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PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
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PETITS ÉDITORIAUX SUR LES SIGNES DES TEMPS
Salman Rushdie et les médias ou l'autre fatwa

28 novembre. — La lecture de Joseph Anton (septembre 2012), les mémoires de Salman Rushdie sur sa clandestinité, me fournit ample matière à réflexion, non tant sur la violence islamique que sur la violence médiatique. Car Rushdie n’a pas moins été victime des médias que de ses coreligionnaires.
Salman Rushdie est coupable, puisqu’il y a des gens qui le cherchent pour le tuer, voilà la terrible logique des médias. Cette conclusion ne découle d’aucune position de principe, elle s’impose par le traitement même de « l’événement ». Les journalistes, en rendant compte de façon apparemment neutre des accusation de blasphème contre Rushdie, valident en réalité ces accusations (il faut nécessairement que l’écrivain ait « fait quelque chose » puisque le monde musulman est en éruption). Lorsqu’ils font état des actions violentes qui sont fomentées contre l’écrivain, les médias établissent de facto une relation de cause à effet entre la publication des Versets sataniques et les menaces contre la vie d’un homme. Les disputes sur le degré de responsabilité de Rushdie aggravent plutôt qu’elles ne mitigent cette fondamentale distorsion, car le fait lui-même de l’offense, présenté comme indubitable, est comme englué dans les gloses. Ceci explique que Rushdie consacre une grande partie des 600 pages de ses mémoires à expliquer qu’il n’a pas travaillé comme un forçat pendant cinq années pour produire une « insulte ».

Il est remarquable que la terrible épreuve que vit Rushdie ne l’amène nullement à remettre en cause ses positions idéologiques (mais on peut supposer qu’il se réfugie dans ses croyances — ou dans ses préjugés — comme il se réfugie dans les différentes caches que lui prêtent ses amis, ou qu’il loue avec son propre argent). En dépit des trahisons de ses amis travaillistes (le livre contient quelques beaux portraits de politiciens pharisaïques et opportunistes), en dépit de l’évidence de la menace que représentent pour lui les musulmans britanniques (qui réclament le plus ouvertement du monde sa mise à mort), l’écrivain reste « de gauche » et « multiculturaliste » (ce à quoi sa condition d’écrivain anglo-indien ne l’obligeait nullement — bien au contraire, ai-je envie d’écrire). Rushdie refuse ainsi, au cours d’une soirée mondaine, de serrer la main d’un Enoch Powell gériatrique, au prétexte que ce dernier est « raciste » (Enoch Powell avait prononcé en 1968 le célèbre discours des « rivières de sang », prédisant la violence qui découlerait inévitablement d’une immigration de masse, discours qui mit un terme à ses ambitions politiques). Rushdie a certes droit à ses opinions sur Enoch Powell et sur le multiculturalisme, mais toute la scène, telle qu’elle est décrite par le romancier, frappe par sa tonalité absurde, car le sort de Rushdie semble à tout le moins donner rétrospectivement quelques arguments à Enoch Powell.
Plus curieusement, Rushdie semble peiner à admettre que le monde qu’il a connu a disparu à jamais. Il prétend demeurer, en tant qu’écrivain, une autorité morale, bénéficiant de la liberté de pensée et d’expression  — et se faisant simultanément le farouche défenseur de cette liberté. (« He had always written presuming that he had the right to write as he chose, and presuming that it would at the very least be treated as a serious work ; and knowing, too, that countries whose writers could not make such presumptions inevitable slid towards, or had already arrived at, authoritarianism and tyranny. ») Rushdie ne s’est pas rendu compte — ou tout simplement il n’accepte pas le fait — que ce sont désormais les médias qui se sont auto-attribués ce rôle de gardien de la vertu. Un détail est très révélateur à cet égard. Rushdie s’obstine à décrire cette fatale année dans les termes de l’histoire immédiate — 1989, c’est l’année de Tiananmen, de la chute du mur de Berlin, des pourparler de Nelson Mandela avec F. W. de Klerk qui mettront fin à l’apartheid —, qui sont précisément les termes des écrivains de gauche discourant avec grandiloquence, à longueur de congrès, sur les progrès de la liberté, mais qui sont surtout ceux du discours journalistique — et il se trouve que les journalistes se sont débarrassés des écrivains, au cours d’une secrète nuit des longs couteaux. Telle est l’autre fatwa de l’année 1989, celle dont personne n’a parlé, celle dont Joseph Anton ne rend pas compte. Cependant il y a tout à parier que les historiens du futur parleront de la décennie 1990 comme de celle où le pouvoir intellectuel fut définitivement perdu par les « intellectuels ».
Le Rushdie qui s’exprime dans ces mémoires (qui est donc le Rushdie des années 1989 à 2012) réclame véhémentement un droit d’être lu sans intention maligne. Mais précisément, il n’y a plus désormais de lecture qui ne soit maligne, et le droit qui fait en principe l’objet de toutes les sollicitudes est le droit de lire dans une œuvre ce qu’on veut, et de la dénoncer comme offensante pour l’unique raison qu’on a choisi de la considérer comme telle. L’infinie broderie des interprétations, chère à la pensée post-structuraliste, valide par une cruelle ironie la seule lecture des islamistes (qui est, après tout, une lecture possible, même si elle est une lecture à contresens). Rushdie n’apprécie ce changement de paradigme, en Occident même, que sous l’angle de la naïveté coupable, ou de la lâcheté hypocrite, notre travailliste multiculturaliste rejoignant bizarrement sur ce point l’analyse des éditorialistes réactionnaires (« The greatest danger of the growing menace was that good men would commit intellectual suicide and call it peace. Good men would give in to fear and call it respect. »).

Joseph Anton est un triste livre. Ses 600 pages dégagent le même ennui mêlé d’amertume que les 3000 jours de clandestinité de Salman Rushdie. Les aperçus philosophiques de cet athée de culture musulmane sont pitoyables. Littérairement, Rushdie abuse du trope post-moderne consistant à tracer des « réseaux de sens » — autrement dit à opérer des associations qui sont, en elles-mêmes, arbitraires et qui ne signifient rien, mais dont l’exploration par la conscience humaine est censée assouvir la soif de signification, et servir de substitut au besoin de transcendance. Mais les associations que nous propose l’écrivain semblent à la fois triviales et forcées. Par exemple, une anecdote familiale au sujet du portrait de sa mère sur lequel on a repeint un autre tableau amène à l’observation que son propre portrait par un ami peintre est lui aussi un palimpseste, puisque le peintre met de la couleur par dessus son dessin à la mine de plomb. Et là-dessus l’auteur ajoute que ledit peintre est mort à la même date que sa mère. Quelques paragraphes plus loin, une aurore boréale à Oslo est associée au prénom Aurora de l’héroïne du Dernier Soupir du Maure.
Ni ces filandreuses correspondances, ni la conception post-moderne du roman comme polyphonie de « discours » ne protègent l’écrivain des aléas d’une lecture littérale, et ses proches se plaignent qu’ils se reconnaissent dans ses romans. Rushdie doit ainsi « expliquer » Le Dernier Soupir du Maure à sa compagne du moment et, étant arrivé au bout de l’« explication », il a l’impression d’avoir appauvri le livre et de s’être appauvri.
Rushdie lui-même use de la littérature de la façon la plus traditionnelle. Son père l’inscrivant dans une public school (Rugby, pas moins !), Salman, qui refait l’expérience d’Anglo-Indiens comme Rudyard Kipling, en se retrouvant dans la verte Angleterre, pays qu’il ne connaît que par les romans, s’identifie immédiatement à un personnage des aventures de Billy Bunter, l’Hindou au langage emberlificoté, Hurree Jamset Ram Singh, « le nabab foncé de Bhanipur ». À l’autre bout de sa vie, la clandestinité l’amène à cohabiter avec des agents de la Special Branch, des agents zéro zéro quelque chose, et la référence à James Bond, pour être implicite, n’en est pas moins évidente.
Ironiquement, le nom même de Rushdie est une sorte de pseudonyme, mais choisi par le père de l’écrivain, dont le véritable nom était imprononçable et trop pesant dans une société indienne où chacun est condamné à porter éternellement le poids du passé. Ce nom de Rushdie fait référence à Averroès (Ibn Rushd), c’est-à-dire au symbole de l’islam éclairé — ce qui ne manque pas de sel, compte tenu du sort que l’islam a fait à Rushdie.
L’homme de lettres Salman Rushdie peut apparaître à la lecture comme un triste sire. Son autosatisfaction et sa tendance au name dropping prennent des proportions telles qu’on croit parfois lire les mémoires de Charlie Chaplin. Non moins impressionnante est son aptitude au ressentiment, et Rushdie semble s’être juré de n’oublier aucune petite lâcheté ni aucune petite offense et on l’imagine dressant ses listes en grommelant : « Celui-là, je le retiens. »
D’un autre côté, les policiers qui protègent Rushdie deviennent ses amis, et ils lui glissent en confidence que d’autres « protégés » (issus de la sphère politique) les traitent carrément en larbins. Les gens de lettres sont fréquemment égocentriques et agaçants, mais du moins ils sont humains et foncièrement égalitaristes. (Un homme de lettres a besoin, pour pouvoir exercer son art, de forger son propre outil. Par conséquent, il apprécie à sa juste valeur toute expertise, en pensant naturellement que l’acquisition de cette expertise a coûté une peine infinie.)

Rushdie était un romancier prometteur, adulé et primé, mais encore relativement peu connu au moment où sa tête fut mise à prix— ou, si l’on préfère, cet événement catastrophique est arrivé très tôt dans l’existence de l’écrivain, puisque son second roman, qui assura sa réputation, était vieux de huit ans seulement, le troisième étant paru deux après le second. Le point a son importance, car il montre que la vindicte islamique s’abat à peu près au hasard. On n’est jamais, du point du vue islamique, en présence d’un malheureux écrivain qui n’a rien demandé à personne. Aux yeux de l’oumma, c’est forcément l’Occident, l’Amérique, ou encore la chrétienté toute entière, qui attaque l’islam, ou, dans le cas de Rushdie, un musulman apostat qui proclame avec cynisme son apostasie, insultant un milliard de croyants.
Et semblablement, l’objet du délit n’est jamais un simple roman, ou n’importe quel autre ouvrage de l’esprit. Rushdie écrit, avec beaucoup d’à-propos : « Here was the first proposition of the assault : that anyone who wrote a book with the word “satanic“ in the title must be satanic too. » Et plus loin : « This imaginary novel was the one against which the rage of Islam would be directed, and after that few people wished to talk about the real book. »
Rushdie n’a rien fait de condamnable au regard d’aucune norme existante ou restant à inventer, car aucune norme existante ou simplement imaginable n’interdit d’écrire un roman appartenant au courant du réalisme fantastique, dont la prémisse est que deux Indiens qui se trouvent à bord d’un avion détourné qui explose en vol atterrissent sur terre indemnes. Mais les islamistes de la mosquée de Bradford — qui sont les véritables déclencheurs de l’affaire Rushdie car en brûlant publiquement son roman, il avaient attiré sur lui l’attention des Iraniens — n’avaient pas lu Les Versets sataniques. La seule chose qu’ils en connaissaient était le titre, et il suffit que ce titre parût « blasphématoire » à leurs oreilles anti-littéraires pour que l’auteur devînt Satan Rushdie — un blasphémateur si virulent que l’oumma toute entière était appelée à le tuer.
Il y a là une leçon pour tous les bien-pensants occidentaux dont les islamistes ont l’oreille : ce que réclament les musulmans à travers l’établissement d’un norme réprimant le « blasphème » contre l’islam ou ses symboles est la tolérance de leur propre violence et la validation de leur propre arbitraire. Il s’agit de soumettre l’Occident à la norme islamique de peur généralisée, qui fait qu’on n’aborde qu’avec force courbettes et précautions tout ce qui touche à l’ordre religieux et à l’ordre social — et qui rend précisément les sociétés musulmanes irréformables.
Quand à la « liberté d’expression », norme que les médias occidentaux invoquent avec grandiloquence (ce qui ne les empêche nullement d’accabler Rushdie !) et que les musulmans ont tôt fait de réinterpréter en « liberté d’insulter », elle a bon dos dans la circonstance. Rushdie note qu’elle fournit une ligne de défense des plus faibles. (« The attack was very specific, yet the defense was often a general one, resting on the mighty principle of freedom of speech. ») De toute façon, Salman Rushdie n’a pas souffert de restriction à sa liberté d’expression, puisqu’il a continué à publier. (Ce qui lui arrive de plus grave, et qui motive des dizaines de pages de lamentations dans son livre, est le fait que Penguin, cédant aux menaces, refuse de sortir l’édition de poche des Versets sataniques.) Rushdie n’est pas un dissident soviétique à qui la bureaucratie a refusé la publication de son dernier livre. Il est un citoyen d’un pays démocratique, obligé de vivre caché car il est condamné à mort par un totalitarisme politico-religieux installé au cœur de nos sociétés occidentales, et que nos gouvernements amis du Désastre répugnent à mettre hors d’état de nuire parce que les médias complices agitent sous leur nez leur vieille marotte usée du « racisme ».
Comme pour justifier les pires craintes des athées sur une coupable connivence des religions, Rushdie soutient que le pape condamne lui aussi Les Versets sataniques. Je n’ai retrouvé nulle trace d’une telle condamnation, et d’autre part les déclarations de la Secrétairerie d’État du Saint-Siège sont notoirement hermétiques. (Il est certain par contre que les Iraniens ont eu l’incroyable toupet de demander au pape, via leur ambassade, qu’il condamne le livre de Rushdie.) — Mais un ou plusieurs prélats eussent-ils exprimé un soutien mitigé à la position iranienne, il resterait, comme le fait très pertinemment observer Rushdie, que les chrétiens sont structurés par le couple péché-pénitence, alors que les musulmans le sont par le couple honneur-affront. Un représentant de l’Église — ou même un simple fidèle — peut éventuellement faire preuve de naïveté, en croyant que Rushdie a fait quelque chose de mal, et en s’imaginant, par un raisonnement de « bon catholique », que s’il demande et obtient son pardon, selon les rite de sa propre religion, tout rentrera dans l’ordre. Les catholiques — et les chrétiens en général — doivent par conséquent apprendre eux aussi une leçon douloureuse qui est que les choses ne marchent pas ainsi dans l’islam, que l’accusation de blasphème, quand elle est lancée par un musulman, signifie l’intention meurtrière et l’auto-glorification de cette intention. Dans l’islam, le prétendu blasphémateur est toujours la victime, qu’il soit une petite fille afghane dont le crime est d’aller à l’école, ou un romancier anglo-indien.
Pour quoi Rushdie s’est-il battu, pendant les dix ans de sa clandestinité ? Quels étaient ses propres « buts de guerre » dans cette guerre menée contre lui par ses coreligionnaires ? La liste que fournit l’écrivain peut étonner. Selon sa propre appréciation, Rushdie a défendu d’abord l’art du roman, et au-delà, la liberté de l’imagination, la liberté d’expression et la liberté d’aller et de venir. (« The art of the novel, and beyond that, the freedom of the imagination and the overwhelming, overarching issue of freedom of speech, and the right of human beings to walk down the streets of their own countries without fear. ») La première réponse témoigne de la bonne foi et de l’intégrité de Salman Rushdie qui, encore une fois, n’a rien fait, n’est coupable de rien, qui écrit des romans parce qu’il se trouve être un romancier, mais qui découvre chemin faisant que le fait d’écrire des romans est désormais un acte de résistance. Mais la dernière réponse de la liste n’est pas la moins intéressante. Obligé de se cacher pour sa propre sécurité, Rushdie était bien placé pour se rendre compte que la « rage de l’Islam » ne menaçait pas simplement sa « liberté d’expression », mais d’abord sa liberté tout court, celle de se déplacer et d’apparaître au grand jour, — et avant cela, sa vie. Il est bon de rappeler que les occidentaux qui ont trouvé de bonnes raisons, ou de bonnes excuses, à la vindicte musulmane cherchaient des justifications à des meurtriers.
À cet égard, rien ne sépare l’affaire Rushdie de n’importe quelle autre affaire de violence islamique dirigée contre des « déviants ». On peut utilement comparer la liste de grandes causes de Rushdie à celle de Malala, l’écolière afghane de la vallée de Swat, mitraillée par les talibans en octobre 2012 et qui survécut par miracle. (L’affaire Rushdie et l’affaire Malala se ressemblent plus qu’il n’y paraît. Opérée dans un hôpital britannique, Malala faillit trouver la mort dans son lit de convalescente : des islamistes britanniques tentèrent de s’introduire dans sa chambre en se faisant passer pour des membres de sa famille. Malala, qui doit la vie aux chirurgiens anglais, se retrouve donc exactement dans la position de Rushdie : sa vie est menacée, en Angleterre, par des musulmans qui détiennent la nationalité britannique.) D’après son père, Malala « prie pour sa santé et soutient la grande cause de la paix, de l'éducation, de la liberté de pensée et de la liberté d'expression » (AFP, 9 novembre 2012). À ma connaissance, il ne s’est trouvé personne dans le camp occidental pour tenter de justifier ou d’excuser l’attaque contre Malala, ce qui est plutôt rassurant. Mais a contrario, qu’on ait pu supposer que lorsque la cible était un romancier, plutôt qu’une écolière, lorsque le fait délictueux était le fait d’écrire plutôt que le fait d’apprendre à écrire, alors le contrevenant était responsable — à un degré qui restait à déterminer — de ce qui lui arrivait, en dit long sur l’arbitraire du pouvoir médiatique et sur les postulats implicites du discours médiatique.