Vers le journal 2013

Extraits du journal de Harry Morgan 2014

Un nègre antisémite. - Our offense-seeking age. - Cinéma britannique. - The Lair of the White Worm de Bram Stoker. - La manifestation du 2 février. - Logique de journaliste. - Internet et la créativité. - À Plombières. - Soixante millions de totalitarismes. -Athéisme. - Doré à Orsay. - La chapelle de la médaille miraculeuse. - Londres et la vallée de la Tamise. - Walpole à Strawberry Hill. - William Hogarth à Chiswick. - William et Evelyn De Morgan. - La lyse de la structure sociale et l'unisabir. - Le patrimonial, histoire morte. - Au musée de la vie romantique. - La Vallée aux Loups. - Le diable adore les enfants. - La Mad Pride. - Télé-Terreur. - Une conférence de VigiGender. - La Voie lactée de Buñuel. - Une victoire à la Pyrrhus.

1er janvier. — Lu avec l’intérêt le plus vif The Autobiography of Mark Rutherford (1881). Avertissement contre les dangers de la lecture — qui tourneboule l’esprit et qui isole de la société —, émanant du supposé éditeur de ce manuscrit : « Rutherford, at any rate in his earlier life, was an example of the danger and the folly of cultivating thoughts and reading books to which he was not equal, and which tend to make a man lonely. » Mise en scène de façon blagueuse dans une autobiographie romancée qui est entièrement consacré au sentiment d’inadéquation d’un jeune homme littéraire, pareille admonestation sonne étrangement aux oreilles d’un lecteur moderne, car notre époque a définitivement eu raison de la catégorie sociale des jeunes gens littéraires, dont l’égotisme s’encombrait d’une intention d’œuvre ou d’accomplissement qui est devenue saugrenue.
Considérations sur l’économie salvifique que Mark Rutherford, jeune pasteur, délivre dans ses sermons. Qu’est cette histoire d’homme qui doit mourir pour les crimes des autres, et d’humanité qui est sauvée par la mort d’un autre ? Ces choses paraissent un complet non-sens. — Or, nous dit Rutherford, ces choses ne sont nullement extra-mondaines, elles sont au contraire l’ordre même du monde, où la rétribution du crime est le sang versé et où les innocents paient pour les coupables.

2 janvier. — J’écris si lentement, désormais. Il faut au moyen d’un couper-coller extraire telle phrase de tel fichier où je l’ai hâtivement notée, pour la mettre dans tel autre, où elle s’agglutine à d’autres qui définissent ensemble la trajectoire d’un possible récit, la matière d’un possible essai. Et comme cette manœuvre de transfert commande un inventaire préalable des fichiers, la matinée y passe.  

« Blessed are they who heal us of self-despisings. Of all services which can be done to man, I know of none more precious. » The Autobiography of Mark Rutherford, ch. 9.

3 janvier. — L’humoriste Dieudonné — inventeur du geste de la « quenelle », qui signifie « je t’encule jusque là », et qu’il dédie souvent aux juifs — est dénoncé par la télévision du régime (sur France 2, émission Complément d’enquête du 19 décembre). Cependant, comme il ne faut jamais perdre une occasion de nuire, et comme ces affaires sont compliquées, le pouvoir a profité de l’occasion pour calomnier les opposants à la loi Taubira sur le mariage gay (Veilleurs, Antigones, etc.), dont certains font des « quenelles » dans le panier à salade où une police zélée vient de les faire monter, « quenelles » qui sont, elles, un simple geste obscène, mais par définition sans connotation antisémite, madame Taubira n’étant pas juive, que l’on sache.

4 janvier. — Madame Taubira propose une réforme du divorce par consentement mutuel, qui se passerait du juge. Incohérence, jugent les médias bien-pensants, puisque d’un côté on renforcerait le mariage, ouvert désormais aux couples de même sexe, et que de l’autre on le fragiliserait. Mais il y a au contraire une cohérence remarquable. Il s’agit toujours de renverser l’édifice de nos institutions. Il n’existera plus que des parodies de mariage, auxquelles on mettra fin par un coup de tampon, devant un greffe de tribunal.
En écrivant cela, j’ai l’air d’être un farouche défenseur de l’institution matrimoniale. Mais ma position n’a pas changé et je suis toujours abolitionniste.

5 janvier. — Point de meilleure démonstration du caractère frauduleux de l’idéologie officielle de l’« antiracisme » que la répugnance des pouvoirs publics à sévir contre le nègre antisémite Dieudonné, répugnance sur laquelle la soudaineté de la répression (il s’agit à présent d’interdire les spectacles de l’infâme) jette une lumière rétrospective.
Reste qu’ils seraient nombreux, à en croire la presse, ceux qui, en prenant le parti de Dieudonné, s’affirmeraient « anti-système » (par exemple les lycéens à qui on a fait « manger » de la Shoah jusqu’en terminale et qui se rebellent contre ce bourrage de crâne). Il y a là une douloureuse ironie. Il était inévitable que l’idéologie « antiraciste » fût démasquée, puisqu’elle est une morale fausse, créée de toute pièce par des militants, pour intimider les populations. L’ironie est que ceux qui tirent bénéfice de sa contestation soient des antisémites et des négationnistes.

7 janvier. — Pas de jour qui n’apporte sa révélation sur l’antisémite Dieudonné. On feint à présent de découvrir que les condamnations prononcées contre lui n’ont jamais été exécutées, qu’il n’a jamais payé ses impôts, et qu’il a envoyé des centaines de milliers d’euros au Cameroun, via une société-écran. Cependant il ne se trouve personne parmi les vertueux journalistes pour se demander pourquoi Dieudonné jouissait d’une telle impunité.
Au surplus, j’ai souvent observé chez les bien-pensants une sorte de fascination devant la virilité affichée par tel ou tel matamore de banlieue. C’est un trait de décadentisme. Se mélangent le fantasme des romanciers fin de siècle de la régénération par les barbares et le fantasme des médecins eugénistes de l’amélioration de la race par croisement et métissage. Au Monde, à Libération, au Nouvel Observateur, se croisent les fantômes de Madame Rachilde et du docteur Binet-Sanglé.
Décidément, c’est bien le geste obscène de Dieudonné, ce « je t’encule jusque là », qui résume le mieux la situation. Il n’est nul besoin que ce geste soit sémiotiquement antisémite, qu’il soit un « salut nazi inversé » (c’est-à-dire vers le bas), comme le soutient, par surinterprétation, la Licra.

8 janvier. — Je visionne ou j’écoute volontiers, sur la Toile, les débats entre athées et croyants, dont le modèle demeure pour moi la conversation entre Bertram Russell et le P. Copleston S. J., à la BBC, en 1948. Les continuateurs modernes de ces débateurs sont, du côté de l’athéisme, Christopher Hitchens ou Richard Dawkins, du côté de la croyance, Peter Hitchens (frère du précédent), le jésuite George Coyne ou l’ancien archevêque de Canterbury, Rowan Williams. Si j’apprécie à ce point ces joutes oratoires, c’est, premièrement, que, pour paraphraser Claudel, « l’édifice de mes opinions et de mes connaissances est resté debout » nonobstant mon retour à la foi, et que les attaques contre la religion m’amusent beaucoup — elles me paraissent du reste parfaitement sensées lorsqu’elles visent la sottise satisfaite d’elle-même, la bigoterie ennuyeuse, le fanatisme et le pharisaïsme —, et, deuxièmement, que ces débats nous ramènent à un âge heureux, qui est aujourd’hui aussi lointain que l’antiquité gréco-latine, où ce débat philosophique apaisé sur l’existence de Dieu ou sur les bienfaits supposés de la religion était une chose qui allait de soi. Il n’y a plus évidemment ni débat théologique ni débat philosophique dans une époque comme la nôtre, our offense-seeking age, où chacun veille avec une vigilance soupçonneuse sur le petit édifice de ses convictions, et où des bataillons d’offence-takers — d’outragés par vocation — réclament au nom de la tolérance et de la vertu qu’on punisse sévèrement ceux qui prennent le risque de les ébranler.

10 janvier. — Visionné trois films d’outre-Manche, datant tous trois de 1950, en commençant par l’excellent Seven Days to Noon, des frères Boulting, parfaite synthèse du thriller britannique (le film raconte comment un ingénieur nucléaire pris de frénésie religieuse menace de faire sauter une bombe A au cœur de Londres, et comment toutes les polices et toutes les armées traquent notre homme, dont le spectateur prend dès lors le parti), du film théâtral anglais (portrait des bonnes femmes vieillissantes chez qui se cache le dément, la logeuse, qui est une dame à chats, l’actrice sur le retour, qui est une dame à petit chien), et du roman britannique de fin du monde (on évacue Londres, dans une réminiscence du Blitz).
Vu ensuite The Mudlark, de Jean Negulesco, qui est une sorte de féerie réaliste, mettant en scène Disraeli, la reine Victoria et un mudlark, c’est-à-dire un enfant des rues qui vit en fouillant la boue de la Tamise. C’est malheureusement assez mal réalisé et on ne peut que rêver à ce qu’un Clarence Brown eût tiré d’un pareil sujet, avec de pareils acteurs (Irene Dunne, grossie et enlaidie, en Reine Victoria, Alec Guinness campant un extraordinaire Disraeli). Le film eut, paraît-il, un grand succès en Angleterre.
Fini mes visionnages avec Last Holiday, autre film avec Alec Guinness, qui se croit atteint d’une maladie fatale et qui décide de finir ses jours dans un hôtel de luxe, sorte de pièce philosophique sur le système de classes britanniques et sur les occasions que la vie nous refuse.
Je me suis pris de passion pour le cinéma britannique il y a dix ans. Ce qui m’aimantait vers lui, c’était précisément ce que Hitchcock n’aimait pas chez ses compatriotes cinéastes. Ce cinéma pèche constamment par un triple dédain : dédain pour la lisibilité (s’arranger pour que les personnages soient immédiatement reconnaissables dans chaque plan, rendre clair au spectateur si ce que font ces personnages est on the level ou bien s’il y a anguille sous roche, les cinéastes britanniques n’ont jamais l’air de s’en soucier), dédain pour la progression dramatique (le plus prenant des films traverse parfois, le temps d’une bobine, une sorte de marécage), dédain pour la cohérence du récit, fait de pièces rapportées, certaines brillantes, d’autres plus ternes. Ce qu’on gagne, c’est l’intelligence, l’ironie, la fine observation, la possibilité de traiter des sujets que le cinéma américain, engoncé dans ses convenances, ne peut aborder

15 janvier. — On vient de découvrir que le président de la République, qui avait installé sa maîtresse à l’Élysée, en qualité de « première dame », se rendait nocturnement chez une autre maîtresse, rue du Cirque, déguisé en livreur de pizza. La première « première dame » aurait fait une dépression nerveuse et serait hospitalisée.
Ce président post-historique, cynique et ridicule, du moins témoigne-t-il d’une parfaite adéquation à ce que les historiens d’un lointain futur appelleront peut-être l’Occident de la décadence. Dans l’union libre telle que la conçoit le président, on ne se doit rien, ni fidélité, ni secours, ni assistance. Il ne s’attache au fait de tromper l’autre aucune connotation morale défavorable — ni naturellement aucune conséquence juridique. La « première dame » d’hier n’a plus qu’à se rendre à son bureau à l’Élysée, avec une amie, pour mettre ses affaires dans des cartons, avant de retourner à son néant.

16 janvier. — Vu Seventh Heaven (1937) de Henry King, remake du film de Borzage de 1927. On distingue très bien les traces du cinéma muet dans le décor de cabanes en plein ciel sur les toits de Paris (Simone Simon, la future femme-chat de Cat People, a initialement peur des chats de gouttière !), dans le sentimentalisme religieux, dans la mise en scène de l’amour sublime, mais il n’y a plus dans le remake aucune des beautés du muet, plus rien de ce que j’avais appelé, à propos d’un autre film de Henry King, une liturgie de l’image.
Si je devais arrêter l’histoire à un point arbitrairement choisi, je l’arrêterais avant la crise de 1929, et je nous ferais vivre dans d’éternelles années vingt. Ceci permettrait notamment de sauver le cinéma, qui, devenu sonore puis parlant, n’avait plus qu’une fraction de l’intérêt qu’avait eu le cinéma muet.

18 janvier. — Lu le bizarre et incohérent The Lair of the White Worm (1911) de Bram Stoker, puis regardé le film qu’en tira Ken Russell en 1988, tout aussi bizarre et incohérent, mais qui va dans un tout autre sens que ce roman gothique et occultisant, où la psychologie des personnages est totalement absente et où les agissements des traîtres ne sont pas expliqués (le méchant mesmériste passe une grande partie du roman à faire voler un très grand cerf-volant au-dessus de la campagne anglaise, dans une guerre contre les oiseaux qui y pullulent). Au fond — absence complète d’empathie du narrateur et caractère partiellement incompréhensible du récit — c’est par Stanley Kubrick que ce roman eût dû être adapté.

24 janvier. — Journée de retrait scolaire dans les écoles primaires des quartiers à forte population musulmane. Il y a là une parfaite démonstration de l’incohérence d’un régime dont toute la politique consiste à faire droit aux réclamations des minorités. Le pouvoir tolère, voire encourage, la mise en place sur le sol français d’un islam hyper-conservateur, mais le même pouvoir prétend défendre, dans une perspective libertaire, la fluidité des identités sexuelles. Je crois même nos dirigeants assez fous pour croire que les deux phénomènes se contrebalanceront, que l’islam de France cessera d’être misogyne et homophobe parce qu’on aura parlé en classe aux petits musulmans de la construction sociale du genre. 30 janvier. — Le train qui me mène au festival d’Angoulême prend une heure de retard à cause de l’habituel « incident électrique » quelque part sur le réseau, probable euphémisme pour désigner le vol de quelques kilomètres de câbles de cuivre par des gitans, qui revendent le métal au poids. Cela m’a fait penser qu’une société comme la nôtre, qui veut réellement faire rouler des trains comme si c’était des tramways, prendre un voyageur devant son domicile à Strasbourg et le déposer devant son lieu de travail à Paris ou devant son avion à Charles de Gaulle, ne peut s’accommoder du moindre grain de sable. Si l’on était logique, les voleurs, qui dans la réalité sont très peu punis, devraient être abattus à vue, et leurs cadavres pendus aux caténaires.

Explication de la figure. — Le chat Ferlinghetti se joint à la Tea Party d'Alice au pays des merveilles. Alice est représentée sous les traits de Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif Pour Tous. Le chapelier fou est Tugdual Derville, porte-parole de la Manif Pour Tous. Le Lièvre de Mars et le Loir ne sont personne en particulier, même si le Loir ressemble à Ignatz Mouse dans Krazy Kat (c'est involontaire). Comme tout cela sent passablement le cléricalisme et la réaction, j'ai mis en arrière plan (sous la banderole) la théière céleste (celestial teapot) de ce vieil athée de Bertrand Russell, mystique porcelaine qui orbite normalement quelque part entre la Terre et Mars.

2 février. — Arrêt à Paris pour la Manif pour tous. Quatre heures trente de manifestation. Défilé entre l’école militaire et la place Denfert. Mais nous avons poireauté deux heures pleines avant de démarrer, du fait de la foule, un demi-million de personnes, marchant sous un beau soleil.
Le Monde daté de dimanche 2, aperçu le soir à la maison de la presse de la gare de l’Est, titre sur « le réveil de la France réactionnaire », décrit La Manif pour tous comme une nébuleuse d’extrémistes et essaie de l’associer avec une musulmane paranoïaque qui organise des boycotts scolaires.
Je ne suis pas plus timoré qu’un autre et je me fiche de l’opinion qu’on a de moi. Mais il est troublant de se voir désigner ainsi à la vindicte publique, par une feuille gouvernementale, au moyen de qualificatifs péjoratifs et de théories du complot.

3 février. — Migraine et abrutissement complet, au retour de mon voyage. Agraphie ; j’écris un mot pour un autre et je combine des mots. Impossible de retrouver le mot de passe de ma banque en ligne, que j’utilise quotidiennement, le plus curieux étant que la partie de mon cerveau qui prend le relais lorsque le cerveau normal est hors circuit découvre avec intérêt ce mot de passe sur le pense-bête où je l’ai noté et le mémorise docilement.
Ce soir, au journal de dix-huit heures, France Culture annonce que le gouvernement retire sa loi sur la famille. C’est donc la victoire pour La Manif pour tous.
Il y a, à mes yeux, quelque chose de presque miraculeux, en tout cas de providentiel, dans ce mouvement social des catholiques ordinaires. Mes co-manifestants, selon toute probabilité, savent à peu près qui était Simone de Beauvoir, très peu qui était Michel Foucault et pas du tout qui est Judith Butler. Pourtant c’est bien contre les idées de Beauvoir, de Foucault et de Butler qu’ils défilent, et donc contre les gender studies, et j’éprouve le même sentiment de jubilation incrédule que si j’avais défilé au milieu d’un demi-million de catholiques contre les lubies de Roland Barthes et du sémio-structuralisme.

4 février. — Je me surprends à rêver à ce que pourrait être un Tea Party à la française, qui mît en œuvre les idées politiques de G. K. Chesterton. On encouragerait les véritables cultures minoritaires, le detective novel, les littératures dessinées, la féerie et le roman d’imagination scientifique ; on rétablirait un enseignement qui transmettrait des savoirs, et qui ne se soucierait plus le moins du monde de pédagogie ou, comme on dit aujourd’hui, de méthodologie ; surtout, on réglerait les rapports sociaux sur les philosophies personnelles, de sorte que la première chose qu’on demanderait à un possible locataire, un possible salarié ou un possible fournisseur, ce serait sa conception de l’univers.
Je parle de Chesterton et de Tea Party à la française parce qu’il est clair à mes yeux que la Manif pour tous est constituée de rebelles, et peut-être de révolutionnaires (« Il est un piètre critique, celui qui ne voit pas l’éternel rebelle dans le cœur d’un conservateur », écrivait Chesterton). Ce n’est pas nécessairement clair aux yeux des manifestants eux-mêmes. Ce n’est certainement pas clair pour le pouvoir et ses médias, qui ne parviennent à surmonter ce qui est pour eux une aporie (l’idée d’une révolution conservatrice) qu’en décrivant comme foncièrement haineuses les idée défendues par les gentils résistants catholiques, et comme foncièrement violent un mouvement dont la caractéristique principale est précisément qu’il met dans la rue des foules qui se dénombrent, selon le cas, entre un demi-million et un million et demi de personnes sans provoquer le moindre incident.
Le débat sur le gender, qui constitue le deuxième round dans la bataille entre le régime et les opposants, a été lui aussi entièrement truqué par les médias, qui ont recouru à la langue de bois, et n’ont voulu voir ici que le combat entre les forces du progrès et celles du cléricalisme et de la réaction. — Car le fait est que les porte-parole du régime, journalistes et politiciens, parlent à présent exactement comme Peppone dans les histoires de Don Camillo, ce qui est pour moi une source d’amusement toujours renouvelée.
Et faute d’avoir des idées à défendre, on s’est défendu sur des mots, le pouvoir et ses médias répétant qu’il n’y avait pas de « théorie du genre » dans les programmes scolaires, que c’était une rumeur de complot, mais qu’il y avait seulement un apprentissage de l’égalité filles-garçons qui passait par une lutte contre les stéréotypes de genre.
Cependant les idées défendues sont bel et bien celles des gender studies, et elles sont bel et bien défendues par des militants. L’argument central, la dénonciation du stéréotype, est précisément une de ces idées typiquement structuralistes qui encombrent le champ scientifique depuis un demi-siècle. L’argument repose sur le conventionnalisme, le postulat que le corps social ne dispose d’aucune possibilité d’innovation par rapport à l’objet social considéré (ici le statut de la femme, la conjugalité et la reproduction humaine) — exactement de la même façon que, selon les lubies barthésiennes, l’auteur d’un texte littéraire ne peut par définition y introduire aucune originalité puisque bien écrire, c’est précisément écrire selon le code. Le remède, dans le référentiel féministe, gay, lesbien, transgenre, etc., consiste donc en un repérage des « stéréotypes de genre », afin de procéder de façon autoritaire à leur inversion (les filles conduiront des camions, les garçons travailleront dans des pouponnières).
Un tel programme militant est condamné par définition, puisque le moins soupçonneux des observateurs repère immédiatement, sous la fine croûte de consensualisme (il s’agirait seulement de lutter contre le sexisme à l’école), la quérulence (les militants expriment des griefs contre leur société) et le revanchisme (cette société injuste, il s’agit de la contrarier dans ses desseins, par un retournement imposé).
Un slogan très drôle de la Manif pour tous est ainsi formulé : « Pas touche à nos stéréotypes de genre. » On voit sur l’iconographie, se donnant la main, les silhouettes d’un petit garçon, habillé en Zorro, et d’une petite fille, habillée en fée.

L’allusion au « touche pas à mon pote » semble spécialement destinée à faire enrager le médiocre personnel politique issu du militantisme associatif, tandis que la défense blagueuse des stéréotypes, c’est-à-dire d’idées, dénude le procédé de l’adversaire qui consiste à traiter une opposition de type idéologique comme s’il s’agissait d’un racisme (procédé qui justifie précisément la lutte contre les  « stéréotypes »). Mais le trait de génie est la mise en image de l’euphorie du genre des deux moutards, qui renvoie, par application du principe d'oppositivité, à la dysphorie du genre, et de là aux véritables motivations des militants.

23 février. — Je me promène dans la boue de mes collines, les pantalons enfoncés dans des bottes de caoutchouc, portant une vieille veste de tweed qui a toujours été trop longue pour moi et, sur la tête, un grand chapeau, et je ressemble ainsi au pasteur dans Stars in my Crown de Jacques Tourneur.

24 février. — Je voulais, en me levant, consacrer deux heures à mettre au net des entrées de ce journal qui n’existent qu’en brouillon, puis corriger cinq copies pour les envoyer à mes étudiants, puis traduire Barnaby. La journée entière a passé dans la rédaction des entrées de ce journal.
Mon chat qui bouge contre ma jambe et me réveille de ma sieste tire de moi une longue plainte qui ne le dérange pas, ce qui me fait comprendre que je suis pour le félin cette vaste bête qui crie et qui appelle pendant qu’elle dort.
Curieuse époque, curieuse ambiance. Les journaux mandent que, samedi, une manifestation d’extrême gauche, à Toulouse, en protestation contre des inscriptions antisémites et homophobes taguées au centre-ville, a pris un tour inattendu, une partie du cortège conspuant... les manifestants juifs.
Aujourd’hui, dans le Huffington Post, monsieur Jakubowicz, président de la Licra, tâche de convaincre les antisémites de ne plus l’être : « Noirs, juifs, musulmans, Roms, homosexuels… ne sont que la seule et même figure de  ”l’autre“, cet être honni au seul motif qu’il est “différent” » — sans se rendre compte que c’est précisément cette doctrine aberrante, cette religion humanitaire substituant à la figure du Christ un « autre » abstrait, qui a conduit à la situation actuelle de concurrence victimaire et de guerre de tous contre tous.

25 février. — L’incroyable phrase de Jakubowicz que je notais hier me court toujours dans la cervelle. Décidément il y a bien là une religion fausse, un culte abominable, ein unaussprechlicher Kult, comme chez Lovecraft, reposant sur une conception hyper-doloriste du monde et de l’Histoire, une religion née en réaction au christianisme, dont le but véritable est l’éradication du christianisme, et qui, pour nier la présence vivante du Crucifié, prétend que tous les hommes sont crucifiés. C’est précisément pourquoi Jakubowicz et ses pareils se tiennent toujours à une distance moyenne de deux phrases d’Auschwitz.

26 février. — La langue de buvard du journaliste. Stylistiquement, sa caractéristique est le solécisme. Un journaliste peut écrire sans remords : « Flashé à 150 km/h au lieu de 90 », ou : « Après avoir menacé les employés, ceux-ci lui ont remis la caisse  », ou : « Le premier a écopé d'une peine de 18 mois de prison, tandis que son complice a échappé à l'incarcération, estimant que son délit était moins grave. »
Non moins caractéristique est l’obsession morale de la profession. D’où les appendices qu’on met aux dépêches d’agence pour expliquer leur enjeu éthique. « Forte [de 619 384, d’un million et demi, de huit à dix millions de] membres, la communauté [gay, Rohingya, Rom de Roumanie] vit souvent [dans la pauvreté, dans une extrême misère, dans des conditions économiques précaires caractérisées par un fort taux de chômage] » et/ou « est victime de discriminations. »
Quand la communauté ne plaît pas au journaliste (les chrétiens d’Orient), elle « se dit victime de discrimination ». Pour exprimer un degré de doute moindre, qui n’engage pas le journaliste, on utilise le « sont généralement considérées comme » (« Les rations alimentaires dans les camps nazis sont généralement considérées comme insuffisantes »), ou le « qualifié de » (« un groupe qualifié de terroriste »).
Le Guardian de Londres, prononcé le gouar-dieunne ou le gouar-dianne. Je sais que je vais en entendre de belles quand un journaliste de France Culture commence à nous parler du gouar-dieunne, avant de dénoncer avec véhémence, sur la base de ce qu’il a péniblement déchiffré dans cette ancienne feuille travailliste, l’atroce persécution subie par les musulmans dans les pays arabes où il subsiste une minorité chrétienne.

27 février. — Ma consommation d’internet se borne à la consultation quotidienne de trois ou quatre blogs politiques et aux titres du Figaro.fr. Pour le reste, j’utilise la Toile comme une bibliothèque (Project Gutenberg, Google Books), comme une discothèque de musique classique et comme un robinet à films anciens, une sorte de Cinéma de minuit qu’on pourrait visionner en permanence — quoiqu’il faille regarder les films au format d’une carte postale. Je devrais parler aussi d’un Kinetoscope, car très souvent, je ne regarde pas un film mais une très courte séquence, par exemple telle chanson dans une comédie musicale.
Je demeure perplexe devant le constat que ce nouveau médium n’ait apparemment encouragé aucune créativité, qu’il n’y ait, parmi des milliers de blogs, aucun qui soit un peu original, ce qui mérite d’être lu émanant invariablement de plumes qui appartiennent déjà au monde de l’édition, les auteurs complétant leurs livres, comme je fais moi-même, sous forme de journaux de bord, de mises à jour et d’excursus. J’aimerais me persuader que je me trompe, que le bon est dissimulé dans la masse du mauvais, mais je crois que le bon n’existe pas, tout simplement, seul existant, et surabondamment, le médiocre. Du côté didactique, la fameuse encyclopédie en ligne Wikipédia, écrite par des crétins sur la base du volontariat, correspond elle aussi à cet optimum de médiocrité. Parmi vingt explications fautives et incomplètes d’une notion quelconque, qu’on obtient, sur vingt sites, en saisissant un mot clé dans un moteur de recherche, il n’est pas rare que la moins fautive soit encore celle de Wikipédia. Pauvres étudiants, que leurs professeurs renvoient invariablement à une « recherche sur internet » !
Le plus fort, c’est qu’il y a quelque chose de curieusement, de perversement satisfaisant pour l’esprit dans ce médium entièrement tourné vers le passé. Toute la musique, tout le cinéma, toute la littérature, toute la radiodiffusion ancienne sont là. L’histoire est achevée. Notre race finira en se repassant les grandes œuvres ou les niaiseries charmantes du temps de sa splendeur.

5 mars. — Comme je n’arrive pas à travailler chez moi, je me suis réfugié à Plombières-les-bains, où j’ai pris mes quartiers au Grand Hôtel.
Je n’allume plus guère la télévision, même dans les chambres d’hôtel, mais je l’ai allumée ce soir. Tombé sur un documentaire consacré au Vatican, documentaire qui n’est point hostile, ce qui est déjà remarquable, mais qui se signale seulement par l’ignorance complète des journalistes. Ceux-ci alternent des traits de naïveté dignes d’un enfant de dix ans (le dimanche de Pâques est une fête « plus importante même que Noël ») et des traits d’inculture (« les fresques de S.-Pierre de Rome sont des mosaïques »).
Vu ensuite les actualités. Le scandale, quelconque, du jour est l’occasion pour diverses personnes de dévider diverses âneries, l’essentiel étant de rester à l’antenne le plus longtemps possible. On meuble donc, et on meuble comme un prof, mais un mauvais prof, qui dit des bêtises en se rassurant par la pensée que ses élèves ne s’en apercevront pas.
Dans le bulletin d’information régionale, un imbécile qui se tue en faisant des acrobaties en moto. Et une fois de plus, la foule s’en est prise au malheureux automobiliste sous le véhicule duquel l’acrobate, tombé de sa moto, est passé. L’image emblématique du totalitarisme à venir, dans 1984 d’Orwell, celle du godillot piétinant un visage humain (a boot stamping on a human face), est aujourd’hui à la fois réalisée et dépassée par cette image de nos banlieues, celle du coup de pied dans la tête, donné de toutes ses forces, comme on tape dans un ballon. Et ce lynchage — car il s’agit bien d’un lynchage, de l’application collective et spontanée d’une justice expéditive — vise les blancs, les lyncheurs étant, eux, des gens de couleur. Il se trouve que cet automobiliste était un flic. Les journalistes insistent sur ce détail, parce que, après tout, dans la casuistique sénile des médias, ce flic est « impliqué dans la mort d’un jeune », et qu’on est donc, de façon plus ou moins automatique, dans le cas de la bavure. Bref, les journalistes eux-mêmes semblent à demi-persuadés de la culpabilité de l’homme que la meute a décidé de tuer.
Un an après, séquelle de mon anosmie. Alors que j’ai réappris les goûts du vin, du café et de la totalité des aliments, seul le Coca me demeure étranger et garde pour moi un arrière-goût médicamenteux qui me le rend tout à fait désagréable.

6 mars. — Excellente promenade à Plombières, par un soleil radieux. Exploré le centre-ville historique, envoyé deux cartes postales, fait mes oraisons à Notre-Dame-des-sources. Sorti du patelin et marché jusqu’à une scierie, à mi-pente, déjeuné dans une crêperie puis reparti en sens inverse, vers le parc et le casino.
Plombières, qui n’a pas substantiellement changé depuis que Napoléon III la parrainait, semble bien déchue. Le curieux Hôtel du parc, qui a la forme d’un palazzo italien, mais dont les fenêtres sont modern style, est abandonné. Plus haut, dans la pente, un hôtel a brûlé, et la toiture s’est effondrée. L’ancienne gare, devenue le casino, n’a pas l’air de faire de grandes affaires.

J’ai souvent noté que les livres ont une toute autre importance pour moi quand je suis en voyage. Les deux ou trois bouquins que j’emporte, le livre sur lequel je mets la main dans la bouquinerie du patelin, constituent alors toute ma bibliothèque et chacun d’eux acquiert de ce fait une valeur particulière.

7 mars. — Monté à la Fontaine Stanislas. Sur le rocher :

« Comme de ces vallons cette eau paisible et pure
Fait la richesse et la parure
Tel s’il avait régné sur eux
Stanislas eût rendu tous les peuples heureux (...) »

Poésie royale. Pure flagornerie, dira-t-on, mais peut-être aussi, qui sait, admiration sincère d’un souverain perçu comme une sorte de père sublime. Et après tout, nul ne voit de la flagornerie dans le fait de commémorer Berlioz (qui composa à Plombières Les Troyens) ou Fulton (qui testa ici son bateau à vapeur). Si les artistes ont droit au hero-worship, pourquoi pas les rois ? Pourquoi ne pas imaginer qu’il y ait de bons souverains, comme il y a de bons compositeurs ou de bons ingénieurs ?
La très mauvaise poésie qu’on peut composer en marchant en montagne — aussi mauvaise que la poésie gouvernementale, dont je viens de citer un échantillon. Les vers libres me venaient d’eux-même tandis que je cheminais. Par exemple, le titre Rebrousse-Chemin s’imposait à mon esprit comme le titre d’un recueil d’une telle poésie, toute remplie de petits oiseaux et d’images tisanières.
Les poètes sont souvent des profs qui, pendant leurs vacances, déambulent en montagne, et il leur vient alors ces très mauvaises idées de poésie. Je crois qu’il serait d’intérêt public d’avertir de tels promeneurs, au moyen de pancartes disposées à l’orée des chemins. « Sentier interdit aux motocyclettes, quadricycles et autres engins à moteur. Il est interdit de composer des poèmes. »

9 mars. — Lu dans L’Express : « Elle [l’ultradroite française] s’appuie sur les “trois points non négociables” édictés par l’ancien pape Benoît XVI en 2006 : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. »
Il est remarquable qu’ultra-droite serve ici tout simplement à désigner les catholiques. Et le chef de l’ultra-droite, c’est le pape émérite (que L’Express désigne comme « l’ancien pape », comme on écrirait « l’ex-taulard »). L’étiquette ultra-droitière, attribuée aux opposants catholiques, ou tout autre qualificatif plus ou moins infamant (les « tradis »), les constitue en une entité indistincte qui, comme le néant chez Descartes, n’a point de propriétés.

Soixante millions de totalitarismes

« le culte des monstres, la glorification des coquins, le règne toujours imminent des imbéciles, la persécution des honnêtes gens, l'oppression des faibles, le malaise, la débauche, la ruine, l'assassinat » (Charles d’Héricault, La France révolutionnaire, Paris, Perrin, 1889, p. 707

18 mars. — Le plus décourageant, c’est qu’il est vain de protester, qu’il est vain de lutter, que la partie est truquée. Certes tout régime démonise les adversaires qu’il se donne, mais l’originalité d’un régime comme le nôtre est qu’il fait bénéficier symétriquement ses protégés d’une immunité victimaire et, dès lors, les procédés littéraires de la dénudation, de la charge, de l’inversion polémique, de l’ironie, deviennent inopérants, car toute contestation ramène seulement à la culpabilité de celui qui conteste. Si j’observe par exemple qu’un voleur est un gitan venu des Balkans, mes amis me recommandent aussitôt la prudence dans mes propos, car c’est plutôt moi qui me mettrais dans un mauvais cas en constatant que ce voleur est gitan. Pourtant la médiasphère elle-même, ce centre d’encaissement des mensonges, reconnaît que le voleur n’est nullement un malheureux poussé par la faim, mais qu’il fait partie d’une « bande organisée à structure clanique », bref qu’il appartient à un ordre nouveau, qui n’a pas de peine à se substituer à celui de notre république moribonde. Seulement le régime a imposé une hiérarchie nouvelle et un traitement différentiel, et il y a ainsi des crimes qui ne sont plus des crimes mais qui sont, pour employer le jargon qui a cours aujourd’hui, des « chocs d’égalité », et celui qui persiste à les dénoncer devient lui-même le criminel.
J’avais prédit que le régime de M. Hollande serait une sorte de bolchévisme ou de sans-culottisme. Je ne m’étais pas trompé. On est revenu à la fureur révolutionnaire, les différentes pègres nationales et internationales spécialisées dans le pillage et dans l’émeute (une nuit d’émeute est, dans la France de 2014, un événement parfaitement banal) tenant le rôle des enragés, des septembriseurs et des terroristes, — et même à un satanisme révolutionnaire (l’actuelle ministre de la Justice, qui annonce le plus ouvertement du monde son intention de vider les prisons, se vante sur le mode ironique d’être une « sorcière d’Amazonie »).
Les caractéristiques de ce régime, ce sont, sur le plan politique, l'instabilité permanente du fait de la succession de scandales et d’affaires, sur le plan social, le désordre et le crime, sur le plan moral, la haine de tous à l’encontre de tous. Mais déjà le résultat dépasse toutes les attentes et cette république-là achève de se dévorer elle-même. Il ne s’agit plus désormais que de proclamer hargneusement qu’un noir d’Afrique n’est ni plus ni moins français qu’un Auvergnat ou qu’un Berrichon, et qu’après tout la France pourrait parfaitement être peuplée de gens de couleur dont la religion serait l’islam sans cesser en rien d’être la France.
De fait, la révolution par la violence s’est accompagnée d’une révolution par la bêtise, avec comme objectif l’effacement de l’Histoire et de la culture. Bêtise et violence ne sont que les deux faces d’une même médaille, mais la chose véritablement extraordinaire est que, dans la vision du régime, la bêtise est un émollient, qu’elle est censée faciliter les rapports sociaux. Des demi-illettrés, abrutis par la télévision et la marijuana, sont supposés vivre en parfaite entente. Et peut-être lirons-nous un matin dans la presse, après une nuit d’émeute, après un attentat : « Une opération de crétinisation du quartier a été aussitôt mise en place par les autorités. »
Une autre nouveauté, que je crois tout à fait fondamentale, c’est que l’individu occupe désormais, dans la police de la pensée, la place qu’occupait auparavant la collectivité. Autrefois, on interdisait, on censurait au nom d’un ordre moral, c’est-à-dire quand la foule était choquée. Et la liberté d’opinion revendiquée par Stuart Mill consistait précisément à faire valoir de façon paradoxale les droits d’un seul contre les droits de tous. (« If all mankind minus one were of one opinion, mankind would be no more justified in silencing that one person than he, if he had the power, would be justified in silencing mankind. ») Or ce principe n’est pas seulement nié, il est inversé, il est retourné comme un gant. Désormais, s’il se trouve un individu qui se dise choqué par tel livre, tel propos, telle image, telle norme, alors il faut interdire le livre, le propos, l’image, il faut changer la norme. Dans le nouvel individualisme, c’est l’idée de destruction qui prime sur l’idée de création. Désormais, on se montre perspicace, on se montre créatif, on se montre vertueux en réclamant la prohibition de ceci, la destruction de cela, l’assassinat d’un tel. Si par malheur il se trouvait en France soixante millions d’imbéciles, il y aurait place pour soixante millions de totalitarismes.

19 mars. — Expertise judiciaire, à ma demande, des travaux à Morgan Hall. Neuf personnes dans ma cuisine, avocats et parties, s’engueulant et disputant.
Z. a menti plusieurs fois, devant ces messieurs, sans se gêner, des mensonges grossiers. Cela m’a soulagé, parce que cela indiquait la tournure que prenait l’affaire, et aussi parce que mon bonhomme apparaissait clairement pour ce qu’il était.

30 mars. — Je croyais être tout à fait excentrique en manifestant contre le mariage gay et lesbien par horreur du mariage, mais je m’aperçois que je suis simplement catholique, et plus authentiquement catholique que ne croient l’être mes co-manifestants, attachés par conservatisme au mariage-institution. Le mariage civil est en effet éloquemment dénoncé par Léon XIII, en 1880, dans Arcanum Divinæ. Le souverain pontife énumère le cortège d’injustices et de scandales qui résultent du travestissement de l’institution divine par l’autorité terrestre, dont les premières victimes furent inévitablement les femmes. (« Le mari acquérait sa femme comme une propriété et la répudiait souvent sans juste cause. Adonné à une licence indomptable et effrénée, il se permettait impunément de fréquenter les mauvais lieux et les courtisanes esclaves... Au milieu de ce déchaînement du libertinage de l'homme, rien n'était plus misérable que la femme. Elle était abaissée à ce point d'humiliation qu'elle était en quelque sorte considérée comme un simple instrument destiné à assouvir la passion ou à produire des enfants. On n'eut même pas honte de vendre et d'acheter les femmes à marier, ainsi que l'on fait pour les choses matérielles... En même temps on donnait au père et au mari la faculté d'infliger à la femme le dernier supplice. »)

5 avril. — Si je devais résumer ma pensée sur la question de l’athéisme, je poserais ceci : « Vous avez le droit de ne pas croire en Dieu à condition que le Dieu auquel vous ne croyez pas soit le Dieu des chrétiens. » Les fous furieux aux mains de qui ce pays est tombé sont issus du culte d’idoles absurdes, la Raison, l’Être suprême, le Grand Architecte, l’Humanité, etc. Qu’ils en soient issus, précisément, c’est-à-dire qu’ils en soient sortis, ne change rien à l’affaire. Ils restent des menaces publiques. Un chrétien qui a cessé de croire à la divinité du Christ n’est à mon avis pas bien dangereux ; mais quelqu’un qui s’est rendu compte que les gens n’ont jamais vécu à la manière des sangliers, et que Rousseau a par conséquent raconté des bêtises avec son contrat social, un tel homme, je le crois réellement capable de tout.
Inversement, si je devais résumer ma pensée sur la question des religions autres que chrétienne, j’écrirais ceci : « Vous avez le droit de croire à une divinité quelconque, à condition que cette divinité ne soit pas le Dieu des chrétiens. » Un hindou pourrait édifier en face de Notre-Dame de Paris un temple où il adorerait ses trois cent trente millions de devas sans troubler le moins du monde la quiétude des fidèles catholiques. Mais la difficulté que nous pose l’islam, c’est précisément que l’islam feigne que le Dieu de Mahomet soit le Dieu des juifs et des chrétiens, jusqu’à accuser les juifs et les chrétiens d’être des faussaires, qui ont truqué la parole des prophètes bibliques, pour cacher le fait que ces prophètes étaient tous mahométans, Jésus inclus (la « mécréance », kufr, c’est littéralement la dissimulation). Spécifiquement, c’est la polémique antitrinitaire du Coran qui est le point de discorde. Le seul péché impardonnable en islam est le shirk, l'associationnisme, et les mushrikun, les « associateurs », sont ceux qui reconnaissent que Jésus est le fils de Dieu. La profession de foi islamique, la chahada, est une profession antitrinitaire (« Il n’y a de dieu que Dieu... »). Le Coran est un brûlot antitrinitaire, qui répand des malédictions sur les « associateurs » (« Qu’Allah les anéantisse »), et réclame pour eux les châtiments les plus extrêmes. De ce fait, il n’y a pas d’accommodement possible, ni même de discussion possible, avec l’islam, sauf à poser ce préalable que nous n’adorons pas le même Dieu, que le dieu de Mahomet n’est pas le Dieu des chrétiens. (Après tout, si un zélateur outragé de Dagon nous demandait par quel paroxysme de malice nous osons associer à la Divinité Poissonneuse la foi en le Christ ressuscité et le culte d’hyperdulie rendu à Sa Très-Sainte Mère, la réponse très simple consisterait à dire que nous n’adorons pas le dieu Dagon.)

18 avril. — Vendredi Saint. Cérémonie de la croix à l’abbatiale, with my grim-faced co-parishioners.
Le récit de la Passion par S. Jean révèle un art littéraire — j’écrirais un art romanesque si je ne craignais d’être mésinterprété — supérieur et je crois que même si je n’étais pas croyant je le tiendrais pour l’un des sommets de la littérature occidentale. La fourberie de Caïphe et sa justification cynique de la mort d’un innocent (« Il vaut mieux qu’un seul meure... »), la tartuferie homicide des serviteurs du grand-prêtre, qui livrent Jésus à Pilate parce qu’ils n’ont pas le droit de mettre quelqu’un à mort, la façon dont l’accusation forgée est balancée par Pilate, qui devine de quoi il retourne, et par le Christ, qui sait qu’il n’y a point d’issue (« Pilate rentra dans le Prétoire ; il appela Jésus et lui dit : “Es-tu le roi des Juifs ?” Jésus lui demanda : “Dis-tu cela de toi-même, ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ?” »), le chantage cynique de la foule des agitateurs auprès de Pilate (« Si tu le relâches, tu n’es pas un ami de l’empereur. Quiconque se fait roi s’oppose à l’empereur. »), tout cela est d’une exactitude psychologique qui a valeur universelle.
C’est assez embarrassant à noter pour un catholique, mais je trouve sympathique le personnage de Pilate que, enfant, je considérais naturellement comme le « méchant » de l’histoire. Pilate est un malheureux administrateur colonial, confronté aux interminables et incompréhensibles querelles, et aux fréquentes éruptions de violence, de ses administrés, à qui une précédente expérience malheureuse a peut-être démontré, comme au personnage de Scobie, dans The Heart of the Matter de Graham Greene, qu’il ne fallait surtout pas s’en mêler, de peur de faire l’union contre soi, et qui veille seulement à ce que cette fermentation révolutionnaire ne débouche pas sur un soulèvement.

22 avril. — Mon délassement, pendant les fêtes de Pâques, ce fut de chercher dans le quotidien Le Matin, sur Gallica, le feuilleton de Jean de la Hire. Comme à chaque fois que je me plonge dans la presse ancienne, ici des années 1910 aux années 1940, je suis frappé par le fait que ce qui nous demeure familier, dans le domaine artistique, c’est le cinéma.

23 avril. — Énorme tapage médiatique pour la libération de journalistes, otages en Syrie. Comme ceux-ci ont lâché que certains de leurs geôliers étaient français, le ministre des Affaires étrangères donne un chiffre de cinq cent musulmans français qui feraient le jihad, et M. Fabius parle le plus sérieusement du monde du retour de ces gens, et de la réinsertion de ces gens, sans se rendre compte que la thèse de l’innocuité des moudjahidin n’est soutenable que dans l’espace réduit d’un plateau de télé, seul lieu où l’idée d’une menace islamique démontre seulement le « racisme » et l’« islamophobie » de qui dénonce une telle menace.

26 avril. — Exposition Gustave Doré au musée d’Orsay, excellente, qui double sur certains points celle qui se tient en ce moment au musée d’art moderne de Strasbourg (on a refait dans les deux cas l’influence de Doré sur le cinéma), mais qui évoque surtout celle, lointaine, de 1983, à Strasbourg, où, pour la première fois, Doré était présenté dans tout l’éventail de ses productions, aquarelles, peinture, sculpture.
Doré, par sa prodigieuse activité, est l’équivalent pour le XIXe siècle de Picasso pour le XXe. La comparaison des deux est instructive. Picasso est un monstre aux besoins sexuels insatiables ; il est lui-même le minotaure qu’il a si souvent représenté. Doré est un éternel enfant, asexué, vivant dans l’imagination, raison pour laquelle il s’épanouit dans l’illustration des classiques de la littérature. Ainsi, je crois que l’autoportrait de Doré, on le trouve dans ses représentations des géants de Rabelais, qui précisément ne sont pas des géants mais, en fonction de la convention romantique de la fusion des contraires, des nains dysharmoniques agrandis à des dimensions prodigieuses.

Beaucoup admiré l’émouvant Famille de saltimbanques deuxième version, qui est à la fois une Vierge à l’enfant et une Pietà (l’enfant est grièvement blessé) et qui exprime par ce raccourci tout le pathétique victorien. Par contre, peinture et gravure explicitement religieuses sont peu convaincantes chez Doré, le vocabulaire graphique adapté à Rabelais, La Fontaine ou Cervantès l’étant peu à la Bible.

Les aquarelles de paysages de montagne. Quand on s’approche, pour voir comment c’est fait, on s’aperçoit qu’il n’y a rien, que le torrent impétueux consiste en deux taches bleues claires et une ombre ocre. À l’inverse, les grandes huiles paysagères représentant les highlands d’Écosse sont des croûtes épaisses et vernissées, qui ont l’air d’être faites en pâte d’amande.
Cheminé en territoire ennemi, un peu en zig-zag, à travers la rue de Solférino, où siège le PS, et le Bd Saint-Germain, en passant devant le ministère de l’écologie où trône depuis peu la si sympathique madame Royal, jusqu’à la rue du Bac. Chapelle de la médaille miraculeuse. J’explique à Manu ce qu’est la rue du Bac, et comment S. Catherine Labouré a été réveillée au milieu de la nuit par un petit enfant qui lui dit : « Venez à la chapelle, la Sainte Vierge vous attend. » Manu, qui est bien poli, fait oui, oui, et trouve cela intéressant. Cela m’a rappelé ce mot de Maurice Baring, l’ami de Hilaire Belloc : il ne faut jamais parler de théologie avec des non-catholiques ; les gens ne comprennent pas et se persuadent que vous ne croyez pas vous-même à ce que vous racontez et que vous cherchez à les mystifier

27 avril. — Bizarrement ce que j’écrivais hier à propos de l’exposition par les catholiques de leur doctrine me paraît s’appliquer à la lettre aux professeurs, et fussent-ils les plus réactionnaires (par exemple ceux qui sont syndiqués au Snalc). Expliquer que l’élève doit découvrir par lui-même un savoir que l’enseignant a perversement dissimulé, dans le cadre d’une sorte de bizutage permanent, c’est s’assurer de n’être pas compris.

28 avril. — Je voulais écrire vacances à Londres, mais c’est le mot permission qui me vient, comme si je quittais un théâtre de conflit.
British Museum. Regardé le cabinet de curiosité (The Enlightenment Gallery). J’ai surtout lu les titres sur les dos des livres (du XIXe siècle pour la plupart). Beaucoup admiré une plaque d’ivoire, en bas relief, le Christ tenté au désert. Mais ce désert n’est pas du tout désertique, c’est tout simplement une forêt.
Après ma sieste, promené à Regent’s Park, dans les Queen Mary Gardens.
Comme j’étais à Paris il y a deux jours, j’ai pu comparer. Dire que je préfère Londres est un euphémisme. La vérité est que je n’aime pas du tout Paris.

Pour un titre : Doutes, à la mode des XVIIe et XVIIIe siècles (Doutes proposés sur..., Recherches et Doutes, Doutes sur différentes opinions reçues, etc.).

Rubrique d’art pour l’Adamantine : The Autonomous Eye (allusion à la désynchronisation de mes yeux, causée par le strabisme, qui me permet de loucher d’un seul œil — et qui devient l’emblème de mon indépendance d’opinion).

29 avril. — Strawberry Hill, demeure d’Horace Walpole, à Twickenham. Première impression : un banlieusard qui aurait changé sa maison en château gothique, à grand renfort de crépi blanc, de créneaux et de fenêtres à ogives, la nature de fantasme de l’édifice étant dénoncée par sa taille anormalement réduite (Strawberry Hill était d’abord une maison de dimensions normales, avant que Walpole n’y ajoute), de sorte qu’on est davantage dans l’ordre des fous (littéraires, bâtisseurs) que dans celui des demeures historiques.

Pour ajouter à la bizarrerie, Strawberry Hill n’est que l’extrémité d’une université (S. Mary’s University) et, en voyant la continuité des bâtiments attenants, on peut distinguer plusieurs ordres de « gothique » (ou d’architecture médiévisante), jusqu’à la chapelle qui date du milieu du XXe siècle. L'organisation de l’espace était évidemment toute différente à l’époque de Walpole. Pour commencer, la route passait devant sa maison, il devait avoir le vacarme des charrettes, alors qu’il y a aujourd’hui, pour séparer Strawberry Hill de la route, un mur, un gazon et une grille. Inversement, par derrière, tout est loti, puisqu’il y a l’université et un quartier résidentiel, alors que du temps de Walpole il y avait les jardins d’un maraîcher, des prés, un bois, qui s’étendaient jusqu’à la Tamise.
En me promenant dans le quartier je m'étais fait la réflexion que la bizarrerie des habitations britanniques, pour une cervelle française, tient à la fenêtre qui déborde de la façade (bow window), de sorte que la porte est plus enfoncée dans la maison que la pièce du devant et qu’on est avec les gens avant d’être rentré chez eux.

30 avril. — La grève des métros m’empêche d’exécuter mon programme (j’avais l’intention de visiter la maison de Hogarth à Richmond). J’ai consacré la journée à la promenade, à la visite de musées et au théâtre.
Promené sur Picadilly. Vu à la National Gallery la petite exposition « Building the Picture », sur l’architecture et l’image.
Après ma sieste, visité le minuscule mais pléthorique Petrie Museum (musée d’égyptologie), où j’ai des amis littéraires, puisque la romancière Amelia B. Edwards est l’un des membres fondateurs. Comme souvent dans un tel environnement, je me désole que l’Égypte ait été réduite à rien par l’occupation islamique. Le pays dont le nom est devenu Misère (Misr).
Blithe Spirit de Noel Coward, au Gielgud Theatre, avec Angela Lansbury. Je connaissais par le film qu’en tira David Lean cette pièce qui n’a d’autre ambition que de nous faire rire aux dépens de ses personnages, vivants ou décédés. Je m’étonne de la survie en Angleterre d’un théâtre populaire. Les spectateurs appartiennent visiblement à toutes les classes sociales ; la grande friandise, à l’entracte, c’est le petit pot de glace. Ma place, que je suis allé acheter ce matin, en faisant la queue à l’ouverture des guichets, m’a coûté dix livres, avec le rabais.

J’ai pris congé avec le théâtre, dans mon pays, en 1986, représentation du Roi Lear, mise en scène de Matthias Langhoff, dans la veine sang et tripes. Dans la scène de l’orage, un rouleau passait sous la scène, faite en lattes de bois, et la soulevait, couvrant la voix des acteurs, qui pourtant ne se faisaient pas faute de hurler. Le texte était rigoureusement incompréhensible. J’étais parti.

Les solécismes dans la presse. Ces phrases incroyables que je relève sur le site du Figaro de ce jour : « Des images de vidéo-surveillance montrent un fraudeur visiblement très pressé bousculer accidentellement une vieille dame sur le quai qui a heurté le marche-pied d'un train arrivant en station. Il a pris la fuite. »

1er mai. — Elgin Marbles au British Museum (un hall de gare). Un cartel, qui semble décrire un hypothétique dessin de William Blake : « Six men stand between the girls and the gods ».
Rendu, non sans me perdre un peu, à la maison de William Hogarth à Chiswick, adorable maison du XVIIIe siècle, six pièces, sur deux niveaux, qui est conservée intacte, tout à côté des très beaux Chiswick Gardens, mais qui pâtit du passage d’une autoroute sous ses fenêtres, autoroute poétiquement baptisée Hogarth Lane. Adding insult to injury, l’échangeur routier voisin a également été dédié au graveur.
Repris le métro pour le De Morgan Center, au Wandsworth Museum, consacré aux céramiques de William De Morgan et aux tableaux de sa femme Evelyn De Morgan, née Pickering. Musée à la fois tout neuf et à l’ancienne (les murs sont archi-combles des tableaux d’Evelyn et les vitrines des céramiques de William). S’il y a un thème unificateur dans les tableaux d’Evelyn, c’est l’aspiration au merveilleux et le sentiment d’enfermement et de déception face à une existence en apparence idyllique. De même le caractère transitoire de la vie est vivement mis en lumière. Tout cela est repris sur le plan mystique, par des représentations de l’âme libérée, prenant son essor vers la lumière. Les limites sont celles de la décoration, car Evelyn est une décoratrice et non une peintre. Le propos ne dépasse jamais la joliesse d’une allégorie saisonnière, de même que, au niveau de l’exécution, au demeurant impeccable, le drapé assure la fonction du mouvement sur des personnages hiératiques ou figés dans des attitudes grandiloquentes.

The Gilded Cage

J’ai l’air de faire la petite bouche devant une artiste dont bien des peintres du XXe siècle envieraient la technique. La vérité est que j’adore cela.
Quand aux célèbres céramiques de William de Morgan, elles sont véritablement habitées. Ses animaux, issus des bestiaires médiévaux, ne sont pas de simples figures décoratives, mais sont des personnages, et il n’est pas étonnant que Lewis Carroll, qui avait acheté des faïences à De Morgan pour sa cheminée à Oxford, ait expliqué à ses visiteurs enfants que le dodo ou les autres bêtes qui y figuraient étaient ceux des deux Alice. Et à un siècle de là, le Dawn Treader de C. S. Lewis, tel qu’il est représenté dans les illustrations de Pauline Baynes, doit beaucoup aux galions de W. De Morgan, qui ont toujours l’air de partir pour une expédition des chevaliers de l’hippocampe

Pas un chat, ni chez Hogarth, ni chez les De Morgan, ni même, hier, au Petrie Museum, pourtant à deux pas du British Museum. On finit par se dire que les grands musées servent de pièges à attraper les mouches, pour laisser le champ libre aux dilettanti.

2 mai. — Ainsi parlent nos touristes français au British Museum : « Qu’est-ce qu’on a dit qu’on faisait ? » (Mère de famille décidée.) Le fait est qu’on ne peut pas « faire » tout le British Museum en une demi-journée. Il paraît qu’on y expose plus de 50 000 objets. Il faut donc choisir le long de quelles galeries on va galoper.
Une petite fille à qui son père traduit péniblement de l’anglais la présentation des frises du parthénon : « Je saiiiiiis ; on a travaillé dessus en classe. » Pas « on l’a appris », ni même « on l’a étudié », comme aurait pu dire une petite pédante du siècle dernier. On a travaillé sur cela, on a fait tout un travail ; on s’est débarrassé de la Grèce au prix d’un travail, douloureux sans doute, en tout cas cathartique. Quand cette demoiselle dit qu’elle a « travaillé » sur la Grèce antique en classe de sixième, il faut comprendre premièrement qu’elle n’a rien appris sur cette civilisation, deuxièmement qu’on l’en a dégoûtée.
Tous ces touristes ont des têtes épouvantables. C’est une véritable cour des miracles. Une chose incroyable est qu’ils ont, tous, les défauts des érudits, mais sans leurs redeeming features. Ils sont pleins de morgue et de pédantisme — de pédantisme, parfaitement, ils proclament pédantesquement les deux souvenirs inexacts qui leur restent de leur études ! (C’est du reste ce qui me permet de conclure que la demoiselle ne sait rien, puisqu’elle ne déballe aucun savoir.)
Dans la Print Room, vu deux linos de Picasso, tout juste achetées, dans leurs différents états (la célèbre nature morte à la lampe et un portrait de Françoise). Elles sont à côté de l’exposition consacrée aux dessins et aux gravures de Baselitz et à sa génération (« Germany Divided »). On ne peut pas dire que c’était un service à rendre à messieurs Markus Lüpertz, Blinky Palermo, A R Penck, Sigmar Polke et Gerhard Richter, qui, en présence des linos de Picasso, rentrent aussitôt dans leur néant.

National Gallery. Vu la touchante petite exposition sur les portraits de la Grande Guerre, puis salué les portraits des Tudors et des Victoriens.

4 mai. — Les créatures fantastiques des céramiques de William De Morgan tenaient cette nuit le rôle des monstres qui hantent mes cauchemars.

16 mai. — « Le clip tourné en plein coeur du quartier populaire de Moulins à Lille, et qui a été vu des milliers de fois sur Youtube, montre une cinquantaine de jeunes, armés au poing pour certains. » (Le Figaro.fr). Y a-t-il une coquille, et faut-il lire « arme au poing pour certains », ou bien la langue est-elle devenue suffisamment élastique pour permettre l’expression « armé au poing » (état de celui qui arbore une arme de poing) ? Mais à vrai dire, même s’il y a coquille, cette coquille est passée à la relecture, ce qui montre que la formule est a priori acceptable pour le prote moyen.

23 mai. — La lyse de la structure sociale étant achevée — et plus rien ne distinguant dorénavant le criminel de sa proie —, la langue elle-même est devenue liquide, une langue de jus de poubelle. Détention, captivité, qui sont normalement du lexique juridique ou du lexique politique (captivité d’un prisonnier de guerre), s’appliquent désormais à l’enlèvement et à la séquestration d’une victime quelconque, qu’ils soient le fait d’un pervers (« Une jeune femme enlevée à l'âge de 15 ans à son domicile dans une banlieue de Los Angeles a été retrouvée vivante après 10 ans de captivité et de viols infligés par son ravisseur », AFP du 22 mai) ou d’un gang islamiste (Le Monde parle de la « détention d’Ilan Halimi », séquestré, torturé et tué par ceux que les médias ont baptisé le gang des barbares). Altercation, qui désignait une dispute vive et brève, est employé désormais pour une bagarre (« altercation entre joueurs et supporteurs » pour une bagarre générale à la fin d’un match). C’est en réalité une traduction en style noble du mot embrouille, ce qui revient à dire qu’altercation est du vocabulaire de la crapule, mais d’une crapule qui s’efforce de causer bourgeoisement, de parler pointu, à croire que les dépêches de l’AFP sont rédigées par d’ex-taulards. L’intérêt du mot, c’est qu’il n’y a jamais de responsable, l’affaire étant présumée trop confuse. Le mot est évidemment irremplaçable quand des voyous essaient de tuer des flics (« altercation opposant des jeunes et des policiers »).
Quant au verbe vandaliser, il obéit — dans le nouvel ordre politico-crapuleux basé sur l’asymétrie, où le capital victimaire de chacun est strictement hiérarchisé selon l’appartenance ethnique et religieuse — à des règles si minutieuses que j’ai l’impression de me retrouver dans ma propre nouvelle, Les Invités de la machine, où le verbe contourner ne pouvait s’employer que dans le cas précis où l’on faisait « le tour d’une église pour s’enquérir du curé ». Un édifice religieux appartenant au culte musulman est vandalisé quand on découvre une inscription injurieuse sur l’édifice, ou à proximité de l’édifice (« Une nouvelle mosquée vandalisée : un graffiti anti-musulman a été retrouvé sur les murs d’une mosquée », AFP, 29 avril). Par contre un édifice appartenant au culte chrétien n’est vandalisé qu’à la condition expresse qu’on ait renversé les bancs, brisé les statues, profané le maître-autel et mis le feu. (« L’évêque de Bayonne indique qu'“une ou plusieurs personnes ont délibérément mis le feu à l'autel”, dont la partie supérieure a été brûlée, ainsi qu'à la croix du sanctuaire. Des excréments ont aussi été trouvés sur place. L'acte de vandalisme et les deux départs de feu à l'église Notre-Dame de la Plaine ont été confirmés de source policière », AFP, 10 avril. — On notera l’insistance de la dépêche sur la réalité des faits, car on ne lâche pas aussi facilement le mot de vandalisme pour des chrétiens). Lorsqu’un édifice chrétien est visé par une inscription injurieuse, il n’est toujours par vandalisé. (« Un graffiti en hébreu insultant Jésus a été découvert aujourd'hui sur une église à Beersheba, dans le sud d’Israël, à trois jours de la visite du pape François », AFP du 23 mai.) Quand les journaux parlent « d’actes de vandalisme et de profanation commis dimanche 27 avril contre l’église de Tabgha, édifiée à l'endroit où Jésus a multiplié les pains » (La Croix du 30 avril), on vérifie que l’église à été mise à sac, la croix brisée et les bancs renversés.
De pareilles dépêches, on se persuade qu’elles sont manufacturées par quelque société spécialisée, la société Unisabir, inventeur d’un puissant logiciel dans lequel on a paramétré toutes les normes du politiquement correct. La langue employée pourrait s’appeler elle-même l’unisabir.

25 mai. — Cet exemple glaçant d’unisabir : « L'incident s'est déroulé vers 15h50 dans le quartier chic du Sablon, à l'intérieur et à l'extérieur du Musée juif de Belgique » (AFP de ce jour). L’incident, c’est un attentat antisémite (moudjahid armé d’une kalachnikov, ouvrant le feu en se filmant lui-même avec une caméra ventrale), qui a fait quatre morts.

27 mai. — De tous les chats que j’ai eus, Butterscotch est le seul qui manifeste plus qu’une câlinerie de bête, quelque chose qui s’apparente à de la politesse. Il est comme une personne bien élevée, qui cherche toujours à déranger le moins possible. Au nombre de ses petites habitudes figure un médianoche. Mais il est bien trop délicat pour me réclamer des croquettes. Simplement, passé minuit, il vient me trouver à ma table de travail et se livre à des démonstrations d’affection qui ne cessent que quand je vais le nourrir avant de me coucher. Tantôt, je l’ai heurté sans le voir, dans le corridor, parce que je transportais un carton destiné à la déchèterie. Depuis, il se range quand il m’aperçoit passer, comme s’il avait commis un terrible impair.
Il appartenait à ma voisine. C’est lui qui a voulu vivre chez moi, car il a de l’amitié pour les gens de lettres. Pour suivre cette vocation littéraire, il a fait fond sur ses bonnes manières, et c’est en s’effaçant, en cherchant à gêner le moins possible, qu’il en est venu à s’habituer chez moi. Je l’ai trouvé d’abord dans mon jardin qu’il finissait par ne plus quitter, puis, aux premiers frimas, dans ma cuisine. Jamais il ne se serait oublié jusqu’à demander à manger. Et je jurerais que, lorsque je lui ai donné pour la première fois des croquettes, comme aux deux autres chats, il s’est arrangé pour dire merci.

30 mai. — Parmi tous les arguments mensongers que les permanents d’un régime au abois nous servent depuis une semaine, au prétexte que le parti de madame Le Pen a largement remporté les élections européennes, le plus effronté est le « retour de l’ordre moral ». Certes il permet de désigner avec insistance les sympathisants de la Manif pour tous, moyennant un facile amalgame. L’ironie de la situation, c’est que les pauvres catholiques ne sont des « radicaux d’extrême droite partisans du retour à l’ordre moral » que par une erreur de parallaxe, lorsqu’ils sont vus depuis la pointe la plus avancée de la gauche extrême.
En attendant, s’il est un ordre moral omniprésent et oppressant, c’est précisément celui de l’idéologie diversitaire aujourd’hui rejetée par le corps électoral. C’est au point que l’éditorialiste moyen est désormais incapable d’arriver au bout de son premier paragraphe sans dénoncer la dissolution morale et sociale (« peur de l’autre », « repli sur soi », « recherche de bouc émissaires », etc.) ; et dès le second paragraphe, il lâche les noms des salauds, comme dans le journalisme d’épuration.

31 mai. — Décidément, c’est à ne pas tenir. Tir de barrage sur France Culture. Articles enflammés dans la presse du régime. Des journalistes fonctionnarisés qui jouent au résistant, comme si, soixante-dix ans après la guerre, ils publiaient un bulletin clandestin, ronéoté.
Du reste, toutes les idées de cette gauche détraquée sont terriblement datées. Tout le courant pan-islamique — qui réclame, au nom de l’égalité et de la non-discrimination, des mosquées partout et qui désire mettre les Français en babouches, en accusant ceux qui voudraient demeurer chrétiens d’être des émules de Charles Maurras — ressuscite un orientalisme de pacotille, celui de Maxime Du Camp et de Pierre Loti, à base de femmes voilées et d’appels du muezzin. Les théories du gender sont aussi désuètes que les romans de Rachilde (mais Rachilde avait des côtés sympathiques, que n’ont pas les théoriciens du genre, à commencer par l’amour des bêtes). Et ainsi du reste : j’ai souvent noté ici que les partisans du métissage sont des eugénistes à la Binet-Sanglé. Les mêmes réclament, au titre de l’eugénisme passif, l’euthanasie, qui marche si bien en Belgique (cinq euthanasies par jour et on vient de légaliser l’euthanasie des enfants).
Comme il fait beau, j’ai trouvé que ce serait une bonne idée d’arracher quelques mauvaises herbes dans mon jardin, au prix de la migraine ophtalmique que ce peu d’effort physique au soleil ne manque jamais de déclencher chez moi. J’ai arraché mes herbes, j’ai attrapé ma migraine, j’écris ceci entre deux scotomes.

1er juin. — On a arrêté par hasard le moudjahid auteur du massacre au musée juif de Bruxelles, au moment où il allait s’embarquer à Marseille, à destination de l’Algérie, sa patrie, ayant traversé la Belgique et la France, du nord au sud, littéralement avec armes et bagages, sans être le moins du monde inquiété.
Chose extraordinaire, le régime persiste dans l’intention d’un traitement social du terrorisme (entrée du 23 avril). La presse parle du numéro vert que sont censées appeler les familles lorsqu’elles sentent qu’un « jeune » est sur le point de « basculer ». On ne sait ce qui est le plus inquiétant, de la perspective d’une guerre transportée en Europe, par des combattants résolus et aguerris, ou de l’intention affichée par le pouvoir de traiter la question par le laxisme, comme il a traité la question des banlieues, et avec le même résultat. Mais après tout il ne faut peut-être pas prendre les intitulés au pied de la lettre et le fameux numéro vert est peut-être destiné, dans le plan du gouvernement, à recevoir les dénonciations.

5 juin. — Relisant mon entrée du 30 mai (nouvel ordre moral), je cherche comment l’ordre nouveau peut être un ordre moral, comment on peut constituer un ordre moral à l’aide d’injonctions de type libertaire, mélangisme, indifférenciation, pansexualité. Mais l’important ici est précisément l’injonction, c’est-à-dire le caractère obligatoire de la consigne, assortie d’une menace ou d’un chantage, le contenu important peu, de sorte qu’on peut très bien passer d’un ordre moral catholique à un ordre moral basé sur la rectitude politique. (Emmanuel Le Roy Ladurie parle quelque part de « l'inversion magnétique qui affecte de temps à autre le champ du politiquement correct et qui le transforme en son contraire » — dans l’espèce : tolérance désormais très grande en matière de mœurs, intolérance désormais très grande pour les idées politiques, quand elles ne sont pas celles de la gauche libérale-libertaire.)
La constante de l’ordre nouveau est la sur-interprétation paranoïaque. D’où ce jeu très curieux, les militants des différentes « minorités » se drapant dans leurs caractéristiques — biologiques, ethniques, religieuses, comportementales —, à la fois pour s’en glorifier et pour se plaindre des discriminations qu’ils subiraient à cause d’elles, et imposant en réponse un silence honteux, car toute mention de ces traits biologiques, de cette ethnie, de cette religion, de ces pratiques, sera précisément interprétée comme une manifestation d’« intolérance », sauf si cette mention s’accompagne d’un éloge dithyrambique. C’est ce qui explique que, par un extraordinaire raccourci, les défenseurs télévisuels de l’ordre puissent « piéger » leurs invités au moyen de citations aussi simples que : « Mais quand vous dites que l’islam est dangereux pour la démocratie... » (l’animatrice Audrey Pulvar à la comédienne Véronique Genest), puisque la seule déclaration admissible au sujet de l’islam politique — oppression et massacres nonobstant —, c’est qu’il est la quintessence de la démocratie.
Autre caractéristique de l’ordre nouveau (je généralise l’observation de Le Roy Ladurie) : les idées sont criminalisées, les comportements sont excusés. Ainsi, il est beaucoup plus grave aux yeux des médias de se déclarer contre le mariage gay que de se livrer à des activités délictueuses, celles des pauvres (la violence crapuleuse, la fraude aux aides sociales) ou celles des riches (la fraude fiscale, la production de faux diplômes). Il y a là un changement considérable. Un gardien de l’ordre moral, dans la seconde moitié du XXe siècle, déduisait la nocivité des idées de leurs conséquences dans l’ordre des faits. Il dénonçait la pornographie parce qu’il y voyait une incitation à la débauche (et il croyait par exemple sincèrement que les publications homosexuelles rendaient homosexuels les jeunes gens sous les yeux de qui elles tombaient). Il demandait l’interdiction des publication d’extrême gauche parce qu’elles appelaient à la réappropriation prolétarienne, autrement dit au vol. Une défense habituelle consistait précisément à faire valoir qu’on se cantonnait au plan des idées, que la sexualité mise en scène restait de l’ordre du fantasme, qu’on faisait de l’art, en somme, ou que l’apologie du vol était purement littéraire. Aujourd’hui, l’idée que l’on combat est considérée comme pernicieuse en elle-même, parce que l’actuel régime politico-médiatique prétend exercer un magistère doctrinal. Cependant ce magistère ne s’étend pas jusqu’au domaine des faits, qui contredisent constamment et flagramment la doctrine professée, sans que cela ait la moindre importance.

6 juin. — Dans Le Figaro, chronique du philosophe Robert Redecker sur l’effacement de la mémoire nationale, où l’auteur — qu’il écrit mal, hélas ! — fait le départ entre l’histoire comme mémoire vivante et le « patrimonial », qui est de l’histoire morte, qui est, proprement, l’histoire ramenée à celle d’une civilisation disparue (Redecker parle d’une « nécropole qu’on visite en touriste »). Je crois l’observation très juste. Même en crétinisant les populations au point de ne plus rien apprendre aux enfants sur le passé national, et de ne plus même leur apprendre à écrire dans le respect de la morphologie et de la syntaxe, de sorte que le français écrit devient véritablement pour eux, comme en peuvent témoigner tous les professeurs, une langue étrangère — un thème français —, il est impossible d’effacer le passé d’un pays comme la France, parce qu’il n’y a pas une pierre qui ne porte ses deux mille ans d’histoire. Aussi le plus simple et le plus expédient est-il de jouer sur l’étrangeté. Un musée, un palais ou une cathédrale, on y conduit les collégiens, et plutôt deux fois qu’une, par cars entiers. Seulement on les promène là-dedans comme dans un temple assyrien, ou dans les pyramides d’Égypte.
Journée de récréation. Matin, assisté aux conférences du festival de bande dessinée de Strasbourg. Le soir, à Heiligenhain pour le vernissage de l’exposition à l’abbatiale (Chemins d’art sacré).

7 juin. — Ravissant musée de la vie romantique, rue Chaptal, à Paris, qui est tout simplement la maison du peintre Ary Scheffer (les artistes s’arrangent toujours pour vivre dans des coins enchanteurs). L’exposition temporaire se tient dans l’atelier du peintre.
Particulièrement admiré Les Litanies de la Vierge d’Auguste Legras.

Auguste Legras, Les Litanies de la Vierge — Photo DR

Cocktail dans la petite galerie d’Yves Frémion, pour la parution d’Anarchy Comics aux éditions Stara.
Nous avons dîné chez l’Antillais d’en face, et j’ai donc mangé pour la première fois du poulet boucané. J’avais l’impression de me retrouver dans une nouvelle de Henry S. Whitehead. Cette viande boucanée est délicieuse, mais curieusement l’odeur en est atroce. Conversation sur l’iconographie de la Vierge, qui selon mon voisin de table évoque un vagin, la tête de la Vierge faisant le clitoris. Je fais remarquer que ce n’était vrai que de certaines représentations qui inscrivent la Vierge en majesté dans une mandorle (mais le Christ aussi est dans une mandorle), ou alors de quelques figurations de la Vierge de la rue du bac, parce que le manteau qui l’encadre, et qu’elle soulève un peu de ses mains projetant des rayons, peut faire penser — avec beaucoup de bonne volonté — au dessin des grandes lèvres.

8 juin. — Pris le RER jusqu’au terminus de la ligne B pour visiter la Vallée aux Loups, sur les traces de Chateaubriand, mais aussi de Paul Léautaud, hôte fréquent de la maison au temps du Dr le Savoureux, et qui y est mort. Et de fait, au premier étage, dans le cabinet du Dr le Savoureux, il y a une petite photo très touchante où l’on voit Léautaud tenant, pour le guider, le bras de l’abbé Mugnier, qui sans doute était déjà aveugle ou à peu près.
Cette visite à la Vallée aux Loups était pour moi comme une réplique de celle à Strawberry Hill, la demeure de Walpole, à Twickenham, il y a six semaines. Le plus fort est que la Vallée aux Loups, sans être du tout un second Strawberry Hill, contient des traces de gothique, l’un des propriétaires ayant rajouté une aile dans le style « troubadour », comme dit le cartel.
J’ai donc évoqué pendant deux heures la mémoire d’Atala, de Chactas, d’Eudore et de Velléda. Seulement, j’ai un peu l’impression qu’il n’y a que moi qui me souvienne de ces personnages, car personne ne lit plus ni Les Martyrs, ni Les Natchez, et c’est à peine si on lit encore Atala et René. Chateaubriand avait la tête anglaise, et Les Martyrs comme Les Natchez relèvent à la fois du romance et de l’épopée, très inspirée par Milton, ce qui les rend doublement étrangers pour un lecteur moderne. Sur le plan politique, on peut tout à fait leur appliquer l’observation que je lis dans le Times Literary Supplement du 23 mai à propos du romance sur la scène élisabéthaine (j’adapte un peu) : sérénité, solennité, sagacité et gravité, le paradoxe du romance est qu’il présente ces vertus au moyen du merveilleux ou de l’insolite, en jouant simultanément sur les thèmes de l’itinérance et de l’aspiration à la stabilité de l’être, de la famille, de la nation, qu’il contribue de ce fait à définir.
En voyant des illustrations romantiques des Martyrs et une illustration d’Atala des années 1880 (R. De Los Rios), je fais l’observation que ce style tardif se définit par la conjonction de trois facteurs, chacun nécessitant et renforçant les deux autres : le cadrage, qui coupe la composition, au lieu de simplement l’entourer ; l’écrasement perspectif ; la préférence donnée à la masse, à la forme occupant le champ iconique.
Exposition temporaire consacrée aux portraits romantiques, qui complétait bien ceux que j’ai vus hier au musée de la vie romantique. En détaillant tous ces tableaux, je me suis fait la réflexion qu’une certaine peinture du XXe siècle ressemblait assez à cela (je ne sais pas pourquoi, c’est à la peinture d’un Balthus que je pensais), et que ce qui faisait sa modernité, c’était l’imperfection de la technique — dans la composition, le dessin, le traitement de la lumière —, comme s’il fallait, pour être moderne, se garder d’être trop bon peintre.
Je dois faire une drôle de figure pendant mes expéditions muséales. Deux paires de lunettes, qui sont parfois toutes deux pendues à mon cou, quand je regarde quelque chose de près, à l’œil nu, plus mes petites jumelles de théâtre, pour agrandir ce qui est trop loin de moi.
Les aides optiques n’y changent rien. Après deux heures de visite, j’ai crié grâce et suis allé me promener dans le parc, pour reposer mes pauvres yeux.
Au milieu de ce parc de la Vallée aux Loups, tour Velléda, fantasme architectural, une figuration de la tour d’ivoire d’un écrivain : un cabinet octogonal, avec une petite porte au fond (vers des toilettes ? ou un office ?), des bibliothèques ornées de colonnettes égyptiennes, un buste d’Homère, une petite table de travail. On dit que c’est là que Chateaubriand écrivit Les Martyrs.
À deux pas de là, autre fantasme architectural : un tumulus muni d’une porte. Mais ce n’est pas, comme pourrait le croire un esprit romanesque, le tombeau dont émerge à la tombée de la nuit un seigneur de la civilisation de la Tenne devenu vampire, mais seulement une glaciaire, c’est-à-dire une cuve de six mètres de profondeur dans laquelle l’évaporation maintient la glace, ou la neige tassée, à l’état solide jusqu’à la fin de l’été.
Rentré à Paris, où je voulais achever de me dix-neuviémiser en matant L’Origine du Monde de Gustave Courbet, peintre pubien, à Orsay, mais je suis arrivé juste après la fermeture de la billetterie. Me conformant aux théories de mon voisin de table d'hier, faute de pouvoir contempler la peinture d’une vulve, je suis allé à la chapelle de la rue du Bac, afin d’adorer la Sainte Vierge.
Visité un petit marché de la bibliophilie devant S. Sulpice. Mais il n’y avait rien à moins de trente euros et, du coup, cela perdait à mes yeux tout intérêt.
Si je devais écrire mes mémoires, je pourrais les titrer L’Église et la librairie.

11 juin. — Le diable adore les enfants. Cela peut surprendre. Mais il considère les êtres sub specie æternitatis, et ce lui est un amusement perpétuel de voir une âme empêtrée dans ce corps de minuscule vieillard, incapable de parler et presque de bouger. Il trouve cela du plus haut comique, le diable.

14 juin. — Il y a eu à Paris une mad pride, une marche des fous, destinée, dans la meilleure tradition victimaire, à « démonter les stéréotypes ». L’aliéné que j’ai entendu au journal de France Culture admettait que les psychiatres devaient fixer des limites, mais trouvait que, en cas de passage à l’acte violent, on le soumettait trop vite à un confinement trop étroit.

23 juin. — Pas de jour, hélas, qui n’apporte sa petite moisson de mauvaises nouvelles et qui ne rende un peu plus probable l’éradication des chrétiens d’Orient. Il ne s’agit pas seulement de massacrer ou de chasser les populations chrétiennes. Il s’agit de faire disparaître les traces historiques de l’évangélisation du Proche-Orient puis de l’Asie. Il s’agit, proprement, de rendre le christianisme légendaire.
Je suis sûr que je ne serai suivi par personne, mais je suis ravi de la sentence du courageux tribunal égyptien qui a condamné trois journalistes d’Al Jazeera, autrement dit de Télé-Terreur, à sept ans de prison pour complicité avec les frères musulmans, arrivés au pouvoir par les urnes, et qui ont immédiatement institué un régime criminel. Arguer comme le font nos médias de la norme supérieure de la liberté de la presse, rempart contre le totalitarisme, est, dans cette espèce, le comble du pharisaïsme. Ces journalistes informaient le plus librement du monde ; ils étaient même de parfaits spécimens du journalisme d’opinion, puisqu’ils faisaient de la propagande pour des islamistes génocidaires.

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27 juin. — Le soir, conférence de VigiGender sur les dangers des gender studies à l’école. Discours d’un magistrat ayant pris le pseudonyme de Patrice André, médiocre orateur. La salle était assez opposante. Un philosophe chrétien, à qui j’ai donné ma carte, rappelle l’épître aux Galates (« il n’y a plus ni hommes, ni femmes »). Un militant gay s’inquiète de l’homophobie d’un discours qui dénonce l’entrisme du lobby LGBT à l’école. Une dame qui doit être prof défend l’enseignement de l’égalité entre garçons et filles.
Propos intéressants sur la crise des jeunes garçons, happés par les mondes virtuels, alors que les jeunes filles, elles, restent dans le monde réel, réussissent à l’école, et sont capables de nouer le lien social.
À la fin de la conférence, j’ai fait en privé à l’orateur le reproche de revenir aux rôles « naturels » de l’homme et de la femme, et de faire fi complètement des sciences sociales. J’ai même fait allusion à l’avunculat et aux systèmes de parenté Crow-Omaha, pour montrer que la filiation était « construite ». (Si j’avais su qu’il fallait venir avec son manuel d’ethnographie, j’aurais lu à mon bonhomme ce passage de Marcel Mauss : « Dans une société où la descendance se compte en ligne utérine, je ne suis que l’allié de mes enfants ; dans une société où la descendance se compte en ligne masculine seule, ma femme n’est qu’une alliée de mes enfants. ») Mais je parlais à un mur. L’ennui est que mon conférencier donne des arguments à l’adversaire, puisque tout la démonstration des gender studies est précisément que les rôles genrés sont perçus fautivement par le corps social comme relevant de la nature.
L’autre oratrice était beaucoup plus intéressante, mais elle n’a dit que deux mots, sur des enfants de CM2 choqués par l’intervention en classe d’une infirmière, et qui se sont confiés à leur professeur de religion.
Un coup d’œil sur la littérature exposée. Si les VigiGender faisaient des livres pour enfants, ils seraient de la veine « Le chat qui se prenait pour un canard » et ressembleraient beaucoup, somme toute, à ceux que préconisent les partisans du gender (Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ?).
Pas noté ce nouvel indicateur de la bêtise ambiante : à côté du tristement célèbre « vous avez vu ? » (sous-entendu : « Vous avez vu à la télé ? »), apparition du « je conseille à tous de faire des recherches », invitation à aller lire sur la Toile les âneries qu’y publient des spécialistes autoproclamés.

28 juin. — Ce matin, nouvelle de l’abandon par le ministre de l’Éducation de l’« ABCD de l’égalité », autrement dit du gender à l’école, quatre mois après l’abandon de la « loi famille ». Nouvelle victoire des « lobbys [sic] traditionalistes », si j’en crois le journaliste du Monde qui, furibard, parle toujours de la « supposée théorie du genre ». Cette obstination à nier l’existence même de l’objet de la controverse défie la raison, car en reconnaissant sa défaite le ministre reconnaît au moins que l’initiative était discutable, donc qu’elle existait.
Du reste, la stratégie de l’ancien « quotidien de référence » aura été, d’un bout à l’autre de la polémique, si maladroite qu’on se perd en conjectures. Le Monde était capable d’écrire par exemple, en date du 28 janvier : « En réalité, ces “gender studies” se traduisent par “études sur le genre”, et sont donc une discipline universitaire, en aucun cas une idéologie ou une théorie politique. » Un ergotage sur la terminologie (études de genre et non théorie du genre) aboutit à la négation sans autre forme de procès de l’existence même de l’objet intellectuel considéré, au risque du solipsisme (les gender studies sont évidemment une théorie politique, Michel Foucault, Judith Butler et leurs émules n’ont jamais rien dit d’autre).

29 juin. — La dénégation générale sur l’introduction du gender à l’école m’amène à cette observation très curieuse que les militants d’aujourd’hui n’assument plus leur caractère militant. À les entendre, ils ne réclament rien de particulier, outre l’application du bon sens et le respect des valeurs partagées, et ils concluent, par inversion accusatoire, que ce sont les autres, ceux qui se rebiffent, qui sont des extrémistes et des fous furieux.
« Nous ne pouvons pas nous tromper, puisque ne croyons rien, que nous n’affirmons rien, que nous ne prenons parti sur rien, que nous nous contentons d’accompagner les évolutions de la société », telle est la justification de ceux que j’appelais dans ce journal les extrémistes bien-pensants. Et il est rare qu’ils n’ajoutent pas : « Ils réclament les mêmes droits que vous, au nom de quoi leur refusez-vous ? Au surplus, la population majoritaire ne sera pas affectée. Et d’ailleurs vous êtes incapable de nous démontrer que l’évolution annoncée aurait des conséquences néfastes. »
Il se peut que les intéressés croient sincèrement n’avoir point d’idéologie, puisqu’ils ne défendent pas un groupe particulier, mais tous les groupes qui se présentent avec un grief et une réclamation. En somme, les doctrinaires d’aujourd’hui ne comprendraient pas que cette doctrine des droits ouvert à l’infini constitue précisément leur idéologie.
Revu l’extrêmement curieuse et attachante Voie lactée (1969) de Luis Buñuel. Je crois que ce serait un contresens que de voir dans ce film « surréaliste » un film « anticlérical ». Il est vrai qu’on y fusille un pape, du moins à l’intérieur du fantasme de l’un des personnages, mais je crois que c’est tout simplement une allusion au troisième secret de Fatima. Si le cinéaste conserve des procédés du surréalisme inspirés de l’automatisme ou de l’onirisme — le plus frappant étant naturellement cette faculté qu’a le rêve de modifier à tout instant le chaînage événementiel, cette modification étant aussitôt validée au moyen d’un implicite « c’est pourtant vrai, comment avais-je pu l’oublier ? » —, le film dans son ensemble porte quant à lui sur les hérésies (au sens large, le marquis de Sade voisinant avec les gnostiques priscillianistes, dont il n’est au demeurant pas si éloigné), de sorte que La Voie lactée est peut-être ce que le cinéma a donné de plus proche de la pensée d’un G. K. Chesterton (je pense naturellement au duel entre le jésuite et le janséniste, qui a l’air de sortir de The Ball and the Cross). Je note au surplus que le film n’est pas très différent d’un Hammer Film (on y retrouve sabbats, souterrains et Grands Inquisiteurs). Et comme les figures des siècles passés font sans cesse irruption, le film évoque aussi fortement une expérience vécue comme celle dite des « fantômes de Trianon ». Si j’étais programmateur invité à la cinémathèque, je passerais dans l’ordre Dracula Prince of Darkness (1966) de Terence Fisher, La Dernière Rose ou les fantômes de Trianon, dramatique de la série Le Tribunal de l’impossible de Michel Subiela, télédiffusée le 10 février 1968, et La Voie lactée, et on s’apercevrait que les trois films racontent à peu près la même chose.

1er juillet. — À lire le rapport de l’inspection générale de l’Éducation nationale daté de juin 2014 qui a conduit à l’abandon par le ministre Hamon du gender à l’école (le fameux ABCD de l’égalité), impression d’une victoire à la Pyrrhus.
Sur les gender studies, dénégation totale. Il n’y a dans le matériel pédagogique « absolument rien qui laisserait penser à la promotion d’une supposée “théorie du genre”, mais simplement des exemples pour aider les enseignants à débusquer des implicites [sic] quant à la représentation sociale des filles et des garçons ». Tout au plus les auteurs du rapport reconnaissent-ils, à propos des vidéos mises en ligne à l’usage des professeurs, que « dans un ensemble qui est globalement de qualité, il est cependant regrettable de trouver des discours militants non identifiés comme tels et insérés au cœur de développements à portée scientifique... » Ceci dans un rapport qui est lui-même rédigé dans la langue de bois LGBT, avec notamment un dédoublement systématique des accords (« les enseignant(e)s rencontré(e)s ») et des pronoms (« ils/elles ») !
Le rapport ne contient pas un mot sur l’opposition catholique au gender (Manif pour tous, VigiGender, etc.), et il n’est question que des paranoïaques musulmans, organisateurs des Journées de Retrait de l’École, qui, eux, ont obtenu gain de cause sur la question même qui paraissait ne pouvoir faire l’objet d’aucun débat, l’égalité entre filles et garçons, cette idée d’égalité étant abandonnée sitôt qu’elle heurte les conceptions des sociétés d’origine. « Si certains [parmi les parents ayant retiré leurs enfants] ont agi pour des raisons idéologiques ou liées à des prescriptions religieuses, confiées explicitement ou non aux enseignant(e)s, d’autres se sont trouvés interpellés dans leurs conceptions éducatives ; ainsi ce fut l’occasion pour certains parents d’exprimer des désaccords sur le sujet de l’égalité filles - garçons, d’affirmer leur conception de statuts différents des enfants du fait même de l’identité sexuelle. » (Tout le passage est rédigé dans l’optique du respect des spécificités culturelles et de la confiance perdue, qu’il faut restaurer.)
À propos des pratiques sportives, cette justification des rapporteurs : « Dans ces propositions, jamais on n’oblige les garçons à adopter des “valeurs ou comportements socialement perçus comme plus féminins” ou les filles des “valeurs ou comportements socialement perçus comme plus masculins”. » Le rapport se fait l’écho des craintes des parents : « féminiser les garçons, ce second terme de l’alternative générant une crainte plus répandue et plus vive. » Pas question donc de remettre en cause la virilité agressive du petit maghrébin ! Nouvelle preuve que la bêtise et la violence généralisées ne sont pas des conséquences fâcheuses de l’idéologie officielle : elles sont cette idéologie elle-même.
Le rapport en profite même pour étendre à l’ensemble des pratiques culturelles la consigne de reddition. À chaque fois qu’il y a conflit entre la norme européenne et la norme islamique, on prescrit l’alignement sur la norme islamique : « Les enseignant(e)s de l’école primaire ne souhaitent pas prendre le risque d’induire des conflits de valeurs chez les enfants dont elles/ils savent la fragilité et qu’elles/ils respectent. Les débats autour des « journées de retrait » – aussi peu rationnellement fondés qu’ils aient été – ont créé ou réactivé des dilemmes éthiques. Comment faire pour que les enfants ne soient pas gênés par les discours et les attentes de l’école quand leur vie personnelle et familiale est nourrie de référents culturels très éloignés de ceux que porte l’institution scolaire ? Même des sujets qui semblent plus anodins que l’égalité filles-garçons, parce que plus prosaïques, sont complexes à traiter (santé, hygiène, alimentation, développement durable...). »
Le rapport des inspecteurs généraux constitue, en dépit de leurs dénégations sur le contenu de l’expérimentation, un arbitrage entre minorités revendicatrices, d’un côté le lobby LGBT, de l’autre les musulmans, arbitrage rendu en faveur de ces derniers. Un esprit frivole peut s’amuser de cette confrontation entre un corps de doctrine (les gender studies) fashionable dans les milieux académiques mais passablement exotique, pour ne pas dire ésotérique, et les conceptions de la société arabo-berbère qui, elle, représente la réalité sur le terrain, puisque la population concernée est aujourd’hui celles des parents et des élèves. Mais en rendant leur sentence arbitrale les auteurs du rapport ont, d’une part, passé sous silence l’existence des plus nombreux, et de loin, des contestataires (qui, en l’occurrence, ne constituent nullement une minorité), les Français « historiques », de culture chrétienne, et ont, d’autre part, répondu à une question qu’on ne leur a pas posée, et qu’il ne convenait pas de poser, sur l’égalité entre garçons et filles (personne parmi les opposants chrétiens ne contestait évidemment l’égalité entre les sexes). Le résultat est que, au lieu de se contenter de retirer des programmes les idées inspirées des women studies, des gender studies et des queer studies, ce dont ne se plaindront que les activistes appartenant à ces obédiences, on cède, au moins en intention, aux exigences des néo-Français, en leur promettant un enseignement qui soit, sur la question du statut de la femme comme sur toute autre question, islamo-compatible.
On pourrait également résumer les choses ainsi : ayant délibérément menti à la population, en déguisant un agenda queer sous l’intitulé anodin d’éducation à l’égalité, le ministère s’est retrouvé prisonnier de son mensonge et, devant la levée de boucliers d’une minorité agissante, s’est résolu à abandonner cette idée d’égalité.

8 juillet. — Lecture du fil d’actualité du Figaro en ligne, autrement dit des dépêches de l’AFP. J’observe que le mot représailles a perdu son sens. Le journaliste écrit ainsi : « l'Allemagne débattait aujourd'hui d'éventuelles représailles contre les Etats-Unis », après la découverte dans les services secrets allemands d’un agent double, en voulant dire d’éventuelles réponses, par exemple judiciaires (des représailles, ce sont des violences, des dommages qui se font contre l’ennemi, pour tirer satisfaction d’une violence, d’un dommage (Littré)). Mais si le mot a perdu son sens, c’est parce que la notion n’est plus comprise par les journalistes, incapables de concevoir qu’on puisse en conformité avec le droit de la guerre répliquer à une frappe par une autre frappe. Pour un journaliste, si on réplique, on est coupable d’une exaction. J’en ai d’ailleurs la parfaite illustration quelques titres plus loin, via cette autre dépêche, même source : « Un Palestiniens tués (sic) par une frappe israélienne à Gaza. » L’aberration grammaticale traduit ici directement l’aberration idéologique. Israël n’a pas le droit de répliquer aux envois de missiles palestiniens. Il faut donc, en cas de réplique, déplorer un nombre de « palestiniens tués », c’est-à-dire un nombre de victimes de l’« occupant sioniste », nombre qui se trouve, par hasard, réduit dans cette espèce à l’unité.

Suite.

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