».
De fait, on ne peut pas lutter contre un phénomène — la guerre sainte musulmane — dont, pour commencer, on nie l’existence, et dont de surcroît on accueille chaque péripétie en engueulant vertement la population de souche — c’est-à-dire les victimes de cette barbarie — toujours prête à se dépiter devant une nouvelle entorse au « bien vivre-ensemble ».
Le ton de la presse britannique est sensiblement différent. Le maire de Londres écrit dans le Daily Telegraph qu’il ne faut pas hésiter à utiliser les mots « musulmans » et « islamiques » à propos des assassins, car ne pas le faire revient — je résume un peu — à nier le rôle des mosquées, l’interprétation faite des textes sacrés, le rôle des prédicateurs anti-occidentaux. Quant au premier ministre, il parle des lâches qui assassinent des gens sans défense sur une plage. Et de fait, la violence islamique, c’est la violence du fort contre le faible. Cette conception est si étrangère à notre civilisation que nos langues européennes sont impuissantes même à la décrire. Une phrase telle que : Ces gens se sentent forts précisément parce qu’ils s’en prennent aux faibles n’est pas détachable d’une appréciation morale : elle est ipso facto une protestation contre une infamie. Or pour les moudjahidin, la phrase énonce une vérité d’évidence : s’il est glorifiant de s’en prendre à des gens désarmés, c’est précisément parce qu’on a sur eux un pouvoir absolu, qu’on est alors réellement tout-puissant.

29 juin. — Emplettes à Ealing Broadway, puis retourné à Londres. Escaladé le Monument, en ayant, dans cet escalier en tire-bouchon, l’impression à la fois de visiter le château d’eau de mon patelin, à l’occasion d’une journée portes ouvertes du syndicat des eaux, et d’accomplir quelque rituel victorien digne de la famille Fenouillard. Et de fait, à la sortie, on me remet dûment le certificat qui atteste que j’ai escaladé les 311 marches.
Cherché la statue du chat du docteur Johnson, à côté de la ravissante maison de celui-ci, et mis selon la coutume un peu de menue monnaie dans la coquille de l’huître que déguste le félin. Métro jusqu’à Hyde Park, trouvé avec l’aide d’un bobby officieux le monument de W. H. Hudson, par Jacob Epstein, qui représente en bas-relief Rima, la sauvagesse de Green Mansions.
Chaleur presque caniculaire. Rentré tôt à l’hôtel, j’ai dormi toute la soirée et j’ai rêvé d’un monde hachuré comme les aquarelles d’Eric Ravilious.
Ce détail au journal de France Culture : l’identification des victimes de Sousse est très difficile parce que ces gens étaient en tenues de plage, et n’avaient évidemment pas leurs papiers sur eux, et aussi à cause de la nature de leurs blessures. En clair, le fanatique musulman a défiguré ses victimes à coup de fusil mitrailleur. Il a eu tout le temps de le faire, puisque la police de la jeune république islamique n’est intervenue qu’au bout d’une demi-heure. Le tireur était alors à court de munitions.

30 juin. — J’ai consacré cette journée torride d’abord à la statuaire puis la photographie.
Vu sur Victoria Embankment, la plaque dédiée à W. T. Stead, le journaliste, réformateur et spirite, mort dans le naufrage du Titanic. Puis parcouru la série de jardins en bord de Tamise, Middle Temple Gardens, Victoria Embankment Gardens, Whitehall Gardens, en regardant les monuments à Arthur Sullivan, au général Gordon, à l’aéronavale (Fleet Air Arm). Retraversé du côté du quai et examiné le Battle of Britain Memorial (2005), émouvant comme est émouvant le Animals in War Memorial (2004), parce qu’il convoque une sémiologie de notre temps, en intégrant par exemple la 3D (les aviateurs qui courent à leurs avions au moment du « scramble » sortent du bas-relief), ou en évoquant tout simplement le souvenir de tant d’illustrations, de comics, d’images de films.
Somerset House, exposition de photos du Victoria & Albert, « Beneath the Surface », sans grand intérêt, ni propos très clair. Puis je me suis rendu, en me perdant beaucoup, aux London Metropolitan Archives et j’ai vu une autre exposition de photos du Londres Victorien, très mal montée. Un écran tactile permettait — lorsqu’il fonctionnait — de voir des photos du Crystal Palace reconstruit à Sydenham, et j’ai donc pu compléter ce que j’ai vu sur le terrain dimanche. J’ai particulièrement examiné, sur les photos, les sphinx des rampes d’accès et j’ai aussi reconnu l’une des statues, aujourd’hui privée de tête.
Confidences du recteur Boubakeur, dans Le Point. Le recteur de la mosquée de Paris quitte la présidence du Conseil français du culte musulman complètement désillusionné, ne tenant plus sa communauté (il est lui-même menacé de mort), et il explique sans aucune précaution de langage que l’islam de France, c’est désormais l’islam salafiste et wahhabite installé à coup de milliards par les kleptocraties pétrolifères, et que les jeunes en particulier sont « désorientés » (comprendre, je suppose, qu’ils sont galvanisés par les exploits des Merah et des Couachy). Comme beaucoup de musulmans, le recteur Boubakeur en veut beaucoup aux autorités françaises, qui ont laissé le terrain libre aux extrémistes.
Cette guerre, nous l’avons menée surtout, pour le moment, sur le plan du langage, comme si, en changeant les mots, on pouvait changer les réalités. Il entrait dans cette stratégie un élément presque magique, parce que ceux qui la conduisaient s’étaient convaincus qu’en démonisant les quelques dissidents qui avertissaient contre la montée des périls on ferait disparaître ces périls eux-mêmes. C’est ainsi que les rois de l’Antiquité faisaient saisir les prophètes de malheur.
Cette guerre du langage nous a aussi conduit très sûrement au déshonneur, puisque, après tout, le socle idéologique de notre société européenne, c’est une sorte de religion expiatoire et réparatrice, après les grands massacres du siècle dernier, dont le plus emblématique reste la shoah, mais que, dans les circonstances présentes, notre premier soin a été précisément d’occulter un génocide qui se déroule sous nos yeux, qui est celui des chrétiens d’Orient.

1er juillet. — Record de chaleur. 37 degrés, du jamais vu à Londres un premier juillet.
Bethnal Green Museum of Chilhood pour la petite exposition consacrée aux cent-cinquante ans d’Alice.
Paddington Green pour voir la statue de la grande tragédienne Sarah Siddons. Horrible surprise : la statue a été vandalisée, le nez et l’arcade sourcilière martelés. (Elle est intacte dans la photo de 2011 qui figure sur le Victorian Web, elle est martelée dans la photo de novembre 2014 qui figure sur Wikipedia.) Il y a donc quelque chose dans l’image de cette très belle femme, vêtue de longs voiles et inclinée dans une pose tragique qui, pour un pervers iconoclaste, était insupportable.
Rentré à l’hôtel pour travailler, en échappant au pire de la chaleur.

Photos DR

2 juillet. — J’avais prévu de faire la queue de bon matin devant le box office du New London Theatre et d’acheter un billet de dernière minute pour War Horse. Mais quand le réveil à sonné à huit heures, ma détermination avait faibli et je me suis rendormi.
Exposition « Fighting History » à la Tate Britain, dont on pourrait penser d’après le titre et l’affiche qu’elle est consacrée à la peinture de batailles, mais dont on découvre en la visitant qu’elle aborder la peinture d’histoire dans son ensemble, sans fil conducteur — quel rapport entre la maison natale de shakespeare, le raid de Dieppe et le déluge ? —, et qui vaut par les œuvres présentées, l’extraordinaire Mort d’Amy Robsart par William Frederik Yeames, qu’on vient de restaurer pour l’exposition, ou Le Roi Lear pleurant sur le corps de Cordelia de James Barry.

Dans la partie moderne, cette édifiante citation de Richard Hamilton, datée de 1970 : « It seemed right too that art could help to keep the shame in our minds. » L’art protestataire est fondé sur l’exploitation cynique et éhontée de la culpabilité. Seulement, cet art se croit immunisé contre l’emploi malveillant qu’on peut en faire, alors qu’il est plus que tout autre susceptible d’être détourné au service d’un projet totalitaire. « Voyez, vous reconnaissez vous-mêmes à quel point vous êtes mauvais », telle est l’utilisation frauduleuse à laquelle, par sa nature même, il se trouve exposé.
En comparant les œuvres anciennes et les œuvres récentes qui « rimaient » avec elles, il m’est venu aussi la pensée que la post-modernité contribuait à la dissociation, si caractéristique de notre culture, parce qu’en citant continuellement les motifs de la peinture du passé, elle les traitait comme des signes purs, comme si le peintre nous confiait à part qu’il « n’y croyait plus ».
En sortant de « Fighting History », regardé le célèbre My Bed de Tracey Emin (un lit défait, digne d’une clocharde), et Forms Without Life de Damien Hirst (des étagères de coquillages). Il y avait aussi plusieurs dessins de Tracey Emin qui confirment ce que je savais déjà : cette dame est parfaitement incapable de dessiner et l’élément crucial, ce qui donne le « sens » de ces œuvres, c’est qu’elle n’essaie même pas, qu'on n’est même pas au stade du gribouillis.
Je suis allé me laver le regard au Victoria & Albert, où j’ai admiré les Rodin.
Rentré à l’hôtel pour travailler puis, sur le coup de six heures, saisi d’une inspiration, retourné en ville pour m’enquérir s’il restait une place pour Hay Fever de Noel Coward. Il restait cinq places au premier rang et j’ai acheté l’une des cinq. Passé une excellente soirée.

3 juillet. — Ce que j’écrivais le 18 mai (impossibilité d’imprimer la vérité sur l’islamiste égyptien déchu Morsi) n’est plus d’actualité. La presse française contient ceci :
« Depuis que Sissi a destitué l'islamiste Mohamed Morsi en juillet 2013, des groupes jihadistes ont multiplié les attentats meurtriers contre les forces de l'ordre, disant agir en représailles à la sanglante répression qui s'est abattue sur les pro-Morsi. »
Il y a seulement un mois, cette brève aurait été rédigée ainsi : « Depuis que le maréchal Sissi a destitué à la suite d’un coup d’État le président islamiste Mohamed Morsi, seul président démocratiquement élu de l’Égypte, des groupes jihadistes ont multiplié les attentats contre les forces de l'ordre, faisant quelque 500 morts, en représailles à la sanglante répression qui s'est abattue sur les pro-Morsi et qui a fait plus de 1500 morts. »

Il faudrait faire de l’AFPéologie, sorte de kremlinologie pour notre temps, permettant à travers l’analyse d’indices subtils de repérer les changements d’allégeance, ou tout simplement les errements, de l’actuel régime.

5 juillet. — La Tunisie établit l’état d’urgence — ce qui revient à dire qu’elle décrète un moratoire de trente jours sur les massacres de touristes.
D’après le Daily Telegraph, il y aurait eu cinquante attaques en Tunisie depuis 2013. Une bombe humaine s’était fait sauter il y a deux ans, sur la plage même où a frappé le terroriste. Il y a sept camps d’entraînement des terroristes dans le pays.

9 juillet. — Le Foreign Office mande aux touristes britanniques encore présents en Tunisie de rentrer, ayant constaté l’imminence d’un nouvel attentat et l’insuffisance des mesures de sécurité. Colère des touristes, qui ne comprennent pas pourquoi on gâche leurs vacances, colère du régime islamiste, que l’on renvoie à une vérité pour lui insupportable, qui est celle de sa duplicité.
Cette décision de Londres me paraît empreinte d’une grande sagesse. Il ne faut jamais se laisser impressionner par la susceptibilité mahométane, il ne faut pas s’encombrer de diplomatie, il faut rester sourd au chantage. Il ne faut pas faire à l’interlocuteur l’honneur d’un reproche. Mais il faut tirer toutes les conséquences de l’analyse que l’on fait.

11 juillet. — On ne sait jamais qui ment, du responsable religieux ou du journaliste qui rapporte ses paroles. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que l’un des deux ment — soit que le journaliste interprète les propos du religieux avec une complaisance coupable, soit que le religieux lui-même ait poussé la prudence jusqu’à la duplicité. Nous avons la certitude que l’un des deux ment, puisque ce que nous lisons dans le journal est mensonger, et qu’on nous soutient par exemple que jamais, au grand jamais, le recteur Boubakeur n’a demandé qu’on transforme les églises vides en mosquées (cela figure en toutes lettres dans son livre). On dirait ce petit casse-tête logique où il faut choisir entre deux portes, qui ont chacune un gardien, dont l’un est un menteur. Comment trouver la bonne porte? Il suffit d’interroger l’un des gardiens sur ce qu’indiquerait l’autre, puis de ne pas suivre cette indication, qui est forcément fausse, puisque l’un des deux gardiens ment.

12 juillet. — Vu La Vie et la passion de Jésus-Christ (Pathé, 1903), vie du Christ en vingt-cinq tableaux, de l’Annonciation à l’Ascension, usant de toiles peintes et de trucs à la Méliès, puis From the Manger to the Cross (1916) de Sidney Olcott, qui est pour ainsi dire l’antidote du film précédent, puisqu’il s’agit d’un traitement documentariste de la vie du Christ, avec tournage en Palestine. Inévitablement, comme tout est alourdi par la capture du réel, ce film est très inférieur au théâtre filmé de La Vie et la passion de Jésus-Christ. On voit, devant de misérables cahutes en pierres sèches, des sortes de fakirs qui, à chaque miracle, lèvent les bras au ciel. Mais le choix du naturalisme entraîne aussi de curieux frottements sémiotiques. Ainsi, l’âne qui figure dans toutes les séquences initiales, Nativité, fuite en Égypte, présentation au Temple, prend une importance démesurée et devient véritablement le quatrième membre de la Sainte Famille. From the Manger to the Cross s’arrête avant la Résurrection, puisqu’on s’en tient à ce que les théologiens appellent le Jésus de l’Histoire, quoique l’on cite apparemment les versets de l’évangile sans aucune considération pour leur valeur factuelle.

18 juillet. — En allant au musée Jacquemart-André, repassé devant la chapelle expiatoire. Elle était fermée la dernière fois que je suis venu, mais je découvre cette fois qu’elle est ouverte de mai à septembre. Visité la chapelle et la crypte. Il suffit de jeter un coup d’œil aux colifichets vendus à la boutique pour comprendre qu’il vient surtout des femmes.
Exposition en hommage à Roberto Longhi à Jacquemart-André, « De Giotto à Caravage », montrant à la vérité davantage de caravagesques que de Caravage. Je suis tombé en adoration devant la Vierge de la chatouille de Masacio, conservée aux Offices. la Vierge a, comme l’écrit Longhi, les lèvres pincées d’une couturière italienne. C’est tout petit. Probablement, cela appartenait à quelqu’un qui l’utilisait pour ses dévotions privées.
Dans les films idiots qu’on montre à l’entrée de l’exposition, un extrait du Décaméron. On y voit Pasolini, torse nu, un mouchoir noué autour de la tête, accroupi comme un Comanche hiératique. C’est Giotto, mais un Giotto cinéaste, qui cadre avec les doigts, comme un chef-opérateur.
Flamme de la liberté, devant le pont de l’Alma, offerte en 1987 par les lecteurs du Herald Tribune pour célébrer l’amitié franco-américaine à l’occasion du centenaire du journal, et converti par la ferveur populaire en monument à Lady Di. Les chaînes qui protègent le monument sont couvertes de cadenas, signe d’amour éternel. Le socle est tapissé de fleurs et de cartes d’anniversaire. Le sentiment, du moins, est sincère comme le disait, je crois, Tony Blair. Toujours les femmes, décidément, qui réclament pour les altesses royales le droit à une vie sentimentale et pour les reines le droit de ne pas être guillotinées par des fous furieux.
Exposition Henry Darger au musée d’art moderne. Je ne connaissais Darger que par les livres. Cela a évidemment une toute autre allure en grandeur nature, car il s’agit en réalité de fresques. Importance des fonds d’images (nuages, stalactites et décors rocheux, incendies), qui ont l’air de raconter leur propre histoire. C’est particulièrement vrai des nuages, qui menacent toujours de devenir des personnages, plus complexes et plus intéressants que les Vivian Girls et que les soldats en uniformes de la guerre de Sécession qui les pourchassent. (Darger entretenait, si j’ai bien compris, une sorte de guerre privée contre la météo et contre les météorologues.)

Par déformation professionnelle, je me suis livré au petit jeu consistant à chercher les sources iconographiques dans les littératures populaires (livres pour enfants, magazines, comics). Pour les comics, on repère dans ce qui est exposé la tête (agrandie par des procédés photographiques) de la Little Annie Rooney de Darrell McClure, et des collages de strips tardifs de Tim Tyler’s Luck. Mais Darger remploie tout aussi bien la photographie tramée du journal quotidien ou des magazines, qu’il récupère dans les poubelles (il en tire en particulier les volutes de fumée des incendies et des explosions). Quant aux petites filles, elles sont parfois empruntées aux publicités de modes enfantines dans le Chicago Tribune ou l’un de ses suppléments, mais elles sortent le plus souvent de livres de coloriage, qui procurent à Darger des patrons tout prêts, puisqu’il s’agit de dessins au trait et de grand format.
Le fait qu’on reconnaisse si difficilement les sources montre que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le procédé de décalquage de Darger approprie l’image à son projet narratif. Il permet aussi un désucrage de cette imagerie de petites filles frisées et pomponnées, dont Darger fait quelque chose de beaucoup plus astringent, quoique toujours vivement colorié.
On a parfois prétendu que le fait que Darger dote ses fillettes de pénis indiquait une ignorance de l’anatomie féminine, qui ne pouvait s’expliquer que par une existence entière dans un asile, mais, outre que Darger n’a pas passé sa vie dans les asiles, ces pénis apparaissent à un moment précis de la carrière de l’artiste, alors que les fillettes ont précédemment des bas-ventres anatomiquement corrects, quoique sans détails. Darger range-t-il tous les enfants victimes dans la catégorie des filles, parce qu’elles symbolisent pour lui l’innocence ? S’identifie-t-il aux Vivian Girls (ou assouvit-il un fantasme de féminisation) ?
J’ai noté que le drapeau d’Abbieannia, patrie des Vivian Girls, est notre tricolore surchargé du Sacré-Cœur de Jésus. L’idée n’est pas si mauvaise.

20 juillet. — Toujours la guerre contre la langue, menée à coup d’euphémismes, pour estomper ou escamoter la guerre qu’on nous fait sur le terrain. Nos publicistes pourraient demander : Qu’est-ce que le terrorisme ? comme Pilate demandait : Qu’est-ce que la vérité ? Un acte de sabotage sur un site industriel près de Marseille, le 14 juillet — l’explosion de deux cuves de produits chimiques — est devenu, après quels atermoiements, « un acte de malveillance ». Et les journaux marquent le premier anniversaire des émeutes antisémites de Sarcelles en expliquant qu’elles n’étaient pas plus des émeutes qu’elles n’étaient à proprement parler antisémites. (« En plus des poubelles et des voitures brûlées, six commerces avaient été saccagés, la plupart tenus par des membres de la communauté juive » écrit Le Parisien.)
Je serais bien en peine d’expliquer cette curieuse obstination à travestir la vérité, dont je sais seulement qu’elle est tout à fait improductive, car elle indigne au plus haut point la population.
Si le régime textuel est celui de l’extrême euphémisation, en ce qui concerne l’image, c’est la censure qui règne. La circulation sur les réseaux sociaux du cliché du moudjahid de l’Isère, Yassin Salhi, où il pose avec la tête coupée de sa victime, est devenue immédiatement une affaire d’État, et la fièvre est retombée aussitôt que ce cliché a été retiré, le régime semblant considérer qu’il avait les choses en main tant qu’il maintenait l’embargo sur cette image.
Cela peut se défendre après tout. Une telle image a trois fonctions : 1. authentifier l’opération comme une frappe du califat, 2. remplir l’ennemi (c’est-à-dire nous) de terreur, 3. recruter de nouveaux moudjahidin. Sur le premier point, l’effet est produit sans qu’il y ait besoin que le public voie l’image. Il est significatif d’ailleurs que le régime n’ait pas cherché à mentir sur la nature des actes de Salhi. Pour obtenir les points 2 et 3, il faut montrer l’image à la population, et on peut penser que sa rétention obéit dès lors à un impératif de sûreté publique. Seulement ce qui est bien analysé sur le plan stratégique l’est très mal sur le plan imagier. Une image comme celle de Salhi avec la tête coupée est la descendante des gravures des canards ou des feuilles d’images. Elle est le « vrai portrait » de Salhi, comme il y avait un « vrai portrait » du juif errant, et le public ira la chercher dans les bas-fonds de la Toile.
Mais le maximum de bizarrerie imagière est atteint avec le Jordanien Abdulazeez, auteur du mitraillage, le 16 juillet, de deux sites militaires dans le Tennessee. Sur la photo qu’on diffuse de lui, on voit une espèce de femme à barbe, qui ressemble de façon frappante à la gravure de femme à barbe, dont l’origine m’est inconnue, qui avait été présentée comme une caricature de Mahomet par les imams danois en décembre 2005 au moment où ils faisaient la tournée des capitales arabes pour fomenter les émeutes de février 2006.

C’est comme si cette image manipulée et manipulatrice, vieille de dix ans, revenait nous hanter.
Abdulazeez a aux lèvres un petit sourire d’autosatisfaction, comme s’il nous disait : « J’ai bien du plaisir à tuer des militaires et ce sacrifice assurément est agréable à Allah ! » L’explication de ce sourire est que la photo est un cliché anthropométrique pris en avril, Abdulazeez ayant été arrêté alors qu’il avait pris le volant en pleine ivresse cannabinique.

21 juillet. — Lu sur Facebook : « Vous vous souvenez quand on analysait les dessins de Plantu à l’école ? »
Voilà avec quoi on a amusé une génération.

22 juillet. — Dans le courrier du Times Literary Supplement du 3 juillet, une lettre déplorant le tournant politiquement correct du New Yorker et l’hypertrophie du moi dont souffrent ses collaborateurs. Voilà qui exprime tout à fait mon sentiment. Mais à la différence de Peggy Troupin, de New York, je me suis désabonné il y a dix ans.
Vacances dans les Pouilles.

23 juillet. — J’avais prévu de visiter la ville baroque de Martina Franca puis d’aller à Alberobello, voir les trulli, mais je découvre une fois dans le train qu’Alberolla est sur le chemin de Martina Franca et j’ai fait comme les autres touristes, je suis descendu à l’arrêt des trulli. Ce sont des huttes en pierres sèches, à toit conique, une technique qui date certainement du néolithique. Elles sont embedded dans une petite ville méridionale typique. Il y a aussi un quartier entier de trulli. Comme il n’y a pas de train (l’été, les trains normaux ne circulent pas), j’ai passé quatre heures dans un endroit qui méritait une excursion d’une heure et demi.
Enchanté de Martina Franca. Une gare de toute petite ville, au bas de la colline, et puis, dans le centre historique (qu’il faut se faire indiquer), une merveille de ruelles, d’églises, de portes monumentales, de colonnades baroques, et pas un chat.

24 juillet. — Trouvé en m’endormant le début d’Aletheia ou les derniers temps du christianisme :

Jamais eut une vision. C’était un de ces rêves lucides, qui ne souffrent pas de l’incohérence et du flou des rêves ordinaires, et qui restent gravés dans la mémoire.
Il vit, assis à la table où il se mettait pour écrire, un diable, occupé à noircir du papier. Il avait un corps en forme d’ananas, des jambes et des bras comme des lianes, recouverts d’une sorte de fourrure brune. Les doigts qui tenaient la plume, et la faisaient courir de façon frénétique sur le papier, ressemblaient à des piments. Mais le plus terrible était le visage, que le démon avait tourné vers lui en l’entendant entrer dans la pièce. C’était un rictus de haine et de colère. Des petits yeux rouges, enfoncés et méchants, une bouche tordue en une grimace d’hostilité et de mépris, un nez en bec de rapace, replié par dessus la bouche, et qui ne servait qu’à accentuer le rictus des lèvres. Le tout était encadré de touffes de plumes rouges et donnait l’impression globale d’une sorte de lémurien fantastique.
Jamais crut d’abord qu’il subissait une infestation démoniaque. Mais en regardant ce qu’écrivait le diable, il vit que c’était l’article et le bout de roman qu’il avait écrits la veille. Jamais comprit alors qu’il se voyait lui-même, tel qu’il était en réalité. Et il sut qu’il était damné.
« Personne n’est irrémédiablement damné, corrigea le P. Traugott à qui il s’ouvrit de ses craintes. La miséricorde de Dieu est infinie et le pécheur le plus endurci a toujours la faculté de se sauver.
— Alors qu’est-ce que j’ai vu ?
— C’était peut-être un avertissement du ciel, admit le P. Traugott. Peut-être vous a-t-il été donné la grâce de vous voir sous votre véritable apparence, sans votre vêtement de chair, afin que vous ayez la possibilité du repentir.
« Mais il est possible aussi, ajouta le religieux après une hésitation, que ce que vous avez vu vienne d’en bas, et que le but de la vision soit de vous inquiéter et de vous faire fléchir. L’expérience que vous décrivez est assez commune ces derniers temps. »
Jamais devina à l’embarras du prêtre que le P. Traugott lui en disait aussi long qu’il le pouvait sans trahir le secret de la confession.

Pinacothèque de Bari. Pas d’air conditionné. Je suis le seul visiteur. Beaucoup admiré un fresquiste anonyme, treizième, début quatorzième. S. Georges tuant le serpent, le serpent entre le lombric et l’entrelac celtique.

Le vénitien Bartolomeo Vivarini. Des saints sur fond d’or. Parfois, il y a remploi d’un patron : S. Catherine et S. Claire d’Assise sont la même femme, mais en cheveux et couronnée dans un cas, et portant une guimpe dans l’autre. Mais d’autres saints sont des portraits. Par exemple, S. Benoît est le portrait d’un jeune homme qui a la tête d’un étudiant aux Arts décoratifs. Et S. Antoine de Padoue, un œil plus haut que l’autre, a l’air ahuri d’un tout jeune homme.

Maestro de Cassano Murge. Art fantastique, relevant autant du dessin que de la peinture. S. Michel piétine un démon qui porte un œil supplémentaire sur la joue, et qui semble un proto-Picasso, occupé à faire pencher du mauvais côté la balance d’un défunt.

Dans le baroque, Corrado Giaquinto (1703-1765), qui donne son nom à la pinacothèque et dont la carrière le mène jusqu’au « long XIXe siècle ».
Dans le XIXe siècle, Francesco Netti, peintre de la femme indépendante, ayant du temps pour elle, qui lit une revue illustrée en buvant une tasse de café, ou qui fait la sieste, ou qui fume une cigarette post-prandium. Elle est toujours représentée seule. Il y a pourtant de l’ambiguïté. Pour commencer, l’activité figurée est passive (lire, dormir, fumer). Ensuite, si la liseuse est maîtresse en son logis (pas d’homme pour s’écrier : « Tu n’as rien à faire d’autre que de lire ta revue ? »), le portrait de la dormeuse, dans une espèce de jardin arabe, est de la veine titillante, à cause d’association orientalistes avec des images d’odalisques, et aussi parce que cette femme qui s’endort est vaincue — par la chaleur (l’éventail abandonné), par le sommeil —, et que, endormie, elle est offerte, au moins au regard du spectateur devenu voyeur.

Dans le labyrinthe de Bari Vecchia, le problème n’est pas que les monument ne soient pas signalés, c’est qu’ils le soient insuffisamment, qu’ils le soient trop tard. Il faut avoir trouvé le chemin qui mène à la basilique de S. Nicolas pour en trouver l’indication, qui n’a donc qu’un caractère confirmatoire. Mais devant la cathédrale, sur quoi l’on tombe dès qu’on s’enfonce dans ce centre historique, comment voulez-vous mes chers barisiens, que je devine qu’il faut prendre la deuxième à gauche, au niveau de la grosse tour ?
Comme Bari, dans sa partie moderne (quartier Murat), est construite sur un plan orthogonal, j’ai imaginé qu’on pouvait se guider facilement en comptant les rues (sixième à droite, deuxième à gauche). Mais on se trompe, parce qu’il y a des rues supplémentaires, qui n’existent que pour un pâté de maisons.

25 juillet. — Pris le train pour Lecce. Je suis dans le Salento, dans le talon de la botte, comme disent les voyagistes. Quantités de jeunes gens et de jeunes filles, sac au dos, car Lecce sert de gare routière (on se déplace dans le Salento en pullman).
Cela ressemble beaucoup à Bari, un Castello Svevo, entouré d’églises baroques. Mais ici, la ville entière est baroque. C’est encore plus beau la nuit, avec l’éclairage public, puisque l’architecture baroque, c’est essentiellement une scène de théâtre.
Les femmes qu’on croise piazza Sant’Oronzo, si on leur ôte leurs lunettes et leurs sacs à main, ce sont les saintes des tableaux. Ce n’est pas, au demeurant, qu’elles aient le genre à manifester des vertus exemplaires. Mais la peinture nous apprend qu’on a besoin de monde, et même qu’on a besoin de tout le monde, pour faire de la figuration, de sorte que tout le patelin se retrouve au paradis, en tout cas au paradis peint, en attendant sans doute de se retrouver au vrai. Ce sera un paradis très imparfait. Il faudra bien que le Bon Dieu s’en accommode.
Beaucoup de noirs à Lecce. Ils vivent de vente à la sauvette, dans toutes les villes touristiques du Salento (on les voit prendre les pulllman), et aussi d’une économie propre à leur communauté (bars, épiceries). Ils utilisent de préférence les ruelles périphériques du centre historique, comme s’ils circulaient dans la coulisse de ce grand théâtre baroque qu’est Lecce.

26 juillet. — Loupé mon pullman pour Santa Maria de Leuca, parce qu’il n’avait pas la livrée des cars de la ligne régulière, et parce qu’il s’est arrêté cinquante mètres après l’arrêt. J’ai donc interverti le programme d’aujourd’hui et celui de demain (il ne part qu’un pullman par matinée) et suis allé à Otranto, qui serait un bien joli petit port, avec un pittoresque château — celui du roman de Walpole —, s’il n’y avait le tourisme, qui saccage tout. Je ne comprendrai jamais quel intérêt on peut trouver à se promener dans des ruelles médiévales au milieu d’une foule, en défilant devant des boutiques qui vendent toutes exactement les mêmes brimborions, dont chacun est une insulte à l’intelligence et au goût, de sorte qu’on a rapidement l’impression de se retrouver dans une colossale maison de fous.
Visité la cathédrale et prié pour les huit cents martyrs d’Otrante, dont les crânes et les tibias sont recueillis dans sept armoires vitrées.
Mangé trois orecchiette sur le front de mer, devant le beau monument aux martyrs, en regardant dans la direction de l’Albanie. Outre que c’est naturellement deux fois plus cher qu’ailleurs, on sert de la nourriture en boîte. En allant pisser, je m’aperçois que ce restaurant-ci n’a même pas de cuisine. Les loufiats montrent trois étages, traversent le pâté de maison et vont chercher les plats je ne sais où.
Chaleur suffocante (j’apprendrai, rentré à Lecce, qu’on a atteint les quarante degrés).
Comme j’étais descendu du car à l’arrêt Stazione, mais que je ne voulais pas y remonter sous la chaleur, j’ai cherché l’arrêt Porto. Personne n’a l’air de savoir où c’est. Finalement, on me confie au glacier le plus vénérable de la plage qui, lui, me l’indique, l’arrêt, et même, il me fait un dessin. Explication, cet arrêt n’est pas du côté de la plage (où l’on a pourtant affiché les horaires, mais je ne suis pas assez naïf pour croire que l’arrêt se trouve à côté des horaires), mais du côté du port de plaisance, de l’autre côté du bourg médiéval.

27 juillet. — Excellente journée à Santa Maria de Leuca, point le plus méridional du Salento, miraculeusement indemne de touristification. Basilique S. Maria De Finibus Terræ, fort émouvante. Visité les grottes en barque à moteur. On jette l’ancre. La dernière grotte se visite à la nage. L’entrée est sous l’eau (en réalité, à fleur d’eau). Il faut trouver le linteau dans la flotte, se pousser au-dessous, et on se retrouve dans une belle grotte à l’eau bleu clair et aux roches vert pâle. N’ayant pas de maillot de bain, j’ai voulu rester dans le bateau. Et puis, comme tout le monde y allait, même la grosse dame, j’ai plongé en bermuda, ne pouvant, à la réflexion, manquer ce rite liminal.
L’autocar qui me ramène à Lecce est encore un freelance, qui n’a pas la livrée des cars de la ligne régulière. L’embêtant est qu’il n’est pas climatisé. Tout au plus dispose-t-il de ventilateurs, bien insuffisants, au-dessus des sièges. J’en ai braqué deux sur ma calvitie, en m’installant à cheval entre les deux sièges. Péripétie supplémentaire : on s’arrête au bout d’un moment, dans une station service, et on prend alors un autre autocar qui, lui, est climatisé, mais qui a été entièrement vandalisé (tags, chewing-gum, sièges tachés, etc.).
Repris ma valise à l’hôtel et rentré en train à Bari.

28 juillet. — Barletta. Pinacothèque Giuseppe De Nittis. Peintre extraordinaire, injustement tombé dans l’oubli, parce qu’il s’était installé en France, parce qu’il est mort à 38 ans. Sa femme a légué son œuvre à sa ville natale de Barletta, qui n’a su qu’en faire (il paraît que cela a été stocké dans une école primaire pendant des décennies). On a quand même fini par lui dédier le plus beau palazzo de la ville.
De Nittis est uxorious, peintre fasciné par la femme, et en particulier par sa femme, son principal modèle, qu’il peint sous tous les contours et, chose que je n’ai jamais vue en peinture, dont il montre les différents visages. Et il y a là aussi une sorte de fétichisme, très XIXe siècle, des toilettes, des beaux tissus, des fourrures, des fanfreluches, un fétichisme projeté sur la femme.

La manière de rendre les paysages est tout à fait novatrice — sans être celle des impressionnistes —, par la composition, le cadrage, la technique inhabituelle du pastel de très grand format.
Barletta est la première ville des Pouilles où je note que tout est soigneusement indiqué pour les touristes. Admiré le Castelo Svevo, la cathédrale, le caveau médiéval où fut lancé le défi du grand tournoi entre Français et Italiens en 1503 (la disfida di Barletta), le colosse, qui est la plus grande statue du haut Moyen-Âge (cinq mètres) — et la chose vraiment très drôle, c’est qu’on ne sait absolument pas qui est représenté.
Rentré à Bari et visité la librairie Feltrinelli, en proie à l’émeute, car une radio à la mode lance un radio-crochet pour la sortie de la compilation musicale de l’été. Entendu pendant une heure trente de très jeunes filles chanter en chœur et hurler à pleins poumons, tandis que j’examinais successivement le rayon des classiques grecs et latins avec texte bilingue en italien, un rayon qui, dans les librairies italiennes, fait toujours mon admiration, et le rayon des bandes dessinées, qui, lui, fait invariablement mon désespoir, parce qu’on a toujours l’impression que ce qui se trouve là y est par hasard.
Comme je suis revenu à Bari, mais dans un autre hôtel, ont coexisté un moment dans ma cervelle une Bari I, construite sur un axe horizontal, le corso Vittorio Emmanuele II, avec comme point d’ancrage le jardin Garibaldi, et une Bari II construite sur un axe vertical, la via Sparano da Bari, avec comme point d’ancrage la place de la gare. Et puis la jonction s’est faite.

29 juillet. — Je suis, comme souvent en rêve, en train de ranger ma bibliothèque ou, plus précisément, de rassembler tous mes livres en un lieu unique, et je me souviens alors avec remords que je détiens toujours des ouvrages empruntés à une bibliothèque universitaire, et que j’aurais dû rendre il y a des années, mais que je ne peux plus rendre, car l’amende d’un euro par livre et par semaine de retard représente une somme qui excède considérablement mes moyens financiers. Et, avec un soulagement honteux, je conclus que j’ai si souvent déménagé qu’il n’y a guère de risque qu’on retrouve ma trace.
Normalement, dans ce rêve, je me souviens que je dispose toujours d’un appartement où je ne mets plus les pieds, ou bien je découvre des pièces supplémentaires à l’intérieur de mon appartement. Mais dans cette version, ce sont les livres oubliés qui tiennent le rôle de l’appartement oublié.

30 juillet. — Ce qui a occupé mes compatriotes pendant que j’étais en Italie, c’est un crêpage de chignons entre jeunes filles, dont l’une prenait le soleil, en maillot de bain, dans un jardin public de Reims. D’autres qui venaient à passer lui sont tombées dessus au motif que ce n’était pas une tenue et l’ont envoyée à l’hôpital.
Dans un premier temps, les condamnations de ce qui était perçu comme une dérive islamiste ont été unanimes. Dans un second temps, le maire de Reims a lancé une accusation de rétorsion (« il est également intolérable de stigmatiser une communauté ou une autre pour un acte commis par quelques-uns et sans connaître le fond de cette affaire »). Et puis, comme il arrive souvent, c’est le procureur de la République qui a publié un démenti, en expliquant que l’affaire, au regard des premiers éléments de l’enquête, n’avait aucune connotation morale ou religieuse.
Le premier mouvement, de condamnation indignée, illustre de façon frappante l’hypocrisie générale sur la question de l’islam, puisqu’il correspond à une sorte d’exclamation collective des bien-pensants (y inclus mes bons amis de l’association antiraciste Potes Chambre) : « Cette fois, vous ne pouvez plus nier ! », en complète contradiction avec le discours lénifiant que les mêmes bien-pensants tiennent en permanence sur la religion du prophète.
Le contrecoup — dénégation et thèse d’un bobard « islamophobe » — s’explique, je crois, par l’infraction qui était faite à l’idéologie, car, dans ces sortes d’affaires, les mis en cause sont déchus de leurs droits victimaires, ce qui correspond à une sorte de crise ou de catastrophe axiologique. Du reste, on s’arrange presque toujours pour conserver aux intéressés des lambeaux de ces droits. Il faut, pour qu’ils les perdent intégralement, une promulgation solennelle de leur félonie, vidéo de martyr, compte rendu d’opération adressé au califat. Mais un simple « sur le Coran de la Mecque », lancé dans le feu de l’action, pendant qu’on rosse quelqu’un, n’y suffit pas. Le contredit du procureur sur la nature des événements — « absence de mobile raciste » — correspond donc, à son niveau, celui des violences volontaires avec la circonstance aggravante de réunion, à « l’absence de revendication » qui, dans notre pratique politico-judiciaire, relègue la tentative de meurtre à la voiture-bélier ou l’explosion provoquée sur un site industriel en-deçà de la qualification d’acte terroriste.

1er août. — Lu dans le Journal des Goncourt le récit de la mort de Nittis. La maison que décrit Goncourt est bien celle qu’on voit dans les tableaux. Un petit paradis rempli de bêtes, canards, poules, chèvre, chat.

6 août. — Lecture du Figaro en ligne. On pourrait en faire un ouvrage de sociologie. Il y a là toute l’époque, en un raccourci de bêtise. Pour commencer, disparition à peu près complète de la langue. On écrit un sabir où les mots permutent de façon aléatoire (« Découverte qui intervient neuf mois après la traque d’un mystique (sic, pour mythique) sous-marin dans le pays scandinave »), où l’orthographe s’établit de façon tout aussi aléatoire (« Cabourg, bien qu'encrée (sic) dans son temps »), et où la grammaire est réinventée de façon créative en fonction de ce que le correcteur orthographique reconnaît dans la bouillie langagière (« La municipalité, qui a déposé une plainte contre X lundi, n'exclue (sic) pas de la transformer par la suite »).
Quant au contenu, on est au point d’aboutissement de l’idéologie médiatique. C’est le triomphe du voyeurisme larmoyant, ou de l’humanitarisme obscène, comme on voudra, au point que les brèves se contredisent d’une phrase sur l’autre, sans que cela ait d’importance, tant que la tonalité de déploration victimaire et de sensationnalisme est conservée : « Le navire irlandais transportant plus de 360 survivants est arrivé cet après-midi dans le port de Palerme, en Sicile. (...) Seulement une centaine (sic) de survivants ont pu être récupérés. »
Le plus curieux, c’est que le passé, c’est-à-dire l’intégralité des erreurs de jugement de la classe journalistique, est conservé dans des strates textuelles devenues géologiques. Ainsi, il est entendu une fois pour toutes que les terroristes palestiniens sont des victimes, et il demeure impossible par conséquent d’écrire que des islamistes du Hamas se sont faits sauter accidentellement, avec les roquettes qu’ils destinaient aux civils israéliens (« Quatre Palestiniens ont été tués aujourd'hui et des dizaines blessés dans une explosion d'origine inconnue (sic) survenue dans un bâtiment près de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, ont indiqué les secours palestiniens »). Et le fait que d’autres islamistes préparent, en ce moment même, d’autres bombes, destinées, elles, à tuer des lecteurs du Figaro, ne change pas la donne.

10 août. — Lu dans Le Monde : « Ce sont donc potentiellement 800 citoyens français, dont beaucoup ont vu ou commis des atrocités, qui seront un jour sur le sol français. La question de leur surveillance et de leur accompagnement psychologique se pose. Quand bien même seule une minorité songerait à commettre des attentats en France, la plupart seront victimes d’un syndrome de stress post-traumatique, qui en fera des dangers potentiels, pour eux-mêmes et leur environnement. »
Ce passage est un admirable spécimen de ce que j’appelle dans ce journal idéologie victimaire ou morale du perpétrateur. Les moudjahidin français sont indifféremment — c’est-à-dire sans que les deux catégories se distinguent clairement aux yeux du journaliste — des criminels (qu’il faut surveiller car ils songent à commettre des attentats) et des victimes (qui souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique et qui ont besoin d’un accompagnement psychologique). Et le journaliste doit se justifier — il doit s’excuser — d’écrire que les 800 « citoyens dont beaucoup ont commis des atrocités » sont des dangers pour la population.

11 août. — Jack Lang, ancien ministre de la Culture, actuellement président de l’Institut du Monde Arabe, déclare dans Le Parisien prendre des vacances en Tunisie, désertée depuis les attentats, et, quoi qu’il s’en défende, encourage les Français à faire de même. Mais n’en déplaise à M. Lang, cela revient à un : « Aller vous faire tuer en Tunisie.  » Et la raison ? Il s’agit, en soutenant la « jeune démocratie tunisienne », de démontrer la possibilité d’un régime d’islamisme modéré. Il faut donc aller se faire tuer pour une lubie.

22 août. — Attentat manqué dans un train Thalys, entre Bruxelles et Paris, un tireur isolé, qui s’apprêtait à liquider les passagers de la rame. Maîtrisé grâce au courage et à la présence d’esprit de militaires américains en vacances, le terroriste a — chose qui confond l’esprit — supplié qu’on lui rende son arme. Sur une vidéo filmée par les passagers, avec un téléphone portable, on le voit, couché sur le ventre, mains et pieds liés dans le dos, et poussant des vagissements à fendre l’âme. Ce passage instantané de la violence psychotique à la veulerie la plus abjecte, c’est, me semble-t-il, un trait spécifique de la constitution psychologique de ceux qui nous ont déclaré la guerre.

23 août. — Il paraît que Khazzani, le terroriste du Thalys, le coup manqué, nie en bloc, bêtement, absurdement, comme déjà niaient Ghlam, le type qui voulait tirer dans les églises en avril, et Salhi, qui a décapité son patron en juillet. La chose extraordinaire, c’est que les médias répètent sans barguigner ses affabulations. Tout à l’heure, au journal de France Culture, on s’interrogeait gravement sur les « motivations » du tueur, puisque celui-ci affirme qu’il n’est pas un terroriste et, même, qu’il se dit « surpris par l’ampleur qu’a prise cette affaire ». Car l’expression du cynisme le plus révoltant est elle aussi interprétée dans un sens disculpatoire.
Les discours des terroristes et ceux des pouvoirs (exécutif, médiatique) sont donc parfaitement substituables. Simplement, ils sont décalés dans le temps. C’est immédiatement après l’attaque que le ministre de l’Intérieur trouve qu’on ne peut ainsi parler de terrorisme simplement parce qu’un type abat les voyageurs d’un train (« J’appelle chacun à la plus grande prudence quant à (sic) l’identité et au profil de l’individu qui a été maîtrisé ») ; tandis que le terroriste, lui, tient ce discours négationniste au lendemain du forfait.
Ces dénégations, qui confinent au grotesque (Khazzani jure avoir trouvé ses armes dans un buisson), reprises par toute la médiasphère avec le plus grand sérieux, ont un effet désastreux sur la population, partagée entre la fureur et l’incrédulité. Je crois qu’elles impressionnent plus douloureusement les nerfs que le fait lui-même des attaques terroristes. On a l’impression de rêver, ou bien on a l’impression que tout le monde — j’entends : tous les politiques et tous les journalistes — est devenu fou à lier.

24 août. — Pour le Traité d’amphibologie : « Total n’aura plus aucune activité dans le charbon avant la fin 2016. »

[À propos de la crise des migrants :] « Il manque un programme de sauvetage européen. »

25 août. — Conférence de presse du procureur de la République dans l’affaire du Thalys, qui fonctionne comme l’administration d’un puissant antipsychotique aux journalistes et aux politiques. Contrairement à ce qu’on répète depuis deux jours, Khazzani n’est pas un SDF, il ne souffre pas de dénutrition, il ne dormait pas dans les jardins publics, il n’a pas trouvé son arsenal dans un buisson. C’est un terroriste, membre d’un réseau, jouissant d’un financement illimité (il a payé en liquide un billet en première, coûtant 150 euros), doté d’un armement sophistiqué, et qui s’est préparé à son opération en visionnant à bord du train un prêche islamiste sur son téléphone portable. Il disposait de vastes complicités et logeait dans le quartier bruxellois islamisé de Molenbeek, où réside l’une de ses sœurs, une islamiste voilée qui n’est « pas Charlie ».
On découvre en passant que toutes ces idioties, la clochardise, la dénutrition et le reste, n’auraient jamais dû entrer dans la tuyauterie médiatique. C’est l’avocate commise d’office qui est allée répéter aux médias avides de détails les absurdités que lui débitait son client, en les saupoudrant de ses propres fantasmes (« il ne mange pas à sa faim »). Et les médias ont ensuite fait tourner cela en boucle, certains, tels France Culture, dans le dessein manifeste de semer le doute sur une nouvelle frappe, idéologiquement gênante, de l’islam extrême.
D’un autre côté, je ne puis me défendre de penser que ces mensonges, qui indignent et inquiètent la population, ne nous sont pas destinés. C’est à l’islam qu’il faut rendre sur le plan symbolique — en gonflant le capital victimaire des terroristes — ce dont on l’a privé sur le plan militaire (la gloire d’un nouveau bain de sang). Seulement, du coup, la récompense du courage et du mérite — on a décoré les hommes qui ont maîtrisé Khazzani — prend l’aspect d’un cérémonial désuet et à demi-sincère, placé sous le signe du « c’est vrai que », ce marqueur des évidences qui n’en sont plus (« c’est vrai que c’est courageux tout de même »).
Si une fée m’accordait un vœu je souhaiterais qu’on imposât à la presse de 2015 les façons de faire du Matin du début du XXe siècle. Dans l’affaire du Thalys, il y aurait trois lignes, en bas de page, titrées : Toujours les fanatiques. Le texte indiquerait : « Un fanatique musulman qui s’apprêtait à massacrer au fusil mitrailleur les passagers d’un train Thalys, vendredi 22 août, a été maîtrisé par de courageux passagers qui, au péril de leur vie, lui ont arraché son arme et l’ont assommé. L’individu est au dépôt. » Et le surlendemain, il y aurait un grand papier en une, avec une photo du président de la République décorant les héros et, en page intérieure, un bref article abusant de péjoratifs, sur le fanatique et sur son réseau. Au début du XXe siècle, naturellement, toute la bande serait au dépôt, à commencer par la sœur, islamiste voilée qui n’est « pas Charlie ».

27 août. — Le victimaire dans sa version imagière. On charge des centaines de migrants sur des canots pneumatiques, qu’on envoie en mer afin qu’ils coulent. Forme élémentaire du chantage : vous ne pouvez pas les laisser se noyer.
Ça ne manque pas de sel, au demeurant. C’est le « il faudrait les mettre tous dans un bateau et faire un trou dedans » de nos racistes. — Mais chez nos racistes cette déplorable idée n’a jamais dépassé le stade de l’énormité, c’est-à-dire du propos révoltant qu’on tient parce qu’on le sait révoltant. Tandis qu’ici ce procédé est mis en application de façon littérale, en étant simplement inversé : il s’agit d’inonder l’Europe par l’afflux en quelques mois de plusieurs millions de personnes, ce qui réalise l’un des buts de guerre (la submersion du continent sous la vague musulmane) et permet de s’enrichir prodigieusement.
La langue elle-même doit se caler sur l’image. Le Figaro du 26 août salue avec enthousiasme la décision de la chaîne Al Jazeera — c’est-à-dire de Télé-Terreur — de ne plus employer le mot de migrants. Les candidats à l’immigration sont tous des réfugiés, qu’ils viennent de Syrie ou du Mali, puisqu’ils sont tous dans le même bateau. L’universitaire interrogé par Le Figaro regrette que la manœuvre ne soit pas infaillible : « le mot réfugié pourrait lui aussi, à terme, prendre une teinte négative, car tout ne se joue pas dans la forme ».

29 août. — Il faut, pour l’entente des conduites de l’islam radical, recourir au motif élémentaire de l’horreur gothique et du conte bizarre (weird tale), à ce qu’on pourrait appeler le pulpème. Le pulpème permet de surmonter l’opposition factice entre jihad et folie, qui autorise des gouvernements faibles et manipulateurs de décider que telle frappe terroriste est le fait d’un simple déséquilibré, et qu’elle perd par conséquent son caractère terroriste. Les moudjahidin sont recrutés précisément parmi les psychopathes, comme dans ces romans populaires où un génie du mal règne sur une armée du crime, trouvée dans les prisons et les asiles d’aliénés. Si, au milieu de populations en proie à l’effervescence insurrectionnelle, ils sont passés à l’acte, c’est précisément parce qu’ils sont les plus violents et les plus labiles. Ils sont, pour employer un autre pulpème, comme ces monstres enfermés par leur famille dans leur maison de campagne, simplement attachés au mur par de trop légères chaînes, qu’ils rompent dès qu’une malheureuse ou un malheureux vendant des calendriers tire la sonnette.

30 août. — Titre : Et des cornes des licornes (Psaume 22, 21).

1er septembre. — « En rebondissant sur cette fulgurance, vous avez trouvé ce qui allait faire cinéma dans votre film. » C’est la rentrée de l’émission culturelle de midi, sur France Culture.
C’est aussi la rentrée des classes. On explique au journal de midi trente qu’il s’agit à présent de persuader les chefs d’établissement qui s’obstinent à faire des groupes de niveau de ne plus le faire, attendu que la « mixité scolaire » permet à chacun, y compris aux bons élèves, de mieux apprendre. On se demande bien ce qu’ils pourraient apprendre, les malheureux bons élèves, en compagnie de petits salauds analphabètes et violents, dont l’unique souci et l’unique activité est de provoquer le professeur et de l’empêcher de faire classe.
Mais plus que la fourberie de journalistes qui réclament au nom de l’égalité toujours plus de bêtise et toujours plus de violence, ce qui me frappe est leur jobardise. Comment n’aperçoivent-ils pas que l’institution scolaire est vent debout contre ces pernicieuses idées, qu’elle résiste, comme du reste la plupart des institutions, en déjouant les manœuvres destinées à provoquer sa ruine. Les journalistes qui débitent ces insanités sont les commissaires du peuple d’un régime qui n’existe pas — une sorte de régime des soviets dont le prolétariat ne serait pas la classe laborieuse mais le ramassis de sac et de corde qui peuple les anciennes cités ouvrières, et dont la référence idéologique ne serait plus Karl Marx mais Mahomet.

Rêve de ma mère, qui est dans sa maison de Lavejoie, ou qui n’y est pas, mais qui est alors dans l’autre maison — la fameuse autre maison du rêve —, auquel cas je rêve des nouveaux locataires de Lavejoie, ou bien ce sont mes frères que je rencontre dans la maison, à moins que je ne m’y pose moi-même, pour une nuit, pour un week-end.
À l’arrière-plan de ce rêve, il y a toujours cette donnée que ma mère a été très malade (alzheimer), qu’on a été très inquiet, mais qu’elle est inexplicablement guérie, qu’elle a retrouvé toutes ses facultés et qu’elle donne à chaque instant des preuves de cette guérison (voyages longs et compliqués entrepris en solo, etc.).

2 septembre. — « Noor Davoudi, vous êtes apprenante de la promo 3 à Simplon. Bonjour et bienvenue. Julien Waterloo vous êtes aussi apprenant. » France Culture, à quelque heure que je l’allume, en cette semaine de rentrée, me fait entendre la voix des démagogues.

5 septembre. — La grande affaire de la semaine, c’est la photo d’un bambin kurde, retrouvé noyé sur la côte turque. On l’a exhibée dans tous les médias avec une indécence et un cynisme remarquables, et on nous explique à présent comme une chose qui va de soi que cette photo a changé les cœurs, et que les Européens sont tout à fait déterminés à accueillir les millions de migrants venus du monde musulman, qui ont désormais tous le statut sentimental de réfugiés de guerre (avec une exception, tout de même, pour les minorités chrétiennes d’Orient, qui, elles, sont victimes d’un génocide et qui se sont donc mises dans un mauvais cas). Dans un éditorial stupéfiant, le Guardian se félicite que l’émotion l’emporte sur la raison.

Le style du président de la République. Usage systématique des présentatifs : c’est, il y a. « Aujourd’hui, c’est une situation exceptionnelle, c’était une démarche que nous avions préparée, c’est une tragédie, l’Europe, c’est un ensemble de principes, le premier sujet, c’est le référendum britannique, une école maternelle, c’est aussi l’apprentissage du calcul. » « Il y a des philosophies, il y a des convictions, il y a des diversités, il y a des hélicoptères, aujourd’hui, il y a une épreuve, celle du drame des réfugiés, parmi ces mesures, il y a des centres d’enregistrement »), ou de formules remplissant la même fonction : être là. « La France est là, cet accord est là. »
Emploi aberrant des locutions prépositives (« C'est une tragédie, mais c'est aussi une interpellation à l'égard de la conscience européenne ») ou des locutions adverbiales (« L’attaque est de nature terroriste dès lors qu’il a été retrouvé un cadavre décapité avec des inscriptions »).
Ceci dit, je ne suis pas sûr que le discours du président fasse saillie, tant la désarticulation de la langue est générale dans le discours public. « Il faut ouvrir les yeux sur à quel point », aurait dit paraît-il (en français ?) ce ministre autrichien.

6 septembre. — Je ne sais que penser de l’affaire de l’enfant kurde noyé. Rien dans le récit du père ne tient debout. Un noyé rejeté au rivage n’a pas l’aspect que présente l’enfant sur la photo. Et les éructations du dictateur turc, qui rend les Européens responsables de chaque noyade, font penser que l’image arrive de façon un peu trop opportune. En somme, les photographes du régime ottoman auraient fabriqué un cartoon, grosse tête, petit corps, cambrure, petits bras le long du corps, petites jambes ployées, une image facilement recopiable par des dessinateurs éditoriaux, même piètres techniciens, et destinée à connaître une deuxième carrière sous forme graphique.
Sur le fond, je suis prêt à parier que les médias ont raté leur coup. L’acharnement même des journalistes à propager la photographie du petit noyé révèle sa nature d’image de propagande. Hors des capitales, les « manifestations spontanées de solidarité » n’ont attiré que quelques personnes. Il reste un carnaval sinistre où, comme s’en félicitait le Guardian, l’émotion l’emporte sur la raison.

« Les armes de Satan, c'est la sensiblerie,
C'est censément le droit, l'humanitairerie. »

11 septembre. — À côté du pulpème, séquence d’action minimale qui relève de la littérature gothique et du conte bizarre, sans doute convient-il, pour l’intelligence des affaires internationales, de faire place à l’exemplème, c’est-à-dire au motif qui relève du conte philosophique, de la fable, de l’histoire exemplaire (exemplum), de l’apologue.
Pulpème : les salafistes recrutent directement dans les centres d’accueil allemands, en se mêlant à la population des migrants et en ciblant les jeunes hommes isolés (qui constituent 70% des migrants).
Exemplème : la dame (franco-turque) qui est consul de France honoraire du patelin turc où s’est noyé le petit Kurde vendait elle-même, en les faisant venir de Chine, les canots pneumatiques et les gilets de sauvetage permettant d’assurer les traversées vers l’Europe dans des conditions satisfaisantes de son point de vue, c’est-à-dire dans des conditions déplorables. (Ces noyades délibérées, dans une intention de chantage, constituent quant à elles un pulpème.)
Exemplème : une agence gouvernementale française — appelons-la l’APLATI, l’agence de protection des laissés-pour-compte, apatrides et terroristes islamistes — va en Allemagne dans le but exprès de recruter des migrants, qui n’ont au demeurant aucune envie de venir en France, qui sont très bien dans la généreuse Allemagne.

13 septembre. — La généreuse Allemagne, débordée par l’afflux des migrants, annonce ce dimanche soir la fermeture de ses frontières, ce qui donne raison à tous les méchants. L’humanitairerie échoue devant d’ennuyeux problèmes d’intendance : il est matériellement impossible d’enregistrer, de loger, de nourrir, d’équiper un flot d’arrivants qui correspond quotidiennement à la population d’une petite ville, et qui grossit sans cesse.
Cette réalité de la crue et du débord migratoires, la médiasphère ne peut naturellement en prendre acte, elle qui vit et règne par le mensonge. Il faut donc nécessairement interpréter les faits à contresens, et expliquer que le problème est apparu parce qu’on n’a pas été suffisamment généreux, qu’on a laissé à l’Allemagne le soin d’accueillir des réfugiés qu’il eût fallu éparpiller.

14 septembre. — Comment rédiger une dépêche de l’AFP ? Il faut qu’elle soit compréhensible par un lecteur qui la parcourt des yeux en faisant tout autre chose. Il faut de surcroît, question de style, que la dépêche paraisse souffrir de la maladie d’Alzheimer, de sorte qu’elle s’oublie elle-même à mesure qu’elle s’écrit. Voici un spécimen (je resserre un peu l’original et le dernier alinéa est de mon invention) :

Titre : Marine Le Pen dénonce la « folie migratoire » de l’Allemagne.
Texte : L’Allemagne est soudain rattrapée par la réalité de sa « folie migratoire », estime Marine Le Pen (FN) au lendemain de l’introduction par ce pays des contrôles à ses frontières, face à l’afflux de dizaines de milliers de réfugiés. « Après avoir totalement ouvert ses portes aux migrants pour de basses raisons économiques, voyant dans cette masse humaine un réservoir de travailleurs à bas coût, l’Allemagne est soudainement rattrapée par la réalité de sa folie migratoire », écrit la présidente du Front National dans un communiqué.
Le Front National demande dans ce communiqué que « le gouvernement français suspende à son tour en urgence les Accords de Schengen et rétablisse ses frontières, pour éviter le trop-plein de clandestins ». « Complètement débordée par l’afflux sans précédent de clandestins sur son territoire, l’Allemagne se résout enfin à changer radicalement de politique en suspendant les Accords de Schengen », déclare Marine Le Pen.
La présidente du FN a vivement dénoncé dans son communiqué la « folie migratoire » de l’Allemagne, débordée selon elle par l’afflux des réfugiés.

15 septembre. — À côté du pulpème et de l’exemplème, il faut, je crois, pour l’appréhension de façons de penser et de façons d’agir qui sont radicalement étrangères à nos mœurs, faire une place au salafème, ou unité minimale de comportement salafiste. Exemple de salafème : les islamistes tenaient ce dimanche à Pontoise un salon musulman « au féminin », où des imams expliquaient comment il convient de traiter les femmes. Des Femen sont montées sur scène pour protester, et la France entière a vu sur la Toile ces images d’une malheureuse étendue par terre, et à qui une poignée d’hommes administrait de vigoureux coups de pieds.

16 septembre. — À propos du salafème que je relevais hier, cette précision du journal Le Monde, rubrique des « décodeurs », qui mérite d’être rajoutée au Dictionnaire de la bêtise : « Contrairement à ce qu’on a pu lire çà et là, il ne s’agissait pas d’un “Salon de la femme musulmane”, mais bien d’un “Salon musulman”, consacré plus particulièrement cette année à “la femme musulmane”. »

17 septembre. — À la manifestation devant le rectorat, un prof de collège me raconte qu’il scanne intégralement les copies de ses élèves. Quand un parent vient lui faire des reproches sur sa façon de noter, il lui met sous le nez la prose de son bambin. Son triomphe : un élève rend copie blanche. Il lui met zéro. L’élève recopie le corrigé sur sa copie et la montre à son père en feignant l’indignation : « Le prof m’a mis zéro. » Le père vient « s’expliquer » et le collègue, glacial, lui affiche sur son ordinateur la preuve de la fraude du gamin.

18 septembre. — Signature langagière du bien-disant : l’enfilade asyntaxique de prépositions, de conjonctions, de pronoms et d’adverbes après « sur » ou après « à ». « Il faut ouvrir les yeux sur à quel point », disait l’autre jour ce ministre autrichien. « À condition de toujours s’interroger sur d’où viennent », écrit cet internaute. « Après, on ne réfléchit plus à pourquoi [on fait ceci ou cela] », écrit cet autre. J’ai remarqué hier à la réunion syndicale que de jeunes collègues parlaient comme cela. Ils parlent certainement comme cela devant leurs élèves.
On s’était habitué (plus ou moins) aux « sur comment » de France Culture, et à leurs variantes, « sur combien », etc. Mais ces constructions paraîtraient presque grammaticales à côté des acrobaties d’un « sur à quel point », « sur d’où viennent », « sur qu’est-ce qui fait », etc.
Quel intérêt trouve-t-on à dire : « Il faut s’interroger sur d’où viennent les inégalités » plutôt que : « Il faut s’interroger sur l’origine des inégalités », ou bien : « Il faut ouvrir les yeux sur à quel point la situation est grave » plutôt que : « Il faut ouvrir les yeux sur la gravité de la situation » ? Est-ce qu’on veut faire l’économie d’un substantif, et du domaine abstrait ? Est-ce que l’on veut conserver le syntagme original (« la situation est grave ») ? On serait alors devant une forme de langage bébé.

19 septembre. — D’après les services de renseignement français, dix pour cent des moudjahihin prêts à passer à l’acte repérés depuis janvier seraient schizophrènes. (Voir l’entrée du 29 août sur le pulpème).

22 septembre. — Au journal de France Culture de ce matin : « L’écart se réduit entre les plus riches et les plus pauvres. » Propagande électorale, destinée à montrer que le régime est bien de gauche. Seulement l’oligarchie qui dicte ces éléments de langage est, elle, à l’abri de toute redistribution. Ce sont les classes moyennes qu’on a pressurées afin d’arroser financièrement la clientèle électorale du régime, et l’auditeur qui entend ces insanités est comme un voyageur qui subit l’humiliation et les moqueries des brigands qui viennent de le dépouiller.

Dans Le Télégramme de Brest : « Beaucoup s'interrogent même sur y revenir un jour. » Le Parisien : « Les consignes sur quoi faire après le sauvetage. » Le motard Sylvain Guintoli : « Je vais réfléchir à pourquoi j’étais si lent. ».

23 septembre. — Au journal de France Culture de ce matin, on tâche de nous présenter comme un progrès démocratique le fait que les ministres de l’Intérieur de l’Union européenne aient voté à la majorité, et non à l’unanimité, un plan de répartition des migrants. Cette entorse au principe de souveraineté, au « principe du consensus mou », comme dit le journaliste, est présentée ensuite par l’universitaire de service comme un progrès démocratique, avec des arguments dignes d’un cours d’instruction civique pour école primaire (« Dans une union, on obéit à la règle commune »). Le plus troublant est que de pareilles fadaises soient considérées comme une propagande efficace pour le public auquel s’adresse désormais France Culture.
Toujours sur France Culture, à treize heures, l’invité est l’historien militant Pascal Blanchard, l’inventeur du « zoo humain ». Surprise : la présentatrice annonce qu’elle avait souhaité un « débat d’idées », mais qu’il ne s’est trouvé personne pour débattre avec M. Blanchard, qui a donc débattu avec lui-même.

25 septembre. — La campagne de presse basée sur la photo du petit noyé Kurde, campagne à laquelle on a oublié de donner un nom, mais que je propose de baptiser « un cliché pour remplacer tous les clichés », a fait long feu. Les catholiques « messalisants » eux-mêmes se déclarent en majorité hostiles à l’accueil des « migrants qui arrivent par milliers » (sondage de l’IFOP pour La Croix). Et le chiffre des récalcitrants n’a pas bougé d’un iota avant et après le battage imagier. L’accueil sans condition des migrants extra-européens reste un marqueur des classes aisées et des sympathisants de gauche, ce qui amène des interprétations rien moins que charitables. Les classes aisées sont par définition à l’abri de la compétition économique avec les arrivants. Une certaine gauche a résolument fait le choix de l’islam contre le christianisme.

26 septembre. — J’ai un peu lu par curiosité les trois B, c’est-à-dire Paul Bourget, René Bazin, Henry Bordeaux, les romanciers catholiques réactionnaires de la IIIe République.
Bourget est plutôt supérieur à sa réputation, mais c’est le projet littéraire, c’est-à-dire le principe même du roman à thèse, qui est aberrant. Cosmopolis vaut par les descriptions de Rome et le pittoresque des personnages, mais la démonstration de la persistance des atavismes nationaux dans cette société cosmopolite semble absurde et plaquée.
La surprise vient de René Bazin, excellent romancier, peut-être pas si oublié qu’on le suppose. Calmann-Lévy rééditait encore Le Blé qui lève (1907) dans les années 1990, et il y a les éditeurs chrétiens : les éditions Siloë ont réédité Madame Corentine (1893) en 2011. Les éditions Via Romana ont également publié plusieurs Bazin.
On a assommé Bazin avec le qualificatif d’« écrivain bien-pensant ». (« It is safe to say that Bazin will never develop into an author dangerous to morals. His works may be put into the hands of cloistered virgins », écrit Ernest Lavisse dans la préface de l’édition en langue anglaise d’Une tache d’encre, Maison Mazarin, 1905). Je ne suis pas sûr que cette appréciation ne contienne pas quelque injustice. L’Isolée (1905) raconte comment une religieuse, jetée à la rue après l’interdiction des congrégations enseignantes, finit prostituée et est tuée par son maquereau. Comme littérature de gouvernante et de fruits secs, on ne fait pas mieux ! L’abbé Bethléem qui, lui, ne ment pas, note, à propos des Mémoires d’une vieille fille, que « comme la vie étale souvent des lèpres, pour rester vrai, M. Bazin n’a pu toujours les cacher tout à fait. Certains détails, des situations douteuses empêchent ce livre d’être lu par des lecteurs candides encore et qui n’ont pas vieilli » (Romans-Revue, 1908, p. 231). Les Oberlé, peinture des Alsaciens annexés, est extrêmement prenant et souvent très touchant. La filiation de René Bazin à Mauriac est évidente, dans la peinture de la terre, et, pour ce qui est des rapports entre les êtres, dans la notation des choses pas dites ou pas comprises, ou seulement à demi-comprises.
Quant à Henry Bordeaux, c’est du René Bazin simplifié. J’ai essayé de lire Les Roquevillard, mais j’ai calé.

27 septembre. — Dans Die Welt am Sonntag, détails monstrueux sur le sort des réfugiés chrétiens dans les centres d’asile allemands, menacés de mort par les migrants musulmans (qui hurlent : « Wo wir sind, herrscht die Scharia, herrscht unser Gesetz »). Un chrétien syrien réfugié à Giessen raconte que les musulmans scandent, pour l’avertir du sort qu’ils lui réservent, les versets de décapitation en usage dans le califat. Ceci encore, qui confond l’esprit : une famille de chrétiens d’Irak réfugiée dans un centre d’asile de Freising s’est retrouvée recluse dans sa chambre, du fait des menaces d’islamistes syriens (« Wir werden dich töten und dein Blut trinken »), et a finalement choisi de retourner à Mossoul, préférant une mort probable à une mort certaine. Cette famille serait aujourd’hui réfugiée à Erbil.
Les victimes d’un génocide sont confrontées en Europe aux responsables de ce génocide, qui ont obtenu comme elles, et plus facilement qu’elles, le statut de réfugié.

28 septembre. — L’initiative parlementaire visant à supprimer de la législation française le mot « race », initiative issue de l’extrême gauche communiste, et inspirée par les prédications séniles de feu Albert Jacquard (il s’agissait, de façon très orwellienne, en supprimant le mot, d’empêcher les méchants de conceptualiser la chose), s’avère, à l’examen, tout à fait contreproductive, ce mot de « race » ne figurant que dans des textes sanctionnant le « racisme ». L’imposture tient précisément dans ce qu’on feigne d’avoir découvert des morceaux du Statut des juifs de Vichy dans le droit positif.
Pire, on supprime « race » en laissant subsister « ethnie ». S’il y avait un mot à supprimer, c’est bien ce mot d’« ethnie », qui est une invention de l’eugéniste Vacher de Lapouge. Conserver « ethnie » revient à une proclamation de racisme et d’eugénisme, alors que le vieux mot français de « race », dans l’usage, n’a jamais renvoyé au sens qu’à ce mot dans le racisme scientifique en dehors des textes relevant spécifiquement de cette littérature. Il suffit pour en avoir le cœur net de consulter sur Gallica la collection du quotidien Le Matin. Entre 1884 et 1939, le mot « race », quand il ne signifie pas tout simplement « peuple », « nation », relève le plus souvent du lexique hygiéniste. La nuit de sommeil trop courte est « une des causes principales de la dégénérescence de la race » (18 mai 1906). « Il faut défendre notre race. Elle est menacée par la tuberculose, par le taudis, par l’alcoolisme » (22 mai 1914). Le mot est employée concurremment avec l’expression de « capital humain ». Il faut attendre que Le Matin soit nazifié pour lire que les Géorgiens sont issus d’une « race préaryenne » ou pour découvrir les particularités morales de la « race juive ».
Les véritables mobiles des initiateurs de la proposition de loi relèvent de la police de la pensée. Signe des temps, dans une émission de télé-poubelle, on a piégé une politicienne qui, se souvenant d’un propos du général De Gaulle, s’est aventurée à parler d’une France de « race blanche ». Elle a été dénoncée dans tous les médias et sur tous les réseaux, et son propre parti lui prépare les pires avanies. Il s’agit donc de démoniser tous ceux qui continuent de se réclamer d’une France judéo-chrétienne et gréco-latine, au moyen d’un sophisme. Comme il est indéniable que les Français gréco-latins et judéo-chrétiens sont, depuis mille cinq cents ans qu’il existe une France, blancs de peau, ce fait trivial devient un élément à charge, très embarrassant, puisque se réclamer d’une histoire qui ne contient que des « blancs » c’est vouloir l’apartheid, Vichy, Auschwitz, etc.

29 septembre. — Il ne sont pas gênés, nos thuriféraires de la France « plurielle ». Je découvre dans Le Matin, en date du 26 février 1942, sous la signature du vieux Camille Mauclair, passé à la collaboration : « Nous pensons bien que la Méditerranée, libérée des Anglais intrus, sera l’objet d’un statut nouveau. Mais elle n’est point seulement un lac latin. Sur ses rives méridionales, elles est africaine et musulmane. Selon la conception hitlériennne, l’Europe de demain s’unira à l’Afrique, au Proche-Orient, et même à l’Asie japonisée. Et c’est là qu’il faudra vraiment parler, non plus seulement d’un bloc latin ou germain, mais d’un bloc eurasien groupant toutes les forces de l’ancien continent. Ce bloc ne devra pas seulement être de l’ordre économique et industriel pour se passer des États-Unis voués au bolchévisme. Il devra aussi se constituer spirituellement. Et le concours de l’Islam ne saurait lui rester étranger ; et ce concours doit être expliqué et demandé, car l’Islam est une grande puissance religieuse qui prend aussi sa part des destins méditerranéens. »
C’est, à la lettre, la thèse de l’« Euroméditerranée », issue du fameux « processus de Barcelone ». Les défenseurs, si ouverts et si généreux, de l’Europe « spirituellement » musulmane et du « dialogue entre les deux rives » ont trouvé leurs fragrantes idées dans les délires de l’hitlérisme.

1er octobre. — Attrapé je ne sais comment une conjonctivite bactérienne bilatérale. J’ai la plus jolie tête du monde, des yeux écarlates, à demi-fermés, du pus qui s’accumule sous les paupières. Et j’ai l’impression de voir à travers une épaisseur d’eau.
Et toujours cette maudite toux grasse, dont je me croyais débarrassé, qui est revenue et dont je n’arrive plus à me défaire.

2 octobre. — Pour compléter mes lectures des romanciers catholiques disciples de Paul Bourget, pris L’Automne d’une femme (1893) de Marcel Prévost, fameux à son époque pour sa pénétration de l’âme féminine, mais considéré aussi comme un peu sulfureux. C’est somme toute assez vache. Le prêtre qui confesse l’héroïne au début sait qu’elle chutera et se demande à part lui à quoi rime cette comédie des larmes et de la contrition. Il y a aussi des détails sur la méchanceté catholique qui peuvent surprendre chez un romancier en théorie réactionnaire. Adolescente, l’héroïne a, au couvent, un rapport privilégié avec une sœur, qu’on se dépêche naturellement d’envoyer dans un lointain exil. Ses parents, nobliaux désargentés, la marient sans lui demander son avis à un type qui la viole sitôt qu’il est seul avec elle et la dégoûte à jamais du rapport conjugal. On ne peut pas dire non plus que l’amant, de vingt ans plus jeune que sa maîtresse, soit peint de façon très flatteuse.
La convention romanesque, chez Prévost, réside principalement dans l’usage des maladies (tous les personnages sont plus ou moins atteints de nervosisme). Comme il faut bien montrer le caractère gravement fautif de l’adultère, c’est la toute jeune fille qui était normalement promise à l’amant qui se meurt d’abandon. La fin du roman, où tout le monde rentre dans le droit chemin, est horriblement amère.

3 octobre. — Il serait entré entre 270 000 et 280 000 migrants en Allemagne pour le seul mois de septembre, suite au message d’accueil inconditionnel lancé par la chancelière Merkel (ce chiffre est naturellement un secret d’État ; c’est un ministre du Land de Bavière, qui, excédé, l’a révélé). On est ici devant un exode aux proportions véritablement bibliques et Dieu sait ce qui peut arriver.
Pendant ce temps, sur le front intérieur, un ancien juge spécialiste de l’antiterrorisme nous annonce que ce que cherche l’ennemi aujourd’hui, ce sont des frappes simultanées, dix Mohamed Merah ou dix Sid Ahmed Ghlam opérant en même temps et frappant le pays d’épouvante.
Selon un journaliste allemand infiltré, le califat voudrait à terme tuer cinq cent millions de personnes.

Curieux comme le soir voit la résurgence de maladies qu’on croyait conquises, comme si le corps, à l’insu de la conscience, renonçait et s’assoupissait. L’œil a été sec tout l’après-midi. Il est vingt heures et je découvre un soudain jaillissement de pus au coin de la paupière.

Vers la suite du journal 2015