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LE MATIN DES MAGICIENS (1960) DE PAUWELS ET BERGIER

ANTHOLOGIE ET MYSTIFICATION AU MILIEU DES TRENTE GLORIEUSES

13 novembre. — L’ouvrage de Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens (1960) est au départ un coup d’édition, la parution d’un ouvrage d’illuminés dans la « collection blanche » de Gallimard. Le résultat dépassa les espérances (100 000 exemplaires vendus la première année). Devant le succès, il y eut une continuation officielle et périodique, la revue Planète. Et cela fit naître une concurrence, la collection Les Énigmes de l’univers chez Laffont dès 1963, la collection J’Ai Lu L’Aventure mystérieuse en 1968, la collection Univers Secrets chez Marabout en 1972.
Le Matin des magiciens se présente comme une sorte de gigantesque éditorial confusionniste écrit par Pauwels, qui tous les dimanches récoltait les idées auprès de Bergier, en prenant force notes. Ne manque aucune des lubies susceptibles d’exciter l’imagination du quidam des années 1960. Collège invisible (les Rose-Croix, les Neuf Inconnus). Inventions modernes déjà faites dans le passé. Gouvernements secrets aux connaissances scientifiques terrifiantes. Alchimie (« peut être le résidu d’une science très ancienne appartenant à une civilisation engloutie ») comme préfiguration de la physique nucléaire. L’Américain Charles Fort et ses collections de faits anormaux. Archéologie fantastique. Les calculs astronomiques dans les dimensions des pyramides. Les civilisations pascuane et inca, au savoir prodigieux enseigné par des maîtres à peau blanche venus d’outre-espace. La survivance de ces derniers parmi nous (les Grands Anciens). Le nazisme – ou plutôt le « socialisme magique » – comme société secrète occultiste. Les soucoupes volantes. La parapsychologie, la cybernétique, les états de conscience supérieurs, les mutants.
Si tout cela fascinait, c’est parce que, au mitan des Trente Glorieuses, caractérisées par la forte croissance économique, le rapide progrès scientifique et l’émergence de la technostructure, l’ouvrage expliquait de façon plus ou moins subtile mais fondamentalement rassurante que tout cela avait déjà eu lieu. Mieux : plus on remontait dans le passé, plus on retrouvait, mais infiniment agrandis, cette même science miraculeuse et ce même gouvernement des savants. L’apparent changement de l’époque était donc littéralement vieux comme le monde ; il constituait même l’histoire secrète du monde.
Le paradoxe était que, comme il fallait bien donner un corps, une forme quelconque à cette remarquable intuition, on puisait dans des sources totalement désuètes en feignant de les considérer comme neuves. L’ouvrage faisait ainsi le lien entre le merveilleux scientifique et para-scientifique de la Belle-Époque (Pauwels énumère « les rayons X, les ectoplasmes, les atomes et l’esprit des morts, le quatrième état de la matière et les Martiens », exactement comme s’il écrivait un peu avant 1914) et le confusionnisme moderne (« des portes s’ouvrent sur une réalité autre »), irrigué par le surréalisme (le « réalisme fantastique » n’étant que le surréalisme pris à l’autre extrémité, « l’ultraconscience » plutôt que l’inconscient), par des souvenirs de René Guénon (Le Roi du monde), du gourou Gurdjieff autour de qui Pauwels gravita (longue citation à la fin de l’ouvrage), de l’alchimiste Fulcanelli dont les deux livres venaient d’être réédités, de la Sémantique générale de Korzybski. Il y avait beaucoup de H. G. Wells (notamment l’idée d’une « conspiration au grand jour »). Le christianisme était envisagé à travers Teilhard de Chardin.
L’autre source d’inspiration du livre est la science-fiction de langue anglaise. (Bergier est le co-fondateur de la première collection de science-fiction en France, Le Rayon fantastique, et de la première revue spécialisée, Fiction.) L’aspect proprement romanesque du projet du Matin des magiciens est farouchement nié par Pauwels (« ce livre n’est pas un roman », « il n’appartient pas à la science-fiction »). Pourtant cet aspect romanesque saute aux yeux au cours d’un simple feuilletage puisqu’on reproduit la nouvelle d’Arthur Clarke Les Neuf milliards de noms de Dieu ainsi que, de façon fragmentaire, Un cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller. Un long extrait du roman The Power-House de John Buchan est cité comme décrivant la réalité des gouvernements invisibles (ou des conspirations de savants). Ajouter un extrait de Through the Gates of the Silver Key de H. P. Lovecraft et E. Hoffmann Price, un long extrait du Visage vert de Gustav Meyrink. Bref, Le Matin des magiciens contenait le programme de lecture de la génération qui grandit dans les années 1960 et 1970.
Mais au-delà de son aspect d’anthologie littéraire (les textes insérés servant évidemment à grossir à peu de frais l’ouvrage), c’est en entier l’imaginaire des Munsey magazines et des pulps, puis des digests de science-fiction qui nourrit Le Matin des magiciens, à commencer par Abraham Merritt (on cite une phrase de Dwellers in the Mirage) et Lovecraft. Les « êtres intermédiaires entre l’homme et les intelligences du Dehors » font penser aux histoires de Cthulhu. Les Neuf Inconnus sortent, eux, de Talbot Mundy. Leur neuvième livre secret « consacré à la sociologie », qui « donnerait les règles de l’évolution des sociétés et permettrait de prévoir leur chute » est manifestement consacré à la « psycho-histoire » du cycle de Fondation d’Asimov. La Sémantique générale (non-aristotélicienne) de Korzybski est le substrat du Monde des non-A de Van Vogt (dont les personnages prennent soin de penser lentement parce que c’est la seule façon de contrôler les biais cognitifs, affectifs et comportementaux). Les mutants qui préoccupent tant Pauwels et Bergier sont reliés explicitement à Slan (1940) de Van Vogt et à More Than Human (1953) de Theodore Sturgeon. L’aptitude du cerveau humain à explorer le temps est associée à Eric Temple Bell (John Taine), et à son roman The Time Stream (1931-1932). Même proximité avec la littérature contemporaine, pourvu qu’elle soit d’anticipation. Après tout (bien que les auteurs n’en fassent pas mention), l’atome chez les Atlantes figure chez E. P. Jacobs dans L’Énigme de l’Atlantide (1955-56 dans l’hebdomadaire Tintin, 1957 en album). Bref, le romanesque est donné non pas exactement comme de la para-science mais comme une permission de dépasser la science. Ce qui n’empêchera nullement que les lecteurs de la revue Planète seront aussi pour une notable proportion d’entre eux lecteurs de Science & Vie ou de Science et Avenir, ce qui les intéresse étant précisément la spéculation sur le devenir de la science.
L’ouvrage de Pauwels et Bergier est traversé par la grande peur moderne, celle du péril atomique, avec la confusion caractéristique de l’époque (mais insolite chez un Jacques Bergier qui, après tout, exerce la profession de vulgarisateur scientifique) selon laquelle Einstein serait responsable de la bombe, ou que la bombe découlerait de la théorie de la relativité. (La théorie de la relativité, comme le savaient normalement tous les lycéens des années 1960, indique l’énergie libérée par une bombe, elle ne dit pas comment fabriquer une bombe.) Mais cette préoccupation atomique ne fait qu’ajouter à l’invraisemblance et à l’incohérence du Matin des magiciens. Dans l’impossibilité de tenir un propos suivi, du fait de la nature même de l’ouvrage, Pauwels recourt au raisonnement circulaire. Exemple, la transmutation alchimique étant décrite dans les termes de la physique atomique (« une transmutation nucléaire »), elle est sans autre forme de procès, par la vertu du mot nucléaire, associée avec la « désintégration de la matière » et la « libération de l’énergie » et par conséquent avec le péril atomique. S’ensuit une incohérence : mais alors les alchimistes anciens auraient dû faire sauter leur ville. Qui amène sur le champ une réponse ad hoc : c’est justement parce que c’est arrivé (dans un lointain passé) que les alchimistes tiennent tant au secret.
Jacques Bergier, qui ne sort pas « poudreux d’un grenier garni de vieux livres » mais qui a des contacts avec « les laboratoires et les bureaux de renseignement » ressert, à travers la plume de Pauwels, quantité de vulgarisation scientifique déraillante, ce qu’il donne à la même époque à la revue Science et Avenir (« Nous sommes sur le point de découvrir les secrets de l’antimatière et de l’antigravitation »). Autant que dans les sciences occultes, on est donc dans la « magie de la science » tout comme au temps du positivisme, pourtant décrié au début de l’ouvrage. C’est précisément parce que la magie était déjà de la science que l’on arrive à poser que la science s’assimile en dernière analyse à la magie. Démonstration. Un « initié » (qui est ou n’est pas l’alchimiste Fulcanelli) venu mettre en garde le physicien André Helbronner contre la facilité avec laquelle on peut libérer l’énergie nucléaire et tout faire sauter, note que « dans la science officielle en progrès le rôle de l’observateur devient de plus en plus important ». L’« initié » définit l’alchimie ainsi : « Il existe un moyen de manipuler la matière et l’énergie de façon à produire ce que les scientifiques contemporains nommeraient un champ de force. Ce champ de force agit sur l’observateur et le met dans une situation privilégiée en face de l’univers. De ce point privilégié, il a accès à des réalités que l’espace et le temps, la matière et l’énergie, nous masquent d’habitude. » Ce sont là des formulations du fait que l’homme aurait un contrôle surnaturel sur la nature, donc des formulations de la magie, un peu déguisées par une phraséologie scientifique analogue à celle qu’emploient les romanciers de la collection Fleuve Noir Anticipation.
Pauwels et Bergier s’appuient sur une petite bibliothèque d’ouvrages de référence : Martin Gardner, Fads and Fallacies in the Name of Science, 1956 (première édition 1952), Willy Ley et L. Sprague de Camp, Lands Beyond, 1952, et bien sûr Charles Fort, The Book of the Damned, 1919, que Pauwels avait publié en 1955, dans une traduction française par Robert Benayoun, avec un insuccès total. De là à penser qu’il écrivit Le Matin des magiciens pour se venger... La dette envers Fort est avoué au tiers de l’ouvrage (« Charles Fort avec son Livre des damnés »). Mais plus haut, le modèle fortéen était implicitement nié (Le Matin des magiciens « n’est pas une collection de faits bizarres »). Cependant les auteurs proclamaient aussi de façon contradictoire : « Dans une certaine mesure, l’esprit de Charles Fort inspire aussi notre travail. » Mais l’invocation de cet esprit fortéen amène un complet contresens. L’attitude de doute satirique et les explications absurdes de Fort deviennent chez Pauwels et Bergier l’ouverture vers de nouvelles structures de la pensée. Du coup, le ton devient vaguement sinistre, les auteurs multipliant les allusions à Lovecraft. (Pauwels et Bergier avaient publié un recueil des nouvelles de Lovecraft consacrées au personnage de Randolph Carter, sous le titre Démons et merveilles. On retrouve un bout de l’une d’elles dans Le Matin des magiciens.) Les « damnés » du livre de Fort sont les faits scientifiques ignorés par la science (du type pluie de grenouilles). Mais dans Le Matin des magiciens, ce titre, Le Livre des damnés, prend un sens littéral et devient une sorte de Necronomicon.
L’archéologie fantastique s’appuie quant à elle sur un diffusionnisme typique du XIXe siècle, mais poussé à l’extrême (la civilisation, notoirement difficile à inventer, ne serait apparue qu’une seule fois, en un seul endroit, et aurait essaimé), et l’étaie sur de prétendues ressemblances complètement arbitraires. (Comment les Aztèques ont-ils retrouvé les pyramides d’Égypte, les poteries d’Étrurie, les bas-reliefs de l’Inde et les raides escaliers d’Angkor, s’ils ne sont pas allés dans tous ces endroits ?) De cette impasse bâtie à l’aide d’absurdités, on sort également par l’absurde (civilisations disparues faisant « pont », Grands Anciens). Je laisse au lecteur le soin de découvrir comment les auteurs arrivent à l’hypothèse que « les civilisations de cette époque [il y a cinq mille ans] se seraient écroulées après un conflit avec une race non-humaine dont le sang n’était pas rouge ».
La deuxième partie du livre est celle qui fit le plus parler dans les milieux petits-bourgeois : le nazisme comme société secrète occultiste (« socialisme magique »). Le point de départ théorique est précisément celui des civilisations perdues : chacune est un isolat. (Thèse en totale contradiction avec le diffusionnisme soutenu dans tout le début de l’ouvrage, mais on n’est pas à une contradiction près.) Séparé du monde pendant douze ans, le Troisième Reich a inventé une science étrange. (Le Reich n’a évidemment jamais été séparé du monde. Il n’a rien inventé du tout.) Selon nos auteurs, c’eût pu être aussi le privilège de l’Andalousie arabe, sans la dramatique erreur que fut la Reconquista. Les auteurs postulent la Révolution industrielle en Andalousie au XVe siècle, des cosmonautes arabes explorant le cosmos au XXe siècle. À la même époque, le dessinateur de comics Jack Kirby imaginait des dinosaures devenus astronautes, si seulement leur espèce n’avait pas été malencontreusement détruite. (Fantastic Four n° 16, « The Micro-world of Doctor Doom », juillet 1963.)
Pauwels et Bergier résument, essentiellement d’après Martin Gardner, la Welteislehre, la cosmogonie glaciaire de Hans Hörbiger, très populaire dans le mouvement völkisch, ainsi que la théorie de la terre creuse (nous vivons sur la face concave du globe et ce que nous prenons pour l’univers occupe le centre de la sphère).
Une autre source est un papier de Willy Ley dans Astounding de mai 1947 « Pseudo-Science in Nazi-Land », donc de la littérature de pulp, même s’il s’agit de la partie « rédactionnelle ». Ley propose un lien (qui repose sur de pures spéculations, ce que reconnaissent Pauwels et Bergier) entre Golden Dawn anglaise, société du Vril et groupe Thulé allemands (la société du Vril étant pour autant qu’on sache une pure invention de Ley). Mais la spéculation donne une sorte de cohérence à l’ouvrage, parce que Thulé est censé être un continent disparu, dont subsistent de Grands Anciens, de sorte que tout le début sur les civilisations disparues et les maîtres secrets sert en quelque sorte de prélude aux révélations sur le nazisme. Hitler lui-même, médium ou possédé, aurait vu plusieurs fois l’apparition d’un Supérieur Inconnu. L’adjectif « démoniaque », associé au nazisme (l’ouvrage entier baigne dans le souvenir horrifié de la guerre), est donc détourné de son sens moral et péjoratif, et, pris dans son sens littéral (comme le substantif « damnés » dans Le Livre des damnés de Charles Fort), ce qui amène à la thèse d’une conjuration de sorciers. Le tout petit fragment de vérité (les penchants occultisants des milieux völkisch dans lesquels s’est développé le premier nazisme) est donc grossi de façon démesurée et interprété en-dehors de toute raison. Le fait que le nazisme lui-même ait, pour des questions d’image, gommé ses origines dans les groupes völkisch ne pouvait évidemment que renforcer les légendes puisque 1. il n’y a plus d’archives, 2. on favorise les spéculations selon le principe « il n’y a pas de fumée sans feu. »
Outre le fait problématique que Hitler est décrit essentiellement d’après le mythomane Hermann Rauschning (Hitler m’a dit, 1939), on relève dans la description du nazisme des bizarreries qui paraissent liées en partie à la tendance à l’affabulation de Jacques Bergier ou simplement à une documentation fautive. Le géopolitologue Karl Haushofer est bizarrement désigné comme membre de la société Thulé, et donné comme mage et médium ! Le romancier fantastique Hans Heinz Ewers est censé avoir composé le Horst Wessel Lied (en réalité on lui avait confié l’écriture d’une biographie de Horst Wessel ; le texte du Horst Wessel Lied est sans surprise du SA Horst Wessel).
En conclusion, Le Matin des magiciens recyclait dans une visée contre-culturelle un matériau constitué pour l’essentiel du néo-spiritualisme de la Belle-Époque et de la science-fiction de langue anglaise de la première moitié du XXe siècle, matériau réinterprété à travers le souvenir inconfortable du second conflit mondial et la crainte diffuse du troisième. Ce faisant, les auteurs remettaient au goût du jour le merveilleux qui, dans les classes moyennes du temps, persistait marginalement sous la forme du merveilleux chrétien (la stigmatisée Marthe Robin, le Christ de Montfavet). Le Matin des magiciens venait à point, car il avait pour toile de fond la désaffiliation des communautés anciennes, liées à la rapide transformation économique et sociale. Ne vivant plus de la même façon, les êtres ne pouvaient plus entretenir les mêmes idées.
Le « réalisme fantastique » de Pauwels présentait comme interchangeables une réalité prétendument cachée et une littérature prétendument écrites par des initiés ; une réalité présentée comme fantastique et un fantastique présenté comme réalité. (Il y avait là un véritable coup d’audace, car l’époque s’en prenait virulemment à l’étrange et au fabuleux, en pointant précisément le risque de confusion chez les esprits faibles entre le réel et l’imaginaire.) Cette mystification du « réalisme fantastique » permettait de prendre en compte en les romançant et en les fondant dans un passé mythique les spectaculaires progrès scientifiques, qui ne se distinguaient plus de la magie (astronautique, nucléaire), la mise en place de l’État-providence et l’émergence d’une technostructure, d’un gouvernement de savants. (Les trois choses ensemble correspondent, à la lettre, à un socialisme magique, celui précisément que les auteurs prétendent découvrir de façon contre-factuelle dans le nazisme.)
La popularité contre-culturelle du Matin des magiciens et de Planète ne survécut pas à la crise de 1968. C’est en opposition à la société des Trente Glorieuses que se bâtira la contre-culture des années 1970. Les tentatives de Pauwels de reproduire le coup d’édition du Matin des magiciens seront autant d’échecs.