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Vers le journal 2009

Extraits du journal de Harry Morgan 2010

The Beetle de Richard Marsh. - Un dessin de William Napoleon Grove. - Une exposition Fabrice Neaud. - Une exposition Saul Steinberg.- De Myers à Muray. - « L'intrigue d'un roman n'est jamais l'essentiel. » - Un nouvel Homais - Les civilisations naissent sur des côtes détaillées. - The Miracle Worker (Miracle en Alabama, 1962) d’Arthur Penn.


23 janvier. — Lu The Beetle (1897) un shocker de Richard Marsh, paru la même année que Dracula, mais qui, curieusement, refuse d’être un roman d’épouvante, pour adopter, dans certaines parties, le ton d’un roman comique, tandis que le procédé de narration à la première personne avec narrateur alterné ramène au roman de détection (avec cette conséquence que tout est récapitulé tout le temps, par les différents narrateurs, mais aussi par les autres personnages du roman, ce qui rend la lecture assez ennuyeuse). On ne saura rien finalement du Beetle, sinon qu’il contrôle les êtres à l’aide de pouvoirs hypnotiques, qu’il est capable de se changer en scarabée, qu’il ressemble à un vieil homme mais est apparemment une très vieille femme, et qu’il kidnappe des Anglaises pour les immoler au cours de sacrifices humains dans un temple souterrain d’Isis. Mais le personnage est très peu défini, beaucoup moins que ne l’est le comte Dracula dans le roman de Stoker, qui comme lui cumule la figure de l’étranger mystérieux et de l’animal monstrueux et fascinateur. Les sexual undertones du roman sont liés à l’idée de dénudation et d’avilissement. Le Beetle arrache ses vêtements à l’héroïne du roman, lui coupe les cheveux (la scalpe, littéralement), et lui fait porter les vêtements du demi-clochard qu’il a été sa première victime. Ce demi-clochard, une fois hypnotisé, a quant à lui été contraint à devenir cambrioleur, vêtu en tout et pour tout d’un vieux manteau.
The Beetle se passe dans le lieu interstitiel qu’est la banlieue, espace déserté, fait de lotissements restés inachevés à la suite de spéculations malheureuses, où des maisons vides, à demi construites ou déjà à demi ruinées sont les témoins muets de la ronde des heures, des commerçants venant sonner tour à tour, et repartant bredouilles, ne trouvant âme qui vive.

28 janvier. — [Festival d'Angoulême.] À l’exposition sur le dessin d’humour, dessin de William Napoleon Grove, sur lequel s’est imprimée en jaune la trace d’une paume, le dessinateur ayant certainement posé une main grasse sur sa page, pour la maintenir. Comme je venais de lire dans une biographie de Jacobs que le maître faisait des caches pour ne pas salir les planches qu’il travaillait si longuement, j’ai été attentif à cette trace spectrale, superposée à la trace graphique, et qui reconstitue la présence de l’auteur.

Chez un marchand d’originaux, un monsieur italien consulte les collections. La marchande lui montre du Sciuscia. Elle prononce « tchoutcha ». Comme je vois que le monsieur ne comprend pas, je lui dis, correctement : « Choucha. » (Sciuscia est la prononciation phonétique par un gosier italien de « Shoe shine ».) Mais la marchande insiste : « Tchoutcha. » Et elle ajoute : « Je suis italienne », en voulant dire : « Je suis d’origine italienne. »

Fabrice Neaud expose des pages de son journal dessiné, des planches d’un récit post-atomique (police militaire contre émeutiers révolutionnaires) et des photographies de façades de cathédrales, obtenues à l’aide de composites, et qui se présentent comme des projections planes. Il se tisse entre tout cela des liens subtils. Ainsi, l’érotique de Neaud est celle des gros membres virils, Neaud étant attiré par des sportifs, des body-builders, des militaires. On ne peut s’empêcher de penser que les cathédrales photographiées en plan, pour ainsi dire, sans la déformation de la perspective, et dont les tours et les clochers deviennent du coup immenses, révèlent elles aussi leur secret anatomique. De même, les paramilitaires qui tiennent le rôle des « méchants » dans le récit post-atomique, ce sont précisément les garçons par qui Neaud est attiré. Et, de fait, le discours de gauche bien-pensante de Neaud (qui est anticapitaliste, immigrationniste, pro-islam, etc.) paraît prendre le contre-pied de ce à quoi le dispose sa libido. Une lesbienne, dans une des bande exposées, pointe du reste la contradiction : « Les pédés chialent sur leur rôle masculin, que la société leur impose, mais ils fantasment tous à fond sur ce cliché ».

18 février. — xposition Saul Steinberg au Musée Tomi Ungerer de Strasbourg. Manuel Hirtz me fait remarquer combien Steinberg a pu inspirer de médiocres dessinateurs. Le fait est que je m’avise seulement maintenant que les dessins de Patrice Leconte, futur réalisateur, parus dans Pilote au début des années 1970 sont du très mauvais Steinberg.



Attrapant des bribes de conversations, je me désole que le public comprenne si peu ce qu’il voit, en particulier parce qu’il n’accède pas à cette vérité que Steinberg représente l’intériorité, soit dans des portraits — ou des autoportraits — psychologiques (dans « Rabbit », 1960, un homme est représenté comme portant à l’intérieur de la tête un lapin qui regarde anxieusement à la lucarne de ses yeux), soit par une perception qui n’est plus objective, mais qui est celle d’une conscience (dans « The Cocktail », 1964, chaque invité de la soirée est représenté en proportion de l’importance qu’il prend, le fâcheux de service, héritier de tant de « boars » dans le cartoon victorien, devenant un énorme rictus sur pattes, mais le petit chien de la maîtresse des lieux étant réduit à une présence fantomatique). Devant l’homme au lapin, une maman explique à son enfant : « Tu vois, il a un petit chien dans la tête », sans chercher autre chose, me semble-t-il, que du saugrenu. Devant « The cocktail », trois dames mûres déclarent : « On voit ce qu’on veut », se réfugiant dans le poncif petit-bourgeois de l’art ininterprétable.
Même sur les cartels de l’exposition, la célèbre formule de Steinberg « I’m a writer who draws » est interprétée comme une allusion à la calligraphie et à l’usage de la métaphore et de la métonymie, et illustrée en conséquence, comme si cette idée que Steinberg faisait avec des traits ce que Virginia Woolf faisait avec des mots demeurait inadmissible.

12 juillet. — J’avais noté ceci dans mon Journal inédit, en date du 27 février 2010 : « Le socialisme n’est pas analysable en dehors de son contexte, ce curieux bouillonnement d’idées de la fin du XIXe et du tout début du XXe siècle. Il vaut ce que valent toutes ces doctrines à quoi il est parfois confusément associé, et dont le pittoresque m’amuse, le végétarianisme, le mouvement des suffragettes, l’eugénisme, la théosophie ou bouddhisme occidental, le spiritisme ou fakirisme occidental, le sionisme, l’anglo-israélisme ou croyance que les Anglo-Saxons sont une tribu perdue d’Israël. »
Puis, ayant noté, je m’étais dit que mon propos était un peu injuste, non envers le socialisme, qui est mort depuis longtemps (les mouvement politiques qui s'en réclament aujourd’hui sont en réalité social-démocrates), mais envers les différents courants mystico-théologiques auxquels je faisais allusion, qui me paraissent quant à eux promis à un certain avenir.
Mais voici que je découvre l’ouvrage de Philippe Muray Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984, réédition TEL, 2008), qui fait justement le lien entre socialisme et occultisme, et explique l’un par l’autre. « Le socialisme est un occultisme actif ; l’occultisme un projet social passif. » (p. 142.) Voilà qui va dans mon sens.
La limite de la thèse de Muray, c’est qu’il ne fait pas la distinction entre occultisme et spiritisme (ou spiritisme scientifique). Hasard des lectures qui « s’emboîtent », comme eût dit Mauriac, j’ai reçu enfin Human Personality and Its Survival of Bodily Death de F. W. H. Myers, dans la réédition de 1915 chez Longmans, Green & Co, que je ne possédais que sous forme de photocopies, faites il y a 20 ans. (Qu’on est idiot quand on attend un livre qui doit faire le tour de la Terre pour vous parvenir ; pas de jour où on ne le tienne pour perdu.) Myers représente le triomphe de la Psychical Research anglaise, puisque, par un examen raisonné des phénomènes de dissociation et des phénomènes paranormaux, il arrive à une théorie du moi subliminal, qui débouche dans une métaphysique, et qui fait triompher l’idée des facultés prodigieuses de l’homme. (C’est à Myers, et non à Freud, que Breton empruntera sa théorie de l’inconscient créateur, comme le montra Jean Starobinski (« Freud, Breton, Myers », in Marc Eigeldinger, André Breton, La Baconnière, 1970, repris dans La Relation critique, TEL, 2001) et comme je l’ai montré moi-même dans mon étude vengeresse, « André et la métapsychique ».)
Qu’en est-il du complexe occultiste-socialiste chez les psychical researchers britanniques ? F. W. H. Myers et Henry Sidgwick étaient des pionniers de l’instruction des femmes. Sidgwick était professeur de philosophie, spécialiste d’éthique, et disciple de Stuart Mill. Myers était professeur d’humanités et poète, mais il devint inspecteur scolaire. (Et comme les Victoriens ont toujours plusieurs cordes à leur arc, Myers fut aussi le premier à travers le Niagara à la nage, sous les chutes.) Bref, on est devant des hommes d’idées avancées, mais qui ne rentrent pas du tout dans le cadre occultisto-socialisant. Tout au contraire, la poésie de Myers est marquée par l’inquiétude religieuse, alors que l’occultiste socialisant tel que le décrit Muray jouit d’une tranquillité d’âme parfaite, car sa religion « syncrétique » l’amène à une vision unifiante de tout (la fameuse « Harmonie »). Quand Myers conclut, au terme de ses deux volumes, qu’on va vers une synthèse religieuse planétaire, il veut dire simplement que le monde entier se fera chrétien, puisque la recherche psychique confirme selon lui les faits d’observation qui ont amené, il y a 2000 ans, la fondation du christianisme.

19 septembre. — « Sur l’histoire, dont on sait qu’elle n’est jamais que l’ombre du squelette d’un roman, il ne faut jamais trop en dire, non seulement pour ne pas gâcher aux autres la marche de la lecture, mais encore parce que l’intrigue n’est jamais l’essentiel. »
Pierre Assouline, La République des livres, 30 août 2010.
http://passouline.blog.lemonde.fr/
En disciple lointain de Henry James, je me suis toujours battu contre cette conception de la littérature — que je crois typiquement française —, qui fait de l’« intrigue » un simple prétexte, l’intéressant étant le traitement — et plus encore que le traitement, en notre époque où la technique littéraire est singulièrement déficiente, la mise en mots, « l’écriture », pour parler barthésien.
Il est remarquable que ce soit Henry James, dont l’œuvre littéraire relève de l’étude de personnalités confrontées à des conflits moraux, qui pose :
« Nothing, of course, will ever take the place of the good old fashion of "liking" a work of art or not liking it; the more improved criticism will not abolish that primitive, that ultimate, test. I mention this to guard myself from the accusation of intimating that the idea, the subject, of a novel or a picture, does not matter. It matters, to my sense, in the highest degree, and if I might put up a prayer it would be that artists should select none but the richest. » (« The Art of Fiction », Longman’s Magazine, sept. 1884).
Pour James, c’est bien la situation précise mise en place par le romancier qui compte, non un conflit « générique », dont l’intérêt serait la façon « littéraire » dont il serait retranscrit. Mieux encore, comme c’est le goût du lecteur pour tel ou tel type de fiction qui est à la base de l’acte de lecture, James pose que si un sujet quelconque déplaît a priori au lecteur, le traitement qui sera fait déplaira à ce lecteur a fortiori.
L’amusant est que James, qui écrit son essai en réponse à Walter Besant, qui ne jurait que par la littérature d’aventures, répond par anticipation à M. Assouline et à ses semblables, qui sont, quant à eux, de l’autre bord : James écrit : « "The story," if it represents anything, represents the subject, the idea, the data of the novel; and there is surely no "school" — Mr. Besant speaks of a school — which urges that a novel should be all treatment and no subject. »
Mais précisément, il existe aujourd’hui une telle école, qui prétend que la littérature soit toute « traitement » et pas du tout « sujet ». C’est très exactement ce que croient Assouline et ses amis.

10 décembre. — « L'époque arabe fut l'âge d'or de l'Espagne la plus civilisée. (...) La civilisation atteignit là un degré qu’elle a rarement atteint. Vraiment une époque d’humanisme intégral, où régna le plus pur esprit chevaleresque. »
« Le dogme du christianisme s’effrite devant les progrès de la science. La religion devra faire de plus en plus de concessions. Les mythes se délabrent peu à peu. Il ne reste plus qu’à prouver que dans la nature il n’existe aucune frontière entre l’organique et l’inorganique. Quand la connaissance de l’univers se sera largement répandue, quand la plupart des hommes sauront que les étoiles ne sont pas des sources de lumière mais des mondes, peut-être des mondes habités comme le nôtre, alors la doctrine chrétienne sera convaincue d’absurdité. »

Ce n’est pas le pharmacien Homais qui s’exprime ainsi, mais le Führer Adolf Hitler. Il faut lire les Libres propos sur la guerre et la paix recueillis entre 1942 et 1944 sur ordre de Martin Bormann, car on y découvre un type qui avait sur tout les idées de tout le monde. La plus grande guerre de l’histoire, le plus grand génocide de l’histoire sont le produit de cet Allemand « moyen », incarnation de la bêtise.

13 décembre. — Les civilisations naissent sur des côtes détaillées. Comparez l’Europe, l’archipel japonais avec les grandes masses sans relief que sont l’Afrique ou l’Australie. Peuples sans contours, peuples sans histoires.

17 décembre. — J’ai eu ces derniers temps l’occasion de dire à diverses personnes qui ne me connaissaient pas ou qui me connaissaient peu que je prenais des notes pour un livre sur les violences islamistes contre les images. À chaque fois, j’obtiens la même réaction, un « Houla, faites attention ! », plein de sollicitude, mais proféré au fond avec la même résignation que si l’on m’avertissait qu’en garant ma voiture à tel endroit je risquais de me faire casser une vitre. Pour les braves gens, il est dans l’ordre des choses que les mahométans complotent pour assassiner des caricaturistes, et fomentent des attentats à cause de caricatures. Et il est également dans l’ordre des choses qu’on ne puisse pas le dire, qu’il soit interdit d’en parler.

25 décembre. — Revu The Miracle Worker (Miracle en Alabama, 1962) d’Arthur Penn, d’après la pièce de William Gibson, un film qui m’avait très vivement impressionné quand je l’avais vu enfant. Je comprends pourquoi en le revoyant : outre que les scènes d’affrontement physique entre la préceptrice Annie Sullivan et la petite sourde et aveugle Helen Keller sont extrêmement violentes, le film entier est tourné comme un film fantastique. Ce ne sont que perspectives tordues, images rêveriques, personnages englués dans le noir, etc.
Le fait qu’on nous prescrivît ces films à enfants monstrueux (l’autre classique étant le très beau L’Enfant sauvage de Truffaut) n’était certes pas sans rapport avec le catholicisme (qui insiste sur la dignité de toute existence), mais c’était aussi une façon point trop subtile de nous faire comprendre que nous étions nous-mêmes un matériau brut, qu’un enfant était d’abord un petit animal à dresser ou un petit barbare à civiliser.
En face, et pour la cohérence du système, nos parents se conformaient à un modèle tenu, pour ainsi dire, à bout de bras, du parent exemplaire, qui se refuse tout plaisir, idéal inatteignable, qui, en ce qui concerne ma propre famille, doit expliquer en partie la détérioration mentale de mes géniteurs et qui explique sans doute aussi ma propre nostalgie pour un certain ordre, qui couvre au moins la littérature et la religion.

Vers le journal 2011

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