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MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES

RÉFLEXIONS NARRATOLOGIQUES
DEUX ADAPTATIONS TÉLÉVISUELLES DE
CHARLES DICKENS

Vu deux adaptations de Dickens pour le petit écran, Bleak House (2005) et Little Dorrit (2008), toutes deux produites et réalisées par la BBC.
Adapter Dickens est naturellement une tâche impossible, non parce que ses romans ne s’y prêtent pas, ils s’y prêtent au contraire merveilleusement, il suffit de découper les dialogues pour avoir les scènes toutes prêtes, mais parce que le dickensien est tapi là, le volume en main, de sorte que s’il venait à manquer une réplique, une scène ou, pire, un des nombreux personnages secondaires, ou bien s'il se découvrait que l’un des acteurs ait négligé de se faire la tête qu’a son personnage dans les gravures de Phiz, l’affaire risquerait fort de se terminer par une interpellation à la chambre.
Fort heureusement, le cinéma britannique est, de par son histoire, essentiellement littéraire et théâtral, et l’évolution l’a donc doté des caractères qui le rendent naturellement apte à adapter Dickens et Shakespeare. Ce qui, de l’autre côté de l’Atlantique, tomberait immanquablement dans le snobisme, l’imbécillité et la boursouflure, donne des productions prosaïques et sans grande imagination, mais qui fonctionnent comme des illustrations filmiques des romans.
Je n’ai pas été très impressionné par Bleak House, qui avait beaucoup plu à la presse britannique, mais pour des raisons de marketing plus que de forme : le feuilleton a été produit comme un soap opera, et les épisodes d’une demi-heure, diffusés en prime time, ont attiré un public nombreux et populaire, qui n’aurait pas accès normalement aux classiques, même filmés. (Mais l’affaire est compliquée, parce que l’adaptation d’un roman victorien se range elle-même dans un genre télévisuel éminemment populaire, le costume drama, sorte de soap opera glorifié, qui bénéficie des atouts des beaux costumes et des jolis décors, et qui a aussi la fonction sociale de renforcer le sentiment d’identité nationale, en familiarisant les britanniques avec leurs ancêtres victoriens.)
Le résultat de la soapification de Bleak House est qu’on voit essentiellement des têtes qui parlent, en très gros plan. Quand, d’aventure, on aperçoit pendant une demi-seconde un décor en entier, on constate qu’il est très joli, et on regrette de ne pas le voir mieux. De même, les plans généraux, en particulier dans les scènes d’intérieur, imitent des tableaux victoriens, et fort bien, composition et couleur.
Ceci étant, il n’y a pas de récit filmique à proprement parler, et Bleak House pourrait parfaitement consister en images fixes accompagnées de la bande son, sans qu’on n'y perde rien.
Je déplore aussi dans Bleak House des tics post-modernes qui, sept ans après la date de première diffusion, semblent déjà leur propre parodie. Le plus gênant est le bruit de fer à vapeur qui accompagne les changements de lieux ou les establishing shots. Qui se signale ainsi ? Est-ce le « narrateur filmique » qui, à défaut de dire « je », dirait « pshhh » ? Est-ce le guide ectoplasmique que je postule dans ma propre naratologie des récits en images, qui aspire bruyamment dans son sillage les fantomatiques voyeurs que sont les téléspectateurs ? Est-ce la mécanique filmique elle-même, qui est réglée pour aller enregistrer le récit à l’endroit où il se déroule ?
Little Dorrit est beaucoup plus conventionnel que Bleak House et, pour commencer, il y a un vrai récit filmique. Je veux dire que le plan contient réellement des gens qui accomplissent des actes, par exemple un libraire qui se dépêche de rentrer ses livres à cause de l’ondée, tout à fait comme si on était dans une adaptation de Dickens pour Le Théâtre de la jeunesse de Claude Santelli, produite par l’ORTF dans les années 1960. Il y a même des morceaux d’écriture filmique classique. Quand Amy Dorrit refuse la demande en mariage du jeune John Chivery, le fils du gardien de la Marshalsea, John dégoûté jette son beau haut-de-forme dans un panier de pêcheur, et Amy ramène le chapeau au gardien, une minute avant la fermeture de la porte de la prison, cette remise in extremis du couvre-chef rescapé suffisant pour raconter toute l’histoire au père du soupirant déçu.
Les adaptateurs de Little Dorrit se sont efforcés de montrer comment Dickens gardait sa pertinence pour notre époque, tout à fait comme s’ils faisaient un cours de littérature pour des étudiants de première année. Amy Dorrit est le caregiver, l’« aidant principal », du vieux Dorrit, ce qui évoque le soin donné aux vieux parents en notre époque de vieillissement de la population et d’Alzheimer généralisé.
Plus conventionnellement, Rigaud est dépeint comme un serial killer. Quant à Tattycoram, la fille adoptive des Meagles, mi--compagne, mi-servante de leur fille, elle est jouée par une actrice de couleur et le personnage a donc des « griefs » (« issues ») qui préfigurent les post-colonial studies, ou les subaltern studies. La contrepartie est que la caméra fait une trop grande place à ces personnages relativement à leur importance dans le récit, de sorte que, au dernier épisode, le spectateur a du mal à se convaincre que l’histoire est bien terminée et qu’on n’a oublié personne.

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