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MISCELLANÉES STRIPOLOGIQUES

Il manque une case à mon illustré
Par Manuel Hirtz

S’il est de notoriété publique que les éditions LUG (Strange) firent subir aux comics de superhéros de la Marvel une censure drastique jusqu’aux années 1990, on sait moins que l’éditeur populaire lyonnais fit subir le même sort, de façon moins appuyée il est vrai, aux fumetti italiens qu’il publiait dans les petits formats Rodéo, Yuma, Ombrax, etc.

Nous illustrerons le phénomène avec le numéro 177 de la série Il Piccolo Ranger, titré « La Spia Messicana », texte de D. Canzio, dessin de F. Gamba, achevé d’imprimer en mai 1978, paru dans Yuma numéros 236, 237 et 238, datés respectivement de juin, juillet et août 1982. Dans tout le début de l’épisode, LUG s’est contenté de faire sauter quelques onomatopées. C’est à la fin de l’épisode, que les choses se gâtent. Dans la scène cruciale du duel final entre le Petit Ranger et l’espion mexicain, une case de la version originale a bel et bien disparu.

Dans la suite, l’adversaire du Petit Ranger, qui, dans la version italienne, a le torse couvert de sang parce qu’il est grièvement blessé, arbore dans la version française un torse immaculé, est c’est le contexte qui nous indique qu’il est blessé. Cependant il meurt à la fin de l’épisode de cette blessure invisible, comme dans la version originale.

Quelques pages plus loin, nous assistons au combat entre le Petit Ranger et des Fronterizos mexicains. Ici encore, une case de la version originale a disparu, et, pour faire bonne mesure, une case-bandeau particulièrement dramatique a été coupée en deux, pour en faire sauter la partie la plus graphique.

Si le récit reste compréhensible en dépit de ces escamotages, il perd beaucoup de sa force dramatique, d’autant que le dessin de Gamba présente, même au naturel, un côté mollasson. Ainsi, le méchant explique crânement au Petit Ranger, avant de mourir, que, dans d’autres circonstances, ils auraient pu être amis. Comme dans la version française la blessure fatale n’apparaît plus, la force dramatique de la scène est terriblement diminuée.

On ne dira jamais assez le mal que la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse, créée par la loi du 16 juillet 1949, a fait aux littératures dessinées. Au-delà des listes de publications françaises sabordées par les éditeurs suite à des menaces directes de la Commission, ou des listes de bandes dessinées belges interdites d’importation, c’est dans la physionomie même des bandes dessinées publiées en France que se traduit l’influence désastreuse de la Commission. Abêtissement sous la contrainte, consignes aberrantes, injonctions contradictoires ont maintenu la bande dessinée dans un statut d’incertitude et de précarité. Les bandes telles qu’elles sont parues portent les stigmates de cette violence institutionnelle, exercée sous des prétextes d’ordre moral, et transposées sans aucune justification dans des directives de nature esthétique ou narratologique, qui relevaient le plus souvent de la simple lubie. — Manuel Hirtz