LA UNE DE L'ADAMANTINE
L'ADAMANTINE STRIPOLOGIQUE
L'ADAMANTINE LITTÉRAIRE ET POPULAIRE
L'ADAMANTINE ARTISTIQUE ET MONDAIN
L'ADAMANTINE EN ESTAMPES
L'ADAMANTINE STIRPOLOGIQUE




SITUATION DE LA LITTÉRATURE FANTASTIQUE
LES PETITS AUTEURS FANTASTIQUES : ATHERTON, PAIN, NOYES

22 mai. — Je me suis délassé ces derniers jours en bouquinant des auteurs mineurs dont le point commun est qu’ils ont tous donné dans le genre fantastique, la Californienne Gertrude Atherton, amie d’Ambrose Bierce, le Britannique Barry Pain, principalement connu comme conteur humoristique, et son compatriote Alfred Noyes, poète et conférencier. Leurs contes fantastiques, souvent anthologisés, sont ce qui restera d’eux.
La redoutable Californienne Gertrude Atherton est à la fois « suffragiste » et « eugéniste ». Elle serait considérée, si elle vivait de nos jours, comme une siphonnée d’extrême droite. Cela ne nuit en rien à ses nouvelles fantastiques, entre Ambrose Bierce et Henry James. Le célèbre conte The Bell in the Fog (dans le recueil du même titre, 1905) met en scène un Henry James fantasmé, à qui sa tante lègue un manoir dans le Hertfordshire. L’écrivain est fasciné dans la galerie d’ancêtres par le portrait de deux enfants, de la fillette en particulier, au point d’imaginer en un rêve éveillé qu’ils habitent avec lui dans le manoir, et d’écrire leur roman. Dans la seconde partie de la nouvelle, l’écrivain rencontre dans le voisinage une fillette américaine en visite qui semble la réincarnation de la fillette du portrait. De fait, elle est la lointaine descendante d’une liaison adultérine de la fille du portrait. Gertrude Atherton suggère que le drame de ces mésalliances est qu’elles mélangent pour leur malheur des catégories sociales qui devraient rester séparées. Les descendants du roturier qui a couché avec la femme du portrait sont en proie à une sorte de malédiction. Ils sont dégénérés. La branche américaine se porte un peu mieux, en particulier parce que ses membres boivent moins. Quant à la fillette, elle n’a aucune espèce de ressemblance avec les siens, pas même avec sa mère. La fillette révèle à l’écrivain que son portrait dans la galerie des ancêtres est double : quand on appuie sur un ressort, on voit le portrait de la fillette devenue adulte, dont tout indique en effet qu’elle est une coquette qui n’a pu que tourner mal. Ici Gertrude Atherton place un couplet « suffragiste » sur la triste condition des femmes au XVIIe siècle, qui rend inévitable mariage arrangé, adultère et double suicide. L’écrivain s’infatue de la fillette au point qu’il veut l’adopter. (Ceci répond très concrètement à la malédiction ancestrale, car il lui donnera une éducation qui la rendra indépendante et écartera tout risque qu’elle perde son temps dans des histoires de caleçons.) De façon peu vraisemblable la mère de la petite dit que c’est à elle de choisir (elle a sept ans !). Mais la petite décide de retourner en Amérique pour pousser vers le bien ses frères et sœurs, et elle meurt quelques mois après, selon toute apparence pour expier sa vie antérieure pécheresse. Comme on le voit, le conte fantastique s’accommode des conceptions aberrantes de son auteur (ici l’eugénisme et le féminisme). Il les digère en quelque sorte, en les surnaturalisant, et ce sont précisément ces idées qui donnent au conte sa couleur particulière et qui le rendent à la fois fascinant et énigmatique.

J’ai lu avec curiosité les Stories in the Dark (1901) de Barry Pain, qui relèvent toutes peu ou prou de la weird story, et qui mettent en scène une collection de fous, d’obsédés, de possédés, de suicidaires, d’assassins en proie au délire, de morts qui ne savent pas qu’ils sont morts. Le volume contient aussi The Undying Thing, une magistrale novelette sur le thème de l’abomination familiale. Mais je ne suis pas venu à bout de Stories in Grey (1911), dont trois nouvelles seulement relèvent du fantastique, « Rose Rose » (histoire de revenant impliquant un peintre et son modèle), « Locris of the Tower » (nécrophilie), « Linda » (fiancée ensorcelée), et deux autres du thriller, « Smeath » (un nain devient clairvoyant sous hypnose) et « Burdon’s Tomb » (touristes emmurés dans une tombe égyptienne). Pour le reste, Stories in Grey contient des contes parfois charmants (« The Doll »), mais la matière en est trop fine et il y a longtemps que ces fleurs ont séché.
Alfred Noyes appartient lui aussi à un monde caduc. Son œuvre poétique est surannée au moment même où il l’écrit (les trois volumes en hexamètres dactyliques des années 1920, à la gloire de la science et des savants). Noyes ne survivra peut-être que par la ghost story relative au torpillage du Lusitania (dans le recueil Walking Shadows, 1918) et cette autre, dans le même recueil, inspirée par l’histoire de la Mary Celeste. En lisant les récits de guerre non fantastiques du volume, on comprend que ce qui les rend illisibles, en dépit d’indéniables qualités littéraires, c’est qu’ils sont imprégnés de l’esprit du temps (dans l’espèce, un anti-bochisme pathologique). Le conte fantastique, quant à lui, semble exister dans un petit monde à part.
Alfred Noyes est peut-être indirectement responsable de l’interdiction d’Ulysse de Joyce en Angleterre. Sa violente diatribe dans le Sunday Chronicle (« une masse corrompue de dégradation littéraire... bolchévisme littéraire.... ») fut portée par un lecteur officieux à la connaissance du Home Office, qui ordonna qu’on confisquât tout exemplaire du livre entrant en Angleterre. Dans les mémoires de Noyes, Two Worlds for Memory, publiés en 1953, cinq avant sa mort, Ulysses est devenu une chose que la décence interdit de nommer, à telle enseigne que lorsqu’un exemplaire apparaît dans la vente de la bibliothèque de feu le Lord Chancellor, le coup de fil discret à Scotland Yard d’un ami de Noyes entraîne l’escamotage de l’ouvrage par deux inspecteurs calés en littérature. Ceci rend flagrante, me semble-t-il, l’absurdité de traiter des questions littéraires comme si elles étaient des questions de mœurs.