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Extraits du journal de Harry Morgan 2014

Journal 2014 — 3 janvier au 8 juillet

Journal 2014 — 11 juillet au 25 septembre

Une robinsonnade pour toute l'humanité. - Victoire. - Un autodafé. - le Quattrocento à Paris. - Un accident de douche. - L'arrestation d'un sociologue. - Les romans de Margarine Duras. - L'erreur stratégique et l'erreur de doctrine. - La révolte.

26 septembre. — Je crois distinguer dans la communication désastreuse du régime les signes d’une panique croissante. Fait sans précédent, on célèbre un deuil national de trois jours pour un malheureux touriste français égorgé en Algérie par le califat (dans mon patelin, les drapeaux sont en berne depuis ce matin). Mais l’emphase compassionnelle est l’avers d’une médaille dont le revers est le dénégationnisme, puisque le régime a érigé la critique de l’islam en « racisme », et que l’« antiracisme » est ce qui lui tient lieu de morale. Pas question donc de dire que le touriste est victime du terrorisme islamique — ce serait stigmatisant.
Curieuse bataille à front renversé, les médias et le pouvoir niant véhémentement qu’un califat, qu’un jihad, aient rien à voir avec l’islam, et les intolérables réactionnaires de la blogosphère démontrant, dictionnaire à l’appui, qu’un califat est un régime politique de l’islam, qu’un jihad est une guerre sainte islamique. Et comme, décidément, du côté des médias, on perd ses nerfs, on finit par lâcher qu’il ne faut pas parler de jihad parce que, pour nos compatriotes musulmans, ce mot de jihad a une connotation positive.

28 septembre. — Continué de lutter contre mes sumacs en retournant la terre de mon jardin. J’ai l’air de chercher un trésor.
Par association d’idées, je me suis mis en tête de regarder The Day of the Triffids, version de 1962, adaptation infidèle et confuse du roman de Wyndham (on sème les personnages en route, deux personnages isolés sur un phare font un deuxième film, détaché du premier, au terme duquel ils découvrent dans l’eau de mer un herbicide à triffides).
Comme on n’a pas les moyens de montrer en détail l’extinction de la race humaine, le film est davantage une histoire de monde vide qu’une histoire de fin du monde. C’est du reste l’une des tendances du récit apocalyptique britannique, qui tourne souvent à la robinsonnade, une robinsonnade étendue à toute l’humanité.
Une chose drôle. La seule scène londonienne du film est presque l’adaptation de l’illustration de couverture du livre. Mais au lieu de londoniens aveuglés et promis à une mort inéluctable errant sur Piccadilly, on voit les mêmes londoniens à côté de Lincoln’s Inn, l’un d’eux étreignant la base de la curieuse petite fontaine qui est au bas de Newman’s Row, qui remplit donc dans le film la fonction de la fontaine de Piccadilly Circus sur la couverture du roman.

29 septembre. — Dans un documentaire de France Culture, ces deux femmes ayant recouru à la PMA en Belgique, qui expliquent qu’elles ont opté pour l’insémination avec donneur anonyme afin que l’enfant sache dès le plus jeune âge qu’à la question « qui est mon père ? » il n’y a pas de réponse, qu’on a acheté de la « graine de papa ».
L’un des articles de foi de cette civilisation finissante est que pour faire disparaître les problèmes il faut faire disparaître les pères. « Vous n’avez rien à transmettre », dit l’inspecteur de l’Éducation nationale à ses jeunes agrégés, à leur premier jour d’IUFM (François-Xavier Bellamy, Les Deshérités ou l’urgence de transmettre, Plon, août 2014). Mais s’il n’y a rien plus à transmettre, cela signifie qu’on ôte précisément ce qu’un père fait passer à ses enfants : le nom, l’histoire familiale, l’héritage culturel, l’héritage patrimonial. Et de fait, nous n’avons plus, collectivement, de nom (mais tout au plus une désignation infamante, celle de « Français de souche »), plus d’histoire (on nous a remis seulement la liste de nos infamies passées), plus d’héritage, ni culturel (la langue elle-même se désagrège comme en témoigne le sabir effroyable des politiques et des médias), ni naturellement patrimonial (le pays est endetté comme après une guerre).

30 septembre. — Lu The Case of Charles Dexter Ward de Lovecraft, intéressant spécimen d’intertextualité, puisque cela commence comme du Hawthorne et finit comme du Lovecraft, et n’en devient tout à fait que lorsqu’on pénètre dans le souterrain gothique. Récit circulaire plutôt que circuitous, la convention étant que le lecteur comprend très bien ce qu’on lui dévoile progressivement, qui, pour le narrateur et pour les personnages, doit demeurer impénétrable. Le Dr Willett ne saisit de quoi il retourne que quand il accède au souterrain lovecraftien, mais même ainsi le romancier ne peut lâcher le secret ultime que dans un paroxysme de doute et d’épatement. Le roman, du coup, grince un peu sur ses gonds, quoiqu’il ne soit point dénué de charme.

1er octobre. — La littérature comme révélateur. Même l’infect et triste règlement de compte de Mme Trierweiler, ex concubine de M. Hollande, que j’ai lu au supermarché, en cinq minutes, du moment qu’il s’agit de mots imprimés sur du papier, fonctionne comme fonctionne un livre, et dit, dans ce cas précis, ce qu’est un couple (la guerre des sexes réduite à deux protagonistes) et ce qu’est Mme Trierweiler, qui épuise le vocabulaire de la misogynie.

4 octobre. — Visité la nécropole royale de Saint-Denis. Elle illustre bien ce que notait l’intelligent Robert Redeker sur le patrimonial comme histoire morte. On a divisé en deux, au ras du transept, la basilique de Saint-Denis. Au-dessous, c’est l’église paroissiale. Au-dessus, on fait semblant d’être dans un musée, le musée des sépultures des rois (l’entrée se fait par l’extérieur, elle est payante). Car après le vandalisme de la Révolution (profanation des corps et destruction des tombeaux), Saint-Denis a bénéficié d’un regroupement des sépultures royales, pour devenir une sorte de Disneyland de la royauté.
De Clovis 1er, roi des Francs, jusqu’à Louis VII, on voit essentiellement les gisants réalisés en série, vers 1260, sur ordre de S. Louis. Après, les gisants deviennent des portraits. Puis on arrive aux tombeaux monumentaux de la Renaissance, avec au sommet les personnages agenouillés (en orants), et en dessous, les mêmes, nus et morts (en transis).
C’est la crypte qui est la plus émouvante. On y a inhumé Louis XVI et Marie-Antoinette. Dans la chapelle des Bourbons, une relique, dans un vase de cristal. C’est le cœur de Louis XVII.
En me promenant passage Jouffroy, tombé sur la très belle librairie de bandes dessinées et d’enfantina Le Petit Roi. Parti avec une school story d’Angela Brazil.

Ces deux visites superposées m’ont fait penser qu’il y a là deux imageries, l’imagerie royale et l’imagerie enfantine, qui ne jurent pas du tout, qui cohabitent. Sur le strict plan imagier, on conçoit très bien un anachronique baptême d’Astérix le Gaulois, symétrique au baptême de Clovis, et de telles associations devaient être à demi-présentes dans l’esprit des auteurs comme des lecteurs dans les années 1960, car la grande séparation avec le passé ne s’est faite que dans les années 1970.

Une promesse vague et embarrassée du premier ministre Valls concernant la GPA est censée rendre redondante la manif pour tous de demain, c’est du moins ce que les médias répètent en boucle. S’agit-il, comme dans une tyrannie orientale, de ne pas perdre la face ? S’agit-il d’une tentative inepte de déconsidérer les manifestants (qui manifesteraient contre un danger imaginaire) ? On ne sait plus. La propagande elle-même est faite en dépit des règles élémentaires d’une propagande efficace.

5 octobre. — Défilé entre la Porte Dauphine et le boulevard Montparnasse. J’admire l’organisation de la Manif pour tous, mais déplore que mes co-manifestants continuent à ne pas savoir défiler. Tout le monde passe sur les trottoirs, parce qu’on bouchonne, ce qui diminue la longueur du cortège d’un bon kilomètre. On marche beaucoup trop serré. Je ne crois pas, du reste, que cela ait grande importance aux yeux des manifestants, qui en sont tous à leur quatrième ou cinquième déplacement, et qui savent donc comment se comporter.

6 octobre. — Fêté la nouvelle victoire de la Manif pour tous aux huîtres et au cidre brut, tout en me résignant à une terrible migraine acoustique, due à mes trois heures de piétinement derrière une sono en furie.
Coup d’œil sur la presse. C’est toujours Peppone qui rédige les communiqués des Jeunes Socialistes. (« Les Jeunes Socialistes se mobilisent pour contrer l'offensive réactionnaire de la droite et le rassemblement de la “Manif pour tous” ». « Les Jeunes Socialistes refusent de céder face à ces mouvements réactionnaires qui combattent l’égalité à l'école. ») Et pour ce qui est d’argumenter, on ne peut pas dire que l’écolage de nos jeunes bolchéviques leur ait été de grand profit : « Quand les membres de la “Manif pour tous” défilent contre l’apprentissage de l’égalité entre les femmes et les hommes à l’école, oublient-ils qu’aujourd’hui une femme sur dix déclare avoir subi des violences conjugales ? » (Parce qu’il est notoire que la violence conjugale diminue notablement quand on raconte aux enfants des inepties pseudo-scientifiques sur l’« arbitraire » des caractéristiques de genre, de la veine « Louis XIV portait des talons ».) « Quand les membres de la “Manif pour Tous” manifestent contre l’égalité des droits entre tous les couples, oublient-ils qu’aujourd’hui 30 % des personnes homosexuel-le-s de moins de 25 ans ont tenté de se suicider ? » (Parce que chacun sait que les adolescents qui découvrent leur homosexualité se suicident en pensant à ce que leur coûtera une mère porteuse le jour où ils décideront de fonder une « famille homoparentale ».)
Me renseignant mieux, je découvre que Peppone s’appelle Laura Slimani, qu’elle a 24 ans, qu’elle est présidente du Mouvement des jeunes socialistes, et qu’elle a donné à ses diatribes une forme visuelle sur Twitter (« non à la manif des réacs ») qui explique en images que la Manif pour tous est responsable des violences conjugales, des viols, et du suicide des homosexuels. (« S'il avait appris l'égalité femmes/hommes à l'école, il ne l'aurait peut-être pas frappée » ; « S'il avait appris à l'école qu'une femme n'est pas un objet, il ne l'aurait peut-être pas violée » ; « S'il avait pu être accompagné à l'école, il vivrait peut-être mieux son homosexualité ».) Campagne tellement idiote et contreproductive qu’elle a été aussitôt brocardée par les mal-pensants.

Le moindre intérêt de la campagne de la jeunesse socialiste n’est pas que le catholique soit mis à la place d’un autre (on sait quelle est la contre-société installée en Europe, dont les marqueurs culturels sont une misogynie et une homophobie tout à fait assumées). Ainsi, le catholique est placé dans la position du bouc émissaire, au sens exact de l’expression : il est chargé des péchés de l’autre. Mes co-manifestants ou mes coreligionnaires diront que c’est du « racisme anticatholique » (de la « cathophobie »), puisque les catholiques sont diabolisés (violents, violeurs et homophobes). Seulement, cette accusation de « racisme », portée par des catholiques contre le pouvoir socialiste, je continuerai à la réfuter véhémentement, d’abord parce que ce qui se joue ici n’a rien à voir avec les préjugés que tel groupe entretiendrait à l’égard de tel autre — il s’agit d’une lutte idéologique, annoncée comme telle par le parti au pouvoir (le « changement de civilisation », en clair, l’abolition du christianisme) —, ensuite parce que recourir à cette rhétorique de l’antiracisme, c’est s’abaisser au niveau de l’adversaire.

8 octobre. — Lu dans L’Alsace de ce jour : « la préfecture estime que la méthode utilisée par la MPT, avec “le nombre de m2 de l’itinéraire” multiplié par “un nombre de manifestants au m2, est “totalement démentie par les vidéos du cortège qui mettent en évidence des espacements considérables entre les groupes et une faible densité de la foule”. »
Je ne suis pas spécialiste du comptage, contrairement aux journalistes de L’Alsace, mais je sais qu’il n’y avait pas, le 5 octobre, à Paris, d’espacements considérables entre les groupes, ni de faible densité de la foule. On se marchait dessus et le parapluie aux couleurs de la Manif pour tous que j’avais ouvert pour me ménager un espace ne m’a servi à rien, mes co-manifestants insistant pour me piétiner les talons, en m’accusant de surcroît d’essayer de les éborgner.

9 octobre. — La justice française (décision de la Cour de cassation en date d’hier) se blanchit elle-même, et blanchit les services sociaux, avec un aplomb qui impressionne, dans l’affaire de la petite Marina, morte sous les coups en 2009, après six ans de sévices et de mauvais traitements. En pareil cas, je me demande toujours pourquoi on se contente d’un demi-mensonge, puisque, après tout, les parents de Marina ont bel et bien été condamnés en 2012. Pourquoi ne pas nier en bloc et absoudre aussi les parents, en prétendant par exemple que Marina est morte de la maladie rare qui, pour son père, était le nom de code, socialement acceptable, des actes de torture et de barbarie dont il était le principal auteur ?
Cette différence entre le mensonge complet et le demi-mensonge honteux (parents coupables, État innocent), sans doute est-ce la différence entre une société totalitaire, et notre société, qui n’est nullement totalitaire.

10 octobre. — Je m’aperçois qu’on n’en a jamais réellement fini avec le travail de constitution de sa bibliothèque, que, pour ma part, j’annonçais triomphalement comme achevé voilà deux ans. Il y a toujours un livre qu’on a prêté et qu’on ne vous a jamais rendu, et qui justement est épuisé chez l’éditeur, un roman anglais dont on découvre éberlué qu’on ne le possédait qu’en français, un tome manquant au milieu d’une intégrale, etc.
La question des livres en mauvais état pourrait à elle seule faire l’objet d’un petit essai. Je ne me suis jamais consolé du désastre qui frappa la maison d’édition Dover après la mort de son fondateur, Hayward Cirker, et qui nous valut des ouvrages mal façonnés — reliures en accordéon, plats de couverture trop petits.

Je viens de racheter Eminent Victorians de Lytton Strachey, en Penguin Book, édition de 1948, pour remplacer mon exemplaire en Dover Book, édition de 2006, souffrant des maux précités, et qui servira à allumer le poêle. Le Penguin Book est comme neuf. Il m’a coûté six euros quatre-vingt-un avec le port.

11 octobre. — Je suis devenu exclusivement ichtyophage depuis que j’ai vu à Londres l’Animals in War Memorial. (Mais je note ceci avec crainte et tremblement parce qu’il suffit d’une profession de foi kréatophobe pour qu’un quidam vous serve illico un plat de viande, que vous ne pouvez refuser.)
On ne ferait pas mal d’édifier un Animals in Science Memorial. Je repense à Ivan Pavlov, l’inventeur des prétendus « réflexes conditionnés », ligotant des chiens et leur plantant un cathéter dans la joue pour recueillir leur salive dans des pots, et les dressant fameusement à reconnaître la lettre T (ce qui dépasse les capacités cognitives d’un chien, mais un vrai savant ne s’arrête pas à ces broutilles). Moqué par Colette (« La salivation psychique ») qui souhaitait qu’on fît à Pavlov ce que Pavlov faisait aux chiens, et par Paul Léautaud (« on se demande quel profit l’“humanité”, mot inséparable aujourd’hui du mot : science, peut tirer de ces cruautés »).
La torture psychique ne le cède en rien, pour l’horreur et la cruauté, à la vivisection. Un numéro du Times Literary Supplement de cet été rendait hommage à Harry Harlow, l’homme des expériences de « séparation d’avec la mère ». Harlow torturait des bébés macaques rhésus à l’aide de deux « fausses mères », l’une en métal mais avec un biberon, l’autre sans biberon, mais faite en tissu éponge. Il se découvrait invariablement que le malheureux bébé se cramponnait à la structure recouverte de tissu éponge. Conclusion du génial psychologue : la mère n’est pas qu’une mamelle (souvent retourné dans le célèbre adage : « le nourrisson n’est pas un simple tube digestif »). On a prétendu que les expériences de Harlow auraient mis fin à la légende idiote selon laquelle on « gâtait » les bébés en les prenant dans les bras, mais les comportements de parents névrosés sont rarement modifiés par les pseudo-expériences d’un pervers.

14 octobre. — Je n'ai pu m'empêcher de proposer ma contribution à la courageuse campagne des jeunes socialistes contre le préjugé et le réaction.

15 octobre. — Parmi les nouvelles mesures contre la famille qui inquiètent tant mes amis de la Manif pour tous, la plus cynique est sans doute l’obligation de partager entre père et mère le congé parental. La prétendue égalité, imposée au nom d’un féminisme « punisseur », comme disent les réactionnaires, est ici un simple prétexte politiquement correct pour rogner la protection sociale, car qui peut renoncer pendant une longue période au salaire de l’époux, presque toujours plus élevé que celui de l’épouse ? L’intéressant, c’est qu’on devine la réponse toute prête, et d’un parfait pharisaïsme, à qui s’offusquerait : « Mais monsieur, le scandale il est là, il est dans la persistance de cet écart de revenus entre les hommes et les femmes ; mettez fin à ce scandale et notre mesure sera alors le comble de la justice et du bon sens. »

19 octobre. — Je lis dans une feuille quelconque, sur la Toile, ce témoignage d’une cinéaste, privée d’avances sur recettes : « Effectivement, il est difficile d’obtenir le soutien des institutions nationales pour un cinéma chrétien. » Et le bandeau qui défile sous l’article est ainsi libellé : « L’actualité culturelle en vidéo : Sade au Musée d’Orsay. » Je vis dans un monde où un cinéaste catholique est un cinéaste underground, tandis que le marquis de Sade est, lui, au cœur de la littérature et de l’art officiels.
Que dire ? D’abord que ce monde, c’est le mien, que c’est, réalisé à la lettre, le monde rêvé, le monde désiré de mon adolescence, et que je n’étais pas le dernier pour ce qui concernait l’anti-christianisme et la radicalité. (Mon anticléricalisme était largement en protestation contre mes parents, et l’ironie de l’affaire est que, si ma position doctrinale s’est inversée, je porte, en mon âge mûr, sur mes parents un jugement beaucoup plus sévère qu’en mes jeunes années, où j’étais inévitablement contraint par des pensées de culpabilité et d’auto-accusation.)
Que dire ensuite ? Que l’originalité de la classe au pouvoir, c’est qu’elle prétend jouer sur les deux tableaux, qu’elle est gardienne de la nouvelle orthodoxie (car il s’agit bien d’une orthodoxie), mais qu’elle prétend continuer à jouir des prestiges de la transgression. C’est ce qui explique qu’une ministre de la culture puisse défendre une œuvre d’art particulièrement navrante (ce plug anal géant installé place Vendôme) en traitant de nazis ceux qui oseraient s’en scandaliser.

20 octobre. — Le monsieur et la dame à côté de qui j’ai dîné, au food court de la gare de l’est, au soir de la Manif pour tous du 5 octobre, m’ont raconté que leur introduction à l’action politique avait consisté à expliquer à leurs enfants, sur leur propre exemple, que les médias mentaient. Car l’art de la calomnie, tel qu’il est cultivé dans les cercles du pouvoir, ne porte de fruits que sur la scène médiatique, les journalistes et les politiciens s’entre-persuadant à l’envi ; dans la vie réelle, la calomnie est non seulement inefficace, mais tout à fait contre-productive. De façon similaire, l’idéologie victimaire, celle du grief et de la réparation, est une idéologie fantôme, qui permet de marquer des points dans un débat télévisuel, mais qui ne fonctionne pas du tout sur le terrain ; on peut absolument tout exiger au nom de la non-discrimination, et on ne s’en est pas privé. Même remarque pour l’argument de la phobie (en unisabir : « peur de l’autre, rejet de l’autre, crispation autour de la question de ceci ou de cela ») qui n’est valide qu’à l’intérieur de la bulle médiatique ; dans le vrai monde, les gens ont en général d’excellentes raisons de se méfier de tel ou tel, ou bien ils s’en trouvent, et on les persuadera difficilement qu’ils cèdent à une haine aveugle ou une crainte puérile.
La chose incroyable, c’est que les classes au pouvoir sont réfugiées dans la médiasphère comme les Romains de la décadence étaient réfugiés dans leurs thermes. Elles s’imaginent qu’elle tiennent ferme le pouvoir, leur autorité s’arrête aux limites cristallines de leur monde.

25 octobre. — Domaine de Chantilly. Ce ne sont pas les chevaux qui m’attirent mais une exposition « Fra Angelico, Botticcelli, chefs-d’œuvre retrouvés ». Plutôt que de chefs-d’œuvre retrouvés, il vaudrait mieux parler de la réunion de fragments épars, telle cette « Thébaïde » de Fra Angelico, qu’on avait découpée pour la vendre en tableautins, et dont les morceaux ont été ramenés des quatre coins du monde. Des projections vidéo reconstituent ce qu’on ne peut pas voir sur place.
Ce qui constituait le clou de la collection pour le public, c’était la Simonetta Vespucci de Piero di Cosimo, le destin tragique du modèle, mort à 23 ans, ajoutant à l’émotion de l’œuvre. Mais j’ai, pour ma part, beaucoup admiré des panneaux de cassoni racontant l’histoire d’Esther (Esther choisie par Assuérus de Filippino Lippi et Scènes de la vie d’Esther de Botticelli et Filippino Lippi).

Merveilleux tableau du siennois Il Sassetta, S. François épousant la pauvreté. Je note que le cartel réservé aux enfants interprète la double figuration des trois allégories, la pauvreté, la chasteté et l’obéissance, qui s’envolent de concert à droite du tableau, au fait que l’action va très vite, confondant le procédé médiéval de l’image synchronique avec un procédé mareysien, favori des bandes dessinées (Spider-Man est répété dans l’image parce qu’il bondit rapidement). Au fond, ce qui est familier à un professionnel de la culture, au début du XXIe siècle, et aurait-il étudié l’histoire de l’art, c’est le cinéma, la bande dessinée, le jeu vidéo. La peinture de la Renaissance lui est déjà plus ou moins incompréhensible.
Après l’exposition, promenade dans le parc. Entré dans le labyrinthe et ressorti deux fois, mais par des sorties clandestines, car je n’avais pas compris qu’il fallait trouver les gazons avec les jeux puis passer devant (je faisais, moi, stupidement demi-tour).
Tout cela est décidément très « Renaissance », les tableaux du Quattrocento, le labyrinthe, qui fait penser à l’Hypnerotomachia Poliphili. Mais le château ne l’est pas du tout, Renaissance. C’est une épaisse chose du XIXe siècle, qui sent le bourgeois, avec de grosses tours rondes qui ressemblent à des moulins à poivre.
En visitant le Hameau, modèle de celui de Trianon, je crois comprendre ce qui est arrivé aux deux Anglaises de An Adventure, Miss Mauberly et Miss Jourdain — qui ont aperçu Marie-Antoinette et le comte de Vaudreuil en se promenant dans les jardins du Petit Trianon en 1901 —, parce que, dans un tel environnement, on se trouve rapidement dans un état second, a sense that reality is stretched thin.

26 octobre. — Complété ce que j’ai vu cet été à la Galleria Nazionale dell’Umbria dans l’exposition « Le Pérugin, maître de Raphaël », au musée Jacquemart-André. Pourquoi faut-il aligner des noms célèbres dans les titres d’expositions ? Le public se déplacerait-il moins si on titrait seulement « Le Pérugin, peintre préféré de son temps » ? Car c’est bien cette idée du peintre ayant la faveur de son époque qui se dégage, les clés du succès du Pérugin étant le modelé, le trompe-l’œil, la perspective, le coloris.

Erreur de jeunesse, la jambe droite de S. Roch, trop courte, a été placée sur une brique, afin de réparer la perspective, par fierté professionnelle. Plus surprenant, des défauts d’atelier et de fabrication en série, et précisément dans ce qu’on admire le plus (la tête de l’enfant qui semble collée, dans la Vierge à l’enfant).

En sortant, tombé sur la Chapelle expiatoire, à l’endroit de l’ancien cimetière de La Madeleine, où l’on avait enterré Louis XVI et Marie-Antoinette. Naturellement, c’est bouclé, la République ne pouvant tolérer qu’on expie le régicide. Il paraît qu’on peut obtenir une visite de groupe, en réservant, mais je ne sais si l’offre est sincère ; c’est peut-être un excellent moyen de se retrouver dans les geôles de Mme Taubira.
Promené sur le Boulevard Haussmann désert ; c’est, à l’infini, la même succession de riches façades en pierre de taille. Cela ne s’anime que plus à l’est, boulevard Montmartre, boulevard Poissonnière. La marche à pied est le meilleur des tests pour juger d’une ville ; à Londres on tombe à chaque pas sur quelque chose de nouveau, de pittoresque, d’intéressant. L’autre différence avec Londres est l’omniprésence des clochards et des tapeurs, au point que l’usage principal du gobelet en carton à Paris n’est pas de boire du café mais de faire la manche.

27 octobre. — j’ai tenté de sortir du Quattrocento en allant voir l’expo Hokusai au Grand Palais, mais on faisait la queue. J’ai donc complété mon séjour italien en plein Paris avec l’exposition consacrée aux Borgia, au musée Maillol. Relique de Lucrèce Borgia, dans un reliquaire, une mèche de ses cheveux. Au-dessus, deux planches de Milo Manara.

Très intrigué par un S. Michel terrassant Satan, sous une assomption de la Vierge, de Dosso Dossi. Satan est muni d’une queue de rat qui, à son extrémité, brûle comme une mèche d’explosif. Il a des jambes de faune, d’où sortent des pieds d’oie, des ailes d’oiseau, mais dont les plumes semblent recouvrir de façon déceptive des ailes de chauve-souris.
L’après-midi, tombé sur une nouvelle file d'attente au musée des arts ludiques, à l’exposition sur le studio Ghibli. J’ai préféré me promener au Jardin des Plantes et j’ai vu sur les pelouses des morceaux choisis de la FIAC, qu’on démontait au Grand Palais, ce matin. Une dame qui a le genre « culturel » à deux jeunes enfants : « Vous aimez cette petite structure ? » (un machin rose et vert qui faisait des vrilles, c’est fou ce que les artistes contemporains aiment les vrilles, les entrelacs, les vermicelles). Les enfants ne répondent rien, ne comprenant probablement pas qu’il y a quelque chose à admirer à cet endroit. Cet art se déploie en toute liberté, en toute spontanéité, dans la joie des signifiants purs (une couleur, une forme), tandis que, du côté de la réception, la démagogie est poussée jusqu’à l’infantilisme, on aime, on n’aime pas, l’appréciation esthétique étant de même ordre que pour le goût d’un mets ou la couleur d’un vêtement.
Les pauvres naturalistes que je lis et que j’admire, Lamarck, Buffon, regardaient cela en statue.

10 novembre. — Très précieux document sur la morale du perpétrateur — cette brève de l’AFP sur la mort en Autriche d’une gamine de deux ans ébouillantée sous la douche par un père punisseur. (Mais je crois que la traduction y est pour beaucoup et que, confronté à un original peut-être déjà traduit de l’allemand en anglais, l’auteur de la dépêche a, dans son embarras de cancre, produit une sorte de concentré d’unisabir.)

Une fillette de deux ans, qui avait été placée par son père sous une douche trop chaude pour la punir, est morte des suites de ses brûlures lundi, a annoncé un porte-parole des hôpitaux de Vienne.
L’enfant, grièvement brûlée au dos, est morte des suites d’une «défaillance généralisée» de ses organes vitaux après deux semaines d’hospitalisation, a rapporté cette source.
Le père, âgé de 26 ans, avait dit avoir mis la petite fille sous la douche «pour l’éduquer», et avait plaidé l’erreur : il aurait voulu infliger à l’enfant une douche froide.
Resté en liberté, il pourrait être inculpé de mauvais traitements sur un mineur ayant entraîné la mort, selon le parquet de Vienne.
Selon des informations de presse non confirmées, la température de l’eau, sous laquelle la jeune victime a été placée de force, était de 50 à 70 degrés.

Il est remarquable que la mort de la fillette soit décrite comme résultant d’un malheureux accident (une douche « trop chaude »). Mais plus remarquable encore est l’adhésion de l’auteur de la dépêche au système d’éducation traditionnel, où l’on inflige aux tout petits tortures et humiliations pour les « éduquer » (on sait que les parents tortionnaires, lorsqu’ils avouent les sévices, se justifient invariablement en expliquant que l’enfant a été puni pour ses nombreuses incartades). Et l’on décèle une philosophie du droit, au moins embryonnaire, dans l’excuse atténuante qui est fournie : le père n’est pas coupable, parce qu’il avait l’intention d’infliger comme sévices une douche glacée et qu’il s’est trompé de robinet. (Le fait que le père tortionnaire ait laissé sa fille sous la douche brûlante n’est pas pris en compte, parce que, dans la logique journalistique, l’excuse idiote, caractéristique des classes criminelles, une fois produite, devient indiscutable. — Il va également de soi que le motif de l’excuse peut permuter librement ; les parents de la petite Marina, qui est morte entre autres d’hypothermie, puisqu’elle a été assommée puis laissée dans un bain glacé, pourraient ainsi faire valoir qu’ils avaient eu l’intention en réalité de l’ébouillanter, mais qu’ils se sont trompés de robinet, et réclamer sur ce fondement leur élargissement.) Le conditionnel à la fin de la dépêche (« le père pourrait être inculpé de mauvais traitements ») est admirable, car il résume à lui seul la morale du perpétrateur ; la qualification d’actes de torture et de barbarie ne peut être invoquée ainsi, de but en blanc, quand une gamine meurt par suite des sévices qu’elle a subis.

11 novembre. — Deux remèdes à ma misanthropie : voir dans l’humanité des sortes de chats évolués, avec les défauts typiques de ces animaux, gourmandise, paresse, cruauté ; voir dans l’humanité l’étincelle divine.

13 novembre. — Une société laxiste au point qu’il faille écrire « perpétuité réelle » pour désigner une... condamnation à perpétuité (le caractère perpétuel n’étant plus compris dans le mot perpétuité employé seul). Et la morale suit la langue puisque la « réclusion à perpétuité incompressible » est considérée par la Cour européenne des droits de l’homme comme un « traitement inhumain et dégradant ». La Cour a ainsi condamné le Royaume Uni en 2013, et la France ne vient d’échapper à une condamnation semblable que parce que la « perpétuité réelle » n’est, à bien examiner, pas davantage réelle qu’elle n’est perpétuelle, de sorte que l’éventreur de petites filles Pierre Bodein, auteur du recours, pourra solliciter une libération conditionnelle au bout de trente ans d’enfermement. « Il aura alors 87 ans », répètent les journalistes navrés.

15 novembre. — Je me demande ce qu’un Arnold Toynbee eût pensé de l’Europe du début du XXIe siècle. Il me semble que ses analyses de la désintégration civilisationnelle s’appliquent à la lettre : présence d’un État universel (l’UE), mais impuissant et déjà devenu son propre fantôme, élites (minorités dominantes de Toynbee) corrompues et dictatoriales, Völkerwanderung, en provenance cette fois du sud (arabo-berbères et noirs d’Afrique), entraînant l’apparition de prolétariats externes (les peuples en balade) et de prolétariats internes (les déclassés de la mondialisation). La difficulté est qu’émergent en trente ans des phénomènes que Toynbee décrit, à propos des civilisations précédentes, comme s’étalant sur plusieurs siècles.
Personne en France ne lit Toynbee. Nos universités enseignent un prêt à penser et un prêt à cracher post-marxiste (et un prêt à mentir et un prêt à vomir et un prêt à haïr) ; position essentiellement défensive, quoi qu’il en semble.

16 novembre. — Arrestation et mise en examen d’un sociologue, et d’un sociologue palestinien par dessus le marché, pour son implication dans l’attentat contre la synagogue de la rue Copernic en 1980. Par quel miracle celui-là, seul parmi ses congénères, a-t-il échappé à l’impunité, alors même qu’il est allé jusqu’au jihad obstétrical, faisant à soixante ans deux enfants à une consœur radicalisée, pour déjouer son extradition par le Canada, où il s’était installé avec son artillerie et sa sociologie et où il enseignait l’un et l’autre à l’université ?

17 novembre. — Ingrat travail consistant à déraciner un rosier redevenu églantier, à l’issue duquel je suis soufflant et suant. Et pour comble, j’ai entamé la gaine annelée qui conduit sous terre le câble électrique à mon garage. Réparé cela de mon mieux.
On me mande que le mai 68 conservateur que j’appelle de mes vœux a déjà eu lieu, sous la forme des Manifs pour tous auxquelles j’ai participé. Je dois avouer que ce soulèvement des gens ordinaires s’est opérée de façon si pacifique qu’il évoque davantage les Béatitudes que Sun Tsu ou Clausewitz. On en est quitte pour se faire traiter de nazi dans tous les médias et à toute heure.
Je n’ai au fond jamais formé d’opinion sur le fait lui-même du mariage de couples de même sexe. Je n’en avais pas besoin, puisque je suis opposé par principe à la hideuse institution du mariage et que j’ai, vis-à-vis de l’institution de la famille, la plus grande méfiance ; je n’ai aucune raison de cacher que je suis favorable à l’instauration de brigades spécialisées, investies des plus larges pouvoirs, et chargées de la surveillance des cellules familiales.
J’ai défilé premièrement contre un complot ourdi par le régime, complot à ciel ouvert, pour ainsi dire, visant l’oblitération civilisationnelle (le « changement de civilisation ») par la destruction méthodique de nos institutions ; deuxièmement contre le bouleversement du droit de la filiation, avec son cortège de scandales et d’exactions, la privation délibérée de paternité (PMA avec donneur anonyme, suivie de l’adoption plénière par « l’épouse de la mère »), le trafic de chair humaine, désormais encouragé par la Cour européenne des droits de l’homme (« GPA » suivie de l’inscription, en fraude à la loi, du faux état-civil français de l’enfant trafiqué). Bref, j’ai défilé contre Mme Taubira, ses idées, ses idéaux, ses amis. Quant aux quelques centaines ou aux quelques milliers de couples qui recourent ou qui entendent recourir à ces aberrations procréatrices, ils m’agacent par leur militantisme, c’est-à-dire par leur narcissisme. « Ce que vous faites, et si mal, disent-ils aux couples traditionnels, vous allez voir que nous allons, nous, le faire de façon exemplaire, pour cette raison précisément qu’aucune société humaine ne l’a jamais accompli, et que nous sommes admirables. »
On répète beaucoup qu’on ne pourra pas abroger la loi Taubira parce que ce serait inconstitutionnel (mais une loi peut abroger une loi antécédante), parce que ce serait un retour en arrière (et que la voie du progrès serait semée de mystérieux « cliquets » qui empêcheraient précisément de rebrousser chemin si d’aventure on s’était égaré), ou simplement parce que cela créerait une « inégalité » entre les couples de même sexe qui auront pu se marier pendant la durée d’application de la loi et ceux qui ne le pourront plus. Ce qui est remarquable dans ce dernier argument c’est qu’il abuse un esprit réfléchi pendant quelques secondes, c’est-à-dire précisément pendant le temps du débat médiatique, où l’on s’invective et où l’on s’assomme de formules creuses. Cependant, si l’on s’y attarde plus longtemps, on se rend compte qu’en raisonnant de la sorte, il n’y a plus d’activité normative possible, pas même la modification d’un plan d’urbanisme par un conseil municipal, comme le note lucidement la publiciste Anne-Marie Le Pourhiet (si on rend des parcelles inconstructibles, on crée une inégalité entre les propriétaires qui avaient pu construire sur ces parcelles et ceux qui ne le pourront plus). L’argument de « l’inégalité » relève du droit spontané, et l’effronterie consiste précisément à le déguiser en principe général.

19 novembre. — Dans le Guardian en ligne, rubrique du courrier du cœur : « I'm 23 and I've met someone but I don't know whether to tell him about my lack of experience. » La norme morale inversée n’est pas moins anxiogène — elle l’est peut-être davantage — que la norme morale ordinaire. Comment puis-je être vierge à 23 ans ? Je ne dois pas être normale. Il est vrai qu’on ne lapide pas les jeunes femmes parce qu’elle sont encore vierges, notre civilisation aura eu du moins cette supériorité-là.

20 novembre. — À cause d’un article dans le Times Literary Supplement, beaucoup regardé les photos d’August Sander, ethnographie par l’image des Allemands de l’entre-deux-guerres. Il y a dans ces clichés quelque chose qui me trouble profondément et qui est relié à l’habitus au sens du Manuel d’ethnographie de Marcel Mauss, c’est-à-dire à l’inscription des états et des métiers dans les corps.

21 novembre. — Bel aveu de cette pédagogue entendue sur France Culture : « Je suis intrinsèquement convaincue » (du bien fondé de nouvelles mesures idiotes et démagogiques en faveur des élèves « décrocheurs ») — c’est-à-dire : je suis convaincue sans égard pour les facteurs extérieurs, en restant imperméable à toute vérité et à tout argument. Une fonctionnaire modèle.

22 novembre. — L’argument des généticiens contre l’existence des races humaines (on observe plus de différences à l’intérieur d’une race qu’entre des personnes de races différentes) est une resucée de l’argument de Rousseau sur le pongo et l’orang-outang (Discours sur l’origine et le fondement des inégalités) : « On trouve dans la descriptions de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec l’espèce humaine, et des différences moindres que celles qu’on pourrait assigner d’homme à homme. » L’argument des généticiens vaut ce que vaut l’argument de Rousseau.

23 novembre. — Fin de semaine dans les para-sciences, pour me délasser avant le prochain week-end, consacré au salon des ouvrages sur la bande dessinée. Hier, lu le rapport Condon (1968) sur les soucoupes volantes. Aujourd’hui, écouté la musique spirite de Rosemary Brown, dont, adolescent, je lisais justement le livre en attendant mon tour, au cours de piano. Téléchargé la partition du Moment musical de Schubert. J’ai donc joué une musique dictée par un fantôme.

26 novembre. — Toujours l’unisabir. Cette phrase incroyable, tirée d’une dépêche AFP : « Deux des trois hommes âgés de 21 à 23 ans ont été condamnés respectivement à deux ans de prison ferme, dont 18 mois avec sursis, et deux ans, dont 16 mois avec sursis. » L’expression « prison ferme » désormais fait bloc, et pour cette raison précisément que les peines de prison ne sont pas effectuées : il n’y a qu’un régime, baptisé par antiphrase « prison ferme », régime dans lequel on ne va jamais en prison (les peines non assorties du sursis sont exécutées « en milieu ouvert », c’est-à-dire qu’elles ne sont pas exécutées du tout).

28 novembre. — Comme on a sorti un troisième et un quatrième volume des œuvres complètes de Marguerite Duras dans la Pléiade, un peu lu, au hasard des pages, cet auteur qui commença dans le roman colonial (Un barrage contre le Pacifique, 1950), en digne continuatrice de Myriam Harry, et y trouva tardivement le succès populaire (L’Amant, 1984). Je crois que Duras aura eu une influence désastreuse sur la littérature de son temps, à cause du caractère factice de sa prose et de sa phrase informe, aboutissant à une sorte de margarine langagière. Margarine Duras, donc, capable d’écrire une phrase comme celle-ci, dont Proust aurait dit qu’elle s’arrange comme elle peut, et qui a l’air de se manger elle-même : « Si exigeants [étaient les fonctionnaires coloniaux] que la mère, faute de pouvoir satisfaire leur appétit dévorant, que jamais ne tempérait la considération d’aucun cas particulier, même si elle avait été prévenue et si elle avait voulu éviter de se faire donner une concession incultivable, aurait été obligée de renoncer à l’achat de quelque concession que ce soit. » (Un barrage contre le Pacifique.)
Toutes les mauvaises romancières qui voulaient procurer l’illusion de la haute littérature ont essayé de pasticher le style déplorable de L’Amant : « Et une autre fois, c'était encore au cours de ce même voyage, pendant la traversée de ce même océan, la nuit de même était déjà commencée, il s'est produit dans le grand salon du pont principal l'éclatement d'une valse de Chopin qu'elle connaissait de façon secrète et intime parce qu'elle avait essayé de l'apprendre pendant des mois et qu'elle n'était jamais arrivé à la jouer correctement, jamais, ce qui avait fait qu'ensuite sa mère avait consenti à lui faire abandonner le piano. »

29 novembre. — Salon des ouvrages sur la bande dessinée à l’espace des Blancs-Manteaux à Paris. J’anime un débat sur le discours britannique sur la bande dessinée, avec Jean-Paul Jennequin, Paul Gravett et Ann Miller, et je participe à un débat sur la censure avec Bernard Joubert et Jean-Yves Mollier.

2 décembre. — La migraine qui suit les voyages me rend agraphe par confusion des mots homophones. Je ne m’en rends compte qu’en me relisant le lendemain. J’ai écrit à Philippe Morin : « dans le dessin d'équilibrer sa composition », à Bernard Joubert : « qu'elle couche avec tout le monde, qu'est se drogue ».

3 décembre. — L’Assemblée nationale adopte une proposition (non contraignante) de résolution demandant au gouvernement français de reconnaître l’État palestinien. Marketing électoral à destination des « militants pour une paix juste et durable en Palestine », c’est-à-dire des terroristes et des émeutiers antisémites qui, cet été, ont mis Paris et sa banlieue à feu et à sang.

4 décembre. — Nouvelle démission d’un conseiller de l’actuel président, chargé des « questions d’égalité et de diversité », ce qui, traduit de l’unisabir, signifie qu’il avait pour tâche d’entretenir le grief et la réclamation des populations allochtones. Cet apôtre de la justice sociale et de la fraternité humaine est mis en examen pour détournements de fonds. Le régime s’évacue par la correctionnelle.

9 décembre. — Décidément les clercs de l’actuel régime ont perdu la boussole : rubriques anti-bobards (« Désintox », dans Libération, Les Décodeurs, sur le site du Monde) plus tendancieuses que les articles qu’elles dénoncent ; sur-interprétation moralisatrice, tout mouvement social contrevenant à l’idéologie — et fût-ce le succès aux élections professionnelles des syndicats enseignants hostiles à la démagogie du ministère — amenant l’accusation de « repli sur soi » ; chantage au racisme fonctionnant à présent sur le mode aléatoire (il est très difficile de comprendre pourquoi les manifestants catholiques sont « homophobes », ou pourquoi les crèches dans l’espace public sont devenues soudain « islamophobes », et ces qualificatifs pourraient permuter sans qu’on y gagne ou qu’on y perde).
Je découvre un exemple parfait de propagande incohérente sur le site de L’Obs, qui ferraille contre les déçus du multiculturalisme, en usant d’un petit ton de persiflage, malheureusement tout à fait gâché par la démonisation des mal-pensants, tous « identitaires » et « néo-fachos ». Il est difficile de poser à l’esprit rassis quand on cède soi-même à l’hystérie dénonciatrice et c’est un excellent moyen de passer pour plus énergumène que ceux qu’on combat.
La chose incompréhensible, c’est que cette clergie s’obstine à produire ses « éléments de langage », en oscillant entre suffisance et morosité, alors même qu’elle sait la partie perdue.

10 décembre. — (Pour faire suite à la note d’hier.) Je ne sais laquelle fut la pire, de l’erreur stratégique ou de l’erreur de doctrine. L’erreur stratégique a consisté à s’enfermer dans la préférence étrangère jusqu’à proclamer que ceux qui se sentaient des liens historiques avec ce pays étaient des salauds (« fachos », « réacs », « identitaires ») ; ce faisant, plus qu’en révolutionnaires, militant pour le « changement de civilisation » — ce qui eût pu fédérer au moins la frange la plus extrémiste de la gauche  —, on se posait en en traîtres et en séides, et la révolte de la population — de l’ensemble de la population — était inévitable. L’erreur de doctrine consistait à faire du multiculturalisme la nouvelle religion laïque, à visée universaliste. Seulement cette religion ne connaît ni fin dernière ni au-delà ; tout se joue ici et maintenant et force est de constater que, loin de vivre dans une utopie, nous faisons l’expérience d’une guerre communautaire qui s’exaspère de jour en jour.

11 décembre. — Le plâtrier découpe soigneusement les plaques d’isolant dans mon grenier. Je travaille tout aussi méticuleusement à la traduction des textes du volume de Barnaby de Crockett Johnson, dans mon bureau. Amour du travail bien fait, vertu laborieuse. Ce sont là des valeurs du passé. J’avais déjà fait isoler ces greniers il y a neuf ans. Travail mal conçu, bâclé, facturé à un tarif prohibitif. À cette époque, je me laissais facilement mettre en confiance par des artisans qui démarchaient à domicile.
Vu The Miracle of the Bells (1948), sorte d’imitation de The Bells of St Mary’s (1945), incroyablement sentimentale et confuse, avec, à la place de la nonne jouée par Ingrid Bergman, une actrice poitrinaire interprétée par Alida Valli, dont le sacrifice mystique consiste à se tuer à la tâche — littéralement — en interprétant la sainte dans Joan of Arc. Le « miracle » qui la rend célèbre à titre posthume consiste en un coup publicitaire par un agent, suivi d’un phénomène naturel exploité avec cynisme dans un sens surnaturel, l’une des leçons du film étant qu’il est permis de mentir si cela fait revenir les gens à la messe.

12 décembre. — La police indonésienne a arrêté, sur dénonciation d’un imam, le rédacteur en chef d’un quotidien anglophone, pour avoir publié une caricature sur le califat. On y voit des exécutions sommaires et un moudjahid hissant un pavillon noir de pirate, qui est aussi le drapeau du califat et qui est par conséquent frappé de la profession de foi islamique.

C’est, comme il fallait s’y attendre, l’association de la shahada avec le Jolly Roger qui vaut l’accusation de blasphème ou d’islamophobie. Cette accusation est par conséquent en contradiction flagrante avec le sens du cartoon, qui est précisément que le califat regroupe une bande de gangsters qui s’abritent derrière un prétexte religieux. Le vieil adage chinois « quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt » s’applique à la lettre à la censure, car le censeur contemple stupidement ce qu’on lui met sous le nez, et finit par s’en offenser, sans se demander jamais ni ce qu’on veut dire, ni de quelle façon on veut le dire.

13 décembre. — Vu Green for Danger (1946) de Sidney Gilliat, excellent whodunnit avec Alastair Sim, se passant dans un hôpital militaire rural bombardé par les fusées V1. Alastair Sim joue presque toujours le même personnage, un étranger (typiquement : un inspecteur de police, mais ce peut être aussi un homme de lettres) qui sème le trouble dans une communauté fermée, et qui le fait avec un cynisme achevé et une délectation tranquille.

Au club des économistes de France Culture : « Les revenus du bottom quarante pour cent ».

14 décembre. — Capté par hasard sur France Culture l’émission de La Libre Pensée, pas entendue depuis dix ans au moins. On tonne contre les crèches dans l’espace public. Mais les bouffeurs de curés ont eux aussi attrapé le virus de « l’antiracisme » et ils expliquent très sérieusement que les crèches enfreignent les droits de l’homme, et spécifiquement leurs droits à eux qui, en tant que libre penseurs, sont victimes d’une sorte de racisme créchier, ou d’une persécution par voie de crèche.
Revu sur la Toile Gone to Earth de Michael Powell, d’après le roman de Mary Webb, qui ne figurait pas dans mon coffret Michael Powell en DVD, et que j’avais négligé d’enregistrer sur cassette vidéo pendant un cycle Michael Powell au Cinéma de minuit de Patrick Brion (curieux comme on garde le regret de n’avoir pas enregistré un film à la télé, il y a un quart de siècle).

16 décembre. — Le régime organise son congrès de Nuremberg, en inaugurant en grande pompe, sept ans après son ouverture, la cité de l’immigration, sise symboliquement dans l’ancien musée colonial de la Porte dorée.
Ce musée est maudit. La population le déserte, le considérant comme le musée qui célèbre son effacement démographique au profit de l’immigration afro-musulmane. Cependant il ne faudrait pas s’imaginer que les suppôts de la France « métissée » éprouvassent la moindre reconnaissance ; la précédente tentative d’inauguration du musée de l’immigration avait été empêchées par des manifestations de sociologues ; le musée a longtemps servi de squat à des « sans papiers », c’est-à-dire à des immigrés clandestins dont j’imagine qu’ils ont fait de leur mieux pour dégrader ce magnifique bâtiment Art Déco.

17 décembre. — L’un des traits les plus déplaisants de l’idéologie contemporaine est la prise en otage de la générosité. Voici que tous les médias, à la suite du ministère de l’Éducation, se répandent en lamentations sur les pauvres élèves traumatisés par les notes et proposent de remplacer ces chiffres stigmatisants par un code de couleurs ou par des smiley faces.
Ce que cachent ces bonnes intentions, c’est une violente campagne de dénigrement dirigée contre les professeurs.

18 décembre. — Révolte des crèches (placer une crèche dans l’espace public est aujourd’hui un acte de résistance puisque c’est interdit en théorie), révolte des cantine scolaires (les maires opposent des fin de non-recevoir aux parents qui réclament des menus halal). On en arrive tout de même, vaille que vaille, à la constitution d’une sorte de Moral Majority, même si sur des sujets comme la pression fiscale ou les droits sexuels et reproductifs, il n’y a pas grand chose à espérer pour le moment. En attendant, tout ce qui avait été grignoté par l’islam est remis en question, l’engouement d’une partie de notre jeunesse pour le jihad ayant mis dans une position délicate les partisans du « changement de civilisation ».
Il est curieux que ce mouvement de résistance ait commencé par la Manif pour tous, c’est-à-dire par une manifestation de provinciaux défenseurs de la « famille » qui, aux yeux du régime, ont dû paraître anachroniques. Mais en réalité, par « famille », les gentils opposants catholiques désignaient un nouvel underground face à la toute puissance de l’État, des médias, du capitalisme mondialisé, et, plus que la dépossession matérielle, c’est la dépossession intellectuelle et spirituelle qui a fait monter la révolte.
En somme, le régime a fait une mauvaise appréciation des forces en présence. Il pensait le christianisme à peu près épuisé (ce qui était, de son point de vue, une excellente nouvelle), et il avait en vue une société reposant sur un syncrétisme entre une France « laïque » et « socialiste » et les nouveaux arrivants de culture musulmane, quelque chose qui eût ressemblé plus ou moins à la Tunisie d’un Bourguiba. Il apparaît que les Français tiennent férocement à leurs traditions culturelles et religieuses et qu’ils ne veulent d’aucun syncrétisme. Il n’y a qu’à s’en accommoder.

19 décembre. — Exemple de phrase agrammaticale sous la plume d’un journaliste (Luc Le Vaillant), écrivant dans Libération : «  Cher Robert Ménard, je cesserais (sic) de m’opposer à la crèche de Béziers si les parents du Divin Enfant sont tous deux représentés par des santons masculins à la barbe bûcheronne. » Si la proposition principale est au conditionnel, il faut : « si les parents étaient tous deux représentés » ; si elle est au futur, il faut : « je cesserai de m’opposer quand les parents seront tous deux représentés. »

Vu L’Atlantide (1932) de Pabst, d’après le roman de Pierre Benoît, version française et version anglaise. La She de Rider Haggard revue à travers l’imaginaire colonial français donne au cinéma un ennuyeux navet, en dépit de la présence de Brigit Helm, qu’on a déguisée pour l’occasion en statue grecque. Le choix du film ethnographique (tourné chez les touareg du Hoggar) s’avère désastreux, car il contrarie le récit d’aventures fantastiques ; autant nous montrer des Provençaux dansant la farandole avant de nous expliquer que la fille du mas est une reine atlante descendante de Neptune.

20 décembre. — Sur France Culture, l’avocat Jean-Pierre Mignard, proche de l’actuel président de la République, parle de ses idées religieuses, pour l’essentiel une resucée — probablement involontaire — de H. G. Wells (God the Invisible King, 1917) : le besoin de Dieu naît de la dépression de l’homme qui découvre son insignifiance ; ce Dieu est un pauvre Dieu, qui s’efforce de lutter courageusement contre le mal, en sachant la partie perdue.
Quant au Christ, pour Mignard, c’est un grand déprimé, qui pleure devant la tombe de Lazare, pleure au jardin de Gethsémani, pleure sur la croix.
Il apparaît aussi que la religion de Mignard n’est pas celle du Dieu d’amour, ni même celle de la faute et du pardon, mais celle de la culpabilité. Je suppose que c’est ce qui rapproche Mignard de ses amis d’extrême gauche. Mais alors que ceux-ci ont besoin d’établir notre culpabilité par des ratiocinations pseudo-historiques (croisades, colonisation, esclavage), pour Mignard, cette culpabilité est ontologique ; nous sommes « responsables et coupables », simplement parce qu’il faut un coupable. Je n’ai pu m’empêcher de frissonner en me souvenant que Me Mignard a fait condamner un innocent dans l’affaire de Villiers-le-Bel, le policier dont le seul tort était de se trouver au volant de la voiture de patrouille sur laquelle deux adolescents en moto-cross, sans lumière, sans freins, sans équipements de protection, étaient venus s’écraser à un carrefour, en violant une priorité.

Vu It (1927), avec Clara Bow. Le film avait fait scandale à son époque, et on l’avait jugé érotisant, en partie à cause de son sujet ( « It » désigne, en gros, le magnétisme ou le sex appeal). C’est en réalité une esquisse charmante et parfaitement innocente. Clara Bow est une de ces lilliputiennes à large visage qui dans la vie sont des monstres mais qui à l’écran sont ravissantes.

21 décembre. — Beaucoup de jeunes musulmans de la petite ville de Lunel, dans l’Hérault, sont partis pour le jihad, et quelques uns y sont morts. Le président de l'Union des musulmans de Lunel, qui gère la mosquée El Baraka, a déclaré, au milieu de médiévales imprécations antisémites (c’est toujours l’accusation de meurtre d’enfants qui revient), que les départs au jihad n’étaient pas condamnables et qu’il n’avait, pour sa part, aucune intention de déradicaliser les jeunes musulmans (Les propos de M. Lahoucine Goumri, tels que retranscrits dans Le Midi libre sont : « Si on doit condamner quelque chose, il faut condamner ce qui est condamnable. Pourquoi condamner ces jeunes qui sont partis au nom d'une injustice en Syrie et pas ces Français qui sont partis et ont tué des bébés palestiniens avec Tsahal l'été dernier ? Pourquoi est-ce qu'une mosquée condamnerait, alors que les autres religions ne le font pas ? ») Le président de l’association cultuelle a poussé le manque de tact jusqu’à observer que le meilleur recruteur des moudjahidin était l’actuel président de la République, puisque le politique a déclaré « dès mars 2011 » que Bachar El Assad était « un boucher et un criminel ».
Lunel. C’est l’endroit où l’insupportable Renaud Camus avait vu « aux fenêtres et sur les seuils de ces très vieilles maisons, une population inédite », ce qui lui avait valu d’être étiqueté comme un illuminé xénophobe par les bien-pensants du Nouvel Observateur. Or que voit-on aujourd’hui sur toutes les chaînes de télé ? On voit des images d’une petite ville de 26 000 habitants colonisée par l’islam (sur les images, les femmes ont la tête et le cou cachés par un fichu, et elles poussent des landaus), c’est-à-dire que le téléspectateur voit exactement ce que décrivait ce pauvre délirant de Renaud Camus. La nouveauté, c’est que les jeunes gens — les enfants qui sont sortis de ces ventres — sont partis faire le jihad.

22 décembre. — Attaques jihadistes, un homme armé d’un couteau qui entre dans un commissariat, à côté de Tours, et se met à poignarder les policiers, trois hommes en auto qui écrasent les piétons à Dijon.
La réaction instinctive des suppôts du régime est de cacher la réalité. Dans l’affaire de Dijon, l’article sur le site du Bien Public, dans sa version initiale d’hier soir, commençait ainsi : « Un terrible accident est survenu ce dimanche soir rue Chabot Charny à proximité de la place Wilson à Dijon. » Là-dessus, l’article expliquait que le « terrible accident » était causé par un moudjahid qui était occupé à écraser les gens en hurlant : « Allahou akbar » et : « Au nom des enfants de la Palestine ». Du reste, il a suffi de quelques minutes pour que tombât la dépêche AFP, qui parlait, elle, d’un déséquilibré. Et dès lors, tout rentrait dans l’ordre. Ce matin, le journaliste de France Culture ne mentionnait l’attaque qu’à la fin du bulletin, en deux phrases, parce qu’on ne peut évidemment consacrer un journal radiodiffusé à des collections de faits divers impliquant des déséquilibrés.
Le pire est que, lorsque ces gens sortent du déni, ils se mettent aussitôt à s’exprimer dans le fallacieux jargon victimaire. Les assaillants, nous dit-on, ont peut-être bien après tout appliqué les consignes du califat de frapper sur le sol français avec les moyens du bord, mais cela prouve précisément qu’ils présentent une pathologie psychiatrique très lourde.
En somme, le système possède deux langues de bois. La visée de la première est de travestir les faits (une attaque terroriste est un « accident », un « incident », au pire un « drame »). La seconde a pour finalité la réinterprétation victimaire, rendant poreuse la frontière entre perpétrateurs et victimes. Je ne serais guère étonné si dans quelques jours on nous expliquait que tous ces malheureux sont passés à l’acte à cause du climat d’« islamophobie ». Après tout, le régime n’avait rien trouvé de mieux, il y a trois semaines, après une barbare agression antisémite à domicile, que d’ériger en grande cause nationale la « lutte contre le racisme et l’antisémitisme ». Le mot racisme n’était nullement un redoublement du mot antisémitisme, et il s’opérait là une sorte de magie noire, l’agression antisémite permettant d’identifier une substance diffuse et invisible (« le racisme ») puis de désigner la victime de cette maléfique influence, qui était naturellement le musulman : la preuve que les musulmans sont en butte au racisme, c’est que des voyous islamisés ont torturé et violé chez elle, sous les yeux de son mari, une jeune femme de confession juive.

23 décembre. — Essuyé les plâtres — dans le sens le plus littéral, puisque mes plâtriers ont fini leur travail. Rangé des papiers. Mis de l’ordre dans ce journal. Ce qu’on coupe dans un journal, au moment où on se relit, c’est invariablement ce que, au moment de le noter, on trouvait le plus important.

28 décembre. — La population n’a pas du tout accepté l’euphémisme officiel  — actes commis par des déséquilibrés — à propos des récentes attaques islamistes, et je crois bien que ce sujet — les attaques et le déni gouvernemental — a occupé toutes les conversations au réveillon. Le journaliste de France Culture, visiblement embarrassé, parlait aujourd’hui de la « concurrence des interprétations », sur le modèle de la « concurrence victimaire ». (C’est dans l’affaire de Dijon que se trouve le nœud de l’affaire, car l’attaque d’un commissariat à côté de Tours est, elle, bel et bien qualifiée d’acte terroriste par l’Intérieur, tandis qu’une attaque à Nantes, similaire à celle de Dijon, est le fait d’un homme qui, quoique déséquilibré, n’a pas de revendication islamiste.)
Que les terroristes qui frappent actuellement en Europe — à commencer par Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche — soient des psychopathes ne paraît guère contestable. Mais le mot déséquilibré pose problème, car il semble impliquer qu’il n’y aurait pas à chercher de sens dans des actes qui relèveraient par définition de la déraison. La procureur de la République à Dijon a affirmé ainsi que l'attaque du criminel motorisé ne relevait « absolument pas d'un acte terroriste », ce qui est proprement sidérant et en dit long sur le dévoiement de la justice.
Je crois que ce qualificatif de déséquilibré n’a été introduit que parce que le régime, dans son souci apologétique, s’est saisi de l’interprétation tendue par Dounia Bouzar — a plausible woman, proche de l’islam frériste — qui voit dans les Français partis faire le jihad des victimes qui auraient subi un lavage de cerveau sur internet et qu’il faudrait par conséquent « déprogrammer » à leur retour. Aussi bien, les récentes attaques ont servi de répétition générale à ce retour prévu sur notre sol de criminels génocidaires.

Le souci, voire l’obsession de l’apologie que manifeste le régime me donne à penser que l’idéologie victimaire, où d’aucuns voient un christianisme dévoyé, a de plus étroites accointances avec l’islam. L’idéologie victimaire est comme l’ombre portée du mahométanisme sur des vapeurs ou des nuées. Elle est une sorte de double fantomatique de l’islamisme. Voilà des années que je me casse la tête sur ce point épineux : les mouvements et les associations prétendument antiracistes, qui sont les véritables inventeurs de l’idéologie victimaire, avaient-ils un programme à plus longue vue que la simple récrimination et l’auto-encensement ? Ou bien y a-t-il simple convergence entre l’idéologie victimaire et l’islamisme, par analogie des structures ? Quoi qu’il en soit, on trouve bien des éléments communs. L’idéologie victimaire se réclame de l’égalité, mais elle commence par poser une foncière inégalité, puisque certains ont un droit sans limite à se déclarer « offensés » et à réclamer le « respect », et disposent d’une immunité totale sur leurs actions, y compris les plus violentes (à telle enseigne que sept ou huit condamnations inscrites au casier judiciaire sont censées prouver l’innocuité d’un petit délinquant passé au jihad), tandis que d’autres n’ont aucun droit, certainement pas le droit à l’indignation, puisqu’il est posé au départ qu’ils sont les mauvais, qui ne peuvent exprimer par définition que leurs « préjugés ». Enfin, il y a chez les tenants de l’idéologie victimaire une préoccupation d'eux-mêmes, une importance, une boursouflure qui seraient comiques si elles n’étaient odieuses. L’hyper-susceptibilité, l'exigence de respect unilatéral, l’interdiction faite à l’autre de se plaindre du sort qu’on lui fait, le droit de voir sa vanité flattée à chaque instant, cela ressemble beaucoup aux prescriptions de l’islam. Dans le pacte d’Omar, les chrétiens doivent s’humilier, s’abaisser continuellement devant leurs maîtres musulmans, à qui il est loisible de juger à tout moment que l’humilité est feinte ou l’abaissement insuffisant et de châtier en conséquence les contrevenants comme rebelles et séditieux. Décidément, je crois que c’est l’image de l’ombre portée qui est la plus adéquate. L’idéologie victimaire est sortie de cervelles qui considèrent les choses more mahometico.

29 décembre. — La première chose que j’entends en me levant, au journal de sept heures de France Culture est ceci : « Les mouvements d’extrême droite, comme la Manif pour tous. » C’est la correspondante brésilienne de Radio France qui fournit ce spécimen de désinformation.
Une demi-heure plus tard, la « sociologue engagée » Irène Théry, qui milite pour la « légalisation d’une GPA éthique », recycle un argumentaire vieux de deux ans : la Manif pour tous est la manifestation des homophobes ; elle fut cause d’une forte augmentation d’agressions physiques à l’encontre d’homosexuels (on sait aujourd’hui que l’agression la plus médiatisée, celle de Wilfred de Bruijn, le 8 avril 2013, était le fait de petits voyous musulmans, Abdelmalik M. et Redouane K. ; les agresseurs avaient été identifiés dans les jours suivant leur forfait, mais ils ne furent interpellés que le 18 septembre, le régime disposant dès lors de cinq mois pour faire mousser l’argument de la violence homophobe dans le sillage de la Manif pour tous).

Les propos de la sociologue militante n’étaient pas inintéressants. L’universitaire ne cachait nullement sa déception et sa rancœur : la Manif pour tous a fait capoter la « loi famille » et l’« ABCD de l’égalité », et madame Théry enrageait parce qu’on lui avait expliqué en très haut lieu qu’on ne tenterait plus rien sur le sujet de la PMA, le dossier étant politiquement suicidaire. D’autre part, madame Théry a livré sans aucune espèce de précaution oratoire sa vision politique et sociétale : la légalisation de la GPA consacre l’émergence de valeurs nouvelles — que la chercheuse oppose de façon polémique à celle des « catholiques tradis » (qui « refusent toujours le divorce ») —, valeurs fondatrices d’une anthropologie nouvelle (puisqu’il y a désormais, selon madame Théry, une nouvelle façon de mettre les enfants au monde). Cependant la chose qui m’a frappé dans le discours de cette partisane de la post-humanité (et dans celui du militant gay Didier Lestrade, qui lui donnait la réplique au téléphone), davantage que le recours à l’invective et à la diffamation, davantage que le narcissisme et que le solipsisme militants, c’est l’inversion polémique. Les catholiques sont une « minorité » ; cette « minorité » a réussi à « démoniser » la GPA et ses partisans.
Le cocasse, c’est que madame Théry partage cette thèse d’un christianisme devenu résiduaire avec ses rivaux mimétiques du noyau d’agitateurs que je désigne dans ce journal sous l’appellation d’AJVITS (alliance pour une justice vétilleuse dans l’intérêt de nos traditions séculaires), qui, eux, sont réellement d’extrême droite, et qui se fantasment, sur le modèle communautariste, comme une minorité en proie à la « violence cathophobe ».

31 décembre. — La riposte dans l’affaire des frappes jihadistes n’a pas tardé, puisque l’avocat de la famille du terroriste qui a attaqué un commissariat près de Tours accuse à présent la police.
Le mode opératoire de ce jihad judiciaire est riche d'enseignements, puisqu’il repose en entier sur le performatif. L’avocat de Nzohabonayo déclare : « Il existe des versions contradictoires, des questions se posent. » Or la seule contradiction est apportée par la famille du moudjahid et par les petites crapules du quartier, qui désirent naturellement se venger de la police. C’est donc l’affirmation solennelle par l’avocat que l’affaire est trouble qui rend cette affaire trouble.
Les médias enfourchent aussitôt ce nouveau dada. Ainsi Le Figaro a parlé immédiatement d’une « version officielle » de l'affaire (« Selon la version officielle, le Burundais converti à l'islam aurait agressé des policiers avec un couteau en criant “Allah Akbar” »), ce qui laisse entendre que cette version est fausse. (Dans la rhétorique de gauche, ce sont les États totalitaires qui ont, des événements fâcheux de leur point de vue, une “version officielle”.)

Vers le Journal 2015