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PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
CENSURE IMAGIÈRE, TERRORISME, PANIQUE ET PICTORICIDE


PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Le film Innocence of Muslims et les caricatures de Charlie

30 septembre 2012. — Comme j’ai exprimé ici même mon peu d’estime pour Charlie Hebdo, coupable à mes yeux du seul crime impardonnable pour un journal satirique, qui est d’être un journal bien-pensant, je suis fort aise de noter les récents progrès de l’hebdomadaire. Les dessins du prophète publiés le 19 septembre sont réellement dans la veine « le pape enculant une taupe », pour reprendre le langage de Charb, et par conséquent réellement outrageants pour Mahomet, même s’ils ne font — la nuance est essentielle — que paraphraser les images du film Innocence of Muslims, dont la bande annonce a été mise en ligne sur Youtube en juillet 2012.

Il était temps ! Charlie procède, avec ces nouvelles caricatures, à un aggiornamento tardif. L’hebdomadaire s’était contenté en 2006 de reproduire les caricatures danoises en les accompagnant d’une couverture de Cabu montrant un gentil prophète dépassé par ses intégristes, puis, en novembre 2011, de montrer un Mahomet tout aussi gentil et rigolo, devenu rédacteur en chef de Charia Hebdo. Désormais, presque un an après le numéro de novembre 2011, le prophète a droit au même traitement érotico-scatologique que les figures de la religion chrétienne. Le fait que le journal a été incendié en novembre 2011 et que ses journalistes vivent désormais sous protection policière explique peut-être la fin de la curieuse mansuétude dont l’islam bénéficiait auprès de la rédaction.
Ma satisfaction de constater qu’un journal anticlérical fait enfin son travail en ce qui concerne le culte musulman est tempérée par la lecture des réactions aux deux affaires de l’heure, la diffusion de la bande annonce du film Innocence of Muslims et la publication des caricatures de Charlie.
Qu’est-ce qui a changé dans les esprits depuis l’affaire danoise de 2005-2006 ? La réponse est : Rien, hélas. Les mêmes analyses rencontrent la même popularité sans que personne ne soit apparemment capable de réviser des catégories conceptuelles manifestement inadéquates. Les mêmes oppositions fausses produisent les mêmes débats truqués dans l’ensemble des médias, et empêchent tout appréciation saine de la situation.
On pourrait regrouper les erreurs les plus courantes sous quatre intitulés.

1. La fallacie de la provocation ou : comment outrager au moyen d’un film qui n’existe pas ?

Le film Innocence of Muslims, et les caricatures de Charlie, ont été interprétés par les cercles médiatiques et politiques sous l’angle de la provocation, autrement dit à partir du postulat d’un lien de causalité direct entre infraction imagière et violences musulmanes. Or ce lien de causalité n’existe tout simplement pas. Les infractions imagières sont tout au plus des prétextes aux violences musulmanes — mais les émeutiers n’ont guère besoin de prétextes, puisque le mécanisme de la persécution fonctionne sur le mode de la rumeur, et qu’une simple allégation (d’avoir touché le Coran, ce qui est interdit aux non-musulmans sous peine de mort, d’avoir allumé le feu avec des pages d’un vieux manuel d’initiation religieuse, d’avoir voulu réparer une église, ce qui est également interdit en islam sous peine de mort, etc.) suffit à déclencher le massacre et l’incendie.
Ce postulat du lien causal n’a pas d’autre fonction que de dédouaner les musulmans, qui ne sont plus responsables de leur propre violence. Ce point a été illustrée jusqu’à l’absurde par Christine Boutin, présidente du parti Chrétien démocrate, qui affirma le 21 septembre vouloir déposer plainte contre les caricatures de Charlie, pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Bref, si on tue des chrétiens en terre d’islam, les responsables seront... les dessinateurs de Charlie.
Pour ce qui touche le film Innocence of Muslims, il semble que les médias justiciers ait perdu le sel de la plaisanterie. En l’espèce, l’objet du délit — le film — n’existe pas, de toute évidence, seule existant — mais on a envie d’écrire : existant à peine — la fameuse bande annonce sur YouTube, dont le stupéfiant amateurisme a été relevé par tous. Le titre Innocence of Muslims contient donc à la fois l’aveu et l’explication de la mystification. Les fanatiques sont tellement naïfs qu’il suffit d’agiter l’idée d’un film qui 1. moquerait le prophète, 2. serait réalisé en Amérique et 3. serait financé par des Israéliens, pour que tout explose, qu’on incendie les représentations diplomatiques, qu’on tue l’ambassadeur américain à Benghazi et que les jeunes musulmans français lancent des émeutes insurrectionnelles en plein Paris, un Paris qui, par bonheur grouillait d’agents, car c’était la journée du patrimoine, de sorte que les intrépides fedayin furent emmenés au poste sans avoir eu la moindre chance d’incendier ni l’ambassade des États-Unis ni le ministère de l’Intérieur. Bref, les humoristes d’Innocence of Islam ont parfaitement démontré ce qu’ils voulaient démontrer (je paraphrase) : les musulmans sont des fous furieux, malades de haine, qui se livrent à l’émeute au moindre prétexte.
Il faut prévoir du reste une seconde vague de violence. Pour le moment, tous les médias s’alignent sur la position islamique : un film islamophobe circule sur internet, ce film a déclenché des représailles dans le monde musulman. Cependant les auteurs du film devraient finir, en toute logique, par révéler la supercherie, et par déclarer (je paraphrase à nouveau) qu’il n’y a pas de film, que c’était une blague, que les musulmans sont décidément extraordinairement bêtes et que leur violence s’assimile à une folie meurtrière. Renvoyés à cette image peu flatteuse d’eux-mêmes, les intéressés réagiront, c’est prévisible, avec une rage décuplée. Et — preuve que leur analyse est déplorablement inadéquate — nos médias seront à ce moment très embarrassés pour expliquer ce qui se passe. (« La nouvelle que le film qui a embrasé le monde musulman n’existe pas embrase le monde musulman » ?)

2. La fallacie du conflit de normes : droit au respect vs liberté d’expression

Si la condamnation du hoax américain fut unanime, la couverture par Charlie de l’affaire Innocence of Muslims fut accueillie plutôt favorablement par les médias français, qui soutinrent que le journal défendait « la liberté d’expression » contre une norme supposée rétrograde, celle du « blasphème ». À quoi j’objecterai que la liberté d’expression n’a jamais été en France la norme suprême qu’elle peut être aux États-Unis, garante de tout l’édifice démocratique (en France, on pénalise le racisme, l’antisémitisme, le négationnisme, etc., et les musulmans ne se font pas faute de rappeler qu’on pourrait après tout pénaliser aussi l’offense au prophète). Il y a donc ici importation de catégories étrangères au débat.
Mais surtout, le prétendu conflit de normes est parfaitement fallacieux. Je suis las à présent de répéter que les limites à la liberté d’expression, en droit français, sont, de la part de celui qui s’exprime, l’injure et la diffamation, l’incitation à la haine, etc. Les limites à la liberté d’expression ne sont pas l’incendie des locaux d’un journal au moyen d’un bombe, ni l’assassinat d’un dessinateur. La présence sur notre sol d’assassins musulmans (on a arrêté le 22 septembre à Toulon un monsieur qui voulait décapiter le directeur de Charlie Hebdo) et l’obligation pour nos dessinateurs de vivre sous protection policière contreviennent à l’ensemble de nos libertés fondamentales — à commencer par la liberté d’aller et de venir, ou tout bêtement le droit à la vie et à l’intégrité  — et on se demande bien pourquoi les médias parlent de la seule liberté d’expression, sinon pour la mettre en balance avec la norme « opposée », celle du prétendu « droit au respect », qui, elle, n’existe tout simplement pas en droit français, ce qui clôt la discussion.
Se basant sur cette distinction absurde, Jean Baubérot, titulaire de la chaire d'« Histoire et sociologie de la laïcité » à l‘École pratique des hautes études, écrit inévitablement des choses encore plus fausses (interview dans Le Nouvel Observateur en ligne, 20 septembre 2012) : « Dans une démocratie, chaque citoyen doit être libre et responsable. Ce n'est pas l'attitude adoptée par Charlie Hebdo : ce journal est intégriste à sa manière, puisque sa cause, la liberté d'expression, est sacralisée de façon gratuite. Outre le fait qu'il n'a là aucun talent et aucune inventivité, sa démarche vise essentiellement le profit, le buzz. Plus grave : ces caricatures dégradent les conditions du débat public car la manière dont Charlie Hebdo défend la liberté d'expression nuit à la liberté de penser. » Outre le fait que M. Baubérot n’a aucune compétence pour juger du talent ou de l’inventivité de caricaturistes (il est historien, et non historien de l’art), on peut objecter que Charlie Hebdo ne sacralise rien du tout. C’est un journal anticlérical, ce qui est son droit le plus strict. L’hebdomadaire a enfin résolu ses propres contradictions et s’en prend avec la même méchanceté aux trois monothéismes, ce dont il faut se féliciter.

3. La fallacie du coup bas contre un adversaire désarmé

Face aux dessins de Charlie, nombre d’intellectuels n’ont pas laissé de crier au coup bas contre un adversaire désarmé — un argument bizarre compte tenu du fait que l’adversaire en question utilise les armes de l’émeute et du terrorisme, et qu’il est donc tout sauf désarmé. Pascal Boniface (IEP, IRIS) écrit dans Le Nouvel Observateur en ligne (relevé le 21 septembre) : « Charlie Hebdo est multi-récidiviste contre les musulmans. En 2006, il avait publié les caricatures danoises de Mahomet. En 2011, sortit un numéro spécial Charia Hebdo, suivi d'un attentat contre leurs locaux. Cela leur avait permis de se faire inviter au Festival de Cannes et à l'Elysée, summum de la dissidence. » Trois numéros en sept ans, voilà une définition ultra-extensive de la multi-récidive. Le chercheur ajoute : « Si Charlie Hebdo est à nouveau pris à partie, il pourra se délecter de dire : "On vous avait prévenu que c'était des fous". C'est un cercle vicieux qu'il ne faut surtout pas entretenir. Le pire service à rendre à ce journal [sic pour le pire service à rendre à l’islam ? le meilleur service à rendre à ce journal ?] serait qu'un acte violent soit commis contre lui. Il faut donc opter pour la critique politique. » Ici, outre la fallacie du coup bas contre un adversaire désarmé, on trouve une version extrême de la fallacie du lien de causalité direct entre infraction imagière et violence musulmane, Boniface allant jusqu’à suggérer que Charlie souhaite être la cible d’attentats (ou que ses dessinateurs souhaitent d’être assassinés). Enfin, le chercheur conclut : « Il faut faire tomber les masques et dire que Charlie Hebdo est devenu journal populiste et non plus libertaire. Il n'y a rien de courageux à taper sur les musulmans en France à notre époque. L'argument mis en avant par la rédaction est celui de la liberté d'expression, l'objectif réel est de relancer les ventes en baisse du journal, en faisant des coups réguliers contre les musulmans. » On peut noter que Boniface ignore lui aussi, ou feint d’ignorer, la nature du journal, qui n’est nullement un journal libertaire (c’est, tout au contraire, un journal bien-pensant, multiculturaliste, sans-papiériste, sans-frontiériste, etc.), mais qui est bel et bien, je le répète encore, un journal anticlérical. Un journal anticlérical qui jusqu’à présent retenait ses coups contre le culte musulman, vraisemblablement par bien-pensance (pour ne pas « stigmatiser »).
Abdennour Bidar (Le Monde, 21 septembre), quoique certainement animé des meilleures intentions du monde, se trompe complètement lui aussi lorsqu’il pose que « au lieu d’aider le monde musulman à sortir la tête de l'eau profonde de son obscurantisme en l'exhortant ainsi à penser, à se repenser, en l’invitant à le faire pour lui et pour nous, l'Occident préfère la plupart du temps jouer à se faire peur avec l'islam. Quelle puérilité ! Quelle inconséquence ! » L’alternative proposée ici est complètement illusoire. En effet, « aider l’islam à sortir de son blocage », du point de vue musulman, c’est critiquer l’islam. Or l’islam n’admet aucune critique, ce que reconnaît notre philosophe (« Oui, l'islam est allergique à la critique, oui, il est à peu près incapable d'autodérision... Mais tout ça, on le sait déjà. ») Que demande alors Bidar ? Certainement qu’on fasse des nœuds dans sa langue, comme il le fait lui-même, en aidant à « penser », à « repenser », à « problématiser », en se gardant bien sûr « d’essentialiser », et en n’oubliant surtout pas de flatter à chaque phrase l’islam et les musulmans. À quoi on est tenté de répondre : « Nous avons essayé, voyez où cela nous a menés. »

4. La fallacie des crimes mentaux

Ni les auteurs du hoax Innocence of Muslims ni les dessinateurs de Charlie n’ont enfreint aucune loi. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’Organisation de la coopération islamique (OCI), autrement dit l’internationale musulmane, fait des pieds et des mains à l’ONU précisément pour que de telles lois sanctuarisant l’islam et ses symboles soient votées. Comme l’argument principal des lobbyistes consiste à faire valoir que, en l’absence de telles lois, les foules musulmanes se livrent au moindre prétexte à l’émeute et au pillage (alors que si de telles lois existaient, on pourrait naturellement pendre les contrevenants en toute légalité), on peut supposer que leur cause ne progressera guère, ni dans les instances internationales, ni au niveau des États. Dans ces conditions, débattre sur l’opportunité de diffuser ou de publier des images visant le prophète, ou sur les arrières-pensées des auteurs de telles images, c’est déjà succomber à des tentations anti-démocratiques. Il faut laisser en paix les coptes réfugiés aux États-Unis qui se sont aimablement payés la fiole de leurs persécuteurs musulmans, ce dont on ne saurait les blâmer, il faut laisser tranquilles les caricaturistes anticléricaux qui s’en prennent enfin — ce n’est pas trop tôt ! — aux trois calottes (chrétienne, juive et musulmane), non parce qu’ils défendraient, les uns et les autres, on ne sait quelle norme intangible contre on ne sait quel danger, mais parce qu’ils n’ont rien fait (et couvrir ce rien d’un grandiloquent « droit à la liberté d’expression », c’est déjà, dans le monde à l’envers des médias, supposer que ce rien n’est pas si innocent que cela).
Les auteurs du hoax filmique et les caricaturistes de Charlie n’ont rien commis d’illégal, ni même d’immoral, et en tout état de cause ils n’ont commis, contrairement à ce que chante l’intégralité des médias, aucun acte « antimusulman » ou « islamophobe ». Mais on retrouve ici le principe d’équivalence morale qui a été popularisé il y a bien longtemps par une certaine gauche : en face des crimes bien réels des dictatures amies, il s’agissait de monter en épingle des crimes mentaux. De la même façon, aujourd’hui, le fait qu’au Nigéria les bombes humaines musulmanes fassent sauter une église tous les dimanches à l’heure de la messe est expédié par l’ensemble de la presse en trois lignes et ne saurait constituer un acte « antichrétien » ou « christianophobe ». Tandis que de pauvres images qui se situent strictement dans le commerce des idées (car émettre des réserves sur des croyances religieuses, c’est encore, jusqu’à nouvel ordre, un élément du débat philosophique) constituent nécessairement des actes « antimusulmans » ou « islamophobes », pour la seule raison que les musulmans les déclarent telles.
Cette hypocrisie des médias devrait être fermement dénoncée, mais elle ne peut l’être par définition que sur les médias alternatifs ou bien de façon semi-clandestine. C’est ce qui explique que telle modeste contribution postée par un internaute à la suite d’un article du Monde ou du Figaro en ligne apparaît souvent bien plus raisonnable que la prose du journaliste qu’elle commente.
Quant aux foules musulmanes, incendiaires et meurtrières, qui brûlent des ambassades, des franchises de restauration rapide ou des cinémas, ou aux individus de confession musulmane qui complotent la décapitation des dessinateurs, il faut leur dire ce que disait ce juge anglais de l’Old Bailey à ce jeune terroriste issu d’une illustre famille pakistanaise, qui voulait faire sauter Buckingham Palace et le métro de Londres : You have brought very great shame upon yourself, your family and your religion.