Le Petit Critique illustré

édition refondue, PLG, 2005

Interview mutuelle des auteurs

Harry Morgan & Manuel Hirtz

 

HM - Qu'est-ce qu'il est gros ! Il est beaucoup plus gros que la première édition !

MH - Ce nouveau Petit Critique est beaucoup plus gros que le premier parce qu'il y a une inflation sur ce type de littérature, émanant probablement d'une organisation destinée à nous nuire.

HM - On a aussi rajouté une section de cinquante pages sur les ouvrages de langue anglaise.

MH - C'est vrai.

HM - Par contre on a supprimé la section sur les revues d'études parce qu'elle est devenue obsolète. Pour commencer les revues sur la BD ont envahi les kiosques et ces revues sont trop généralistes pour faire l'objet d'une analyse dans une bibliographie critique et en second lieu la partie « études » se fait beaucoup sur internet. Or il faudrait un deuxième ouvrage pour rendre compte de la littérature existant en ligne.

MH - Ceci dit, pour les revues d'études existantes, rien n'a changé fondamentalement et on peut se rapporter à la première édition qui donne des notices très complètes sur tout, depuis Giff Wiff jusqu'à 9e art.

HM - Toujours pour les revues, on note aussi que le concept de monographie d'auteur s'est cristallisé et que beaucoup de revues sont devenues des collections de monographies, et on les trouve par définition dans l'ouvrage. Tiens, sur un autre sujet, on n'a toujours pas fait de section spéciale sur les ouvrages consacrés à Hergé.

MH - Il nous faut bien reconnaître que c'est chez nous une pétition de principe. Nous avons décidé que Hergé n'était pas à mille lieux au-dessus des autres créateurs de bande dessinée. Donc nous recensons les ouvrages qui lui sont consacrés sur quinze pages en double colonne, mais à sa place alphabétique dans la section « ouvrages consacrés à des auteurs particuliers ». On peut trouver étonnant qu'il y ait tant de monographies sur Hergé et si peu sur Franquin. Au niveau du talent et de ce qu'il dit sur l'époque, Franquin est au moins aussi important que Hergé. Hergé a, à mon avis, beaucoup profité de ce qu'il est une lecture de toute petite enfance et aussi du fait qu'il traverse le siècle.

HM - Il faut bien admettre aussi que la transparence de Hergé est une sorte d'invitation à y chercher quelque chose de caché. Cette rhétorique du secret traverse les études hergéennes, depuis les ouvrages de sémiologues jusqu'aux spécialistes de sciences occultes. Comme on l'a noté humoristiquement, il manque seulement à ce jour Hergé et Rennes-le-Château, autrement dit, Hergé chez Dan Brown. Mais ça viendra. Un spécialiste de ces questions m'a déjà demandé ce que je savais à ce sujet.

MH - L'œuvre de Franquin est peut-être plus complexe que celle de Hergé. En tous cas infiniment moins bien pensante. Et sur Franquin, nous avons recensé sept bouquins en tout et pour tout.Tiens, moi je vois une différence avec la première édition, en tous cas si je me fie aux premières réactions. On ne nous reproche plus notre méchanceté. L'ouvrage ne choque plus, tout le monde s'est habitué à notre ton incisif. Je me trompe ?

HM - Pour commencer on n'a jamais été si méchants que cela, il faut bien situer la parution de la première édition dans un contexte, celui de la BD militante, où il était traditionnellement défendu de faire la moindre restriction sur une œuvre ou un auteur, y compris un auteur écrivant sur la BD. Sauf si c'était un intellectuel. Si c'était un intellectuel, il fallait dire que c'était un pédant vaniteux qui s'écoutait pédantifier en déployant sa roue de paon. Mais à part lui, tout le monde était génial dans le milieu, y compris la stagiaire qui taillait les crayons. Et voilà, je crois que tout cela a passablement changé en sept ans, ne serait-ce que parce que la BD s'est institutionnalisée.

MH - Nous avons toujours annoncé la couleur, depuis la préface à la Péguy de la première édition. Faire un guide bibliographique et critique oblige à peser les ouvrages selon des critères indiscutables. Par exemple un dictionnaire de la BD se juge à la fiabilité, à l'exhaustivité et à la mise à jour de ses informations. Un essayiste doit avoir deux ou trois idées et il faut qu'il connaisse la BD autrement que par ouï-dire.

HM - « L'auteur ne connaît la BD que par ouï-dire », ça fait très plaisir aux auteurs, qui commencent toujours par me dire qu'ils ne sont pas des spécialistes de la BD. Ils n'ont jamais prétendu le contraire ! Ils essaient d'appliquer leur outil d'analyse à un corpus restreint... Tiens, puisqu'on parle de théorie, je note tout de même en sept ans un progrès. On s'achemine lentement vers une stripologie moderne, qui utilise des outils conceptuels adaptés. Les efforts de Groensteen, de Peeters, de Baetens, etc., commencent à porter leurs fruits et on trouve par exemple dans des ouvrages de sociologues des références aux outils conceptuels de Groensteen. Ca répond un peu à « L'auteur ne connaît la BD que par ouï-dire ». Avec des outils conceptuels adaptés à la stripologie, un auteur même néophyte a de meilleures chances de produire des résultats intéressants. Du côté de l'éducation nationale, on relève une abondance de dossiers pédagogiques, faits de façon de plus en plus professionnelle. Par contre on peut regretter que les programmes de l'éducation nationale imposent quant à eux des outils méthodologiques et conceptuels complètement dépassés. On est toujours dans le modèle actantiel de Greimas, dans les catégories du fantastique et du merveilleux de Todorov, et dans le droit fil de la sémiologie et du structuralisme.

MH - Pour l'histoire aussi on peut relever des progrès.

HM- C'est vrai. La communauté des chercheurs reliés par internet arrive à croiser les données et à obtenir des choses très complètes.

MH - Le dernier ouvrage de Thomassian, celui sur Mon Journal, est un monument d'érudition. Et l'édition refondue du bouquin Lug (à paraître) sera du même tonneau. Une autre nouveauté de ces dernières années : des vraies biographies d'auteurs de BD, réservées jusque là à Hergé. Les ouvrages de Mouchart sur Jacobs et sur Van Malkebeke et de Dayez sur Peyo sont tout à fait originaux à cet égard et on les complétera avec l'ouvrage à paraître à l'an 2 sur le studio qui a fait travailler Peyo, Morris et Franquin.

HM - Cela rend d'autant plus paradoxale la position de certains auteurs d'ouvrages généraux et de dictionnaires de BD qui se contentent de recopier pour la énième leurs informations inexactes compilées à droite, à gauche.

MH - C'est d'autant plus vrai qu'on décèle un changement sociologique qui fait que le public cultivé se doit de connaître aujourd'hui la BD au moins dans ses grandes lignes, comme il connaît le théâtre ou la musique. Cela rend d'autant plus désuète cette littérature de compilation, échappée des fanzines des années 1970, où ne manque pas un obscur de l'école belge.

HM - Je ne suis pas mécontent de la section des ouvrages de langue anglaise. Ca manquait. Seul regret : contrairement à la partie française qui est exhaustive, la partie américaine représente une sélection.

MH - Oui mais c'est une bonne sélection parce que tous les ouvrages qui tiennent un discours structuré sur la BD y sont et naturellement tous les ouvrages historiques (en gros avant les années 1980) y sont. Mais nous nous sommes dispensés de mettre toutes les monographies d'auteur et le fan d'un auteur particulier va forcément nous reprocher de ne pas avoir mis la monographie le concernant.

HM - A noter aussi que la section américaine s'arrête plus tôt que la section française, du fait des délais pour se procurer les ouvrages.

MH - A quand la troisième édition ?

HM - Dans sept ans sans faute et d'après mes calculs elle fera 1400 pages en double colonne.