NOTE LIMINAIRE - En ce début de 21e siècle, la réaction habituelle d'un lecteur, quand il lit les mots Journal de X, est de se dire : « Et qui est X, de si important, pour qu'il nous propose ainsi son journal ? » Cette réaction est normale parce que, en principe, quand un éditeur nous livre un journal intime, c'est celui d'un potentat et/ou d'une vedette des médias (par exemple celui d'un grand patron récemment démissionné, de l'ex-président d'un ex-pays de l'Est, d'une célèbre journaliste et ancienne ministre, d'un chanteur populaire cadavérique, alcoolique et drogué, ou encore de la veuve d'un premier ministre récemment disparu).


Autrement dit, les grands mémorialistes sont des grands mémorialistes parce que c'étaient de bons écrivains et qu'ils tenaient un journal !


Il convient donc de rappeler que, au temps jadis, on publiait les journaux intimes de gens qui étaient de parfaits inconnus, ou qui n'étaient connus que d'un tout petit milieu, au seul prétexte que le journal en question avait une qualité littéraire. Autrement dit, les grands mémorialistes sont des grands mémorialistes parce que c'étaient de bons écrivains et qu'ils tenaient un journal ! De bons exemples sont :

• l'Américain Henry David Thoreau (1817-1962), à qui il n'est arrivé qu'une seule chose dans toute son existence - il croyait sincèrement que l'Etat ne pouvait pas obliger les citoyens à payer des impôts, et on l'a mis en prison parce qu'il n'avait pas payé les siens - et qui a passé le reste de ses jours dans une cabane dans la forêt (loin du percepteur !), avec comme principale activité de tenir son journal,

• le Suisse Henri-Frédéric Amiel (1821-81), qui n'a rien fait du tout pendant soixante ans, à part donner quelques cours, mais dont le journal, paru en 1923, est un monument de la littérature du 19e siècle dite « d'analyse et de confession »,

• le Français Paul Léautaud (1872-1956), beaucoup plus connu aujourd'hui que de son vivant, qui était grouillot et critique théâtral au Mercure de France, mais qui a écrit un journal fort pertinemment titré Journal littéraire.

C'est fort des exemples de nos prédécesseurs, et sous leur ombre tutélaire, que nous livrons des extraits de notre propre journal, qui ne contient aucun nom connu, aucun événement extraordinaire et qui n'a jamais eu et n'aura jamais aucun rapport avec rien de ce dont on parle dans les médias.


Déjà trois mois que je ronge Zola. Je n'en suis cependant qu'à la moitié des Rougon-Macquart. J'ai lu en désordre, mais les romans qu'il me reste à lire sont presque tous dans la deuxième dizaine. Le meilleur côtoie le pire. Dans le meilleur, Pot-Bouille, par quoi je commençai, influencé par Gide, et dont je craindrais aujourd'hui de m'exagérer les mérites, à cause de la nouveauté de cette lecture, n'était que L'Assommoir, que je lis en ce moment, ne lui cède en rien, ni pour l'intérêt ni pour le thème.
C'est dans les rapports de voisinage que le talent de Zola l'emporte, parce qu'il a ses modèles sous la main et que l'observation y est la moins déformée par des parti-pris idéologiques ou esthétiques. Les notations qui sauvent un roman aussi raté que Nana sont celles des voisines ou des familières, campant chez la cocotte.

La Fortune des Rougons est de la veine Garibaldi, comme dirait Gide, et dut être facile à faire. Cela se lit sans ennui, mais sans grand plaisir.
La Curée est remplie de phrases boiteuses. « Maintenant, elle aurait mieux aimé tromper Maxime avec M. de Saffrée. » (Livre de poche, p. 231)
Les grandes machines à cataclysme final, de La Curée jusqu'à L'Argent, sont banales et d'un effet sûr. Elles expliquent la fortune de Zola au cinéma, car ces crescendo romanesques font des scénarios presque tout prêts ; cela nous a valu d'innombrables films invariablement lamentables et grandiloquents. Les romans sans crise ni culmination, comme Pot-Bouille, réclament une technique supérieure.
Il n'y a presque pas de Rougon-Macquart qui ne montre la lente dégringolade d'un commerce, d'une maison, d'une famille. Quand le commerce ou le personnage principal prospèrent (Nana, Au bonheur des dames) cela s'éboule en périphérie.
Les Rougon-Macquart pourraient porter comme titre général : Le Nid de coucou. Le personnage du parasite venu manger la baraque est partout présent, y compris dans les romans où il n'y a rien à faire — c'est dans sa nature, après tout — et qu'il rend confus. J'ai une certaine tendresse pour La Conquête de Plassans, parce que les personnages de l'ecclésiastique et de sa mère sont très réussis. Mais les thèmes du parasite, de la conquête des âmes et de la déchéance d'une famille y paraissent juxtaposés plutôt que liés, et le roman ne tient que par l'habileté du romancier.
Dans Le Ventre de Paris, le ressentiment de la belle charcutière contre son beau-frère recueilli, son implicite : « salaud de déporté », va de soi quand on connaît cette obsession, chez Zola, de l'étranger dans la maison. L'auteur, au fond, est d'accord avec son personnage. Cela explique aussi que le roman ne soit pas meilleur, car on sait dès la première page que le destin du malheureux Florent sera de retourner au bagne, après qu'il aura apporté le malheur dans la maison.
Florent est peu crédible en ancien bagnard, réalisant surtout le type du femelot à la Zola, maternel, altruiste et d'une timidité maladive. En dépit des querelles d'héritages que pose la réapparition du déporté, l'auteur n'a pas traité le thème du « retour du mort » et Florent n'est, une fois de plus, que l'étude d'un cas de masochisme.
La Faute de l'abé Mouret, qu'on voudrait aimer pour ses pages d'amour avec la sauvageonne — et que je m'étonne que les surréalistes n'aient pas fourré dans leur sac —, avec sa brutale rupture de ton et son érudition de jardin potager, est incohérent.
Les descriptions de l'ouvrier, chez Zola, sont pleines de préjugés et toute déformées par l'obsession bourgeoise du meuble et de la boustifaille. Ainsi, la description initiale de la pauvre chambre de Gervaise, dans L'Assommoir, est censée nous faire pressentir sa déchéance (bien avant la fameuse scène du lavoir).
Cependant, c’est quand il traite le grand monde que Zola est à son plus mauvais. Ses nobles décavés, ses baronnes ruinées et tenant leur rang à force de secrètes privations (la comtesse de Beauvilliers dans L'Argent) sont du plus abominable dix-neuvième siècle. Censées nous inspirer une sorte d'admiration incompréhensive, ou de respectueuse pitié, ces dames n'arrivent, en perdant dans les spéculations leurs dernières terres et en licenciant leur vieux palefrenier, qu'à nous agacer ; on a envie de leur chanter aux oreilles non la Carmagnole, mais « Tout va très bien, madame la Marquise... »
De même, quand il décrit la grande bourgeoisie, Zola perd pied et n'offre plus qu'une caricature — une caricature pas drôle, car son but n'est ni de charger ni de railler. Restent les folichonneries érotiques de La Curée, bissées dans Nana. Sortiront de là les romans de madame Rachilde...
Zola n'a que superficiellement compris son époque, pas du tout ses mécanismes économiques, se contentant de filer la métaphore du moloch dévorant (la mine, la Bourse, la guerre) ou de la transe érotique, qui naît de l'étalage de charcuterie, de la fièvre des dépenses, des jupons sales de la petite bonne, ou de la spéculation sur les titres des mines du Mont Carmel.
Au Bonheur des dames, que je m'étonne qu'on donne à étudier aux élèves des lycées, donne des grands magasins des explications aberrantes. Ils provoqueraient chez les femmes du monde une fureur érotique dont le symptôme est la kleptomanie. C'est de la pire littérature médicale (on pense aux descriptions de Clérambault, de femmes volant de la soie pour se masturber). Mais Zola, bien qu'il répète vaguement, parce qu'il l'a noté dans ses carnets, qu'il s'agit de « démocratiser les ventes », n'a pas du tout aperçu que la vente à faible marge, compensée par le grand débit, attirait le public des classes populaire et petite bourgeoise. La seule petite bourgeoise du roman, une épouse de professeur besogneux, est une malade, une névrosée dont la compulsion d'achats ruine le mari.
Dans L'Argent, la Bourse est décrite comme un casino, et les financiers comme des joueurs. On voudrait dire sans cesse à l'auteur : « On sait tout cela ; mais les choses sont plus compliquées que cela. » On déplore aussi des à-peu-près ou des incongruités. Ainsi, Zola croit (ou feint de croire, pour simplifier ?) qu'à la Bourse, on ne peut pas spéculer sur le marché au comptant, mais seulement sur le marché à terme.
Il est curieux qu'en dépit des prétentions scientifiques de la doctrine naturaliste créée par notre homme (on veut croire qu'elle a un autre but que de faire passer ses ordures), la description s'organise dans un système de métaphores, souvent triples. Dans L'Assommoir, ce sont : les dessous de la société (au sens littéral : les caleçons sales du quartier), l'intempérance (alcoolisme de Coupeau, gloutonnerie de Lantier, boustifaillerie ruineuse et alcoolisme final de Gervaise) et les calottes (L'Assommoir n'a pas volé son titre puisque maris et femmes, parents et enfants, et femmes entre elles, s'assomment à longueur de page).
Zola a moins réussi, dans ce volume, la dégringolade finale. C'est, au fond, une preuve de la qualité de son roman ; la situation y est trop complexe, les personnages trop fouillés pour permettre cette commodité romanesque du toboggan social. La fin, toute emberlificotée de contradictions, montrant une Gervaise tombée tout en bas, et plus seule qu'un chien puis, à la page suivante, rencontrant son ancien amoureux, assez remontée dans la société du quartier pour être admise de nouveau dans la loge de la concierge, secourue par son fils, etc. Quelques pages avant, Gervaise, déchue, est encore, nous dit Zola, dans la position de secourir d'une croûte de pain la petite voisine, Lalie, et le vieux père Bru ; mais le contexte suggère qu'à ce moment, elle est plutôt dans le cas de leur emprunter le croûton.
On aperçoit très bien les raisons du succès de Zola. D'abord l'outrance et le simplisme ; ensuite, les intentions documentaires. Il connut une éclipse. le Journal de Gide est rempli de jérémiades sur l'oubli injuste du grand romancier.

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Extraits du journal de Harry Morgan 1995

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