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CINÉMA BIZARRE

FILMS CATASTROPHIQUES


Vu quantité de films américains de catastrophe planétaire, tous plus navrants les uns que les autres. Le point commun de ces pellicules n'est pas qu’elles décrivent la fin du monde, mais qu'elles décrivent la fin du cinéma.
Alors que les films de science-fiction classiques montrent des invasions extraterrestres (The War of the Worlds, 1953, Invasion of the Body snatchers, 1956), ou des irruptions de grosses bêtes (Them, 1954), la particularité de films tels que Deep Impact (1998), The Day After Tomorrow (2004), 2012 (2009) est qu’ils ne contiennent pas d’ennemis. L’ennemi, c’est le réchauffement climatique ou l’astéroïde en ballade dans le cosmos. Ces histoires sont également sans personnages. Ce qui s’agite devant les fresques en imagerie de synthèse correspond à de vagues particules d’humanité résultant de la fission de la famille nucléaire, épouses divorcées, savants égoïstes, teen-agers intrépides, censés permettre l’identification du spectateur.
Comme il n’y a pas d’ennemis physiques, il n’y a personne contre qui les héros puissent lutter. Et l’explication, dans le catéchisme relativiste de hollywood, c’est que nous n’avons pas droit à des ennemis. (Si nous avions des ennemis, cela voudrait dire que nous instaurerions, dans une modeste mesure, notre propre légitimité, selon l’opposition « nous contre les autres ».) Le message unique de ces sermons millénaristes est que nous disparaissons parce que nous l’avons mérité, parce que nous sommes mauvais. C’est vrai, du reste, même dans les films à extraterrestres. Dans le remake de The Day the Earth Stood Still (2008), Klaatu nous explique que les humains doivent crever à cause de ce qu’ils ont fait de leur planète. Le fait que les extraterrestres aient décidé de détruire toute forme de vie sur la Terre, et donc de la saccager considérablement plus que n’ont pu faire les humains, n’est tout simplement pas pris en compte. Et comme, dans ce genre de film hollywoodien, les militaires sont les méchants, ils sont présentés comme des maniaques de la gachette alors même qu’ils essaient d’empêcher Klaatu de provoquer la fin du monde. Naturellement l’extraterrestre se réformera à la fin et se sacrifiera pour sauver l’humanité, mais le fait que de telles incohérences ne gênent pas les scénaristes en dit long sur la mentalité des crétins qui produisent aujourd’hui la fiction de masse sous sa forme filmique. Si Hollywood décidait de refaire The Invaders, d’après la série télévisée de Larry Cohen datant de 1967-1968, on nous expliquerait que les Envahisseurs sont des êtres étranges venus d’une autre galaxie, que leur destination est la Terre, que leur but est d’en faire leur univers, et que c’est une excellente idée, que nous ne l’avons pas volé.
En application du même talibanisme environnemental, tous ces films à fin du monde s’achèvent sur le constat que, si toute l’humanité ne meurt pas, une grande partie meurt cependant, et que c’est très bien ainsi. La survie d’une petite moitié de l’Amérique, voire d’un très petit groupe de rescapés, est censé procurer le happy ending. Mais à vrai dire, faire remarquer l’incohérence de tels films, c’est déjà trop leur prêter. Ils reposent entièrement sur l’imagerie qu’ils agitent et leurs scénarios sont écrits pour ainsi dire autour des scènes à effet qui les composent. En sortant de là, le public se remémore la transformation du robot géant en une nuée de robots miniatures qui détruisent tout sur leur passage, ou le tsunami qui noie la vallée du Tennessee, ou la chute de la statue de la Liberté sous les eaux glacées qui submergent Manhattan. Mais quant à reconstituer une séquence logique des événements, c’est là une tâche qui découragera les plus fervents spectateurs. La logique des événements, c’est que tout le monde court beaucoup, très vite, et dans tous les sens.

UNE NOTE SUR LES PIXELS

En voyant ces films en images de synthèse, je me suis souvenu des théories de MacLuhan sur les médias froids (peu saturés et participatifs) et les médias chauds (saturés et décourageant la participation). Ce qui se manifeste dans cette multiplication quasi miraculeuse des pixels est indiscutablement un réchauffement iconique. Cependant le degré de ce réchauffement est difficile à déterminer. Moi qui, appartenant à la génération charnière des années 1960, n’ai jamais pratiqué le jeu vidéo, je suis stupéfait et consterné, à chaque fois qu’il m’est donné d’en voir un, par sa pauvreté imagière. Ces chromos géométriques et texturés réveillent en moi des souvenirs de la télévision de mon enfance, la télévision à 625 lignes, archétype du médium froid, participatif, pour McLuhan. Mais cette pauvreté est précisément ce qui permet l’interaction du joueur avec l’univers fictionnel, et, comme cet univers se présente comme un simulacre d’environnement tridimensionnel, on vérifie les prédictions de McLuhan sur l’émergence de nouveaux primitifs, retribalisés par les médias froids, qui étaient, dans l’esprit du médiologue, un substitut de la jungle.
Reste que réchauffement il y a, et que, si cette imagerie reste navrante du point de vue iconique, son piqué augmente constamment, au point que le spectateur a, d'un spectacle au suivant, l’impression d’essayer des verres correcteurs de plus en plus puissants chez quelque mystérieux oculiste. Le résultat paradoxal, en bonne doctrine macluhanienne, ne peut être qu’une diminution de l’interaction, au profit d’une immersion passive. On verra donc inévitablement le triomphe du film de science-fiction sur l’univers virtuel des jeux.
De fait, les films en images de synthèse offrent un substitut à la lecture pour un public en grande partie composée de non-lecteurs. Mais dans cette partie qui s’engage entre deux médias chauds, le livre et le film en CGI, je ne donne pas cher de l’imagerie informatique. En fait d’immersion, des équipements de projection ultraperfectionnés, moulinant des teraoctets dans des salles obscures ou dans les salons petits-bourgeois, arrivent à obtenir par intermittence ce qu’obtient le vieux monsieur que je vois assis sur un banc du jardin public, qui tient dans ses mains un roman, et qui se replonge instantanément dans un univers fictionnel chaque fois qu’il y repose les yeux.

Harry Morgan

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