Principes des littératures dessinées

Par Harry Morgan

Résumé des principaux points établis dans le livre deux


 

1. Il n'y a aucune raison d'affirmer que les littératures dessinées seraient par essence populaires et enfantines. Cette double erreur remonte aux premiers théoriciens du médium (Töpffer). On la retrouve d'ailleurs à propos d'autres formes de récits par images. (Contrairement à une idée courante, il fallait être clerc pour comprendre les récits bibliques racontés, par exemple, sur les vitraux de la Sainte-Chapelle.)

 

2. Il n'existe de toute façon aucune définition satisfaisante de la fiction populaire ou de la littérature de masse et les définitions courantes dissimulent une appréciation de qualité : les littératures dessinées seraient populaires parce qu'elle seraient inférieures aux littératures nobles au regard d'un critère quelconque.

 

3. La présence des enfants dans la bande dessinée découle de la présence des enfants dans le roman pour la jeunesse du 19e siècle. A cet égard, la bande dessinée est proche de certains chefs-d'œuvre de la littérature enfantine. Mais toute bande dessinée ne contient pas des enfants et toute bande dessinée n'est pas pour enfants.

 

4. Si elles ne ne sont ni populaires ni enfantines par essence, les littératures dessinées possèdent deux caractères qui les font échapper aux canons de l'art et de la littérature et que nous avons baptisé l'art piéton et la pulpitude. Ces caractères expliquent à la fois l'attrait que ces littératures ont pour leurs lecteurs et leur condamnation par différents groupes de pression.

 

5. L'expression d'art piéton recouvre le fait qu'en matière de littératures dessinées, le dessin est soumis à l'impératif narratif. Il est par conséquent vain de chercher à appliquer aux bandes dessinées les catégories des beaux arts. Des distinctions telles que art noble vs. art populaire, ou réalisme vs. caricature, n'ont pas de raison d'être. Dans une certaine mesure, la caricature (le style cartoony) est l'essence de toute BD. Le style caractéristique de grands auteurs (Harold Foster, Alex Raymond) résulte de la volonté de conserver les possibilités d'un style cartoony à l'intérieur d'un cadre réaliste.

 

6. La notion de pulpitude recouvre le caractère de sensationalisme ou d'excès, où voisinent violence, érotisme, sentimentalisme. La pulpitude de la bande dessinée se décèle dans son aptitude à entretenir les rêves et les fantasmes, sans souci du bon goût, des convenances ou des règles de l'art.

 

7. La bande dessinée a fait l'objet de l'attaque de nombreux groupes de pression. Les intellectuels fournissent souvent des arguments aux éducateurs, dont le rôle stratégique s'explique par l'association des littératures dessinées avec l'enfance. Ces éducateurs, ou professionnels de l'enfance, peuvent être psychiatres, psychologues, magistrats, ecclésiastiques, enseignants, bibliothécaires, membres de ligues de vertus, cadres de mouvements de jeunes, etc. Ils peuvent appartenir à toutes les obédiences religieuses ou politiques. Tous ces groupes de pression utilisent un argumentaire unique, qui s'applique par conséquent à des BD très différentes. (On attaque en général les formes de littérature dessinée les plus récentes, en réhabilitant souvent celles qui ont été attaquées par la génération précédente.) Dans cet argumentaire général, on peut relever les griefs suivants contre la littérature dessinée :

a) L'éducation à l'analphabétisme par une forme de littérature comprenant très peu de textes, et d'une langue très fautive.

b) L'action pernicieuse sur les nerfs d'une littérature trop violente (le sensationalisme).

c) L'érotisme, la pornographie et l'incitation à une sexualité précoce.

d) L'endurcissement à la violence et le caractère criminogène (par suggestion ou par instruction technique).

e) L'incitation au rêve et la fonction « déréalisante ».

f) La promotion d'attitudes antisociales : sexisme, racisme, xénophobie, fascisme.

g) La fabrication industrielle d'une littérature de qualité douteuse.

h) L'invasion commerciale et la promotion d'une littérature étrangère au génie national.

Tous ces thèmes sont développés et combinés librement. Pour les théoriciens de l'école de Francfort, les comics (c'est-à-dire essentiellement les comic strips) seraient un sédatif social (e) usiné en grandes séries (g) et destiné à changer l'Américain moyen en fasciste (f). Dans leur sillage, des agitateurs populistes comme Wertham ou Legman déclinent ce thème en insistant sur la nocivité générale des comics books (mais pas des comic strips) pour les enfants (b), leur nature criminogène (d), leur misogynie (f). Pour les censeurs français de la Commission de surveillance, les illustrés comportent trop peu de textes (a) ; ils abusent de couleurs crues, agressives ou hideuses, d'images violentes, agitées, traumatisantes ou de style cauchemardesque (b) ; ils sont criminogènes (d) et déréalisants (e) ; toute représentation de non européens dans les illustrés est considérée comme raciste (f), toute représentation féminine est considérée comme érotisante (c) et misogyne (f) ; les illustrés émanent d'éditeurs commerciaux, peu soucieux d'éduquer l'enfant (g) ; les illustrés sont remplis de bandes étrangères dont les flans achetés au rabais ont déjà été amortis dans leur pays (h).

 

8. Dans la pensée des éducateurs, la bande dessinée est mauvaise parce que le principe même d'un récit passant par l'image est considéré comme mauvais. Violence, érotisme, laideur, immoralité, etc. ne sont que les effets d'une forme tératologique. C'est la forme BD qui crée la violence et l'érotisme et non l'érotisme ou la violence qui font d'une BD particulière une mauvaise BD. Ceci explique qu'on puisse trouver les éléments nocifs dans des genres apparemment au-dessus de tout soupçon, funny animal (dénoncé par Wertham et Legman), anticipation scientifique (dénoncée par la Commission de surveillance française).

 

9. Certains pays ont adopté une législation destinée à lutter contre la littérature dessinée. En France, le délit de « démoralisation de la jeunesse » institué par l'art. 2 de la loi du 16 juillet 1949 a été interprété de façon extensive par des censeurs convaincus de la perniciosité de la forme même de la bande dessinée. Des impératifs moraux présents dans le texte de loi (l'interdiction de « présenter sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse ») ont été traduits par des impératifs d'ordre thématique et esthétique (ne pas publier de bande dessinée ou en publier le moins possible, supprimer les bulles, rajouter des pavés de texte, éviter les aplats noirs, les couleurs pures, les onomatopées, les mises en page originales, ne pas montrer de scènes d'action, ne pas montrer d'armes, ne pas montrer de mines patibulaires, ne pas montrer de femmes, supprimer les Tarzan, la science-fiction, l'aventure fantastique, la fantaisie, le comique farfelu, supprimer tous les genres sauf le genre historique).

 

10. Aucun dispositif de contrôle des littératures dessinées &emdash; par un organisme professionnel (Comics Code Authority) ou par un pouvoir bureaucratique (Commission de surveillance française) &emdash; n'a amené une quelconque amélioration de la littérature dessinée publiée ou n'a favorisé l'émergence d'une quelconque littérature (par exemple celle d'une bande dessinée « plus adaptée à son époque »). Les éditeurs se sont arrangés comme ils ont pu pour continuer à publier de la bande dessinée ou se sont retirés du secteur. Les genres honnis sont réapparus quand le censeur s'est fait moins sévère. En d'autres termes, l'évolutionnisme n'a pas plus sa place dans l'histoire de la censure des littératures dessinées que dans l'histoire des littératures dessinées elles-mêmes.