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Ce qu'ils lisent cette année

Rollo Schmops, directeur de robinet à la brasserie Krohn à Munich lit Sauvage et laineux de Sidney Camberra.

"Il est déroutant et un peu inquiétant de lire une histoire où il n'y a qu'un débit de bière pour 100 000 km carrés et 150 000 habitants, même si l'on pense que 149 900 d'entre eux sont des moutons."


La vies des lettres

Le chef-d'oeuvre de la dame de Béziers

 

Un de nos amis s'est vu récemment renvoyer un manuscrit par un éditeur parisien, avec la photocopie d'une lettre de refus courtoise mais un peu vague. Très amer, il nous a confié ses doutes. «Les éditeurs lisent-ils vraiment les manuscrits avant de les renvoyer? Je commence à croire à toutes ces histoires qu'on raconte sur des éditeurs qui refusent des romans de Balzac, Hugo, Proust ou Joyce, envoyés par de mauvais plaisants.»

Nous avons donc mené notre enquête et nous nous sommes adressés à notre ami Philibuste Souimingpool (en littérature Medialite Throng) qui exerce les fonctions de lecteur dans une maison d'édition du 6ème arrondissement de Paris.

«Philibuste, je n'irai pas pas quatre chemin. Est-il vrai que vous renvoyez les manuscrits sans les avoir lus?

- Absolument. Je n'ai pas lu un manuscrit depuis 1976, quand je débutais dans la profession. Mon rôle est de rédiger des fiches de lecture, pas de lire des manuscrits.

- Concrètement, sur quoi vous basez-vous pour rejeter un texte?

- Il y a deux genres de manuscrits: les mauvais et les pires. Pour se rendre compte de ce que vaut un manuscrit il suffit en général de le renifler et de le feuilleter pendant cinq minutes au hasard des fautes d'orthographe et des étourderies de style. J'en recopie quelques unes pour ma fiche de lecture, et le tour est joué.

- Mais vous ne savez pas ce que raconte l'histoire.

- L'histoire n'a pas d'importance. C'est toujours la même de toutes façons. L'auteur raconte combien il souffrait, enfant, de son complexe d'infériorité - mais la littérature l'a sauvé et le roman s'achève invariablement sur la publication (inventée) de son premier livre, ce qui lui vaut la gloire, la fortune et des propositions très flatteuses émanant de personnes du sexe opposé.

- Il doit y avoir tout de même des romans qui échappent à ce schéma.

- Très rarement. Il arrive qu'au lieu de la publication (fantasmée) du premier roman, l'auteur raconte sa guerre d'Indochine ou sa réussite au CAPES de Lettres modernes, mais c'est plutôt du matériel pour l'édition dite "à compte d'auteur".

- Philibuste, il n'est tout de même pas possible que sur les milliers de manuscrits que vous recevez chaque année, il n'y en ait pas un qui vaille tripette.

- En fait, à côté des mauvais et des pires, il y a une catégorie bizarre qu'on pourrait appeler les romans ratés mais pas sans mérite. En général, ça signifie que l'auteur sait construire une intrigue, qu'il a des dons d'observation et souvent qu'il a du style, un ton à lui. Seulement, il y a toujours quelque chose qui cloche...

- Attendez, si l'auteur sait bâtir une intrigue, s'il a des dons d'observation et du style, ça veut dire que c'est un vrai romancier.

- C'est justement ça qui cloche. Un vrai romancier n'aurait pas besoin d'envoyer son roman par la poste, en glissant dans son paquet une deuxième enveloppe en papier Kraft affranchie au tarif de trois euros cinquante s'il veut avoir une chance de récupérer son manuscrit.

- Qu'est-ce que vous faites dans ce cas?

- Nous retournons le paquet avec la même lettre photocopiée que pour les mauvais et les pires. Harry, expliquez à vos lecteur que si nous commençons à faire des traitements de faveur, il n'y a plus qu'à fermer boutique! Nous ne ferions plus autre chose que de correspondre avec des auteurs pas dénués de mérite pour leur expliquer pourquoi nous ne publierons pas leur livre. Ce n'est pas notre travail et nous n'avons tout simplement pas le temps! Pensez que pendant ce temps, les manuscrits continuent à arriver au rythme de quarante trois virgule six par jour ouvrable.

- Je vois! Philibuste, le bruit court régulièrement qu'un écrivain raté et assoiffé de vengeance, ou qu'un journaliste combinard et cynique envoie à un grand éditeur parisien un roman de Balzac, Flaubert, Proust ou Duras, en changeant le titre et les noms propres pour qu'on ne reconnaisse pas l'oeuvre, et que ces manuscrits sont invariablement refusés.

- C'est en effet une des choses que le grand public comprend le moins bien. Ces histoires font beaucoup de tort à la profession, de façon tout à fait imméritée.

- Vous voulez dire que vous reconnaissez immédiatement le manuscrit de Balzac ou d'Hugo et que c'est pour ça que vous le refusez en envoyant la photocopie d'une lettre polie mais un peu vague?

- Pas du tout. Comment voulez-vous que nous reconnaissions l'oeuvre si le titre et les noms propres ont été déguisés? Nous ne sommes pas des devins. C'est vraiment une remarque idiote, Harry!

- Excusez-moi, Philibuste.

- Ce que le public ne comprend pas, c'est que les romans de Balzac ou de Proust étaient très bien pour leur époque, mais que ce n'est absolument pas ce que nous cherchons. Nous voulons publier les manuscrits de 2004, de 2005, de 2006, pas ceux de 1850 ou de 1910. Nous sommes une maison d'édition, pas un musée.

- Vous voulez dire que si Shakespeare ou le Dante étaient ressuscités il y a un quart de siècle, vous seriez à présent occupés à rejeter leurs manuscrits?

- Impitoyablement. Ce n'est pas seulement le lecteur qui vous parle, ici, mais l'écrivain. Pourquoi voulez-vous que vous publiions Shakespeare ou le Dante quand nous avons Alexandre Jardin?

- En effet.

- D'un autre côté, il est vrai que le public s'obstine à demander des classiques et que nous les réimprimons sans cesse. Le seul avantage, c'est que comme les auteurs sont morts depuis longtemps, ça ne nous coûte pas un fifrelin en droits.

- Je comprends votre point de vue. Tout de même, une dame a envoyé un roman de Duras à l'éditeur de Duras et le manuscrit a été refusé.

- Exactement! C'est vraiment pathétique, quand on y pense. Les gens sont convaincus qu'il suffit d'imiter le style d'un auteur connu pour percer.

- Mais ça veut dire que l'éditeur de Duras n'aime pas le style de Duras?

- Le style de Duras est très bien quand le manuscrit est signé de Marguerite Duras. Quand le manuscrit de Duras est signé Yvonne Patapon et qu'il arrive par colissimo de Béziers, il ne vaut pas grand chose, il faut se rendre à l'évidence!

- Je crois que je vois ce que vous voulez dire, Philibuste. Tout de même, vous ne laissez pas beaucoup d'espoir aux auteurs débutants. Soit ils pastichent un style connu et c'est mauvais, soit ils ont leur propre style et c'est pire.

- Exactement. Mais en réalité, c'est tout le système qui est mauvais. Vous comprenez, nous sommes pratiquement obligés de frayer avec de parfaits inconnus, sous prétexte qu'ils écrivent.

- Philibuste, une dernière question. Comment avez-vous - je veux dire comment Medialite Throng a-t-il débuté dans les lettres?

- J'avais vingt quatre ans et j'habitais à Pau. J'ai fait comme tout le monde, Harry, j'ai envoyé mon premier manuscrit par la poste. Et il se trouve qu'il a eu la chance d'être accepté par Maurice Salpingite, aux Lettres Littéraires, dans la collection Quart-Monde.»

 

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